La maison d’Âpre-vent de Charles Dickens

Esther Summerson est orpheline, elle a été élevée par sa tante qui ne lui a jamais rien révélé sur l’identité de ses parents. La tante s’occupe d’Esther sans amour et la fait expier sans cesse la faute de sa mère. On suppose donc qu’Esther est une enfant illégitime. A la mort de sa tante, Esther rencontre M. Jarndyce qui souhaite qu’elle vienne tenir compagnie à sa pupille Ada Clare. Le bienveillant M. Jarndyce a également pris sous son aile Richard Carstone. Tous vont résider dans le Hertforshire dans la maison d’Âpre-Vent. Le nom est quelque peu lugubre et il vient de l’état dans lequel le précédent propriétaire l’avait laissé. L’oncle de M. Jarndyce s’était impliqué dans un procès familial, Jarndyce vs Jarndyce, et il y a laissé sa santé physique et mental. Il s’est d’ailleurs suicidé dans cette maison qu’il avait laissée se délabrer peu à peu. M. Jarndyce ne souhaite donc  pas s’impliquer dans ce procès interminable. Richard, cousin de M. Jarndyce, pense pouvoir mettre fin au procès et récupérer l’héritage qui est en jeu. Il souhaite en effet épouser Ada. Mais il ne sait pas dans quel terrible engrenage il vient de mettre le doigt.

Disons-le tout de suite, « La maison d’Âpre-Vent » est un chef-d’oeuvre et il montre l’incroyable maîtrise narrative de Charles Dickens. Le livre est raconté au travers de deux types de narration : celle d’un narrateur omniscient et celle d’Esther à la première personne du singulier, ce qui rend la « Maison d’Âpre-Vent » particulièrement originale et singulière. C’est un roman foisonnant où tous les personnages, les intrigues finissent par converger vers le procès Jarndyce vs Jarndyce (procès qui est tout à la fois un fil rouge et un prétexte narratif). Ce livre est l’occasion pour Dickens de dénoncer un système judiciaire absurde où les procès n’en finissent jamais et où les justiciables se font broyer. Esther l’exprime ainsi : « (…) contempler le Lord Chancelier et tout le déploiement d’hommes de loi disposés au-dessous de lui, comme si personne n’avait jamais entendu dire que dans toute l’Angleterre l’institution au nom de laquelle ils se réunissaient était une amère plaisanterie, était unanimement considérée avec horreur, mépris et indignation, avait la réputation d’être si scandaleuse et si funeste qu’il ne faudrait guère moins qu’un miracle pour qu’elle produisit un bien quelconque pour quiconque : tout cela fut pour moi, qui n’en avais aucune expérience, si étrange et contradictoire que je fus au premier abord incrédule et incapable de comprendre. »  On verra dans le roman des hommes et des femmes perdre goût à la vie face à la lenteur terrifiante du système judiciaire.

« La maison d’Âpre-Vent », c’est également une impressionnante galerie de personnages  (environ une cinquantaine) qui tous ont un rapport avec le procès de M. Jarndyce ou avec la destinée d’Esther. Toutes les couches sociales y sont représentées, nous passons de la méprisante Lady Dedlock au pauvre petit Jo, balayeur de rues de son état. Certains sont comiques et ridicules comme Sir Leicester Dedlock ou l’insupportable M. Skimpole, certains ont des destins tragiques comme Mlle Flite ou M. Gridley, d’autres sont terrifiants comme le redoutable conseiller juridique de Sir Leicester, M. Tulkinghorn. Et puis, il y a Londres, un personnage à part entière, une ville rongée par le brouillard né de la révolution industrielle.

« La maison d’Âpre-Vent » est à tour à tour drôle et tragique, une critique sociale et un roman victorien aux nombreux rebondissements. Charles Dickens signe là un des plus grands romans de la littérature anglaise du 19ème siècle.

 

The making of Mollie de Anna Carey

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Mollie a 14 ans, elle vit à Dublin en 1912 avec ses parents, ses deux sœurs et leur frère. Ce dernier, Harry, a le don de taper sur les nerfs de Mollie. Il prend un malin plaisir à taquiner sa petite sœur. Mais ce qui exaspère encore plus Mollie, c’est le fait qu’il est droit de tout faire. Il peut aller voir son ami Franck quand il le souhaite, n’a pas à se battre pour aller à l’université et il ne passe pas ses soirées à faire du raccommodage. Mollie voit bien que sa situation est beaucoup moins avantageuse que la sienne. Cette prise de conscience va être renforcée lorsqu’elle va découvrir que sa sœur aînée, Phyllis, est engagée auprès des suffragettes irlandaises. L’injustice que subissent les femmes devient flagrante pour la jeune fille et elle essaie de convaincre sa sœur de l’emmener à des meetings. Mollie entraîne dans son engagement sa meilleure amie Nora, du même âge qu’elle. Mais participer à des meetings de suffragettes peut s’avérer dangereux et Phyllis aimerait bien mettre un frein aux ardeurs militantes de sa cadette.

« The making of Mollie » est un roman jeunesse qui peut  parfaitement se lire une fois adulte tant le ton est vif et plein d’humour. Le nouvel engagement politique de Mollie nous est raconté sous forme de lettres. La jeune femme écrit le récit de ses aventures à Frances, une amie qui se trouve dans une école en Angleterre. Les lettres de Mollie sont écrites de manière rythmée pour intéresser son interlocutrice et le lecteur par la même occasion. Les événements dont parle Mollie sont très réalistes et s’inspirent de faits et de personnages réels comme  le signale l’auteure à la fin du livre. Ce roman permet de rappeler que le combat des suffragettes pour le droit de vote n’existait pas qu’en Angleterre. En 1912, l’Irlande était une partie du Royaume-Uni mais le pays demandait à avoir un parlement autonome, c’est ce que l’on appelait le Home Rule. Le combat des suffragettes irlandaises se surajoutait à celui du Home Rule et beaucoup pensait que ces femmes mettaient en péril l’accord avec le Royaume-Uni. Leur engagement n’en était que plus difficile à faire entendre.

Outre la prise de conscience de Mollie qui la fait grandir, Anna Carey n’en oublie pas l’âge de son héroïne. Mollie a également des préoccupations de son âge. Elle raconte sa vie à l’école, son inimitié  avec l’odieuse Grace, son amitié avec Stella la reine du tricot ! Mollie est une grande lectrice, elle lit « Trois hommes dans un bateau » qu’elle trouve très drôle, elle tombe sous le charme du Mr Rochester de « Jane Eyre » et dévore « No surrender » de Constance Maud, roman publié en 1911 qui parle du combat des suffragettes. Mollie connaît aussi ses premiers émois amoureux avec Franck, le charmant meilleur ami de son frère. Tous ces moments du quotidien d’une jeune fille de 14 ans apporte beaucoup de vie au récit et rend proche Mollie de ses jeunes lectrices.

A travers l’engagement de l’enthousiaste et sympathique Mollie, Anna Carey rappelle aux jeunes filles de notre époque le combat, pas si lointain, des suffragettes pour obtenir le droit de vote et un peu plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Un deuxième tome existe et s’intitule « Mollie on the march » et j’ai hâte de la retrouver.

 

Vinegar girl de Anne Tyler

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Kate Battista a bientôt 30 ans et elle vit toujours chez son père avec sa sœur adolescente. Kate gère toute la logistique du quotidien et suit le « système » institué par son père : purée de viande tous les soirs que l’on prépare une fois par semaine, le lave-vaisselle ne tourne qu’une fois qu’il est totalement plein quitte à devoir reprendre dedans la vaisselle sale, etc… Le Dr Battista a réglé le quotidien une bonne fois pour toute pour alléger son esprit de savant. Kate travaille comme assistante maternelle dans une école où son manque de tact et de diplomatie lui vaut des remontrances de la part de la directrice. La routine de Kate va bientôt être bouleversée par une idée de son père. Dans son laboratoire, il a engagé un assistant, Pyotr Cherbakov, qui va devoir retourner dans son pays. Le Dr Battista demande donc à Kate de l’épouser pour qu’il puisse rester aux États-Unis.

« Vinegar girl » est une réécriture de « La mégère apprivoisée » de Shakespeare. Ce projet de réécriture a été initié par la maison d’édition Hogarth pour célébrer en 2016 le 400ème anniversaire de sa mort. On peut déjà trouvé en France le « Macbeth » de Jo Nesbo et très bientôt « Le nouveau » de Tracy Chevalier qui est la réécriture de « Othello ». La thématique de « Vinegar girl » est donc celle de la pièce du barde de Stratford-upon-Avon : un mariage forcé qui adoucit une femme au caractère bien trempé. Comme chez Shakespeare, le ton est celui de la comédie, les répartis de Kate sont délectables. Celle-ci est bien partie pour devenir une vieille fille même si elle trouve l’un de ses collègues séduisant. Kate s’est enfermée dans les codes de son père après la mort de sa mère. Le scientifique est un personnage assez détestable et parfaitement égoïste. Kate ne semble être là que pour lui faciliter les choses. Elle n’a à ses yeux pas besoin d’une vie à elle. Au début du roman, elle semble presque autiste tant elle a des difficultés à communiquer avec autrui. On comprend mieux pourquoi lorsque l’on fait connaissance avec son père ! Comme dans « La mégère apprivoisée », le mariage forcé sera finalement plus libérateur que ce qu’il semblait être au départ !

« Vinegar girl » est une réécriture réussie qui tout en étant proche de son modèle sait aussi s’en affranchir. C’est une comédie plaisante et amusante dont le personnage principal est particulièrement attachante.

La partition de Flintham de Barbara Baldi

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Décembre 1850, Nottinghamshire, Flintham Hall Manor est frappé par le décès de la comtesse de Sutherland. Ses deux petites filles, Clara et Olivia, sont ses seules descendantes et héritières. Le testament de leur grand-mère leur réserve d’ailleurs une surprise de taille. La vieille dame lègue son domaine de Flintham Hall Manor à la cadette, Clara. Olivia aura l’équivalent de la valeur du domaine sous forme de fonds fiduciaires. Cette dernière ne supporte pas la décision de sa grand-mère et décide de quitter le domaine le lendemain, abandonnant sa jeune sœur à ses lourdes responsabilités. Pour entretenir Flintham Hall Manor, il faut beaucoup d’argent, Clara n’hésite pas à participer aux tâches quotidiennes et aux travaux des champs. Rapidement, elle est obligée de licencier certains employés. Malgré ses efforts et sa bonne volonté, Clara va-t-elle réussir à sauver le domaine ?

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J’avais repéré cette bande-dessinée dans le magasine Page des libraires et j’avais été immédiatement séduite par le dessin de Barbara Baldi. Il s’agit de sa première bande-dessinée et c’est une réussite. L’histoire rappelle les romans du 19ème siècle anglais, notamment ceux des sœurs Brontë pour le romantisme du destin de Clara. « La partition de Flintham » est le récit du lent déclassement social de son héroïne. Les coups du sort vont s’abattre sur elle et la mettre à l’épreuve. Elle accepte tout avec abnégation et tente toujours de trouver des solutions. Elle devient servante alors qu’elle est petite fille de comtesse. Rien ne semble la rebuter ou entamer son courage. L’histoire de Clara se fait particulièrement cruelle lorsqu’elle recroise sa sœur Olivia chez les personnes qui l’emploient. Son chemin semé d’embûches évoque bien entendu Jane Eyre ou d’autres personnages féminins de l’époque victorienne.

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Le fond également nous rappelle cette période de la littérature anglaise. Les paysages désolés, les grandes étendues sauvages autour du manoir m’ont fait irrésistiblement penser au chef-d’œuvre d’Emily Brontë. J’irai même plus loin, la bande-dessinée de Barbara Baldi se rapproche de l’adaptation qu’Andrea Arnold a réalisé des « Hauts de Hurlevent » en 2011. Ce film privilégiait l’atmosphère, la nature et surtout le silence. La dessinatrice a écrit peu de dialogues et tout passe par l’ambiance et le dessin. Ce dernier évoque de manière générale la peinture du 19ème siècle, par moments j’ai pensé à Millet et aux macchiaioli pour les scènes dans les champs. Le dessin est pour beaucoup dans la réussite de cette bande-dessinée. Il mélange l’aquarelle et la palette graphique, le résultat est surprenant et très artistique. J’ai vraiment été emballée par les choix esthétiques de Barbara Baldi.

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« La partition de Flintham », je ne vous ai pas expliqué le titre et vous laisse découvrir sa signification, est une bande-dessinée qui, par le fond et la forme, évoque les romans anglais du 19ème siècle. Elle ne pouvait donc que me séduire et le dessin est une grande réussite.

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Vigile de Hyam Zaytoun

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« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. Ça me traverse dans la cuisine, alors que tu es là, juste derrière moi. A peine un mètre nous sépare. Nos corps s’activent pour préparer le repas et nos cœurs étrangement battent plus qu’à l’ordinaire. Ça ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça. » Pas de dispute définitive, juste une tension qui fait que chacun termine la soirée dans son coin. Hyam Zaytoun monte se coucher la première, la fatigue et un rhume ont raison d’elle malgré un désagréable pressentiment. Pendant la nuit, elle est réveillée par des bruits étranges produits par son compagnon Antoine. Rapidement, elle comprend qu’il fait un arrêt cardiaque.

Cinq ans après cette terrible nuit, Hyam Zaytoun nous confie son histoire. Dès les premiers mots, le lecteur est happé par l’urgence, par l’importance de chaque instant et de chaque geste. Hyam Zaytoun, dont le père a également fait un infarctus, sait qu’il faut réagir vite si elle veut avoir une chance de sauver Antoine. Elle sait aussi qu’elle n’a pas le droit de s’effondrer, il faut qu’elle reste debout pour ses enfants, la famille et les amis. Et la force de Hyam irrigue le récit, l’illumine de son obstination fragile à garder espoir. Pour accompagner Antoine, elle réunit toute leur tribu, chacun vient au chevet de celui qui a été placé en coma artificiel. L’auteur créée un lien d’amour et d’amitié pour tirer son homme vers la vie. Elle espère que les voix familières, les caresses lui donneront envie de se battre.

Durant les jours qui suivent l’arrêt cardiaque, elle se remémore les moments passés à deux : les jours avant la naissance de leur fille qui ne se décidait pas à naître, un voyage en Inde, des courses au centre commercial pour choisir des lunettes, etc… Le drame permet à Hyam Zaytoun de réaliser que chaque moment vécu à deux était important et précieux. Les banales actions du quotidien se parent d’une beauté insoupçonnée jusque là. La plume de Hyam Zaytoun est intense, très poétique : « Certaines nuits sont plus épaisses que d’autres. Celle-ci est trouée de tristesse. »  Elle sait employer les mots justes, sans apitoiement sur elle-même, pour dire la peur, l’attente, l’espoir coûte que coûte.

« Vigile » n’est pas un livre vers lequel je serais allée spontanément mais je suis ravie d’avoir découvert ce récit sensible qui sonne toujours juste, est généreux et lumineux malgré la tragédie qui s’y noue.

Merci aux éditions du Tripode.

 

 

Le petit sapin de Noël de Stella Gibbons

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« Le petit sapin de Noël » de Stella Gibbons est un recueil de quinze nouvelles dont seule la première se déroule durant la période des fêtes de fin d’année. Elles ont été écrites et oubliées durant l’entre-deux-guerres. Elles traitent quasiment toutes de l’amour, du couple et de la place des femmes.

Un certain nombre de nouvelles sont idéales pour cette période de l’année, elles relèvent presque du conte de fée. C’est le cas dans « Le petit sapin de Noël », « Un jeune homme en haillons », « L’ennui de la fête » et « Le frère de Mr Amberly ». L’amour y surgit  de manière totalement inopinée. Les personnages centraux de ces histoires ne cherchent pas forcément l’amour au début des nouvelles. Mais le hasard fait bien les choses et ils croisent ou retrouvent le grand amour.

Le mariage n’est pourtant pas idéalisé chez Stella Gibbons. Dans plusieurs nouvelles, les couples sont au bord de la rupture. Dans la plus cruelle des nouvelles, « Pour le meilleur et pour le pire », l’auteure met en scène toute l’incompréhension entre un mari et sa femme, la communication est rompue entre eux. Le mariage est décrit dans « L’enclos » comme un enfermement :

« -Mais tous les mariages ne sont quand même pas comme un enclos ?

-Tous les vrais mariages le sont, répondit son mari. » 

Entre le coup de foudre et le naufrage, on voit bien que les femmes vivent un entre-deux. Elles sont à cheval entre la modernité et la tradition. A ce tire, la nouvelle intitulée « La part du gâteau » est extrêmement intéressante. Elle met en scène une jeune femme fière de son travail et qui doit interviewer une ancienne suffragette. « Il doit être triste de tomber aussi bas, après avoir cru qu’on allait révolutionner le monde en 1913. Mais elles étaient si bêtes, ces suffragettes et féministes. Toutes en proie à la manie masculine de protester, toutes habillées en hommes alors qu’elles détestaient les hommes…Elles renonçaient à tout le plaisir qu’il y a à être une femme (…), elles se mettaient les gens à dos. C’étaient de redoutables combattantes, j’imagine…mais qu’elles idiotes ! Elles ne savaient pas s’y prendre pour avoir leur part du gâteau. Ma génération, en revanche, a poussé à sa perfection l’art de manger son gâteau. Nous avons des métiers d’hommes, des salaires d’hommes, avec le plaisir d’être une femme par dessus le marché. Les heureuses gagnantes, c’est nous ! » Cette femme, qui se voit comme une gagnante, va néanmoins se précipiter pour rattraper son mari qu’elle venait de congédier. Cela va lui valoir une gifle mémorable qu’elle estime avoir mérité ! Nous sommes donc encore loin de l’émancipation totale et le mariage semble bien être une nécessité.

Une femme seule cherche toujours un homme comme dans « L’amie de l’homme » où l’héroïne chasse un amant égoïste pour se jeter immédiatement dans les bras d’un autre. La modernité, tant souhaitée, a des limites et les personnages de Stella Gibbons restent finalement très attachés aux traditions. Dans « Charité bien ordonnée », un homme invite son ex-femme à séjourner avec sa nouvelle épouse dans leur maison. Tout cela se fait en bonne intelligence et dans l’intérêt des enfants issus du premier mariage. Comme les personnages le verront, les bonnes manières et la retenue ont leurs limites !

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume ironique et l’humour grinçant de Stella Gibbons et son univers un brin suranné. Ces nouvelles nous donnent un point de vue intéressant sur la place de la femme entre les deux guerres mondiales.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.

 

Rendez-vous avec le mal de Julia Chapman

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Un matin, Mme Sheperd rend visite à Samson O’Brien dans son agence de Recherche des Vallons. La vieille dame, qui habite la résidence pour personnes âgées de Fellside Court, pense que l’on cherche à l’assassiner. Elle a relevé des événements étranges comme la disparition de sa montre ou des boutons de manchettes d’un autre résident. Elle aperçoit également quelqu’un roder la nuit dans les couloirs. Un peu mince pour que Samson O’Brien se mette à enquêter. Parallèlement, un fermier vient l’engager pour qu’il l’aide à retrouver un bélier, un mal reproducteur qu’il a payé fort cher. Voilà qui n’est pas extrêmement palpitant pour l’ancien policier londonien qu’est Samson. Pourtant, il faut bien faire vivre son agence et il part donc observer les collines environnant la ferme pour trouver des traces du bélier. L’intérêt de Samson va être à nouveau attirer vers Fellside Court lorsqu’il apprend le décès d’Alice Sheperd. C’est accompagné de Delilah Metcalfe, sa propriétaire et curieuse patentée, qu’il va enquêter dans la résidence pour personnes âgées.

Le point fort de la série de Julia Chapman est sans conteste sa galerie de personnages. On retrouve avec plaisir Samson et Delilah dont l’association, entre flirt et chamailleries, fonctionne bien même si elle est assez attendue. Dans le premier tome, nous avions déjà rencontré les habitants de Fellside Court puisque l’un d’entre eux est le père de Samson. Ce petit groupe de personnes âgées est très sympathique et attachant. Samson renoue tout doucement avec les habitants de Bruncliffe qu’il avait quitté pendant dix ans, c’est notamment le cas avec son père et l’un des frères de Delilah.

Les deux intrigues policières s’imbriquent parfaitement et permettent à l’auteure de varier les univers et la tonalité du livre. L’enquête sur le bélier apporte de la légèreté et de l’humour. On peut en revanche reprocher à Julia Chapman de ne pas du tout faire progresser l’histoire de Samson par rapport au premier tome. Aucune nouvelle information n’est apportée quant à la menace qui pèse sur lui et sur la raison de son départ précipité de Bruncliffe. Certes Julia Chapman ne peut pas tout nous dévoiler d’un coup puisqu’elle écrit une série mais nous donner quelques pistes supplémentaires aurait rajouter un peu de piquant à l’histoire. Autre problème, Julia Chapman force un peu trop le suspens avec des teasings en fin de paragraphes : « Il gravit les marches. Il ne remarqua rien d’inhabituel. Parce qu’il n’y avait rien à remarquer. Pas encore. Quand quelqu’un s’en apercevrait, ce serait trop tard. » , « Elle ne remarqua pas l’étrange éclat de lumière sur le sol, juste devant la première marche ». L’auteure insiste un peu lourdement, cela confine au tic, sur tout ce que les personnages ne remarquent pas et qui les met en danger. C’est un peu lassant…

Malgré mes bémols, « Rendez-vous avec le mal » reste un honnête cosy mystery qui se lit sans déplaisir grâce à sa galerie de personnages et à sa touche so english !

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

L’herbe de fer de William Kennedy

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Francis Phelan revient à Albany à la fin du mois d’octobre 1938. Devenu clochard à force de boire, son retour dans sa ville lui fait se remémorer son passé. Ancien joueur de base-ball, père de trois enfants, Francis avait une vie enviable jusqu’à ce que deux évènements lui fassent perdre pied : la mort de son tout jeune fils à cause d’une maladresse de sa part ; la mort d’un homme lors d’une manifestation tué suite à un jet de pierre de la main de Francis. Incapable de supporter le poids de la culpabilité, il abandonne tout et vagabonde. Fuir, encore et toujours pour éviter de s’appesantir. « Et, ce faisant, il se retrouva dans un état qui lui était aussi agréable que naturel : il avait toujours couru, que ce soit pour atteindre la base dès que la batte avait frappé la balle, ou pour échapper aux accusations des hommes et des femmes, à la famille, à la servitude, à cette indigence morale qui était la sienne à force de s’infliger des punitions rituelles. Courir, finalement, pour lui, c’était la recherche de l’essence même de la fuite, comme quelque chose qui viendrait combler ses exigences spirituelles. » Cette fois, Francis a décidé d’arrêter de courir et de revenir chez lui. Mais le passé ne risque-t-il pas de l’envahir ?

La collection vintage des éditions Belfond nous font découvrir une nouvelle pépite avec « L’herbe de fer ». Le roman de William Kennedy fut lauréat du National Book Award en 1983 et du Prix Pulitzer en 1984. Le retour aux sources de Francis Phelan se fait sur fond de Grande Dépression. Le quotidien des laissés-pour-compte est montré avec beaucoup de réalisme : le vagabondage, les soirées à essayer de trouver un endroit pour dormir, les refuges, ceux qui meurent de froid dehors. La misère profonde, dure est montrée sans fard et nous rappelle les romans de John Steinbeck et les photos de Dorothea Lange. Francis erre de villes en villes, de wagons de marchandises en wagons de marchandises cherchant des petits boulots pour ne pas sombrer complètement.

Ce qui est original avec « L’herbe de fer », c’est que le roman ne se contente pas d’être réaliste. Le livre débute au moment de la Toussaint et Francis travaille dans le cimetière où sont enterrés ses parents et son fils. C’est à partir de ce moment que les fantômes de Francis commencent à apparaître. Tout au long du récit et du vagabondage de Francis dans sa ville, les morts, qui ont émaillé sa vie, viennent se rappeler à son bon souvenir. Sa culpabilité s’incarne littéralement, Francis doit rendre des comptes s’il veut réussir à effacer son passé et enfin passer à autre chose.

Roman réaliste sur les conséquences de la Grande Dépression, roman de la rédemption et de la recherche du pardon, « L’herbe de fer » est tout ça à la fois. Le récit intense des errances de Francis Phelan méritait effectivement un Prix Pulitzer.

 Merci aux éditions Belfond pour cette belle découverte.

Sudestada de Juan Saenz Valiente

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Jorge Villafanez est détective privé. Il mène de petites enquêtes comme retrouver des héritiers, enquêter sur le passé de futurs employés, suivre des femmes au comportement étrange. Le moins que l’on puisse dire c’est que Jorge n’a pas beaucoup de scrupules. Tous les moyens sont bons pour qu’il  arrive à ses fins. Jorge est un cynique, un pessimiste quant à l’espèce humaine. Mais une enquête va changer sa vision du monde. Le mari de la chorégraphe Elvira Puente lui demande de suivre sa femme. Celle-ci s’absente durant de longues heures sans que son mari ne sache où elle va.

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« Sudestada » se déroule à Buenos Aires. Jorge vit et enquête dans les quartiers pauvres de la ville. Il a la soixantaine et il a du en voir des vertes et des pas mûres à travers ses enquêtes. C’est un personnage peu sympathique, bourru et revenu de tout. Mais il est aussi hanté par des cauchemars qui le réveillent chaque nuit.

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Sa rencontre avec Elvira Puente va réveiller son humanité, va le toucher au tréfonds de son âme; « Sudestada » est l’histoire d’une renaissance, un roman noir qui va peu à peu vers la lumière. C’est avec réalisme et beaucoup d’empathie que Juan Saenz Valiente nous raconte l’histoire de Jorge. Le dessin est lui aussi réaliste, rugueux, les personnages ont des trognes marquantes.

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« Sudestada » est une bande-dessinée à l’esprit noir, pessimiste mais qui se révèle être une histoire étonnante et touchante.

 

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Police de Hugo Boris

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Un soir d’été, Virginie, Aristide et Erik sont volontaires pour une mission qui sort de leur quotidien de policiers. Ils doivent récupérer un homme au centre de rétention administratif pour une reconduite à la frontière. L’homme est un réfugié tadjik, militant des droits de l’homme qui a réussi à s’échapper des mains des tortionnaires de son pays. Son dossier est controversé, les trois policiers doivent l’amener à Roissy. La mission est simple, bien cadrée. Une ballade de routine mais ce soir-là, les choses ne vont pas se dérouler normalement.

Le roman de Hugo Boris est court, tendu de bout en bout. « Police » est presque un huis-clos se déroulant quasiment exclusivement dans la voiture des trois policiers. Tout semble pouvoir arrivé, le meilleur comme le pire. C’est une nuit pas ordinaire qu’il nous raconte dans « Police ». La mission sort déjà des attributions habituelles de ces trois policiers. Virginie l’avait acceptée sans savoir, elle se rend au centre de rétention à contre-coeur. La situation des policiers est également inconfortable. Virginie vit des moments compliqués . Elle doit avorter le lendemain. Elle a eu une aventure avec Aristide alors qu’elle est mariée et qu’elle a un enfant en bas âge. Elle ne s’attendait pas à ce qu’Aristide fasse partie de la mission du soir. Erik, calme, posé, se retrouve coincé entre les deux anciens amants. Le climat dans l’habitacle du véhicule est délétère.

Hugo Boris  ancre son roman dans la réalité, dans les gestes quotidiens des policiers (le gilet pare-balles, la pantalon d’homme trop grand pour Virginie, le ceinturon très lourd). Il montre également leur fragilité, leurs failles et leurs fatigues. Cette nuit pour Virginie est celle de trop. Elle a pourtant vécu des choses plus dangereuses ou compliquées que l’expulsion du tadjik : un match de foot qui se finit en pugilat, un homme qui enferme son enfant dans le frigo pour le punir, une femme battue qu’il faut aider à quitter son foyer. Mais chaque affaire semble avoir ébranlé le sang-froid de Virginie, son professionnalisme. Ce soir, ce n’est pas un retenu qu’elle voit mais un homme avec une histoire et la mort au bout du voyage en avion. L’auteur sait donner chair à ses personnages, à leurs doutes et il reste sans cesse à leur niveau. Il ne les juge pas, il tente seulement de les comprendre.

« Police » est un roman sec, efficace, tendu  et qui dépeint avec réalisme une nuit dans la vie de trois policiers en proie au doute.

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