Buvard de Julia Kerninon

buvard-1493174-616x0

« J’étais venu poser quelques questions négligeables, et elle m’a livré plus que je ne saurai jamais retranscrire. Cent seize cassettes de quatre-vingt-dix minutes. Cinq cent cinquante-quatre pages de notes périphériques. Papier et bande magnétique – sa vie. » Lorsque Lou, jeune étudiant de 21 ans, débarque chez Caroline N. Spacek dans le Devon, il n’imagine pas que son écrivain préféré va se livrer à lui comme à personne d’autre. A 39 ans, Caroline vit comme une recluse dans la campagne proche d’Exeter. Elle connaît le succès très jeune mais également la haine des critiques, des journalistes. Tout en reconnaissant son immense talent littéraire, ils lui reprochent la violence de ses mots. De livres en livres, Caroline N. Spacek est autant adulée que détestée, se sentant poursuivie, harcelée, elle s’est mise à l’abri dans la campagne anglaise. Lou n’est pas le premier admirateur à venir interroger Caroline sur son travail. Mais il est le seul à qui elle va entièrement se confier sentant chez lui une sensibilité, une douleur venue de l’enfance semblable à la sienne.

J’étais passée à côté de ce premier roman lors de sa sortie, ce sont les articles élogieux sur « Une activité respectable », le dernier texte de Julia Kerninon, qui m’ont mené à lui. Les deux livres parlent d’ailleurs de la même chose : l’écriture. Ce que Caroline raconte à Lou, c’est la manière dont elle a rencontré la littérature. Venue d’un milieu pauvre et brutale, elle n’était pas prédestinée à devenir écrivain. C’est une rencontre qui fait basculer sa vie, celle de Jude Amos, un poète et écrivain reconnu, qui l’embauche comme secrétaire. Caroline, comme un buvard, va absorber, assimiler et sublimer tout ce qu’elle apprend à ses côtés. A partir de ce moment, la littérature ne la lâchera plus. Et c’est un personnage dévorée par l’écriture, les mots que nous présente Julia Kerninon. Caroline vit pour et par la littérature, par ses livres. Sa créativité exclut totalement son entourage, ses maris successifs. Elle l’empêche d’être simplement au monde. Ce huit  clos est également le récit d’un passage de témoin. C’est au tour de Lou de devenir un buvard, à lui de se lancer dans l’écriture. Lou est le miroir de Caroline, celui dans lequel elle peut enfin se regarder.

« Buvard » est un premier roman brillamment écrit et composé. Rythmé par de courts chapitres, « Buvard » est un hommage éclatant à la littérature et à l’inspiration.

Suite française – Tempête de juin de Emmanuel Moynot

ob_057ae6_couv24055789

Juin 1940, la capitulation de la France provoque un exode massif vers la zone libre. Le destin de plusieurs familles se croisent : les Péricand, grands bourgeois catholiques dont l’aîné des enfants aimerait s’engager ; les Corte, Gabriel un écrivain sur le déclin et sa maîtresse, l’abbé Philippe Péricand qui doit accompagner les petits repentis du XVIème sur les routes de France ; les Michaud qui doivent se débrouiller pour retrouver à Tours leur patron, le banquier Corbin. Sur les routes se révèlent les caractères des uns et des autres. La lâcheté, l’égoïsme, la violence, la misère, la faim, le désespoir accompagnent l’exode des personnages. Tous les milieux sociaux se mélangent, les points de repère sont abolis. Chacun doit sauver sa peau.

On se souvient du destin incroyable du dernier roman écrit par Irène Nemirovsky et qui a reçu le prix Renaudot à titre posthume. Emmanuel Moynot adapte le premier volet du roman intitulé « tempête de juin ». Le dessinateur a gardé la composition  chorale du roman, on suit successivement la destinée de chaque famille. On retrouve bien également le ton d’Irène Nemirovsky qui décrivait avec réalisme et ironie, la vilenie, la bassesse de ses contemporains. La vérité des caractères est mise à nu lorsque l’urgence, le danger se présentent.

20170305_184744_1488863680181

Le trait d’Emmanuel Moynot n’est pas sans évoquer celui de Tardi. Il choisit, pour dessiner cette histoire, le noir et blanc, le gris pour montrer l’incertitude de la période historique. Les heures sont graves et le dessin l’est aussi.

Le roman d’Irène Nemirovsky est respecté, il se prêtait d’ailleurs parfaitement à une adaptation en bande-dessinée. Le graphisme, aux traits rapides et en noir et blanc, souligne l’urgence et la noirceur de ce moment de notre Histoire.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

Enregistrer

Le dernier arrivé de Marco Balzano

livre_galerie_327

Ninetto Giacalone a cinquante-sept ans et après dix ans de prison, il va bientôt sortir. En attendant sa libération prochaine, il repense à son enfance à San Cono en Sicile. Issu d’une famille très pauvre, Ninetto dit Sac-d’os n’a vécu que de morceaux de pain et d’anchois. Il vole parfois des fruits sur les étalages avec son copain Peppino, encore plus pauvre que lui. Ninetto aime l’école et apprendre, il admire son professeur M. Vincenzo. Il voudrait devenir enseignant à son tour. Mais lorsque sa mère fait une crise d’apoplexie, Ninetto est obligé de travailler et d’aider son père dans les champs. Lorsqu’il atteint l’âge de neuf ans, il doit quitter la Sicile pour trouver du travail à Milan. Dans la grande ville du Nord, il découvre le mépris pour les gens du sud qui viennent en masse pour gagner leur vie. Ninetto est débrouillard et il trouve un emploi de coursier pour une teinturerie. Il grandit dans des conditions précaires. A quinze ans, il rencontre Maddalena avec qui il se marie. Il trouve alors un travail stable à l’usine Alfa Romeo. Le couple donne naissance à une petite fille Elisabetta. La monotonie, l’abêtissement du travail à la chaîne gagnent alors Ninetto.

A travers son dernier roman, Marco Balzano veut rendre hommage à tous ces enfants, principalement du Sud de l’Italie, qui ont dû émigrer vers le nord pour trouver du travail. Souvent abandonnés à eux-mêmes, ils devaient faire preuve de beaucoup de courage et de maturité pour s’en sortir. Mais comme l’auteur l’explique dans sa postface, cette vie miséreuse et aventureuse laissait des souvenirs impérissables et vivifiants. Ninetto se remémore sa vie avant et après sa sortie de prison. Les souvenirs sont tous faciles à invoquer lorsqu’il s’agit de l’enfance mais ils se bloquent après l’entrée à l’usine. Son esprit, sa capacité à penser étaient annihilés par l’abrutissement du travail à la chaîne. « La vraie vie, pour moi, a été ma misère de petiot, mon émigration à Milan et ma survie au cours de ces années difficiles. Quand l’usine est arrivée, je me suis certes casé, mais je suis entré dans un tunnel sombre. Ça a été un chapelet, madame. Oui, vous avez bien compris, un chapelet, la prière la plus stupide qui soit, car à force de répéter machinalement une seule rengaine, la parole de Dieu tourne à vide, comme la voix dans une marmite en cuivre. Et la prison, chère madame, vous savez ce que la prison a été pour moi ? Un deuxième chapelet et un deuxième tunnel ! » A sa sortie de prison, Ninetto parcourt avec son vélo les rues de Milan comme il le faisait lorsqu’il était coursier. La ville a bien changé, la désindustrialisation a fermé de nombreuses usines. Les entreprises, où Ninetto cherche du travail, lui demandent un CV au format européen. Ninetto sait à peine ce qu’est internet. Le monde a continué sans lui qui était finalement protégé par les murs de la prison. La possible, ou plutôt impossible réinsertion de ce prisonnier de cinquante-sept ans est au cœur des passages contemporains du livre. La vie a passé et les rêves de Ninetto aussi.

C’est avec une langue gouailleuse, pleine de la naïveté de l’enfance que Marco Balzano nous raconte la vie dure, sans répit de Ninetto Giacalone. Un personnage auquel on s’attache dès les premières lignes et sur qui l’on aimerait voir apparaître un vrai et durable rayon de soleil.

Merci aux éditions Philippe Ray pour la découverte de cet auteur.

Le bel Antonio de Vitaliano Brancati

51v3onu-f-l-_sx329_bo1204203200_

Antonio Magnano est le célibataire sicilien le plus convoité, son extraordinaire beauté attire tous les regards et le désir féminins. « Les femmes se sentaient dominées et, en même temps, plongées dans une béatitude parfaite. A côté de lui, elles brûlaient d’un feu délicieux, souffraient, devenaient folles avec une suavité si profonde qu’il semblait qu’une grave anomalie se fût emparée d’elles. Alors, elles confondaient plaisir et douleur, en cette absence totale de discernement qui est le seul état où un être ose dire tout haut : « je me sens heureux ». » A Rome, Antonio profite de la vie, paresse voluptueusement. Le fascisme a conquis l’Italie sans que cela ne touche le beau jeune homme. De retour à Catane, il apprend que ses parents souhaitent le marier à Barbara Puglisi, la fille d’un riche notaire. Antonio refuse jusqu’à ce qu’il la voie et tombe sous son charme. Les deux jeunes gens se marient, ils sont beaux, ils s’aiment et tout Catane les envie. Mais trois ans après ce mariage idyllique vient le scandale. Barbara demande l’annulation. Elle est toujours vierge.

Je connaissais le film de Mauro Bolognini avec Claudia Cardinale et Marcello Mastroianni qui, après avoir joué le séducteur dans « La dolce vità », cassait son image en incarnant un mari impuissant (terme explicitement prononcé dans le film mais totalement absent du roman). Je ne savais pas à l’époque qu’il était tiré d’un livre.

Vitaliano Brancati peint un portrait acerbe de l’Italie fasciste, de ses mœurs machistes. Le cœur des traditions et de l’image de l’homme italien est ici moqué, tourné en dérision. L’impuissance d’Antonio blesse et discrédite la virilité de tous les hommes de Catane. Pour son père , il ne pouvait exister pire déshonneur, pire honte pour sa famille. A plus de soixante-dix ans, il choisit de mourir auprès d’une prostituée pour que Catane sache que sa virilité était toujours intacte. Antonio, véritablement amoureux de Barbara, souffre moralement de son incapacité. Il est rongé par le jugement des autres, de la société qui ne supporte aucune faiblesse chez l’homme.

En parallèle à cette réflexion, Vitaliano Brancati critique fermement le régime fasciste, notamment par le biais du cousin d’Antonio, Edoardo. Il est la voix de l’auteur : comme lui, Edoardo est séduit au départ par le régime puis il s’en détourne rapidement et démissionne de son poste de maire de Catane. Il fustige le manque de liberté, la violence du régime. Il finit d’ailleurs par ne plus comprendre son cousin qui se complaît dans sa mélancolie alors que son pays est en péril. Il l’accuse d’une paresse autant physique qu’intellectuelle qui sans aucun doute est celle d’un pays tout entier. Une Italie endormie par le pouvoir fasciste dont le réveil sera brutal.

« Le bel Antonio » est un roman exigeant mais aussi passionnant dans sa critique de la virilité, valeur fondamentale des mœurs de la Sicile et du régime fasciste.

Une lecture commune avec Emjy.

Une femme simple et honnête de Robert Goolrick

goolrick

Dans le Wisconsin, à l’automne 1907, Ralph Truitt attend l’arrivée d’un train. Dans celui-ci se trouve sa future femme. Veuf depuis vingt ans, Ralph Truitt a décidé de mettre une petite annonce dans un journal de Chicago. Il n’en pouvait plus des nuits à dormir seul, des appétits de son corps qu’il ne pouvait pas contenter. Sur le quai de la gare froid et enneigé, Catherine Land apparaît. Elle s’était décrite comme une femme simple et honnête et elle avait joint une photographie. La première surprise de Ralph, c’est que la femme qui se dirige vers lui n’est pas la même que celle de la photo. Catherine est une très belle femme au teint lumineux et sans défauts, une femme attirant les regards et qui peut créer des ennuis. Ce n’est pas ce que Ralph Truitt recherchait et il n’est pas au bout de ses découvertes concernant sa nouvelle épouse.

La quatrième de couverture compare le premier roman de Robert Goolrick aux deux chefs-d’oeuvre des sœurs Brontë, « Jane Eyre » et « Les hauts de Hurlevent ». Il y a dans ce roman, comme dans celui de Charlotte, des secrets sur le passé des personnages, qui pèsent, qui influent sur leurs décisions, sur leur façon d’être par rapport aux autres. Et la comparaison avec le roman d’Emily me semble tout à fait intéressante même si les intrigues des deux livres n’ont rien en commun. « Une femme simple et honnête » est effectivement un roman sur la haine et la vengeance. Trois vies y sont totalement imbriquées : Ralph qui se déteste pour la manière dont il a traité son fils qui a quitté la maison et avec qui il souhaite se réconcilier, Antonio le fils de Ralph qui veut se venger de son père, et Catherine, l’instrument de cette vengeance. Contrairement à ce que sa belle et douce couverture pouvait laisser présager, « Une femme simple et honnête » est un livre rempli de violence : celle des sentiments, des actes, des désirs et du climat. Le désir sexuel, la frustration de celui-ci sont effectivement au centre des destins des trois personnages et les lient inextricablement. Le désir décide de leur choix, de leurs vies passées et futures. L’hiver fait également faire n’importe quoi aux habitants du Wisconsin. L’interminable saison, les couches épaisses de neige, le froid intense rendent fous les habitants. Ralph lit tous les soirs les faits divers tragiques de la région à Catherine : des suicides, des meurtres, des infanticides, des amputations, le climat exacerbe la violence et la brutalité.

« Une femme simple et honnête » est un roman très sombre, très violent où les personnages flirtent avec le meurtre et la folie. Malgré le drame inévitable vers lequel ils se précipitent, ce premier roman, parfaitement maîtrisé, est aussi celui de la rédemption.

Le tour du cadran de Leo Perutz

cvt_le-tour-du-cadran_2090

Stanislas Demba est amoureux de Sonia, malheureusement celle-ci le quitte pour Georg Weiner avec qui elle prévoit d’aller à Venise. Seule solution pour reconquérir sa belle : Stanislas doit trouver assez d’argent avant la fin de la journée pour emmener lui-même Sonia en voyage. La situation de Stanislas se complique lorsqu’il essaie de vendre à un brocanteur un livre emprunté à la bibliothèque universitaire. La police arrive chez le brocanteur et lui passe les menottes. Stanislas réussit à s’échapper. Commence alors une course contre la montre, Stanislas parcourt Vienne en tout sens pour récolter de l’argent, tout en essayant de masquer ses poignets entravés.

Leo Perutz, né à Prague en 1882, n’est pas aussi connu que son contemporain Frantz Kafka et c’est fort regrettable. « Le tour du cadran » est un véritable tour de force. En vingt chapitres, on suit les errances de Stanislas Demba, anti-héros par excellence. Chaque chapitre est une situation, une scène différente. Stanislas tente de se nourrir (formidable scène dans un café où Demba se construit littéralement une muraille avec des annuaires et des bottins mondains), de se faire payer son salaire de professeur (il se trouve ingénieux en bandant ses mains pour faire croire à une brûlure, il oublie seulement qu’il est précepteur chez un médecin qui veut bien évidemment le soigner), de gagner aux dominos, etc… Mais à chaque fois, la chance se dérobe sous les pieds de Stanislas, toutes ses tentatives échouent lamentablement et à la fin de la journée il n’a pas assez d’argent en poche pour partir en voyage avec Sonia. Pire ses mains sont toujours menottées et la police est à ses trousses. La fatalité semble poursuivre notre héros de manière implacable. Du rire à la tragédie, Leo Perutz entraîne Stanislas Demba dans un engrenage infernal où il perd pied et son calme au fur et à mesure de la journée. Les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné : ni Stanislas ni le lecteur n’ont le temps de reprendre leur souffle. Alfred Hitchcock s’est intéressé et s’est inspiré de ce roman. Ce n’est guère étonnant car il appréciait les intrigues où un personnage lambda est plongé dans une situation extraordinaire.

« Le tour de cadran » est le récit rythmé d’une journée qui vire au cauchemar dans la vie de Stanislas Demba, étudiant en lettre à Vienne. L’originalité de sa construction, l’inventivité dans les situations, l’ironie et le grotesque de ces dernières faisaient déjà de ce roman un très grand livre, sa fin l’élève au niveau des chefs-d’oeuvre.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

livre_galerie_9782707343079

Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Il a jeté à la mer Antoine Lazenec, promoteur immobilier qui pendant six ans a escroqué le village de la presqu’île en face de Brest. Martial explique au juge comment tous ont cédé au charme d’Antoine Lazenec, comment tous avaient besoin de rêve et d’espoir. Le projet, présenté à la mairie, était celui d’une station balnéaire sur la côte brestoise, un St Tropez breton. « Lui, Antoine Lazenec, il a fait comme un pionnier qui débarque sur une nouvelle terre. Nous, en Indiens effarés et naïfs, on a hésité sûrement entre une flèche empoisonnée et l’accueillir à bras ouverts, mais il semblerait bien qu’on ait choisi la deuxième option. Ce matin-là, dans la salle de la mairie, quand il a reçu le micro de la main de Le Goff, on a tous eu cette impression-là, qu’il y avait comme un projecteur qui aussitôt s’était braqué sur son visage, comme si tout un village à l’unisson attendait cela, la parole d’un promoteur. » Et Martial, comme les autres, va confier ses économies à Lazenec. Toute sa prime de licenciement reçu de l’arsenal va y passer. Et le projet n’avancera jamais.

« Article 353 du code pénal » ne démentit pas l’admiration que je porte à Tanguy Viel depuis « L’absolue perfection du crime ». Le roman est la confession de Martial Kermeur devant le juge. Il est l’unique narrateur et il se livre totalement comme sur le divan d’un psy (c’est d’ailleurs l’impression que lui donne le juge peu loquace). Martial ne raconte pas seulement le meurtre de Lazenec mais toute une vie faite de déceptions et d’échecs. Une vie ouvrière qui se termine en licenciement, une vie familiale qui se termine en divorce, une relation père-fils faite essentiellement d’incompréhension. L’épisode du loto est symptomatique de la sensation de Martial d’être passé à côté de sa vie : toutes les semaines, il joue les mêmes numéros, le jour où ils sortent Martial a oublié de valider son ticket. Sa rencontre avec le promoteur immobilier ne fait que renforcer son impression d’être floué par la vie.

La vie de Martial Kermeur est grise, monotone, sans espoir. Ce que montre Tanguy Viel c’est cet engrenage de désillusions qui va faire basculer Martial dans le crime. L’auteur s’interroge depuis toujours sur la morale, la frontière poreuse entre le bien et le mal. Sa description de la vie de Martial, de cet homme las, m’a fait penser à Simenon. Mais contrairement à l’auteur belge, il y a beaucoup d’empathie chez Tanguy Viel, beaucoup d’humanité dans son récit. Martial est un personnage attachant que l’on plaint et que l’on voit plus comme une victime qu’un assassin.

Admirablement tenu et maîtrisé, « Article 353 du code pénal » se lit d’une traite. Si vous voulez savoir ce qu’est l’article 353 du code de procédure pénal, il vous faudra attendre les dernières pages surprenantes de ce roman noir.

Jeux de miroirs de Eugen Chirovici

1507-1

Peter Katz, un agent littéraire, reçoit un manuscrit signé Richard Flynn. Ce dernier raconte, dans le début de son livre, ses études à Princeton à la fin des années 80. Il y rencontre une jeune femme séduisante, Laura, étudiante en psychologie. Brillante, elle travaille avec un très grand ponte : le professeur Wieder. Richard lui est présenté et est embauché pour trier et classer sa bibliothèque. Quelques mois plus tard, le professeur Wieder est brutalement assassiné chez lui. Plusieurs suspects sont interrogés mais l’assassin n’a jamais été identifié. Malheureusement, le manuscrit de Richard Flynn est inachevé et il meurt avant de délivrer la suite à Peter Katz. L’agent littéraire est extrêmement intrigué par ce qu’il a lu et propose à son ami John Keller, un journaliste, de reprendre l’enquête sur le meurtre du professeur Wieder.

« Jeux de miroirs » de Eugen Chirovici est déjà un immense succès puisqu’il a été traduit dans trente huit pays et que Hollywood en a acquis les droits. Le roman est effectivement fort bien mené et construit. L’intrigue est fragmentée comme une image se reflétant dans plusieurs miroirs. La nouvelle enquête est racontée par trois personnes : Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste et Roy Freeman, un ancien policier qui donne un coup de main à Keller. A ces trois récits, il faut rajouter le manuscrit de Richard Flynn dont on peut lire quelques pages. Des années après l’assassinat de Wieder, les protagonistes doivent plonger dans leurs souvenirs pour permettre la résolution de l’enquête.

Et c’est précisément le thème central du roman de Eugen Chirovici. Plus qu’un roman policier, « Jeux de miroirs » est une réflexion sur la mémoire. « Ce qu’elle me disait me faisait froid dans le dos. Ainsi, ce que j’avais toujours pris pour des éléments de réalité objective n’était peut-être que le résultat de ma perception subjective d’une personne ou d’une situation ? En même temps, Laura me l’avait déjà dit : nos souvenirs sont pareils à une bobine de film qu’on a la possibilité de couper au montage, ou à une sorte de gélatine que l’on pourrait modeler à l’envi. » Tout le propos du livre est dans cette phrase. Les souvenirs des différents protagonistes ne sont pas le reflet d’une seule et unique vérité. Les années passant, les souvenirs sont réécrits, on les sélectionne. Eugen Chirovici cite à un moment « Une fille qui danse » de Julian Barnes qui portait exactement sur cette thématique de réécriture, d’embellissement des souvenirs. Je trouve l’idée parfaitement bien adaptée à un roman policier où l’on doit à tout prix établir une vérité factuelle. Mais celle de notre mémoire est subjective, fluctuante et cela est souligné dans le roman avec un personnage atteint d’Alzheimer et un autre qui aurait perdu la mémoire suite à une blessure. Et finalement, c’est ce questionnement autour de la subjectivité des souvenirs qui m’a intéressée dans la lecture du roman de Eugen Chirovici, la résolution de l’enquête m’a semblé un peu secondaire.

Plus qu’un classique roman policier, « Jeux de miroirs » est une réflexion sur la vérité et sur l’objectivité des souvenirs. Bien construit, à l’écriture fluide, « Jeux de miroirs » fût une lecture tout à fait divertissante et agréable.

Merci aux éditions Les Escales pour cette lecture.

Juliette de Camille Jourdy

juliette-fanto%cc%82mes-reviennent-printemps

Juliette est de retour chez son père. Elle vit à Paris mais avait besoin de changer d’air. Elle se réinstalle dans sa chambre et elle ne sait pas pour combien de temps. Elle écoute régulièrement son pouls qui lui semble irrégulier, dort mal. Sa sœur aînée, Marylou, est restée dans leur ville de province. Elle est mariée, a deux enfants mais elle s’ennuie. Pour égayer son quotidien, elle a pris un amant qui tient un magasin de déguisements. Celui-ci vient la surprendre dans son jardin habillé en ours, en fantôme, etc… Les parents des deux sœurs ont divorcé depuis longtemps. Le père est resté seul, la mère change sans cesse de compagnons qui sont de plus en plus jeunes. Un environnement pas forcément très reposant pour l’angoissée Juliette !

20170124_1344271

J’ai retrouvé avec grand plaisir Camille Jourdy dont j’avais particulièrement aimé la bande-dessinée précédente « Rosalie Blum » (son adaptation au cinéma était également très réussie). Camille Jourdy décrit une petite ville de province, pavillonnaire, de manière réaliste, très détaillée. Elle se penche sur la vie quotidienne de la famille de Juliette avec une infinie tendresse et une grande sensibilité. L’album montre un moment de doute dans la vie de son héroïne, elle s’interroge sur le sens à donner à sa vie et son retour aux sources va lui révéler un secret de famille. Des non-dits, des regrets, des petites jalousies, des petits riens parfois insignifiants qui font tout le sel de cet album et donnent de l’épaisseur aux personnages de Camille Jourdy. Le retour de Juliette permettra aux membres de la famille de s’expliquer, de régler certains comptes. Et puis, il y a Polux… un quadragénaire qui passe son temps au café pour oublier qu’il est seul et qui redonnera le sourire à Juliette.

20170124_135428-11

Les images de l’auteur sont très colorées, très joyeuses, complètement à l’opposé de la morosité de Juliette. Dans l’album, il y a de pleines pages peintes à la gouache, qui sont de véritables petits bijoux, des respirations entre les pages. Le quotidien est sublimé par le trait simple de Camille Jourdy.

20170124_134957-11

Mélange de mélancolie, de douceur et d’humour, « Juliette » est un roman graphique particulièrement réussi aux personnages attachants. C’est délicat, subtil et touchant.

L’appel du coucou de Robert Galbraith

9782246809043-x

Lula Landry est un jeune mannequin en pleine gloire. Lorsqu’elle est retrouvée morte, défenestrée sur le trottoir en bas de son appartement, la police conclut au suicide. Mais le frère de le victime, John Bristow, n’en est pas aussi convaincu. Quelque temps après le décès, il décide d’engager un détective privé pour enquêter sur la disparition de Lula. Il s’adresse à Cormoran Strike, ancien camarade de classe de Charlie Bristow, le frère aîné de John, mort également. Strike a bien besoin de ce travail. Depuis qu’il est revenu d’Afghanistan où il a perdu une jambe, ses affaires et sa vie privée sont loin d’être au beau fixe. L’affaire de Lula Landry pourrait relancer ses finances et sa réputation. Une aide inespérée va lui tomber du ciel : une maison d’intérim lui envoie une nouvelle secrétaire, Robin Ellacott. Tous deux vont découvrir la face cachée du monde de la mode.

« L’appel du coucou » est le premier volet des enquêtes de Cormoran Strike et il est en cours d’adaptation par la BBC. C’est d’ailleurs l’arrivée prochaine de celle-ci qui m’a décidée à découvrir l’univers policier de JK Rowling.

L’auteur ne révolutionne pas le genre, son intrigue et la manière dont elle est construite sont classiques. Ce qui est intéressant c’est que JK Rowling prend le temps de raconter son histoire. Elle nous montre le quotidien d’une enquête, pas de révélations fracassantes mais de petites avancées qui au fur et à mesure éclairent Cormoran Strike. Le procédé a les défauts de ses qualités. La lenteur fait perdre en suspens et rend l’enquête moins haletante. Les digressions sur les vies privées de Robin et Cormoran diluent également l’enquête.

Mais ce sont bien eux qui ont fait pour moi l’intérêt de cette lecture. Robin et Cormoran sont extrêmement attachants. Le détective est une armoire à glace, dépressif, déboussolé mais terriblement perspicace et lucide. Robin est une jeune femme fraîche, maligne et cherchant désespérément un moyen de pimenter sa vie. Le duo fonctionne parfaitement, les deux personnages sont complémentaires et on a envie de les revoir, de les suivre dans de nouvelles enquêtes.

Malgré une intrigue qui ne m’a pas tenue en haleine, « L’appel du coucou » est un divertissement de bonne facture, classique mais efficace. Il ouvre les aventures de deux personnages particulièrement réussis et incarnés : Cormoran Strike et Robin Ellicott. Pour eux deux, je continuerai sans aucun doute la série.

anglo_2000x1125_cormoranstrike                                  Holliday Grainger et Tom Burke sur le tournage de la série.

Fichier 02-07-2016 20 14 56