Une photo, quelques mots (230ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

une-photo-quelques-mots© Julien Ribot

La plaine, des champs à perte de vue, bordés par des arbres. Bien souvent des peupliers. Un paysage familier qui défile derrière la vitre du train. Et malgré cela, mon estomac se serre lorsque je le regarde. J’essaie de me concentrer sur mon livre mais rien n’y fait. Mes yeux sont désespérément attirés par l’extérieur.

A la gare m’attend la voiture de location. J’ai refusé que le notaire vienne me chercher. Je voulais retrouver la maison seule, sans regard inconnu pour m’observer ou me juger. A l’heure actuelle, en démarrant la voiture, je ne sais toujours pas comment je vais réagir lorsque j’y serai. Je sais juste que le malaise est bel et bien là.

Me voici dans la rue où j’ai grandi. Quinze ans que je ne l’avais pas vue mais rien n’a changé. Les maisons, collées les unes aux autres, sont juste encore plus décrépies, usées par le temps et le manque d’argent. Le numéro 124, chez moi. J’ai du mal à m’extraire de la voiture, je suis paralysée devant cette plaque insolemment rouge. Mon ventre est une boule de crainte, de colère et de tristesse. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour entendre la voix de mon père, ses cris, ses fracas. Et elle, recroquevillée, ratatinée, subissant la violence des mots et des humiliations, sans réaction.

Mes mains tremblent lorsque je réussis à ouvrir le portail. Je ne sais pas si je vais pouvoir aller plus loin. Je pensais avoir dépassé mon enfance, la douleur de n’avoir jamais réussi à la sortir de là. C’est l’incompréhension et la douleur qui reviennent au galop dans mon cœur. Et maintenant qu’ils sont partis tous les deux, je ne saurai jamais ce qui la retenait, ce qui les liait inextricablement.

Je préfère ne pas rentrer, le notaire peut bien tout vendre, je ne veux rien. Mes souvenirs sont bien assez lourds sans me lester des leurs.

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Peyton Place de Grace Metalious

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Dans les années 40, à Peyton Place en Nouvelle Angleterre, la vie semble s’écouler paisiblement. Alison Mackenzie et Selena Cross sont des amies inséparables et pourtant elles sont à l’opposé l’une de l’autre. La mère d’Alison est la propriétaire d’une boutique de vêtements. Elle est célibataire, veuve et fière de sa réussite sociale. Selena vit dans une cabane dans la zone la plus pauvre de la ville. Son beau-père est alcoolique et violent. Mais il n’y a pas que dans les taudis que l’air est vicié, les belles façades du quartier huppé cachent aussi de lourds et douloureux secrets.

Sorti en 1956, « Peyton Place » provoqua un tollé général. Il fut jugé « amoral », « vulgaire » et « indécent ». Le projet de Grace Metalious avait effectivement de quoi choquer l’Amérique bien-pensante de l’époque : « Les villes de Nouvelle-Angleterre sont petites et souvent ravissantes, mais ce ne sont pas seulement de jolies images pour cartes de Noël. Un touriste les trouvera paisibles en effet, mais s’il regarde au dos de la carte postale, c’est comme s’il retournait une pierre du pied. Toutes sortes de choses étranges surgissent en rampant. » L’auteur s’applique méticuleusement à déconstruire le rêve américain et ses hypocrisies. Ce que cache la réussite sociale de certains est absolument terrifiant. Tous les tabous sont évoqués par l’auteur : mariage intéressé, inceste, avortement, concupiscence, meurtre, adultère. Grace Metalious exhume le pire de l’humanité, ce que l’on cherche à tout prix à cacher à son voisin et qui pourtant finit toujours par ce savoir dans ces petites villes provinciales, terreau de tous les commérages. Dans ce jeu de massacre, ce sont toujours les plus faibles qui trinquent : les enfants, les femmes et les pauvres. Ils subissent le pouvoir et la violence masculins, la pression imposée par le vernis social. C’est un riche industriel qui domine la ville et qui impose sa loi (celle de l’argent) au reste de la population. Rien ni personne n’est supposé entaché sa position sociale. Il ne reste qu’à s’incliner devant sa force.

Un thème a dû particulièrement choquer et était certainement peu évoqué dans les années 50 : l’abus sexuel sur mineur. C’est avec force que Grace Metalious dénonce les agissements du beau-père de Selena et encore plus l’hypocrisie qui fait fermer les yeux des autres habitants. Le seul à être véritablement humain est le médecin qui fait fi de ses propres convictions pour aider Selena. C’est aucune doute le beau personnage du roman, le seul à assumer ses actes devant le reste de la communauté.

« Peyton Place » est un portrait au vitriol d’une petite ville de province rongée par les mensonges, l’hypocrisie et la violence. Aucun des personnages n’est épargné par le regard acide de l’auteur. C’est âpre, acerbe, cru mais aussi extrêmement efficace et parfaitement réussi.

Une lecture commune avec Icath.

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Le mois américain 2016 – Billet récapitulatif

 

America

  • Le 1er :

-Sylire : Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt

Bibliomanie : podcast spécial “Sud des Etats-Unis” (“Landfall” d’Ellen Urbani, “Minuit dans le jardin du Bien et du Mal” de John Berendt, “Les Maraudeurs” de Tom Cooper)

Eva : (Tu vas t’abîmer les yeux) : New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss
  • Le 3 :
  • Le 4 :
-Cuisine :
  • Le 5 :
  • Le 6 :
  • Le 7 :
  • Le 8 :
-Eva (Tu vas t’abîmer les yeux) : California Girls de Simon Liberati
  • Le 9 :
  • Le 10 :
  • Le 11 :

 –Eva: (Tu vas t’abîmer les yeux) : Magic Time de Doug Marlette

  • Le 16 :
  • Le 17 :
  • Le 18 :
  • Le 19  :
  • Le 20 :
  • Le 21  :
  • Le 22  :
  • Le 23  :
  • Le 24  :
  • Le 25  :
-Alice(Malice) : Oscar Wilde en Amérique
  • Le 26 :
  • Le 30  :
 
Quelques billets retardataires :

 

 

 

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Bilan livresque et films d’août

Août

Un mois d’août qui se tourne déjà vers le mois américain et qui ne comporte aucune fausse note. La série de livres de qualité continue et je me régale !

Deux très jolis films durant ce mois d’août :

L_Economie_du_couple

Marie et Boris se séparent. En attendant que Boris ait les moyens de se reloger, il vit toujours dans leur maison avec Marie et leurs jumelles. Les parents ont institué des règles sur les soirées passées avec les filles, sur la division du frigo, sur les achats faits aux enfants.  Mais comment réussir à faire une garde partagée lorsque l’on vit sous le même toit ? Et la situation ne sera réglée que lorsque Boris aura obtenu la moitié du prix de la maison ce que Marie lui refuse. Celle-ci, d’un milieu aisé, a apporté les fonds pour acquérir la maison mais Boris y a fait de nombreux travaux ce qui pour lui a autant de valeur. Joachim Lafosse piège ses personnages dans un huis-clos, on ne sort quasiment pas de la maison au cœur des disputes du couple. Le délitement du couple de Marie et Boris passe par des discussions d’argent mais c’est la place de chacun dans le couple qui est véritablement interrogée mais aussi le sens des responsabilités de chacun face aux enfants. Bérénice Béjo et Cédric Kahn incarnent à la perfection ce couple à la dérive et sont l’un des grands intérêt de ce film. Moins réussi que « A perdre la raison », Joachim Lafosse excelle néanmoins encore dans ce film à explorer les failles, les points de rupture.

Stefan_Zweig_Adieu_l_Europe

Après avoir fui son pays en 1934 et vécu à Londres, Stephan Zweig arrive au Brésil en 1936. Il y est accueilli en grandes pompes avec sa deuxième femme Lotte. La réputation de l’écrivain est immense et il sera invité à différents endroits du pays pour faire des conférences. Il va également à New York en 1941 où il retrouve sa première femme et quelques amis. Il finit par s’installer à Petropolis où il fêtera ses 60 ans, son tout dernier anniversaire avant son suicide en février 1942. Maria Schrader, la réalisatrice, choisit de nous montrer quatre moments de l’exil de Stephan Zweig, quatre chapitres où l’on voit l’auteur épuisé, à bout de force. Le Brésil ne pouvait l’accueillir mieux, l’auteur l’appelle le pays de l’avenir mais on sent qu’il est resté là-bas en Europe. La scène de la découverte des corps de l’écrivain et de sa femme, tout en jeu de miroirs,  est admirable d’émotion et de délicatesse. Josef Hader incarne l’écrivain avec une mélancolique prégnante, un détachement saisissant.

Et sinon :

  •  Guibord s’en va-t-en guerre de Philippe Falardeau : Le Canada doit-il rentrer en guerre au Moyen Orient ? Le parlement doit en décider et suite à la défection de l’un de ses membres, la décision finale revient à un élu d’une petite province et ancien joueur de hockey : Guibord. Il décide d’organiser un referendum auprès de ses administrés.  Il sera aidé par Souverain, un  nouveau stagiaire venu d’Haïti. Le pauvre Guibord voit rapidement le débat national se perdre dans les intérêts locaux de chacun. Lui-même n’est pas complètement au clair sur la décision à prendre. Le film de Philippe Falardeau est une comédie caustique sur les enjeux du pouvoir, la corruption, la complexité du système politique canadien. Le film est rythmé et porté par Patrick Huard au mieux de son talent comique.
  • Florence Foster Jenkins de Stephen Frears : Florence Foster Jenkins ne sait pas chanter, c’est même la plus piètre des cantatrices. Et pourtant elle organise des récitals et va même se produire à Carnegie Hall. La musique est la passion de sa vie. Le biopic de Stephen Frears observe les dernières années de la vie de ce personnage qui avait également inspiré Xavier Giannoli pour « Marguerite ». Beaucoup plus sage et classique que le film du français, le film de Stephen Frears est néanmoins plaisant à regarder. Cela est essentiellement du aux deux hommes qui entourent la cantatrice : son mari magistralement interprété par Hugh Grant qui allie sens du comique et émotion et son pianiste qui révèle le talent de Simon Helberg. Tous les deux volent sans conteste la vedette à Meryl Streep.
  • Moka de Frédéric Mermoud : Diane a perdu son fils qui a été renversé par une voiture. Depuis, elle n’a qu’une idée en tête : retrouver le chauffard qui abandonna son enfant au bord de la route. Rien à reprocher aux deux actrices en tête d’affiche, Emmanuelle Devos et Nathalie Baye sont comme toujours parfaites. C’est d’ailleurs leurs prestations qui nous tiennent pendant le film car pour un thriller, « Moka » manque singulièrement de suspens. Le film manque de rythme et la dernière scène lacrymale au possible aurait pu être évité. Pas désagréable mais néanmoins pas indispensable.

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Une photo, quelques mots (228ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Dès que j’avais franchi le seuil de la librairie, j’avais été attiré par cette étrange couverture. Je suis allé feuilleter d’autres livres mais rien n’y faisait, je me sentais comme attiré par ce roman. Ce fut le seul que j’achetai ce jour-là.

Le soir, je m’installai pour commencer ma lecture. Au fil des pages, j’étais envahi par une drôle de sensation. Je me sentais engourdi, plongé dans un flou, un brouillard dense. Et après plusieurs heures de lecture, j’étais totalement incapable de dire ce que racontait le roman. Etait-il ennuyeux au point de m’assommer ?

Je stoppai ma lecture et décidai d’aller me coucher. Mon sommeil était agité. Je me tournais et me retournais dans mon lit. Je me réveillai en sursaut, couvert de sueur et avec la certitude que quelqu’un était dans la chambre avec moi. J’allumai, fouillai la pièce, l’appartement. Personne. J’avais du faire un cauchemar. Ce roman avait dû influencer mon imaginaire, il était finalement plus puissant qu’il en avait l’air.

Ma journée du lendemain se déroula normalement. Le soir vint et je décidai de ne pas rouvrir le livre. Inutile de passer à nouveau une mauvaise nuit. Je me couchai et le sommeil vint rapidement. Mais comme la veille, je me réveillai en pleine nuit, le cœur battant. Elle était là, je le sentais. Entourée de son halo de brouillard, elle s’approchait de moi. Son corps frôlait le mien, sa bouche murmurait à mon oreille des mots incompréhensibles. Sa voix était irrésistible, envoûtante. J’arrivai à atteindre l’interrupteur, je voulais la voir. Encore une fois, la pièce était vide. Je restai perplexe, assis dans mon lit. Jamais je n’avais fait de tels rêves, jamais ils ne m’avaient semblé aussi réels. Cette fois, je ne pus me rendormir. Je pris le livre, scrutai la couverture, pourquoi étais-je aussi obsédé par cette image ?

Le jour suivant était interminable. Je me sentais impatient, fébrile. J’attendais la nuit. J’attendais de la retrouver, qu’elle soit réelle ou virtuelle, peu m’importait. Ce soir arriva enfin et je sombrai rapidement dans un sommeil que j’espérais plein de rêves. Et elle vint. Elle se rapprocha de moi, m’ensorcela avec ses mots étranges. Je pouvais la toucher, la caresser. Je me sentais euphorique, léger, heureux presque douloureusement. Je ne voulais pas que le temps s’arrête. Je me laissais porter par sa voix. Elle était à moi, rien qu’à moi. Je… je… je…

Le lendemain matin, les pompiers forcèrent la porte de M. Vaneuse suite à l’appel d’un voisin qui l’avait entendu hurler. Ils trouvèrent son corps inanimé dans son lit, les yeux exorbités, le visage couvert de trace de rouge à lèvres.

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Le mois américain is back !

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Le mois de septembre approche, nous allons très bientôt retrouver le territoire américain et je suis ravie d’organiser ce mois thématique pour la 4ème fois.

Comme vous le savez, cette année le mois américain coïncide avec le formidable Festival America de Vincennes. Vous trouverez le programme détaillé et dense des différentes rencontres sur leur site. Je me réjouis de pouvoir entendre l’un de mes auteurs favoris : Laura Kasischke. Mais d’autres noms font palpiter mon petit cœur de lectrice : Stewart O’Nan qui vient de sortir un roman sur les années hollywoodiennes de F.S. Fitzgerald, Alice McDermott dont j’ai dévoré le dernier roman « Someone », Kevin Powers dont j’avais adoré le premier roman « Yellow birds », Thomas H. Cook dont son roman noir « Au lieu-dit Noir Etang » m’avait séduite. D’autres grands noms de la littérature américaines complètent cette liste comme Colum McCann, James Ellroy, Iain Levison, Rachel Kushner, James McBride, etc…

Le mois de septembre sera définitivement américain avec la venue, lors du Forum Fnac Livres, du grand, du très grand Jonathan Franzen. Nous sommes vraiment gâtés en cette rentrée !

Quelques lectures communes sont prévues auxquelles vous êtes libres de participer :

  • 1er septembre : Blogoclub de Sylire consacré à Siri Hustvedt
  • 3 septembre : Peyton Place de Grace Metalious
  • 9 septembre : Laura Kasischke
  • 18 septembre : Joyce Maynard
  • 24 septembre : La vallée des poupées de Jacqueline Susann
  • 26 septembre : Abha Dawesar
  • 27 septembre : F.S. Fitzgerald
  • 30 septembre : la Beat generation

Dès le 1er septembre, un billet récapitulatif sera publié, vous pourrez mettre les liens vers vos billets en commentaire de celui-ci. Vous pouvez également nous rejoindre sur le groupe facebook dédié à ce mois thématique.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaitez de belles lectures et rendez-vous le 1er septembre pour le début du mois américain !

 

 

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Nora Webster de Colm Toibin

Nora

A Enniscorthy, dans le comté de Wexford, Nora Webster vient de perdre son mari Maurice. Celui-ci était un enseignant très apprécié, compétent et également politisé (il était membre du Fianna Fail). Nora se retrouve veuve à 46 ans avec ses quatre enfants : Fiona, Aine, Donal et Conor. Son insouciante et libre vie de femme mariée est terminée. Nora doit maintenant faire face seule aux dépenses, à l’éducation des enfants et aux regards de ses voisins qui sont, certes, bienveillants mais néanmoins très intrusifs.

Le résumé du dernier roman de l’Irlandais Colm Toibin pourrait même se réduire à quelques mots : la renaissance d’une femme. A partir de cette idée simple, l’auteur développe un magnifique et sensible portrait de femme. Le début du roman commence à la fin des années 60 et se termine en 1972 après le Bloody Sunday. C’est un tournant sociétal et historique pour l’Irlande. Le récit de la nouvelle vie de Nora Webster s’inscrit dans ce cadre. Connue dans tout le village de Enniscorthy en raison de la position de son mari, Nora reçoit énormément de visites après le décès de ce dernier, chacun s’empresse auprès de la veuve. Elle n’aspire pourtant qu’au calme et à la solitude. « A l’avenir, avec un peu de chance, elle aurait moins de visites. A l’avenir, quand les garçons seraient couchés, elle aurait plus souvent la maison pour elle. Elle apprendrait comment occuper ces heures. Dans la paix des soirées d’hiver, elle réfléchirait à la façon dont elle pourrait s’y prendre pour vivre désormais. » Et c’est ce que le roman nous montre, comment petit à petit Nora Webster prend en main sa vie au quotidien. Les débuts sont difficiles, elle doit vendre la maison de vacances de Cush, se remettre à travailler, ce qu’elle n’avait pas fait depuis 21 ans. L’acquisition de son indépendance passe par de petites choses, des petits changements qui peuvent déconcerter son entourage : une nouvelle teinture de cheveux, une nouvelle robe, participer à un club musical, prendre des cours de chant. Et surtout, Nora suit son instinct, notamment pour l’éducation des enfants. Contrairement à ce qu’on lui conseille, elle essaie de ne pas trop intervenir dans leurs vies, de les laisser libres d’exprimer leur chagrin comme bon leur semble. Elle ne veut surtout pas reproduire l’éducation stricte et rigide qu’elle même a reçue. Et c’est grâce à ces petits riens que Nora Webster réapprend à vivre.

 Le roman de Colm Toibin est le récit du quotidien d’une veuve, une femme ordinaire sublimée par l’écriture délicate et lumineuse de l’auteur. Par petites touches, il nous dévoile les sentiments, les questionnements de Nora qui apprend, dans une Irlande tourmentée, à ne plus simplement être « la femme de… ».

Merci aux éditions Robert Laffont pour cette très belle lecture.

Trois séries anglaises estivales : The living and the dead, Love, Nina et Brief encounters

  • The living and the dead, BBC one

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En 1894, dans une ferme du Somerset, Nathan Appledy rend visite à sa mère accompagné de sa femme Charlotte. Malheureusement, la mère décède pendant le séjour du couple. Nathan décide d’abandonner son métier de psychologue pour s’occuper de l’exploitation avec Charlotte. Mais depuis le retour de Nathan d’étranges phénomènes se produisent, des esprits du passé viennent hanter les vivants.

Dans cette série de la BBC, en six épisodes, le passé revient hanté les vivants et les morts viennent demander des comptes. Chaque épisode est une histoire en soi tout en gardant une continuité dans la série. Certaines histoires sont vraiment déchirante comme celles du groupe d’enfants morts au fond d’une mine parce qu’il était trop cher d’aller les récupérer. C’est toute la société victorienne qui est interrogée : le travail des enfants, la place des femmes, les vieilles superstitions.

Le côté fantastique est parfaitement maîtrisé, l’ambiance est gothique à souhait. L’esthétique n’est pas sans évoquer celle de « Sleepy Hollow » de Tim Burton. Le couple de héros est très attachant : Charlotte Spencer est lumineuse, optimiste et moderne face à un Colin Morgan torturé et perturbé par ses visions surnaturelles.

Malheureusement (et malgré la fin qui laissait présager autre chose), il n’y aura qu’une seule et unique saison à cette série gothico-fantastique.

  • Love, Nina, BBC one

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Cette série est tiré du livre éponyme de Nina Stibbe. Il s’agissait d’un recueil de lettres entre Nina et sa sœur Victoria. La première s’installe à Londres où elle devient la « nanny » des deux fils d’une éditrice divorcée. Nina ne sait pas cuisiner, ne s’est jamais occupée d’enfants et refuse de porter des chaussures !

Chaque épisode de la série est composé de petites vignettes, de petits chapitres avec titres nous racontant les aventures et déboires de la fantasque Nina dans une famille qui ne l’est pas moins. C’est une feel-good série plein de drôlerie (Nick Hornby a écrit le script), de tendresse. Les deux actrices principales sont impeccables. Helena Bonham Carter est d’une grande sobriété et c’est ainsi que ressort au mieux son talent. Nina est interprété par la délicieuse et ingénue Faye Marsay. Ce joli duo est complété par une belle galerie de personnages : Malcolm, l’écrivain célibataire qui vient dîner tous les soirs avec la famille et asticote Nina sur ces plats ; Nunney qui s’occupe du voisin handicapé de la famille et flirte gentiment avec Nina ; Max et Joe les deux enfants brillants,drôles et très mâtures.

La série est composé de six épisodes de trente minutes, c’est frais, rythmé et totalement irrésistible.

  • Brief encounters, ITV

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1982, Sheffield, le thatchérisme bat son plein et le chômage aussi. Le mari de Stephanie se retrouve sans emploi, celui de Mrs Spake voit sa boucherie péricliter depuis l’arrivée du supermarché, celui de Nita replonge dans le petit banditisme et Dawn doit s’occuper de ses frères et de son père affalé dans le canapé toute la journée. C’est Stephanie qui trouve la solution à leurs problèmes : une annonce de la société Ann Summers pour vendre des sous-vêtements et accessoires coquins à la manière des soirées Tupperware.

Comme « Love, Nina », « Brief encounters » est une feel-good série. C’est une pétillante comédie en six épisodes qui montrent l’émancipation de la femme dans les années 80 quel que soit le milieu social d’origine. Toutes doivent s’en sortir et gérer leur famille et ce sont elles qui prennent tous les risques et trouvent les solutions. Elles sont dynamiques, solidaires et n’hésitent pas à sortir du rôle qui leur est assigné à l’époque : mère au foyer. Il y a des scènes vraiment réjouissantes comme celle des premières démonstrations où les vendeuses sont aussi mal à l’aise avec les objets que les potentielles acheteuses ou celle où Mrs Spake, la bourgeoise de la bande, annonce à un policier qu’elles sont en plein épanouissement sexuel !

Les actrices ne sont pas pour rien dans la réussite de cette série. Sophie Rundle a enfin le premier rôle qu’elle mérite, Sharon Rooney est extrêmement drôle et gouailleuse. Mais la palme revient à la formidable Penelope Wilton en Mrs Spake, aussi émouvante que drôle.

« Brief encounters » est une très sympathique et dynamique série dont le quatuor d’actrices est particulièrement réjouissant.

 

Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

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« Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs Appleyard s’étaient levées à six heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint Valentin (…). » Les jeunes filles, de ce pensionnat australien, s’égaient en attendant le départ du pique-nique qui les mènera à Hanging Rock. Elles reçoivent et échangent des cartes follement romantiques pour célébrer la Saint Valentin. L’heure du départ sonne enfin et les jeunes filles partent dans une voiture tirée par des chevaux. Après le repas, les pensionnaires et leurs deux enseignantes s’amusent, s’assoupissent dans la plaine en bas du massif volcanique de Hanging Rock. Quatre d’entre elles, parmi les plus âgées et les plus admirées, décident d’aller voir de  plus près l’étonnant et impressionnant massif. Après plusieurs heures, une seule de ces jeunes filles revient auprès des autres. Elle arrive en courant et en hurlant. Elle est absolument incapable de dire ce qui s’est passé et surtout où se trouvent les trois autres. On découvre alors qu’une des deux enseignantes a également disparu. Des recherches vont rapidement être lancées dans Hanging Rock et ses environs.

Ce roman a été écrit en 1967 à partir d’un fait divers réel et il remporta un vif succès en Australie au point d’être adapté en 1975 par Peter Weir (l’adaptation est d’ailleurs très réussie). Pas étonnant que ce roman de Joan Lindsay ait connu tant de réussite car il s’agit d’un véritable bijou. L’ambiance du livre est envoûtante, fascinante. Cela tient à l’histoire elle-même. Ces jeunes filles fraîches, joyeuses nous semblent trop prometteuses, trop pleine de vie pour disparaître brutalement. Aucune trace n’est retrouvée, le mystère est total. Elles deviennent le symbole de la fin d’une époque. L’histoire se déroule le 14 février 1900, la pension de Mrs Appleyard est sur le modèle victorien, les jeunes filles portent des corsets malgré la chaleur du bush australien. Les trois jeunes filles semblent s’être échappées des carcans, des corsets et règles trop strictes de Mrs Appleyard qui les privaient de liberté.

C’est d’ailleurs plutôt son impact que la disparition en elle-même qui intéresse Joan Lindsay. La disparition des jeunes filles intervient très tôt dans le livre et c’est l’écho de cet évènement sur les survivants, l’entourage des filles qui va occuper le reste du roman. L’auteur, qui s’adresse régulièrement à ses lecteurs, parle d’un motif commencé avec le pique-nique et qui peu à peu s’étend. L’impossibilité du deuil, la culpabilité, l’énigme pèsent sur tous ceux qui connurent les filles ou les croisèrent à un moment. L’ombre du rocher d’Hanging Rock, du monolithe qui attiraient tant les trois jeunes filles, plane sur les vies et les assombrit en l’absence de réponses. Ces disparitions vont précipiter, accélérer les destinées des autres personnages. C’est le cas notamment pour Mrs Appleyard, symbole de l’ancien monde qui se délite et s’effondre.

Le roman de Joan Lindsay fascine également grâce à une écriture élégiaque, poétique et très cinématographique. Les descriptions de la nature, du bush sont particulièrement marquantes. « Enfin, le soleil disparut derrière le parterre de dahlias flamboyantes ; les hortensias luisaient comme des saphirs dans le crépuscule ; les statues de l’escalier brandissaient leurs torches pâles vers la nuit chaude et bleue. Ainsi s’acheva cette lugubre seconde journée. » Toujours plane sur les descriptions de la nature luxuriante, un malaise indicible, une forte mélancolie. Et malgré cela, malgré le drame, l’auteur réussit à distiller de l’ironie dans son texte.

« Pique-nique à Hanging Rock » fût un véritable coup de cœur, c’est un roman à l’atmosphère ensorcelante, captivante que vous ne voudrez plus lâcher et qui vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

La fin d’une liaison de Graham Greene

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Londres, 1946, Maurice Bendrix croise dans la rue Henry Miles, un ami qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Maurice avait fréquenté le couple Miles et était devenu l’amant de Sarah Miles. Leur liaison intense et passionnée s’était brusquement interrompue en 1939 après le violent bombardement de l’immeuble où Sarah et Maurice se retrouvaient. Maurice vouait depuis lors une haine violente à sa maîtresse. Sentiment qui va croître après sa rencontre avec Henry. Ce dernier lui avoue en effet avoir des doutes quant à la fidélité de sa femme. Mais il n’ose pas engager un détective privé pour en avoir le cœur net. Maurice va le faire à sa place tant il est dévoré par la jalousie à l’idée que Sarah puisse avoir un nouvel amant. L’enquête du détective lui dévoilera une facette inattendue de la personnalité de Sarah.

Avec « La fin d’une liaison », Graham Greene revisite le classique trio amoureux : femme-mari-amant. Au tout début du roman, une phrase nous indique que cette thématique va être traitée de manière originale : « Aussi ceci est-il un récit de haine bien plus que d’amour (…) »  Quand le livre s’ouvre, Maurice Bendrix n’a pas revu sa maîtresse depuis un an et demi. Leur rupture, brutale et sans aucune explication, l’a plongé dans une terrible colère qui s’est ensuite transformée en haine envers Sarah. La narration n’est donc pas habituelle, Graham Greene choisit de prendre l’histoire à l’envers. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’enquête du détective privé que nous allons découvrir la relation forte de Sarah et Maurice. Ce sont des flash-backs, des réminiscences d’instants partagés qui vont éclairer le lecteur. Bien sûr, nous découvrons à travers le récit de Maurice que sa haine pour Sarah n’est pas si éloignée de l’amour passionné et qu’il s’agit d’une façon de ne jamais en finir avec cette histoire d’amour, de ne pas accepter la rupture. Le classique triangle amoureux est également détourné par la relation existante entre Maurice et Henry Miles. Les deux hommes sont amis et Maurice vient en aide à de nombreuses reprises à Henry. Ce dernier est un être faible, presque pathétique par moments mais il est uni à Maurice par son amour infini pour Sarah. La relation entre les deux personnages est surprenante et inattendue.

Ce qui fait l’originalité de ce roman, ce sont aussi les questionnements spirituels qui accompagnent le récit. C’est l’une des caractéristiques de Graham Greene, tout au long de son œuvre il s’interroge sur la religion catholique, sur la foi et la morale. « La fin d’une liaison » porte plus spécifiquement sur le poids de la religion, sur les décisions, les choix des personnages en fonction de leurs croyances. Maurice, qui se dit athée, se trouve confronté à un fort sentiment religieux qu’il ne comprend pas. Il repousse celui-ci de toutes ses forces mais on sent néanmoins chez lui une spiritualité qui s’affirme au fil des pages. Maurice Bendrix est un personnage particulièrement complexe, tortueux et ambigu. Sa progression au cours du roman est passionnante.

« La fin d’une liaison » est le premier roman de Graham Greene que je lisais et j’ai été emballée par l’originalité de sa narration, par la complexité de ses personnages et l’exigence de son travail.

Un grand merci aux éditions Robert Laffont.

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