Le grand n’importe quoi de J.M. Erre

Erre

Le samedi 7 juin 2042 à 20h42 à Gourdiflot-le-Bombé (J.M. Erre n’est pas grolandais pour rien !), Alain Delon prit une décision importante après avoir ingurgité deux yaourts aux fruits : il allait se suicider. Au même moment, Arthur, un réfugié monégasque, arrive à une soirée déguisé en spider-man. Il est accompagné par sa future ex-petite amie et est invité par Patrick, un culturiste. Pendant ce temps-là, Lucas, un auteur de SF, tente d’écrire le chef-d’œuvre qui le révèlera mais il est interrompu par Marilyn Monroe qui sonne à sa porte. Enfin, toujours à la même heure, J-Bob et Francis refont le monde accoudés au comptoir du « Dernier bistrot avant la fin du monde ». Tous vont être amenés à se croiser dans les minutes qui suivent.

Comme ce résumé vous le montre, le dernier roman de J.M. Erre est vraiment du grand n’importe quoi ! Il plonge sa galerie de personnages fantasques dans un mixte entre « Un jour sans fin » et « 2001, l’odyssée de l’espace ». La France de 2042 est très différente de celle de 2016 : Monaco est devenu un Califat, W9 est la chaîne culturelle n°1 depuis la reconversion d’Arte dans le télé-achat, Rocco Siffredi a reçu le prix Femina en 2037 pour « Y en a un peu plus, je laisse ? » et les malgaches dominent l’économie mondiale grâce à une nouvelle source d’énergie : « La découverte du carburant nouvelle génération à partir d’une molécule contenue uniquement dans le poil du lémurien, espèce endémique de l’île malgache, avait bouleversé l’ordre mondial. Grâce à cette mine d’or inespérée, Madagascar, jusqu’alors un des pays les plus pauvres de la planète, avait connu un développement prodigieux. La manne financière avait été telle que les Malgaches avaient délocalisé leurs usines sur toute la planète et racheté Apple, MacDonald’s, facebook, Google, ainsi que le PSG, car même les meilleurs font des erreurs. « 

C’est dans cet univers étrange et délirant que va se dérouler une folle équipée où tous les personnages vont se croiser : certains cherchant des martiens, d’autres voulant éviter une horde de culturistes énervés, d’autres passant leurs nuits à faire des blagues aux habitants du village ou à refaire le monde au bar.

Comme à chacun de ses romans, J.M. Erre nous entraîne dans son univers jubilatoire, totalement loufoque et original. Ce n’est pas mon préféré, je n’ai pas eu mal aux zygomatiques comme pour les deux précédents, mais je me suis quand même bien amusée à Gourdiflot-le-Bombé.

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Bilan livresque et films de juillet

Juillet

Comme le nombre de livres lus vous le fait présager, juillet était mon mois de vacances ! Treize livres lus et une seule vraie déception dont je vous ai déjà parlé : « L’été avant la guerre » de Helen Simonson. De très, très belles lectures et un coup de cœur dont je vais vous reparler rapidement, cette PAL estivale a comblé tous mes espoirs.

Un gros coup de cœur également au niveau cinématographique :

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Samir tombe sous le charme de la bourrue et grande gueule Agathe dans un bar. Pour reprendre contact avec elle, il s’inscrit pour prendre des cours de natation à Montreuil où elle est maitre-nageuse. Samir sait bien entendu parfaitement nager ce qu’Agathe finira malheureusement par découvrir. Ce film posthume de Solveig Anspach est un véritable bonheur. Le film est très drôle (notamment les scènes dans la piscine de Montreuil ou l’arrivée de Samir au congrès international des maitre-nageurs en Islande), tendre, délicat et absolument délicieux. Samir Guesmi et Florence Loiret Caille sont parfaits, il y a une alchimie visible entre eux. Ils étaient d’ailleurs tous les deux présents dans un film précédent de la réalisatrice « Queen of Montreuil ». C’est un film plein de charme et de légèreté que nous laisse en cadeau la réalisatrice, il est teinté également de tristesse lorsque l’on voit Solveig Anspach dans une scène à la piscine. Sa douceur et sa loufoquerie toute islandaise vont me manquer.

Et sinon :

  • « Irréprochable » de Sébastien Marnier : Constance est forcée de quitter Paris après son licenciement. Il revient contrainte et forcée habiter chez sa mère qui est à l’hôpital. Elle cherche à reprendre sa ancien travail dans l’agence immobilière locale. Mais le poste est attribué à une jeune femme. Constance décide de la côtoyer et de paver son chemin d’embûches. Ce premier film est vraiment très prometteur. D’une situation sociale catastrophique, Sébastien Marnier tire un thriller à l’ambiance parfaitement inquiétante et menaçante. Le malaise est tenu durant tout le film et au fur et à mesure que l’on comprend la véritable nature de Constance. Il faut saluer la prestation de Marina Foïs qui porte magistralement toute l’ambiguïté de son personnage.
  • « La tortue rouge » de Michaël Dudok de Wit : Un homme tente de se sauver de la noyade après une tempête et s’échoue sur une île. Il l’explore, la découvre et il semble bien que celle-ci soit totalement déserte. L’homme se construit un radeau mais une fois sur l’eau un mystérieux assaillant le fait couler. Cela se reproduit plusieurs fois sans que l’homme ne puisse voir qui l’attaque. Un jour, il découvre enfin celle qui l’empêche de partir : une énorme tortue rouge. De colère, l’homme la frappe, la retourne et l’abandonne à son triste sort. Lorsqu’il revient la voir, la tortue s’est changée en femme. Ce beau dessin-animé montre paisiblement, simplement le cycle de la vie. C’est un conte contemplatif qui évoque les réalisations des studios Gibli mais qui n’a pas résonné en moi comme ont pu le faire « Princesse Mononoké » ou « Le voyage de Chihiro ».
  • « Genius » de Michael Grandage : Le film raconte la relation entre Tom Wolfe et son éditeur Maxwell Perkins. Le premier sait qu’il a du succès et ne vit que pour l’écriture. Il amène à son éditeur des manuscrits de 5000 pages que celui-ci se doit d’élaguer pour la publication. Leurs relations se font alors passionnées, tourmentées et excessives. L’idée de montrer l’envers du décor de la publication d’un livre était très intéressante. Mais le traitement très hollywoodien et mélodramatique la gâche totalement. Rien à reprocher à Colin Firth qui interprète avec sobriété Maxwell Perkins. Je n’en dirais pas autant de Jude Law qui semble en roue libre sans direction d’acteur et n’est pas vraiment habité par le rôle. J’aurais aimé en revanche voir plus longuement Guy Pearce dans le rôle de Fitzgerald et Dominic West dans celui de Hemingway qui sont, en peu de scènes (une seule pour le pauvre Dominic West), parfaitement crédibles. Enfin, le film aurait mérité, comme les manuscrits de Tom Wolfe, d’une bonne coup d’une demi-heure !

A year in England 2016 – Récapitulatif

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  • Juillet :
  • Août :
  •  Septembre:
– Fanny du cottage aux livres : Le témoignage du pendu d’Ann Granger
  • Octobre :
  • Novembre :

-Anne : Cheval de guerre de Michael Morpurgo
-Belette : Un coeur sombre de RJ Ellory  ; Un flair infaillible pour le crime de Ann Granger -Delphine : Moissons sanglantes de Peter Robinson

-Eimelle : Des vérités cachées de Ann Cleeves

-Enna : Tom Gates, c’est moi de Liz Pichon

Fanny : La scène des souvenirs de Kate Morton

-The Frenchbooklover : Un coupable presque parfait de Robin Stevens
-Mrs Figg : Harry Potter et l’enfant maudit de JK Rowling ; Lady Susan de Jane Austen; Le Fantôme de Mrs Muir
-Mior : Ma vie avec Virginia de Leonard Woolf

-Ici-même : Deux reines, deux séries ; Watership Down de Richard Adams

  • Décembre :
  • Janvier :
-Eliza : Quatre femmes, quatre héroïnes : Un bûcher sous la neige, Susan Fletcher / Loin de la foule déchaînée, Thomas Hardy / La recluse de Wildfell Hall, Anne Brontë / Les vies multiples d’Amory Clay, William Boyd
  • Février :
-Fanny : 3 romans, 3 avis, 1 billet (Le ver à soie de Robert Galbraith, La mystérieuse affaire de Styles de Agatha Christie et A la croisée des mondes, Tome 2 : La tour des anges de Philip Pullman)
  • Mars :
-Chroniques Littéraires : Un Noël à New-York, Anne Perry
  • Avril :

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La grande panne de Hadrien Klent

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Dans le sud de l’Italie, l’explosion, accidentelle ou volontaire, d’une mine de graphite sème la panique. En effet, un immense nuage s’en est échappé et risque de s’enflammer au contact des lignes à haute tension. Il est donc décidé de plonger le pays dans le noir. En France, c’est le branle-bas de combat puisque le nuage se déplace vers le nord. Le black-out s’impose également pour la population française. Un seul endroit conservera l’électricité grâce à un générateur : l’île de Sein. Et c’est là que le gouvernement va venir s’installer durant toute la durée de la coupure. Tous les conseillers, le président et les ministres débarquent sur cette île paisible. L’un de ses habitants n’est pas enchanté par cet envahissement. Normand, ancien conseiller du premier ministre devenu président, est venu vivre sur l’île pour fuir la vie politique et écrire un livre. Il est d’autant plus agacé que dans les conseillers se trouve Alexandrine, son ancienne petite amie. Mais d’autres se réjouissent de ce futur blackout. Un journaliste décide d’éditer un journal à l’ancienne et d’être la seule voix durant la coupure, une belle façon de relancer sa carrière. Jean-Charles, un activiste de l’ultra-gauche, veut lancer une nouvelle Commune sur les collines de Belleville et va profiter du noir total pour prendre possession des lieux. Le blackout sera-t-il synonyme de chaos en France ?

Sur un mode humoristique, Hadrien Klent nous présente une situation parfaitement plausible et tout à fait d’actualité. Entre les attentats et les pénuries possibles de carburant, « La grande panne » fait totalement écho à notre quotidien. Avec légèreté, l’auteur épingle les travers de notre époque. Les conseillers du président n’ont aucune réflexion profonde sur le long terme. Leur but est uniquement la communication, l’image du président qui en a bien besoin pour faire oublier qu’il est cyclothymique. La panne aura peut-être la vertu d’ouvrir les yeux des français  sur les absurdités de notre société et sur nos délires technologiques. Sans le courant, les français réapprennent à vivre sans toutes les nouvelles technologies et finalement ils s’en sortent très bien. Ils prennent le temps, ralentissent le rythme de leurs vies. Et c’est exactement ce que Normand est venu faire sur l’île de Sein, même s’il n’ose pas l’avouer à l’hyperactive Alexandrine lorsqu’elle lui demande ce qu’il a fait de sa vie pendant tout ce temps : « Cette fois-ci, il ne répondra pas, non plus. Même Normand, même l’autre Normand, celui qui ne baissait jamais la garde, même celui-ci ne pourrait répondre, n’oserait répondre : rien. Rien du tout. Je n’ai rien fait, juste le temps a glissé sur moi et c’était bon. » Presque une philosophie  de vie qu’il est décidément fort plaisant de lire dans un roman.

Roman catastrophe, réflexion sur la société contemporaine, histoires d’amour et d’amitié, « La grande panne » de Hadrien Klent est tout ça à la fois et exploite différents types de narration. C’est drôle, réaliste, intelligent, un roman qui donne envie de ralentir et de couper le courant.

Merci aux éditions tripode pour cette lecture.

L’été avant la guerre de Helen Simonson

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Beatrice Nash arrive à Rye à l’été 1914. Elle doit être la nouvelle professeure de latin et en attendant la rentrée elle sera la préceptrice de quelques enfants récalcitrants. Beatrice a du se trouver une place après la mort de son père qui ne lui laissa qu’une faible rente contrôlée par sa famille. Elle est accueillie à Rye par Agatha Kent, dont le mari est un haut fonctionnaire du Foreign Office, et ses deux neveux : Hugh promis à une belle carrière de médecin et Daniel qui se veut poète. Rapidement, Beatrice  se sent à l’aise au milieu de l’harmonieuse famille Kent et notamment auprès des deux jeunes hommes. Le reste de la gentry de Rye est moins accueillante et moins tolérante vis-à-vis de cette jeune femme indépendante, célibataire qui cherche à devenir écrivain. Mais la situation de tous est remise en cause parv la déclaration de guerre. La petite ville doit aider les premiers réfugiés venus de Belgique. Le sens de l’hospitalité ne devra pourtant pas dépasser celui des convenances. Bientôt Hugh et Daniel s’engagent et quittent leur ville. Beatrice, victime de la malveillance de certains, se sent bien seule sans les deux cousins.

Helen Simonson avait auparavant écrit une comédie so english « La dernière conquête du major Pettigrew », le récit charmant d’une histoire d’amour entre un major à la retraite et une femme d’origine pakistanaise. Nous sommes ici également plongés dans une ambiance très anglaise avec tea party au coeur de la campagne. L’auteur y traite de nombreuses thématiques. Il y est question de la place des femmes dans la société, du mouvement des suffragettes, de la vie d’un village avec ses médisances et ses jalousies, de l’école et de son manque d’égalité, de l’homosexualité, de l’avancée de la médecine en raison des terribles blessures des soldats dans les tranchées. C’est sans aucun doute beaucoup trop pour un seul roman, Helen Simonson a voulu trop en faire et son roman est également par moments beaucoup trop bavard. Les personnages rattrapent un peu cela, même si leurs destinées est prévisibles, Beatrice, Hugh, Daniel et Agatha sont attachants et il est plaisant de les suivre.

Léger, charmant, « L’été avant la guerre » aurait pû être le roman idéal pour l’été s’il avait fait deux cents pages de moins et si son auteur avait choisi un angle pour nous raconter la vie des habitants de Rye en 1914.

Merci aux éditions Nil pour cette lecture.

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Albert Marquet, peintre du temps suspendu au Musée d’Art Moderne

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 Le musée d’Art Moderne de la ville de Paris a eu la très bonne idée de mettre à l’honneur un peintre malheureusement peu connu du grand public : Albert Marquet. Ami de Matisse, Camoin ou Manguin qu’il rencontra aux Beaux-Arts dans la classe de Gustave Moreau, Marquet participa au Salon d’automne de 1905 où le fauvisme s’affiche et s’affirme au grand jour. Sa discrétion, sa palette chromatique le placeront toujours un peu à l’écart et dans l’ombre de Matisse.

3866489643La plage de Fécamp, 1906

Contrairement aux autres, Albert Marquet est un fauve à la palette chromatique adoucie. Les couleurs ne sont pas criardes, sauf dans « Affiches de Trouville », Albert Marquet cherche la nuance, les variations. Ses coups de pinceau sont vifs, rapides, fluides et ses paysages montrent une grande économie de moyens. Ses toiles sont toujours le fruit du premier jet et de la spontanéité du geste du peintre. Une simplicité  apparente qui est servie par un grand talent de dessinateur, toujours visible dans les toiles puisque les formes sont toujours soulignées d’un trait noir caractéristique du Fauvisme. Se dégage des œuvres de Albert Marquet une tranquillité, un apaisement et comme l’annonce le titre de l’exposition, ce sont des moments suspendus et intemporels.

honfleurHonfleur, 1911

Albert Marquet était un peintre prolixe mais ses tableaux montrent une étonnante continuité stylistique. Très tôt, il trouve son style et son travail est une recherche de la nuance, de la déclinaison. Le thème récurrent de son travail est l’eau. Marquet a beaucoup voyagé et il rapporta de son voyage des œuvres sur ce même thème. L’eau peut être fleuve, rivière, lac, océan et elle permet les reflets, les aplats colorés et la création de la perspective. Le côté obsessionnel de Marquet à représenter le même thème est proche de celui de Monet et il est très visible dans la série de vue de Paris qu’il peint depuis la fenêtre de son appartement.

ob_93cb3a_img-6071Bords de rivière (Le pêcheur à la ligne à Varenne-Saint-Hilaire), 1913

La construction des toiles de Marquet souligne également la grande cohérence de l’œuvre. Comme pour sa série parisienne, il a souvent peint ce qu’il voyait de sa fenêtre, nous avons dès lors de nombreuses vues plongeantes sur les paysages souvent organisés autour d’une diagonale forte, d’un horizon marqué et de points verticaux (cheminée, phare, réverbères, mât de bateaux, arbres) pour animer la construction. Dans ce cadre qui pourrait sembler monotone, la couleur peut s’exprimer et c’est bien elle qui domine et enchante dans l’œuvre de Marquet.

Pont NeufLe Pont Neuf, la nuit, 1935

Cette exposition fut pour moi un régal : l’originalité dans les variations sur le même thème, la douceur et la nuance infinie des couleurs, les instantanés intemporels m’ont convaincue du formidable talent d’Albert Marquet, « le Fauve tranquille » comme le nomme très justement Valérie Bougault dans le hors-série de Connaissance des Arts.

ok-fenetrePersienne verte, 1944-46

 

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Bilan livresque et films de juin

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Un mois de juin aux couleurs de la coupe d’Europe des livres organisée par Plume de Cajou, trois de mes joueurs sont déjà sur le terrain et trois autres partent en vacances avec moi. Je ne suis pas sûre de publier mes billets avant le 10 juillet puisque le rythme du blog va se ralentir en cette période qui n’a d’estivale que le nom (en tout cas pour ceux qui habitent au nord de la Loire).

Le mois de juillet est l’occasion de relancer mon challenge « A year in England » avec un logo relooké pour l’occasion.

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N’oubliez pas non plus qu’à partir du 1er septembre, nous traverserons l’Atlantique pour le mois américain et aura lieu, du 8 au 11 septembre, le formidable Festival America de Vincennes. La liste des auteurs attendus est déjà disponible ici.

 De très beaux films sont sortis en juin, j’aurais voulu en voir bien plus mais décidément je cours avec le temps !

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« Love & friendship » est l’adaptation de la nouvelle « Lady Susan » de Jane Austen. Lady Susan est une belle veuve désargentée qui manie la manipulation comme personne. Elle cherche à tout prix à marier sa fille à un riche gentleman afin de s’assurer une position sociale. Whit Stillman réussit superbement à adapter et à étoffer la nouvelle sans trahir l’esprit de Jane Austen. Il lui rend même ce que trop de réalisateurs oublient : sa véroce ironie. Les dialogues sont un régal de cynisme et d’esprit. Kate Beckinsale est absolument parfaite dans le rôle principal. Elle lance ses piques et met en place ses ruses avec élégance et distinction. Elle semble incroyablement naturelle et à l’aise dans ce rôle. Et elle est parfaitement entourée par une Chloé Sevigny que l’on attendait pas dans un film en costume, Xavier Samuel en gentleman jeune et innocent, Lochlann O’Mearain tout en charisme muet et surtout Tom Bennett qui est d’une extraordinaire drôlerie, il volerait presque la vedette à Kate Beckinsale !  Les costumes et les décors sont au diapason de ce formidable film que je vous conseille très fortement de voir.

Diamant noir

Autre univers, autre époque, « Diamant noir » nous entraîne dans le milieu des diamantaires d’Anvers. Pier Ulmann est un jeune truand parisien qui vient à Anvers pour régler des histoires de famille et venger son père récemment décédé dans la misère. Ce dernier était un tailleur de diamants très doué jusqu’à ce que la main soit broyée par la facetteuse. « Diamant noir » est un film noir extrêmement bien mené. L’histoire de Pier relève de la tragédie antique et semble ne pouvoir se terminer que dans le drame. L’ambiance est sombre, lourde, pesante et les personnages sont tous ambigus, au bord du gouffre. Il faut saluer la prestation de Niels Schneider, méconnaissable avec ses cheveux noirs plaqués en arrière, il incarne le rôle titre avec fragilité et rage. « Diamant noir » est un film noir parfaitement maîtrisé :  violent, tragique  et au plus près des faiblesses humaines.

Et sinon :

  • « Dans les forêts de Sibérie » de Safy Nebbou : Le réalisateur a adapté le récit de Sylvain Tesson et le début du film est très fidèle au livre. Pour étoffer le récit documentaire, un personnage de braconnier en fuite a été rajouté. Je ne suis pas contre cette idée mais il semblait inutile de terminer le film par des séquences larmoyantes et mélodramatiques. Restent des paysages à couper le souffle, un début de film parfait avec des belles scènes de découvertes et de liberté totale et Raphaël Personnaz qui libre une très belle interprétation toute en sobriété.
  • « Ma loute » de Bruno Dumont : Après une première incursion dans la comédie avec la série « P’tit Quinquin », Bruno Dumont poursuit avec ce film totalement délirant. La famille Van Peteghem vient s’installer dans sa maison d’été dans la baie de Wissant. Des disparitions inquiétantes sont signalées dans la région et deux policiers, totalement fantaisistes, mènent l’enquête. Les acteurs, Fabrice Luchini, Juliette Binoche et Valeria Bruni Tedeschi en tête, semblent prendre beaucoup de plaisir à jouer l’outrance, le snobisme et le ridicule. Il y a des scènes d’un burlesque parfaitement réussi mais j’ai trouvé que tout ne prenait pas. Pourquoi avoir eu recours au cannibalisme ? Trop de fantaisie lasse le spectateur qui trouve la fin du film bien longue.

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage de L.C. Tyler

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Ethelred Tressider est un écrivain à multiples facettes. Sous son propre nom il écrit des polars, sous celui de J.R. Elliot des romans policiers historiques se déroulant pendant le règne de Richard II, enfin il écrit des romans à l’eau de rose sous le pseudonyme de Amanda Collins. Au moment où l’inspiration semble lui faire défaut, l’ex-femme d’Ethelred disparait. Une fiat rouge de location a été retrouvée près d’une plage du West Sussex où réside Ethelred. A l’intérieur de la voiture, Geraldine ex Tressider a laissé une lettre d’adieu laissant penser à un suicide. Son corps n’a pourtant pas été retrouvé. Malgré l’écriture de romans policiers, Ethelred n’a pas l’intention de se mêler de l’enquête. Mais c’était sans compter sur la curiosité insatiable de son agent, Elsie Thirkettle. Le pauvre Ethelred est donc bien obligé de s’impliquer.

« J’aime bien les policiers. Je ne fais pas partie de ces auteurs dont les héros sont des flics empotés et incompétents qui sont obligés de se faire aider par des détectives amateurs pleins de flair. Je n’en vois pas l’intérêt. Le détective amateur n’a jamais existé. Je ne connais pas une seule affaire (et j’en ai désormais étudié beaucoup) dans laquelle une vieille dame célibataire vivant à St Mary Mead ait apporté le moindre indice à la police. (…) On attrape les meurtriers après des enquêtes au porte-à-porte et des heures fastidieuses à décortiquer image par image les enregistrements de caméras de sécurité. Ou bien, si vous avez de la chance, c’est un très estimé confrère qui vous balance des noms. La police, du moins à ce que j’en ai vu, prend rarement la peine de réunir tous les suspects dans le salon d’une maison de campagne pour annoncer ses conclusions. » Et voilà comment Ethelred Tressider et L.C. Tyler balaient d’un revers de main les Miss Marple, Hercule Poirot, Sherlock Holmes et autre Lord Peter Wimsey ! L’auteur utilise les codes narratifs des romans policiers pour mieux les détourner et les moquer. L’humour est très présent et particulièrement réjouissant. Nous sommes du côté des Monty Python, de la dérision, de l’humour décalé si caractéristique de nos amis anglais. Les répartis sont souvent pince-sans-rires, Ethelred manie avec aisance l’autodérision (décrivant un ancien camarade d’école : « Il était grand, blond, aristocrate et d’une beauté invraisemblable. J’étais grand. »), tandis que Elsie est d’une verve truculente.

Mais le premier roman de L.C. Tyler ne se contente pas d’être drôle. L’intrigue policière tient parfaitement la route. L’auteur multiplie les pistes et les sources. Elsie prend par moments en charge la narration de l’enquête pour élucider la disparition de Geraldine. Se glissent également dans le récit des pages du dernier roman policier écrites par Ethelred. Rien de spectaculaire dans l’intrigue et ses retournements de situation mais tout se tient et les suspects se succèdent devant les yeux de Elsie et Ethelred. Il faut dire que Geraldine n’est pas un personnage sympathique, Elsie la surnomme « la salope », et on comprend qu’elle aie de nombreux ennemis.

« L’étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage » est un premier roman tout à fait réjouissant à l’humour décalé so english !

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Une journée dans la vie d’une femme souriante

Drabble

« Une journée dans la vie d’une femme souriante » est un recueil de treize nouvelles, c’est le seul écrit par Margaret Drabble. Les nouvelles, qui composent ce livre, ont été écrites tout au long de la vie de son auteur, de 1966 à 2000. Ce qui frappe, c’est la cohérence du recueil malgré les années qui séparent la première et la dernière nouvelle. Il y a une continuité, une fidélité dans les thèmes abordés par Margaret Drabble.

Les femmes sont toujours au centre de chaque histoire. Ce sont des instantanés de vie, rien d’extraordinaire, juste des moments quotidiens qui peuvent parfois s’avérer décisifs. Toutes sont ou souhaiteraient être indépendantes. Elles sont parfois prisonnières de leurs vies comme l’héroïne de la plus émouvante des nouvelles intitulée « La guerre en cadeau ». On y voit une femme, battue par son mari, s’illuminer, s’animer uniquement à l’idée d’aller acheter le cadeau pour l’anniversaire de son petit garçon. Mais elles réussissent aussi à se libérer et à profiter de la vie comme cette « Veuve joyeuse » qui se réjouit de pouvoir profiter de ses vacances sans son mari récemment décédé. « Elsa savait qu’elle allait devoir dissimuler son impatience : il n’était certainement pas convenable qu’une veuve si récente se réjouisse autant d’un évènement aussi trivial que des vacances d’été. »

L’amour est bien souvent au cœur de la vie de ces femmes. Il peut être contrarié comme dans « Le passage des Alpes » où deux amants partent en cachette pour passer du temps ensemble  et s’évader de leur quotidien pesant, le séjour sera un échec total.  Il ne s’oublie en tout cas jamais. L’héroïne de « Les amants fidèles » retourne, des années après leur rupture, dans le café où elle voyait son amant. Celle de « Les grottes de Dieu » cherche son ancien amour qui est parti vivre en ermite loin de la civilisation occidentale. On cherche l’amour, on l’attend et parfois il prend des formes étonnantes comme dans « Le petit manoir de Kellynch » où la narratrice tombe amoureuse d’une demeure à la manière de Elizabeth Bennet dans « Orgueil et préjugés ».

Margaret Drabble fait preuve d’une grande acuité dans l’étude des caractères de ses personnages. Les portraits sont finement dessinés, précis et attentifs au moindre détail. Ils sont servis par une écriture remarquable, ciselée et qui rend parfaitement la palette vaste des sentiments présentés dans ce recueil.

Comme vous le savez peut-être, je reste souvent sur ma faim lorsque je lis des nouvelles. Ce ne fut absolument pas le cas avec ce recueil de Margaret Drabble qui recèle de véritables bijoux de narration. Chaque nouvelle est un monde en soi et l’écriture un ravissement. C’est souvent âpre, mélancolique, parfois positif et ouvert vers l’avenir, mais c’est avant tout profondément humain.

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Chocolates for breakfast de Pamela Moore

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 Courtney, 15 ans, se sent mal dans la pension de son lycée huppée. Rejetée par l’enseignante pour laquelle elle avait un coup de cœur, elle tombe en dépression. Elle quitte alors l’établissement pour vivre avec sa mère, une actrice sur le déclin, à Hollywood. Laissée seule toute la journée, Courtney navigue entre la piscine d’un hôtel, les drugstores et a une relation avec un homme plus âgé. Sa mère n’arrivant plus à trouver du travail, elles partent toutes les deux s’installer à New York. Courtney y retrouve une amie du pensionnat, Janet. Avec elle, elle est de toutes les soirées, côtoie des jeunes hommes de Yale et boit immodérément. « Cela la rassura définitivement : les cocktails étaient un des rares éléments stables de son existence. Sa vie durant, l’alcool lui rappellerait toujours son enfance. plus tard, lorsqu’elle serait seule et regretterait de l’être, un cocktail l’apaiserait, comme d’autres se sentent rassurés par l’odeur du dîner qui mijote, ou le murmure d’une lance d’arrosage sur la pelouse, en été. »   Courtney et Janet s’enfoncent dans une spirale de débauche et d’inactivités qui finira en tragédie.

« Chocolates for breakfast » est souvent comparé au « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan. Effectivement, les deux auteurs étaient toutes deux très jeunes lorsqu’elles écrivirent leur roman respectif et elles décrivent toutes deux le passage à l’âge adulte de jeunes femmes vivant dans un milieu mondain. Le roman de Pamela Moore m’a également fait penser au film de Sofia Coppola « The bling ring ». Courtney a une vie oisive, est délaissée par ses parents divorcés comme les personnages de la réalisatrice américaine. Dans le film, ils cambriolaient de riches demeures pour s’occuper, Courtney noie son ennui, son mal-être dans l’alcool et dans les bras des hommes. Courtney et Janet sont sans repères, désenchantées et sans autre but dans la vie que de s’amuser. « Chocolates for breakfast » rend bien ce sentiment de vacuité, d’inoccupation dans les vies de ces jeunes femmes.

Publié en 1956, « Chocolates for breakfast » avait fait scandale au moment de sa parution. Il est vrai que Courtney mène une vie débridée où le sexe et l’alcool sont présents à l’excès. Son amour pour son enseignante avait dû également renforcer le côté sulfureux du roman de Pamela Moore. L’auteur interroge clairement et de manière très moderne la place de la femme dans une Amérique puritaine. L’héroïne y dispose librement de son corps à une époque où cette question était taboue. Les mêmes raisons ont fait le succès de « Chocolates for breakfast » qui fut traduit en onze langues et est considéré comme un roman culte. Aucun des autres romans de l’auteur ne rencontra le même retentissement, Pamela Moore se suicida à l’âge de 26 ans.

« Chocolates for breakfast » est le récit désenchanté d’une adolescence débridée, d’un passage brutal à l’âge adulte. Un roman intéressant mais pour lequel je n’ai pas eu de coup de cœur, je suis restée un peu en dehors du récit.

 Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.