Le lys de Brooklyn de Betty Smith

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« Le lys de Brooklyn » est un classique de la littérature américaine. Il s’agit du récit en grande partie autobiographique de Betty Smith nous racontant son enfance dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville.

Le récit commence par une scène d’anthologie. Nous sommes en 1912, dans la famille Nolan. La narratrice, Francie, nous raconte une journée ordinaire pour elle, son frère Neeley et tous les autres gamins de Williamsburg. La journée commence par un passage obligé chez le chiffonnier où l’on échange ferrailles et autres trouvailles contre quelques sous. Ceux-ci permettent de s’acheter quelques bonbons, de s’offrir de petits cadeaux. Pendant que les garçons jouent entre eux, Francie se rend dans son lieu favori : la bibliothèque. « Elle croyait que tous les livres de la terre se trouvaient ici réunis et elle avait formé le projet de lire tous les livres. Elle lisait à la cadence d’un volume par jour, en suivant l’ordre alphabétique, et sans sauter les moins intéressants. Elle se rappelait que le premier auteur qu’elle eût jamais lu s’appelait Abbott. Il y avait longtemps déjà qu’elle lisait un livre par jour, et elle n’en était encore que dans les B. » Francie s’évade dans les livres et a le projet de devenir écrivain.

Sa mère, Katie, s’épuise à faire le ménage au point d’avoir honte de ses mains laborieuses. Son mari, Johnny, chante dans des bars et malheureusement boit aussi beaucoup. Malgré la pauvreté, les épreuves, la petite famille est soudée. La tendresse, l’amour restent forts malgré les privations.

C’est d’ailleurs ce qui est touchant dans ce roman. Récit réaliste d’un apprentissage de la vie, Betty Smith ne tombe jamais dans le misérabilisme. Le quotidien est difficile mais on ne s’apitoie jamais et Katie essaie sans cesse d’amuser ses enfants, de les détourner des choses pénibles. Elle les fait notamment jouer à l’île déserte, à la survie pour leur faire oublier que le frigo est réellement vide. Le roman est émaillé de récits témoignant de la dureté de la vie pour les Nolan : la maltraitance à l’école où les plus pauvres ne peuvent aller aux toilettes quand ils le souhaitent, Katie qui fait le ménage jusqu’au jour de son accouchement, Katie qui manque de se faire agresser par un pervers sexuel. Mais la dignité, le courage sont les armes qui permettent à la famille Nolan de tenir debout.

Ils ne sont d’ailleurs pas seuls. « Le lys de Brooklyn » présente une incroyable galerie de personnages secondaires à commencer par les sœurs de Katie. La plus notable est Sissy, mariée trois fois à des hommes qu’elle ne nomme que Johnny parce qu’elle aime ce prénom ; elle a vécu onze accouchements d’enfants morts-nés. Et pourtant, elle ne désespère pas, elle est pleine d’attention pour Francie et Neeley. Une véritable force de la nature que le malheur n’arrête pas.

« Le lys de Brooklyn » est le récit d’une enfance miséreuse mais pas malheureuse. Le ton du livre a la fraîcheur de l’enfance, de l’espoir jamais démenti. Parfois trop bavard, trop détaillé, il n’en reste pas moins un livre très plaisant et à l’optimisme forcené.

 

Le célibataire de Stella Gibbons

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Londres subit le Blitz, la population fuit la ville. Certains sont accueillis dans les comtés environnants. Dans celui de Herts, dans la propriété de Sunglade, les réfugiés ne sont pas les bienvenus. Constance Fielding, la propriétaire, vit comme si le conflit n’existait pas. Et elle décide de remplir sa maison avant que des réfugiés ne lui soient imposés. Constance vit à Sunglade avec son frère célibataire Kenneth et sa cousine Frankie. Elle ouvre donc les portes de sa maison à Betty, une amie et ancienne fiancée de Kenneth, et son fils Richard, un idéaliste à la santé fragile. Se rajoute à cette assemblée une nouvelle servante : Vartouhi, une jeune réfugiée baïramienne au franc-parler irritant pour Constance. C’est d’ailleurs la jeune Vartouhi qui va semer la pagaille à Sunglade. Jolie, directe et attendrissante, elle va faire se pâmer les deux hommes de la maison : Ken et Richard, au grand désarroi de Constance qui veut à tout prix éviter que son frère se marie.

« Le célibataire » est proche du « Bois du rossignol », il y  a une dimension de conte dans le livre avec la création d’un pays, la Baïrami (dont la description ouvre le roman) et avec le côté moral de sa fin. « Le célibataire » est un grand chassé-croisé amoureux. Ce sentiment et la question du couple sont au cœur du roman. Et finalement, le titre n’est pas exact car ce n’est pas un seul et unique célibataire que vous rencontrerez à Sunglade mais bien toute une galerie ! En effet, tous les personnages, qui peuplent ou passent à Sunglade, sont seuls. Stella Gibbons a écrit une comédie du mariage qui m’a beaucoup fait penser à la Jane Austen de « Orgueil et préjugés ». Certes à la fin du roman, il y aura des mariages (je ne vous dis pas lesquels puisque tout le sel du roman est de voir se faire, se défaire les couples potentiels), mais ils ne font pas rêver par leur romantisme. Certains se marieront mais en ayant réfléchi longuement et de façon très raisonnable, sans passion. D’autres souhaiteront trouver une moitié mais uniquement si celle-ci a des revenus confortables et ne lésine pas sur les cadeaux.

Tout cela se déroule sous les yeux effarés de Constance qui n’aime rien tant que l’immobilisme. Elle règne en maître sur Sunglade, sur Ken et Frankie et ne veut surtout pas que les choses changent. Et en bonne bourgeoise anglaise, elle méprise les sentiments et toutes ses manifestations. Ses certitudes, sa tranquillité vont être ébranlées par les nombreux habitants de Sunglade.

Stella Gibbons fait une nouvelle fois preuve de beaucoup d’ironie dans l’étude de ses personnages. Mais ses portraits sont plus nuancés, plus subtils que dans « Westwood », ils n’en sont que plus attachants et je les ai regardé évoluer avec grand plaisir.

C’est avec beaucoup d’esprit et de causticité que Stella Gibbons s’attaque ici à la question de l’amour, du mariage dans une bourgeoisie anglaise qui refuse le changement. Des trois romans de l’auteur publiés à ce jour en France, celui-ci est celui qui me semble le plus réussi et le plus réjouissant.

Un grand merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture délicieuse.

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The Durrells-ITV 2016

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La chaîne anglaise ITV a adapté, en une série de six épisodes, la trilogie de Corfou du naturaliste Gerald Durrell. Dans ses livres, il raconte son enfance passé sur l’île grecque avec sa famille. Après le décès du père, les Durrells vivotent à Bournemouth. Lawrence, l’aîné, se rêve écrivain mais est un médiocre agent de voyage. Gerald, le plus jeune, n’est pas loin d’être expulsé de son école. Il préfère observer les animaux que d’écouter ses professeurs. Leslie et Margo n’ont quant à eux aucune intention  de se mettre à travailler. La mère, Louisa, décide alors d’emmener sa tribu sur l’île de Corfou.

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Les premiers épisodes montrent l’arrivée et les multiples péripéties de la famille Durrell sur cette île étrangère. En 1935, Corfou n’a pas encore l’électricité, il n’y a qu’un seul médecin et la pension de veuve de Louisa a bien du mal à arriver jusque là. Mais les Durrells sont plein de ressources et s’acclimatent petit à petit : Leslie passe son temps à chasser, Larry trouve enfin l’inspiration pour écrire, Margo commence à devenir femme et Gerry découvre une faune riche et variée.

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Le centre, le pivot de la série est véritablement la mère, Louisa. Tout tourne et gravite autour d’elle. Ouverte d’esprit, attendrissante, elle s’attire les sympathies des habitants et notamment de Spiros qui devient le chauffeur et l’ange gardien de la famille. Elle permet surtout à ses enfants de s’épanouir et de trouver leur voie. Ce beau personnage de mère-poule doit beaucoup à son interprète : Keeley Hawes. Pétillante, radieuse, elle illumine la série de sa présence.

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Et le reste du casting est à la hauteur, chaque acteur incarne parfaitement et donne épaisseur et subtilité à son personnage. Mes préférés sont néanmoins Lawrence joué avec beaucoup d’ironie, d’esprit par Josh O’Connor et Gerry incarné par le formidable Milo Parker que j’avais découvert dans « Mr Holmes ». Il apporte une touche de candeur et de douceur dans le quotidien mouvementée des Durrells. Il y a une vraie complicité, une alchimie entre les acteurs. Les liens fusionnels entre les membres n’en sont que plus crédibles.

Larry

La production est extrêmement bien soignée. « The Durrells » est tournée dans des paysages de rêve qui donnent encore plus de lumière à cette série à la tonalité déjà joyeuse. Le générique en forme de bande-dessinée est superbe, il évoque parfaitement les années 30 et les différents personnages de la série.

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« The Durrells » est une série qui met du baume au cœur : rythmée, enjouée, pleine d’esprit et de fantaisie. C’est à regret que j’ai quitté cette famille atypique et merveilleusement excentrique. Fort heureusement, la série a connu un fort succès (mérité) et ITV a déjà annoncé une deuxième saison. Je m’en réjouis d’avance.

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Maigret et le voleur paresseux de Georges Simenon

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Une nuit d’hiver, le commissaire Maigret est réveillé par l’appel d’un collègue du XVIème arrondissement. Le corps d’un homme a été découvert au bois de Boulogne. Mais le meurtre a eu lieu ailleurs, le corps a été déplacé. Et le plus surprenant, c’est que l’homme a été défiguré par son agresseur. Maigret reconnaît rapidement la victime. Il s’agit d’Honoré Cuendet, un cambrioleur à l’ancienne que le commissaire rencontra à plusieurs reprises. Mais Maigret n’est pas censé s’occuper de cette affaire. Il n’est pas dans sa juridiction, le substitut du procureur et le juge le lui font bien comprendre. D’ailleurs, il s’agit pour eux d’une agression sans importance. Une autre affaire requiert pour eux les talents du commissaire : une série de hold-up dont les coupables n’ont toujours pas été appréhendés. Maigret voit bien entendu les choses différemment et décide de mener l’enquête sur l’assassinat d’Honoré Cuendet.

Dans ce roman, écrit en 1961, le commissaire Maigret est à deux ans de la retraite et devant un monde policier et judiciaire en pleine mutation, il est presque soulagé de devoir se retirer : « Un petit coup de cafard, en passant. Plus exactement de la nostalgie, sa femme le savait, sachant aussi que cela ne durait jamais longtemps. A ces moments-là, d’ailleurs, il s’effrayait moins de la retraite qui l’attendait dans deux ans. Le monde changeait, Paris changeait, tout changeait, hommes et méthodes. Sans cette retraite, qui lui apparaissait parfois comme un épouvantail, ne se sentirait-il pas dépaysé dans un univers qu’il ne comprenait plus ? » C’est donc un Maigret désabusé, un brin amer, qui mène l’enquête dans ce volume. C’est le moment où le Parquet prend le pas sur les policiers, leur laissant moins de latitude. Les flics de terrain, à l’ancienne comme Maigret ou Fumel du XVIème arrondissement, sont passés de mode. Leur instinct, leurs connaissances des hommes et de la ville semblent tout à coup dépassés. Et le changement est également visible dans les deux enquêtes en cours. Le Parquet s’intéresse aux hold-up, au monde de la finance et des banques qu’il faut protéger et pas à Honoré Cuendet, voleur solitaire et dilettant. Le cœur même du travail de Maigret est l’humain, l’attention aux petites gens, ici visibles dans de belles scènes rue Mouffetard avec la mère d’Honoré.

La grande force de Simenon est sa façon de créer des ambiances, des atmosphères. Ici, nous sommes plongés dès les premières pages dans un Paris glacial, feutré, vide et éclairé par une lumière hivernale blafarde et sans nuances : « En écartant le rideau, il découvrit les fleurs de givre sur les vitres. Les becs à gaz avaient une luminosité spéciale qu’on ne leur voit que par les grands froids et il n’y avait pas une âme boulevard Richard-Lenoir, pas un bruit, une seule fenêtre éclairée, en face, sans doute dans une chambre de malade. »

C’est le visionnage de la nouvelle adaptation des enquêtes de Maigret par la chaîne anglaise ITV (avec Rowan Atkinson qui incarne merveilleusement bien notre célèbre commissaire) qui nous a donné, à Claire et moi, envie de relire les romans originaux. J’y ai retrouvé ce que j’ai toujours apprécié chez Simenon : l’étude de l’âme humaine et le sens de l’atmosphère.

Plus haut que la mer de Francesca Melandri

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« Elle (l’île) se dressait au-dessus de la mer dans une succession sinueuse de petites baies. Certaines étaient des plages de sable blanc, là le bleu intense de la mer devenait turquoise. D’autres étaient parsemées de rochers rouges aux formes bizarres et dont la masse immergée restait parfaitement visible sous l’eau cristalline. Dans une crique abritée, un petit môle s’avançait devant un groupe de maisons basses aux teintes joyeuses : vert pâle, bleu ciel, rose. Au milieu poussaient des agaves, des bougainvillées, des figuiers. Rien ne faisait penser à une prison. » En 1979, lorsque Luisa rend visite à son mari sur cette île-prison, elle voit la mer pour la première fois. Son mari est incarcéré pour meurtre depuis de nombreuses années mais il a été transféré dans ce lieu hautement surveillé après avoir tué un gardien. Sur le bateau, Paolo la regarde s’émerveiller. Lui vient voir son fils en prison pour actes terroristes. Sur la berge, Pierfrancesco Nitti, gardien pénitencier, les attend pour les conduire à la prison. Durant toute la journée, le mistral se lève empêchant tout retour sur la terre-ferme. Luisa, Paolo et Pierfrancesco devront cohabiter jusqu’au lendemain.

Les années de plomb et l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 hantent toujours l’Italie et sont la toile de fond de ce très beau roman de Francesca Melandri. Luisa, Paolo et Pierfrancesco sont liés par un point commun : leur confrontation à la violence la plus brutale. L’auteur donne la parole à ceux que l’on entend jamais : les parents des meurtriers, ceux qui sont aussi brisés que les parents des victimes et qui sont entachés par le crime de leurs proches. Et c’est l’excellente idée du roman que de montrer le poids infini de la culpabilité et de l’incompréhension. Luisa et Paolo sont finalement autant enfermés que leurs mari et fils, ils s’empêchent de vivre, d’avancer. Pierfrancesco est lui-même incarcéré avec les détenus auxquels il finit par ressembler. La violence le gagne chaque jour un peu plus.

Et malgré ce climat sombre, lourd, « Plus haut que la mer » est un livre lumineux. L’humain est au centre du roman. Ce huis-clos imposé va forcer les trois personnages à se livrer, à partager, leur souffrance. Et c’est avec beaucoup de subtilité, de nuances que Francesca Melandri les amènent à retrouver de l’espoir, à comprendre qu’ils ne sont pas seuls enfermés dans leur douleur. Un réconfort est enfin possible pour eux.

« Plus haut que la mer » ou comment une tempête peut alléger le fardeau de la culpabilité et apporter un peu de tendresse à des personnes qui en sont privées depuis trop longtemps. Francesca Melandri décrit ses vies broyées avec simplicité, empathie et douceur.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

Cette sacrée vertu de Winifred Watson

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Miss Guenièvre Pettigrew, vieille fille de quarante ans, cherche un emploi de gouvernante d’enfants. L’agence de placement lui donne l’adresse de Miss Lafosse qui en cherche une. Miss Pettigrew se présente donc au 5 Onslow Mansions espérant décrocher le travail dont elle a désespérément besoin. Mais une fois entrée dans l’appartement de Miss Delysia Lafosse, c’est un tourbillon qui entraîne notre vieille fille et qui va totalement chambouler sa vie.

« Cette sacrée vertu », dont le titre original est plus parlant « Miss Pettigrew lives for a day », se déroule sur une journée dans le Londres des années 30. Le roman se découpe selon les heures du jour où se succèdent les nombreuses aventures et péripéties de l’héroïne. Ce livre de Winifred Watson est un conte de fée moderne qui fait penser aux comédies hollywoodiennes des mêmes années 30. En effet, on retrouve une opposition entre les deux figures centrales. Miss Pettigrew est une femme terne, sans vie personnelle, fille de pasteur, elle s’accroche à sa vertu et sa moralité sans faille. Delysia Lafosse est une délicieuse jeune femme, enjouée, belle, chanteuse dans un night club et aux mœurs légères. Lorsque Miss Pettigrew entre dans sa vie, elle n’a pas moins de trois prétendants ! Les deux mondes n’auraient jamais dû se télescoper, d’autant plus que Miss Lafosse n’a pas d’enfants et qu’elle cherchait une bonne. Mais comme dans toutes bonnes comédies, les contraires se rapprochent et chacune des deux femmes va apprendre de l’autre et va voir sa vie changer à son contact.

Mais sous l’humour et la légèreté, Winifred Watson parle de la difficile condition féminine avec ses deux archétypes. Miss Pettigrew, la vieille fille, n’a pas le physique pour se trouver un mari. Elle doit donc travailler pour survivre. D’ailleurs, c’est auprès des riches familles qu’elle côtoie que Miss Pettigrew est devenue aussi transparente. Ses patrons n’avaient que mépris et indifférence pour elle. Face à elle, Miss Lafosse ne doit qu’à son physique son sort plus enviable. Elle vit aux crochets d’un homme brutal qui lui paie son appartement, elle flirte avec un autre pour être engagée dans son spectacle et en aime véritablement un troisième qui a une situation moins intéressante. Sa vie n’est donc pas aussi idyllique qu’elle en a l’air pour Miss Pettigrew.

« Cette sacrée vertu » est une histoire de Cendrillon moderne, une bulle de champagne qui étourdit son lecteur et enchante page après page. Une comédie délicieuse, charmante et surannée à découvrir.

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Bilan livresque et films d’avril

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Cinq livres au mois d’avril, la plupart d’entre eux m’ont entraînée de l’autre côté de la Manche. Heureusement le commissaire Maigret m’a ramenée à Paris !

Comme toujours, un programme ciné très diversifié qui allie documentaire militant, film de genre ou dernier opus d’un grand réalisateur.

Mes coups de cœur :

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François Ruffin, fondateur du journal Fakir, a une mission : faire aimer Bernard Arnault. Pour cela, il rend visite aux anciens salariés de l’usine textile de Boussac-Saints-Frères dans le Nord, démantelée dans les années 80 par le grand patron du CAC 40. Bizarrement le message du journaliste a du mal à passer et sa tentative de réconciliation échoue lors d’une assemblée du groupe LVMH. Loin de baisser les bras, François Ruffin décide de faire valoir les droits des salariés en passant par un couple : les Klur au chômage depuis le passage de Bernard Arnault dans leur région, surendettés et au bord de l’expulsion (dont il faut souligner au passage la dignité et le courage). François Ruffin va alors mettre en place la plus astucieuse et jubilatoire des arnaques. Loin de s’apitoyer sur le sort des Klur, « Merci patron ! » est au contraire joyeux, drôle et surtout formidablement combatif. Comme il est réjouissant de voir ce grand patron se faire enfumer par une bande de pieds nickelés ! Ce documentaire redonne espoir, montre que la solidarité et l’entraide sont encore possible et tout ça dans la bonne humeur et la rigolade. Un documentaire véritablement salutaire.

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Un homme est retrouvé mort au fond d’un puits au fin fond des Balkans. Le corps est là pour rendre l’eau non-potable. Nous sommes en guerre à la fin des années 90 et c’est une ONG qui va devoir s’occuper de sortir le corps avec les moyens du bord…qui sont plus que limités. Tout le film autour de la tentative d’extraction du cadavre pour éviter que les habitants ne s’empoisonnent en buvant l’eau du puits. Les cinq humanitaires sont coincés entre la bureaucratie, l’armée et les difficultés avec les habitants. La situation est absurde et le film passe du rire à la noirceur absolue notamment dans une scène où deux personnes sont retrouvées pendues dans la cour de leur maison. Le scénario est très bien ficelé et montre bien l’impuissance des ONG dans pareille situation. Le casting cinq étoiles est également pour beaucoup dans la réussite du film : Benicio del Toro est le leader désabusé du groupe, Tim Robbins joue au cow-boy barré et Mélanie Laurent incarne la nouvelle recrue, fraîche et encore naïve.

Et sinon :

  • Desierto de Jonas Cuaron : Un groupe de clandestins mexicains tentent de rejoindre la Californie en traversant une zone désertique. Un petit groupe, n’avançant pas assez vite, est rapidement semé et reste un peu en arrière. C’est ce qui va les sauver puisque la tête du groupe est assassinée par un américain xénophobe. Comme au ball-trap, il prend plaisir à dégommer les clandestins un par un. Les survivants essaieront de lui échapper à travers les méandres du désert. « Desierto » est un excellent film de genre, la traque des survivants (dont l’un est interprété par le toujours parfait Gael Garcia Bernal) tient en haleine tout le long du film. Le scénario est simple mais est extrêmement efficace.
  • Sunset song de Terence Davies : Le dernier film de Terence Davies est adapté d’un classique de la littérature écossaise écrit par Lewis Grassic en 1932. Chris vit dans une ferme avec ses frères et ses parents. Elle prend des cours pour devenir institutrice. La mort en couches de sa mère va changer son destin. Son rêve s’envole et elle doit rester à la ferme auprès de son père violent et de son frère aîné Will. Ce dernier finit par quitter la famille et le père décède peu après. Chris reste seule pour gérer la ferme. La douce et rêveuse jeune femme est en réalité  forte, résistante. Les épreuves, et elles seront nombreuses, renforcent sa volonté et son amour de la terre. C’est un personnage de femme magnifique comme les aime Terence Davies et qu’il sait parfaitement magnifier. Agyness Deyn apporte à Chris une lumière, une détermination superbes. Encore une fois, Peter Mullan impressionne dans le rôle du père qui est pourtant court. Les paysages d’Écosse valent également le détour, la photographie du film leur rend bien hommage. Il ne me reste plus qu’à découvrir le roman de Lewis Grassic.
  • Quand on a 17 ans de André Téchiné : Dans un lycée de montagne, deux adolescents se disputent, se cherchent des noises, se brutalisent. Thomas est un enfant adopté, il vit avec ses parents dans une ferme reculée. Damien est le fils d’un militaire et de Marianne qui est médecin. Cette dernière soigne un jour la mère de Thomas qui doit être hospitalisée, elle propose alors que Thomas vienne habiter chez elle pour faciliter sa scolarité. André Téchiné aime l’adolescence, ce moment où tout se joue, où les désirs prennent le pas sur l’enfance. Il sait merveilleusement filmer ce moment particulier. Pour ce film, il a collaboré avec une autre spécialiste de cette période de la vie : Céline Sciamma qui a coécrit le scénario. Et comme toujours chez Téchiné, les acteurs sont remarquablement choisis et filmés : les deux jeunes hommes Kacey Mottet et Corentin Fila, et la vibrante Sandrine Kiberlain.

 

L’if et la rose d’Agatha Christie

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Hugh Norreys est appelé au chevet du père Clément, ce dernier est connu pour sa générosité et son altruisme. Il est mourant et souhaite absolument parler à Hugh. Pourtant, celui-ci ne connaît pas le père Clément et pense ne l’avoir jamais rencontré. Il découvre qu’en fait le père Clément est en réalité John Gabriel. Hugh l’avait croisé des années plus tôt à Saint-Loo. Le père Clément souhaite justement reparler de cette période et de la mort d’une certaine Isabelle, évènement qui déclencha la haine de Hugh envers John Gabriel. A cette époque, Hugh était en convalescence à Saint-Loo, suite à un accident de la route et il avait perdu l’usage de ses jambes. John Gabriel était, quant à lui, le candidat du parti conservateur aux élections locales. Arriviste, cynique, séducteur mais d’une franchise étonnante dans le milieu politique, Gabriel avait su s’attirer la sympathie de Hugh. Rapidement, entre les deux hommes se plaça une jeune femme mystérieuse : Isabelle qui vivait dans le château de Saint-Loo avec ses tantes. Discrète, distinguée, elle était extrêmement éloignée de la gouaille tonitruante de John Gabriel. Et pourtant…

Mary Westmacott est le pseudonyme qui fut utilisé par Agatha Christie pour écrire des romans sentimentaux. Sa maison d’édition avait refusé de les publier et Lady Agatha trouva ce subterfuge pour pouvoir les sortir malgré tout. En plus de ses romans policiers, elle écrivit six romans sous le nom de Mary Westmacott.

Il est certes question essentiellement de sentiments dans « L’if et la rose ». Mais Agatha Christie n’a pu s’empêcher de créer du suspens dans ce roman. En effet, on sait dès le départ qu’Isabelle va mourir. Sa disparition est source de discorde entre les deux héros masculins. Mais il faudra attendre les dernières pages pour connaître les circonstances de sa mort brutale.

« L’if et la rose » est également l’occasion pour l’auteur d’explorer la psychologie, la moralité de ses personnages. D’ailleurs, elle le faisait également dans ses romans policiers. Le personnage de Hugh Norreys est très intéressant. C’est le narrateur de l’histoire et c’est son handicap qui le place dans cette position. Il ne peut pas bouger et semble aux autres en dehors de la vie, spectateur de celle-ci. Du coup, tous viennent parler avec lui, lui confient leurs sentiments. Hugh pense alors connaître, maîtriser les personnalités des autres protagonistes. Mais de spectateur, il va devenir acteur et l’histoire d’Isabelle et de Gabriel lui apprend que autrui est imprévisible. Les trajectoires de ces deux personnages n’auraient jamais dû se croiser et encore moins s’épouser. Et malgré l’amour éprouvé par Hugh et Gabriel envers Isabelle, elle restera pour eux une énigme.

« L’if et la rose » est un roman fort plaisant montrant une corde insoupçonnée de l’arc romanesque d’Agatha Christie et qui souligne son talent à analyser la psychologie humaine.

Merci à NetGalley pour cette découverte.

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Un tag : petites manies de lectrice

Voilà bien longtemps que je n’avais pas répondu à un tag. C’est Papillon qui a pensé à moi pour ce questionnaire sur nos manies de lectrice.

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Que penses-tu des adaptations cinéma ?

J’adore ça ! J’essaie de les voir après ma lecture pour ne pas polluer mon imaginaire. J’aime tout particulièrement les adaptations réalisées par la BBC qui sont quasiment toujours réussies. Fin 2015/début 2016, nous avons été particulièrement gâtés avec notamment « Lady Chatterley’s lover », « The go-between », « War and peace » ou « And then there were none« . Mais j’ai d’autres excellentes adaptations en tête qui n’ont pas été réalisées par la chaîne anglaise comme « Le temps de l’innocence » de Martin Scorsese que j’aime autant que le roman d’Edith Wharton ou les adaptations de E.M. Forster par James Ivory.

Quel marque-page utilises-tu ?

J’ai deux boîtes remplies de marque-pages. J’en achète un peu partout dans les musées, les expositions, les maisons d’écrivains, les librairies. Ma manie est d’assortir le plus possible mon marque-page au livre que je suis en train de lire (auteur, époque ou esprit du livre).

Quel est ton coup de cœur 2015 ?

J’avais fait un top 5 en fin d’année :

-Le principe de Jérôme Ferrari

-Le fils de Philip Meyer

-Sourires de loup de Zadie Smith

-L’île du Point Nemo de Jean-Marie Blas de Roblès

-L’astragale de Albertine Sarrazin

Comment classes-tu tes livres ?

Au départ, ils étaient classés par pays (surtout Royaume-Uni, France, Russie). En revanche, les polars cohabitent tous ensemble sans distinction de nationalité. En raison d’un manque de place patent, les livres sont maintenant rangés où il reste de la place ! Les romans s’entassent un peu partout chez moi, ça devient franchement catastrophique…

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Quels sont tes blogs de lecture préférés ?

Ceux de mes copines ! Mais ce sont des blogs de grande qualité : Lectures & co, Me, Darcy & I, My Lou Book, Shelbylee is day dreaming, Stars Hollow books, The French book lover. Mais ce ne sont pas les seules, loin de là ! Je ne peux malheureusement pas citer tout le monde mais la liste de mes liens est longue. J’ai malheureusement moins le temps d’aller faire un tour chez tout le monde. En fait, il faut être honnête, j’ai déjà du mal à alimenter régulièrement mon blog ou à répondre à mes commentaires !

Des petites habitudes inavouables quand tu lis ?

Pas vraiment, j’ai la même habitude que Papillon à savoir utiliser des post-it colorés pour marquer les phrases qui m’interpellent.

Un auteur contemporain que tu aimerais rencontrer et pourquoi ?

J’adorerais rencontrer Jean Echenoz, Patrick Modiano ou Jean-Marie-Gustave Le Clezio mais je me demande bien ce que je pourrais leur raconter ! J’aime beaucoup écouter les écrivains expliquer leur travail mais aller leur parler est au-dessus de mes forces !

Où achètes-tu tes livres (neufs et occasion) ?

J’achète des livres neufs, d’occasion en librairies le plus possible (L’arbre voyageur à Mouffetard, L’oeil écoute à Montparnasse, Gibert Joseph). Il y a aussi Price Minister où j’achète beaucoup de livres d’occasion. Je vais aussi régulièrement à la bibliothèque mais il faudrait que j’y aille plus souvent pour éviter de mourir étouffer sous mes livres.

En ce moment, quel genre de littérature lis-tu le plus ?

Comme toujours, je lis beaucoup de littérature anglaise et mon challenge « A year in England » n’arrange pas ma pathologie !

Un livre à la fois ou plusieurs ?

Toujours un seul et unique livre à la fois, je ne sais pas comment les autres lecteurs font pour en lire plusieurs en même temps. J’ai besoin d’être complètement immergée dans une histoire, un univers. Et cela ralentirait beaucoup trop ma lecture.

Quelle est ta lecture en cours ?

Je suis plongée dans « Le célibataire » qui est le troisième roman de Stella Gibbons à sortir aux éditions Héloïse d’Ormesson que je salue pour cette excellente initiative !

unspecified@plaisirsacultiver

Sur quel site communautaire en rapport avec la lecture aimes-tu aller ?

Je suis inscrite sur Babelio depuis longtemps et cette année je teste Goodreads. Mais Babelio reste le site où j’essaie de répertorier tous mes livres.

Livre papier ou numérique ?

Les deux, je lis plus régulièrement en numérique depuis quelques temps. Je préfère bien évidemment le papier mais le manque de place dans mon appartement ne me laisse que peu de choix. J’apprécie également la lecture numérique pour lire en anglais, le dictionnaire intégré facilite bien la vie.

Quel est ton endroit préféré pour lire ?

Mon canapé reste le lieu le plus agréable puisque ma tasse de thé n’est pas loin ! Mais je n’ai pas vraiment d’endroit favori, je peux lire partout : dans les transports, dans l’herbe, dans mon bain, etc…

lecture@Pinterest

L’appel du passé de Elizabeth Goudge

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La famille Cameron s’apprête à passer ses vacances à Bournemouth. Charles, le fiancé de Judy, doit les accompagner. Mais les plans de la famille vont être largement modifiés lorsque Judy découvre un tableau dans une galerie de Regent Street : « Elle n’avait pas encore compris qu’elle regardait ce tableau, mais soudain Regent Street s’était évanouie, et aussi le bourdonnement de la rue. Tout avait disparu, tout, et il ne restait devant elle que cette grande montagne sombre et pourpre, dont la silhouette déchiquetée se détachait brutalement sur un ciel froid et tourmenté et dont la cime était perdue dans les nuages. (…) Ce paysage avait une beauté sévère et orageuse un peu effrayante, mais qui en même temps satisfaisait pleinement l’esprit par sa perfection. Il y avait en lui on ne savait quoi d’achevé et de fatal. » Judy met une annonce dans le journal pour retrouver le lieu fascinant peint sur le tableau. C’est ainsi que la famille Cameron se rend en Écosse au lieu du bord de mer. Glen Suilag se situe dans les Highlands et est la propriété de Ian Macdonald. Une étrange sensation s’empare de Judy dans cette vallée sauvage et isolée. Il lui semble déjà connaître parfaitement l’endroit et Ian Macdonald.

« L’appel du passé » m’a beaucoup fait penser au premier roman de Daphné du Maurier intitulé « L’amour dans l’âme ». J’ai retrouvé chez Elizabeth Goudge, la dimension fantastique utilisée par du Maurier. L’histoire de Judy et de Ian échappe à la notion de temps et à la mort elle-même. L’amour se poursuit en abolissant les siècles. Il s’agit plus ici de réincarnation, ce qui n’était pas la thématique de « L’amour dans l’âme ». Cette idée va nous entraîner jusqu’à 1745 au moment de la bataille de Culloden et de la dernière tentative des Stuart pour regagner les trônes d’Écosse et d’Angleterre. Cette partie est le cœur du roman qui en contient trois et c’est le moment le plus réussi du livre.

Le roman d’Elizabeth Goudge est presque un roman gothique, il est en tout cas d’un romantisme échevelé ! Comme je l’ai dit plus haut, l’histoire d’amour entre Judy et Ian est totalement passionnelle et fusionnelle. Les deux personnages sont aimantés littéralement l’un par l’autre dès le premier regard. Mais cela les tourmente, les questionne. Le paysage et la météo écossais sont à l’unisson des âmes agitées de Judy et Ian. Elizabeth Goudge crée une ambiance sombre, inquiète à laquelle s’ajoute un mystère celui de la fenêtre du milieu (titre original du roman) du salon qui est condamnée sans que l’on sache pourquoi.

« L’appel du passé » fait partie des premiers écrits de Elizabeth Goudge et cela se sent par quelques maladresses et facilités. Mais le mystère de la fenêtre du milieu m’a tenue en haleine et les paysages écossais sont magnifiquement décrits.

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