La ballade et la source de Rosamond Lehmann

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Dans le voisinage de la maison de Rebecca, dix ans, revient s’installer Mrs Sybil Jardine. La vieille femme n’était pas revenue sur sa propriété depuis de nombreuses années. Mrs Jardine était très amie avec la grand-mère de Rebecca mais par la suite les liens furent rompus entre les deux familles. Rebecca est très intriguée par la vie de Mrs Jardine et elle est enchantée lorsqu’elle celle-ci l’invite avec sa sœur à lui rendre visite. Entre Rebecca et Mrs Jardine une affection mutuelle se développe. L’enfant devient la confidente de la vieille femme qui lui raconte les épisodes marquants de sa vie mouvementée. Dans le même temps, Rebecca devient amie avec la petite fille de Mrs Jardine, Maisie. Rebecca est totalement fascinée par l’histoire de la famille.

« La ballade et la source » est un roman très mélodramatique. Il y est question de suicide, de folie, possiblement d’inceste, d’abandon d’enfants. Le sceau du malheur s’abat sans cesse sur la famille de Mrs Jardine comme pour la punir de son péché originel : avoir quitté son mari pour un autre homme. Le personnage de Mrs Jardine est très fort. C’est une femme de caractère, indépendante qui sacrifie tout à sa liberté et est prête à en payer le prix. Mais c’est également un personnage ambigu. En tentant de récupérer sa fille, elle l’entrainera à sa perte. Mrs Jardine est une femme très manipulatrice grâce à son charme qu’elle exerce sur son entourage. Rebecca est totalement envoûtée et se retrouve, à dix ans, la confidente d’évènements terribles et souvent scabreux.

Malgré un personnage central complexe, mon avis est mitigé sur ce roman. L’histoire de Mrs Jardine, puis de sa fille Ianthé, est uniquement racontée par des dialogues. Au milieu du livre, le lecteur se retrouve à devoir ingérer plus de cinquante pages de dialogues entre Rebecca et Mrs Jardine. J’ai réellement peiné à en venir à bout, j’ai trouvé ce biais de narration assez indigeste. Et malheureusement la fin du roman reprend ce procédé entre Maisie et Rebecca. Un autre problème du livre me semble-t-il est justement le personnage de Rebecca. Elle n’existe que comme confidente, elle n’est qu’un prétexte à la narration et n’a aucune épaisseur. Il m’aurait paru intéressant d’étudier l’impact des révélations de Mrs Jardine sur une si jeune enfant.

« La ballade et la source » fut donc un rendez-vous manqué avec Rosamond Lehmann malgré le fort pouvoir d’attraction de son personnage principal.

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Hiver de Christopher Nicholson

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Dans un cottage retiré de la campagne du Dorset, vivent Thomas et Florence Hardy. Le grand écrivain a 84 ans et sa seconde épouse 45. Il passe ses journées entre les promenades avec son chien Wessex et son bureau où il se force à écrire chaque jour. Quelques phrases, des poèmes, Thomas Hardy écrit ou réfléchit pendant des heures dans son bureau. Un évènement va rompre ce quotidien monotone. « Tess » va être adapté en pièce de théâtre dans la ville voisine. Après des années de refus, Thomas Hardy a fini par accepter l’adaptation de son livre le plus cher. L’actrice, qui va interpréter Tess, va bouleverser le grand écrivain. Elle se nomme Gertrude Bugler et elle est la fille de la jeune paysanne qui inspira Hardy pour son roman. Au grand dam de Florence, son mari va totalement s’enticher de Gertrude et va même lui écrire des poèmes. Florence devait déjà lutter contre le fantôme de la première femme de Thomas Hardy, Emma, il lui faut maintenant rivaliser avec une jeune femme de 25 ans.

Le roman de Christopher Nicholson porte magnifiquement bien son titre. C’est l’hiver de la vie d’un homme et le délitement d’un couple. Christopher Nicholson change de narrateurs en fonction des chapitres et donne voix à chacun. La première à se faire entendre est celle, désemparée, de Florence Hardy. Elle est remplie d’amertume, de jalousie, elle regrette son mariage avec un homme qui ne pouvait lui offrir un véritable foyer avec enfants. A défaut de pouvoir être sa muse, Florence devint sa secrétaire, elle se voulait indispensable au quotidien et au bien-être du grand homme. Et aujourd’hui, elle se voit préférer une jeune campagnarde. Oppressée par les grands arbres qui entourent leur maison et par son quotidien, Florence est en plein désarroi. Son désespoir est palpable.

Face à elle, Thomas Hardy est toujours à la recherche de son idéal féminin, de sa muse. Tess en est le modèle, Gertrude son incarnation. Une quête impossible qui semble maintenir l’écrivain en vie. Car le vieil homme est bien conscient que son temps est compté. C’est l’hiver de sa vie, le moment où l’on se demande ce qui restera de nous : « Il eut une pensée lugubre : ce qui se passa cet après-midi-là, seuls elle (Emma) et moi l’ont jamais su, mais elle est morte et enterrée, et quand je disparaitrai à mon tour, ce souvenir disparaitra également. A la mort d’un homme, tous les souvenirs de son existence sur terre, tous ces fragments de temps emmagasinés et catalogués, consultés et vérifiés, expirent avec lui. » Heureusement, dans le cas de Thomas Hardy, tout son esprit n’a pas disparu puisqu’il nous reste ses fabuleux romans.

« Hiver » est un très beau roman à la tonalité mélancolique sur la fin d’un couple, sur la fin d’un homme.

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Mrs Bridge de Evan S. Connell

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« (…) certaines personnes, faisait remarquer l’auteur, passent en effleurant les années de leur existence et s’en vont s’enfoncer doucement dans une tombe paisible, ignorants de la vie jusqu’à la fin, sans avoir jamais su voir tout ce qu’elle a à offrir. » En 117 brefs chapitres, Evan S. Connell illustre ce constat établi par Joseph Conrad dans l’un de ses livres. Ce roman écrit en 1959 raconte la vie de India Bridge, une mère de famille de la petite bourgeoisie dans les années 30 à Kansas City. L’enfance et le mariage sont rapidement évoqués avec un décalage dès la naissance : Mrs Bridge ne comprend pas comment ses parents ont pu lui donner un prénom si exotique, si fantaisiste et donc si éloigné de sa nature profonde.

Mrs Bridge vit paisiblement, tièdement dans son pavillon de banlieue avec ses trois enfants dont elle ne comprend pas les réactions, et sa servante noire Harriet. Mr Bridge, sur lequel l’auteur à également écrit un roman éponyme, est très absent et travaille beaucoup pour assurer le bien être de sa famille. Le quotidien de sa femme n’est que problèmes domestiques, discussions avec les voisines. Elle ne prend aucune décision, n’a aucun avis politiques et se conforme à ceux de son mari. C’est avec beaucoup d’humour et d’ironie que Evan S. Connell dresse le portrait de cette femme pour qui seules comptent les bonnes manières, la politesse et qui fait très attention aux apparences. L’ironie est parfois seulement présente dans le décalage entre le titre du chapitre et ce qui y est raconté.

Et malgré tout, c’est bien de l’empathie que l’on finit par ressentir pour cette femme. Evan S. Connell n’est jamais cruel avec son personnage. Mrs Bridge est d’ailleurs bien consciente qu’il y a plus à attendre de la vie : « Jamais elle ne devait oublier ce moment où elle avait failli appréhender le sens même de la vie, des étoiles et des planètes, oui, et l’envol de la terre. » Mrs Bridge a des velléités d’ouverture d’esprit, elle veut apprendre l’espagnol, prend des cours de dessins. Mais le quotidien la rattrape toujours, la renvoie à sa morne existence.

La vie de Mrs Bridge aura passé sans qu’elle s’en rende compte, sans laisser de trace, sans évènements marquants. Enfermée dans le carcan des habitudes et de la bienséance, elle sera restée en dehors de la vie, à distance toujours. Subtilement, par petites touches, Evan S. Connell nous parle d’une époque où les femmes n’avaient aucun rôle social à jouer à part être de parfaites femmes d’intérieur et des mères attentives. Un beau et poignant portrait de femme qui donne très envie de lire le volume consacré à Mr Bridge.

Merci à Babelio et aux éditions Belfond pour cette belle découverte.

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City on fire de Garth Risk Hallberg

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31 décembre 1976, Samantha Cicciaro s’apprête à assister à un concert punk avec son ami Charlie Wesburger dans le Lower East Side. Le groupe est formé des anciens membres de Ex Post Facto qui a perdu son chanteur William Hamilton-Sweeney. Ce dernier a préféré se consacrer à la peinture. Il passera d’ailleurs son réveillon seul, refusant de rejoindre sa riche famille dans leur immeuble particulier. Son petit ami, Mercer Goodman, est en revanche bien tenté par l’invitation, il aimerait en savoir plus sur son mystérieux amant. Il pourrait y rencontrer Regan, la sœur de William, actuellement en plein désarroi entre les problèmes de la société et son divorce avec Keith Lamplighter. Ce dernier a en effet eu une liaison avec une très jeune femme prénommée Samantha. Dans la nuit, à Central Park, des coups de feu retentissent. Un corps s’effondre dans le noir.

Le premier roman de Garth Risk Hallberg a défrayé la chronique outre Atlantique. Et pour cause, il a été acheté deux millions de dollars devenant ainsi le plus cher premier roman de l’histoire de l’édition américaine. Les droits d’adaptation ont également été acquis par Hollywood. Le roman avait donc intérêt d’être à la hauteur de sa réputation et de son prix d’achat !

Et fort heureusement pour son auteur, il l’est. « City on fire » est une formidable fresque mélangeant le roman d’apprentissage, le thriller et le roman urbain. C’est aussi le constat de la fin d’une époque. Le roman se déroule du 31 décembre 1976 au 13 juillet 1977, jour du grand black-out qui transforma définitivement New York  en ville plus sûre mais également plus lisse et moins libre. New York est à l’époque une véritable ville punk : anarchique, créative, violente et camée jusqu’à l’os. « Les coupes budgétaires, la criminalité et le chômage avaient brutalisé la ville, et dans les rues ce sentiment d’anarchie aigrie et d’utopie mort-née était perceptible. Mais aussi triste fût-il, c’était un terrain de jeu idéal pour des adolescents avec des familles déstabilisées et de faux papiers d’identité. On pouvait aller écouter les premiers disques de rap, les derniers de la New Wave ou ce que le disco était en train de devenir dans des clubs sans licence où Noirs, métis, Blancs, gays et hétéros se mélangeaient encore librement. » Garth Risk Hallberg rend parfaitement compte de ce bouillonnement, de cette incroyable vitalité. La ville est en train de changer, on voit les prémices peu engageants de ce qu’elle va devenir à travers les pages du roman.

La construction de l’intrigue est à l’image de ce qu’était New York : foisonnante. A chaque chapitre, nous changeons de voix. Garth Risk Hallberg compose une belle galerie de personnages qui sont appelés à se croiser, dont les destins vont se télescoper en ce début d’année 77. Tous les milieux sociaux se croisent, s’entraident ou se détruisent dans cette ville de tous les possibles. La longueur (presque 1000 pages) permet aux personnages de s’installer, de se construire, de prendre chair sous les yeux du lecteur.

« City on fire » était un projet très ambitieux qui tient ses promesses. C’est une œuvre à l’esprit très 19ème siècle (on pense à Dickens) tout en étant moderne, fourmillant de personnages et d’idées. C’est le roman d’une fin d’époque, d’un basculement dans l’histoire de la ville de New York. Malgré quelques longueurs au milieu du livre, j’ai pris énormément de plaisir à la lecture de « City on fire » grâce à la fluidité de l’écriture et à la densité de son intrigue. Un nouvel auteur américain est né dont je vais suivre le travail avec grand intérêt.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Une photo, quelques mots (208ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

paris-la-belle© Leiloona

Ce soir, la lumière était surprenante. Paris revêtait un voile bleu nuit. L’horizon s’enflammait pour célébrer la fin de la journée. L’atmosphère était douce, propice à la flânerie. Marc décida de marcher jusqu’au pont de Bir-Hakeim où il rattraperait sa ligne de métro. Il devait traverser tout Paris pour rejoindre son appartement à Nation. Mais ce soir, il avait envie de prendre son temps, de souffler un peu avant de retrouver la foule des travailleurs fatigués, énervés et pressés de rejoindre leurs pénates.

Ce soir et les autres soirs, cela faisait maintenant une semaine que Marc rechignait à rentrer chez lui. Il s’attardait plus que de coutume au travail, marchait le long des quais, faisait des détours pour des achats dispensables. Affronter le regard courroucé de Claire lui était devenu insupportable. Recommencer ad nauseam la même dispute était au-dessus de ses forces.

Oui, il savait qu’il passait trop de temps au travail et pas assez avec elle. Oui, il était trop fatigué le week-end pour avoir une vie sociale. Et non, il ne souhaitait pas aborder la question d’un enfant. C’était une période charnière dans sa vie professionnelle, ne pouvait-elle pas le comprendre ? N’avait-il pas le droit d’être ambitieux ? Il n’étaient ensemble que depuis quatre ans après tout. Ils avaient bien le temps de s’engager dans la construction d’une famille.

Marc ruminait toujours en marchant vers Bir-Hakeim. Sa culpabilité lui faisait mal au ventre. Il était bien conscient de ne pas répondre aux attentes de Claire. Il passa, à regret, sur la borne magnétique sa carte de transport. Il suivit le flot des autres passagers, s’installa sur un strapontin et attendit le terminus les yeux et l’esprit dans le vague.

Il finit par arriver au bout de la ligne, plus moyen d’esquiver. Il grimpa lentement jusqu’à leur étage, ouvrit la porte et ne trouva qu’obscurité et silence. Marc appela Claire et n’entendit que sa propre voix. Dans la chambre, seules ses propres affaires étaient encore présentes. Après la surprise, Marc sentit monter un sentiment dont il eut honte : du soulagement.

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Wolf Hall

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Wolf Hall est une série en six épisodes tirée des romans d’Hilary Mantel. La série montre l’ascension de Thomas Cromwell, de la disgrâce du cardinal Wolsey à l’exécution d’Anne Boleyn. Elle est réalisée par Peter Kosminsky et est très loin des « Tudors » (2007), série tapageuse et racoleuse. Nous sommes ici dans une série qui est anti-spectaculaire : le rythme est lent, on s’intéresse aux intrigues de la cour, aux manipulations ambitieuses des uns et des autres et pas uniquement à la chambre à coucher d’Henry VIII comme c’était le cas dans « Les Tudors ». Dans « Wolf Hall », un grand soin est apporté aux décors (de véritables châteaux Tudors), aux costumes et les scènes d’intérieur sont toutes tournées à la bougie. Le parti pris est clairement celui de la crédibilité, du réalisme historique.

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Le personnage de Thomas Cromwell est donc le centre du livre et de la série. Le conseiller d’Henry VIII a mauvaise réputation en Angleterre. Et après de nombreuses recherches Hilary Mantel a voulu le réhabiliter. Le débat se situe surtout entre Cromwell et Thomas More, le premier est considéré comme machiavélique, manipulateur (il a contribué à l’exécution de More et Boleyn) alors que le second est un grand homme, un saint pour l’Église catholique. Hilary Mantel est plus nuancée sur les portraits des deux hommes. Cromwell est un homme de basse extraction (fils de forgeron), il ne doit qu’à lui même sa formidable et exceptionnelle ascension sociale (ce qui était extrêmement rare à l’époque). C’est un banquier, un homme pragmatique et c’est ce qui l’oppose à More, l’homme des idées. La série nous le présente comme un homme qui, pour sa propre survie, est obligé d’obéir aux demandes du roi même si l’une d’entre elles est de se débarrasser d’Anne Boleyn. C’est un personnage complexe, plein de zones d’ombres (la douloureuse disparition de sa femme et de ses filles, le renvoi du cardinal Wolsey auquel il restera fidèle) et gorgé d’ambition. Bref, un vrai personnage romanesque !

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Le casting est absolument remarquable. Cromwell est incarné par Mark Rylance qui en fait un personnage impassible donc insaisissable. Son allure est austère (il est partisan de la Réforme) et son regard mélancolique. Damian Lewis est un formidable Henry VIII au caractère changeant et capricieux. Claire Foy est une Anne Boleyn tout en détermination et certitude. Son discours lors de son exécution n’en est que plus touchant. Se rajoutent à ces trois-là Jonathan Pryce, Mark Gatiss, Joanne Whalley, Mathieu Amalric ou Jessica Raine.

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« Wolf Hall » est une magnifique fresque sur l’ascension de Thomas Cromwell servie par un casting haut de gamme et une mise en scène sobre et soucieuse des détails.

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Bilan livresque et films de janvier

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Trois romans lus seulement en ce mois de janvier en raison d’un pavé, d’une fresque nommée « City on fire » et dont j’espère vous parlez très bientôt. J’ai compensé avec des BD de qualité dont mes très, très chers Vieux Fourneaux et un sympathique et maladroit renard.

Les films du mois de janvier ont été pour le moins éclectiques avec un gros coup de cœur :

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Therese (Rooney Mara) est vendeuse au rayon jouets d’un grand magasin. C’est là qu’elle rencontre Carol (Cate Blanchett), venue chercher des cadeaux pour ses enfants. Elle oublie ses gants sur le comptoir. Therese lui fait renvoyer et c’est ainsi que commence leur histoire. « Carol » reprend ce qui m’avait séduit dans le sublime « Loin du paradis » (2002) : l’inspiration des mélos de Douglas Sirk, les deux personnages principaux que tout oppose et notamment leurs milieux sociaux respectifs, l’élégance de la mise en scène alliée à celles des costumes et des décors. Therese et Carol sont toutes deux prisonnières de leurs milieux, des préjugés de l’époque. Le film de Todd Haynes racontent leur émancipation aussi bien physique que morale. Les deux actrices sont sublimes dans des registres différents : Cate Blanchett incarne le contrôle, la perfection faite femme tandis que Rooney Mara est toute en timidité, maladresse et fragilité. Le prix d’interprétation au dernier festival de Cannes aurait du revenir aux deux actrices, l’une ne va pas sans l’autre. Un film parfaitement maitrisé, à l’esthétique somptueuse et dont le jeu des actrices est tout en nuances et en subtilité.

Et sinon :

  • « The Danish girl » de Tom Hooper : Einar Wegener (Eddie Redmayne) est peintre et il rencontre un certain succès avec ses paysages alors que sa femme Gerda (Alicia Vikander) peine à percer avec ses portraits. L’une de ses modèles venant à lui faire faux-bond, Gerda demande à son mari de poser pour elle, lui faisant enfiler un bas et une chaussure de femme. Einar prend plaisir à ce déguisement et petit à petit il va construire le personnage de Lili. Einar Wegener fut l’un des premiers hommes à se faire opérer pour devenir pleinement une femme. Nous sommes au Danemark en 1882 et la plupart des médecins le considèrent comme fou. Le film est donc l’histoire d’une naissance mais également de l’incroyable amour de Gerda pour son mari qu’elle accompagne à chaque étape. Le film est esthétiquement très pictural, un peu trop lisse et sage mais la prestation d’Eddie Redmayne est absolument remarquable.
  • « Les premiers, les derniers » de Bouli Lanners : Deux hommes, deux francs-tireurs sont en mission pour récupérer le portable de leur patron. Un couple de jeunes paumés est en possession du fameux objet sans se douter de son importance. Viennent se rajouter un homme énigmatique nommé Jésus et une bande de petites frappes qui fait régner sa loi dans la région. Rien à reprocher aux acteurs qui sont tous très bien et voir Albert Dupontel chez Bouli Lanners est un réel plaisir. J’aime la manière dont Bouli Lanners filme les paysages et les ciels comme de vastes étendues illimitées. Mais j’aurais aimé retrouver un peu du second degré et de l’humour de « Eldorado ».
  • « Gaz de France » de Benoît Forgeard  : Un nouveau président de la République (Philippe Katerine), anciennement chanteur,  a été élu mais sa côte de popularité a dégringolé très rapidement. Il tente de redresser la barre en participant à une émission avec des français mais au lieu de répondre il se met à chanter. Une cellule de crise se réunit alors à l’Élysée pour régler le problème, toutes les idées sont les bienvenues. « Gaz de France » est un petit film totalement farfelu, fantaisiste mais qui souligne bien à quel point la politique est actuellement vidée de son sens pour totalement laisser la place à la communication.
  • « Mistress America » de  Noah Baumbach : Deux potentielles demies sœurs font connaissance à New York : l’une est étudiante et se voudrait écrivain, l’autre papillonne de projet en projet sans aboutir à rien. Autant j’avais aimé la spontanéité et la légèreté de « Frances Ha », autant je me suis ennuyée en regardant le dernier film de Noah Baumbach. Pas foncièrement déplaisant, le film est surtout d’un vide abyssal, on ne comprend pas où veut en venir le réalisateur à part filmer son actrice fétiche Greta Gerwig.

Une photo, quelques mots (207ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Soixante-dix ans que je n’avais pas foulé cette terre, que mes yeux ne s’étaient pas posés sur ce paysage. Soixante-dix ans, cela semble bien long et pourtant chaque détail est resté gravé dans ma mémoire. Et rien n’a changé dans ce petit coin de campagne de l’ouest. Je suis née ici, j’ai grandi ici jusqu’à l’âge de quinze ans. Je suis arrivée au bout de mon voyage. Il me fallait boucler la boucle.

Cet arbre, j’espérais bien qu’il serait toujours là. J’ai toujours aimé voir sa silhouette dénudée se découper sur le ciel blanc de l’hiver. Ce chêne m’a toujours semblé protecteur. Pendant soixante-dix ans, il a conservé mon secret, notre secret.

Nous étions quatre sœurs, j’étais l’avant dernière. Nous aidions notre mère dans les travaux de la ferme. Notre père n’y participait pas à cause de sa jambe raide. Celle-ci ne l’empêchait pas de boire, de passer ses journées au café. Elle ne l’empêchait pas non plus d’être violent. C’est surtout sur ma mère qu’il frappait, il la traitait d’incapable, de fainéante alors qu’elle tenait la ferme à bout de bras. Il n’avait pas besoin de lever la main sur nous, le voir faire avec notre mère nous passait le goût de la rébellion. Aussi, la nuit lorsqu’il venait dans le lit de l’une d’entre nous, nous ne disions rien, nous ne nous débattions pas.

Jeanne avait pour le moment été épargnée. C’était la petite dernière, elle venait d’avoir treize ans. Une vraie poupée de porcelaine au teint diaphane, aux boucles blondes, lumineuse qui enchantait tous ceux qui la croisaient. Elle était notre préférée. Lorsque nous avons vu les regards appuyés de notre père sur les formes naissantes de Jeanne, nous avons su qu’il fallait enfin que nous réagissions.

Un jour, notre mère est allée vendre des légumes dans la ville voisine et elle en profitait pour rendre visite à une cousine chez qui elle passerait la nuit. Le moment était venu. Nous avons attendu la nuit tombée et nous l’avons fait boire. Les verres se succédaient les uns après les autres, l’étourdissant de plus en plus. En le caressant, en le cajolant, nous l’avons entraîné vers la grange. Nous avions préparé une grande bâche en plastique. C’est sur elle que nous le fîmes tomber. Sur elle que chacune d’entre nous lui asséna un coup de couteau.

Je ne sais pas où nous avons trouvé la force de trainer son corps jusque dans les champs. La rage et la fureur décuplaient nos forces. Et c’est derrière le grand chêne que nous avons enterré son corps. Personne ne s’est jamais mis à sa recherche. C’était la fin de la guerre, mon père était soupçonné de marché noir, il était loin de n’avoir que des amis dans la région. Je ne sais pas si ma mère nous a un jour soupçonné. Elle n’en a jamais rien dit. Une chape de silence s’est abattu sur notre famille.

Six mois après cette nuit, j’ai quitté la maison pour un apprentissage en couture. Je suis ensuite rapidement montée à Paris pour y trouver du travail et Jeanne m’y a rejoint. Mes deux autres sœurs ont également quitté la ferme. Nous n’y retournions pas. Chacune a construit sa vie loin de nos souvenirs. Et pourtant mes trois autres sœurs ont choisi d’être enterrées dans notre village. C’est pour ça que je suis de retour, pour que nous soyons à jamais réunies.

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Le grand méchant renard de Benjamin Renner

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Comment réussir à manger à sa faim lorsque l’on est un renard pas du tout effrayant ? Conseillé par un loup ténébreux et flegmatique, notre renard trouve la solution : voler des œufs, les couver, les engraisser pour enfin les manger. Mais notre renard n’a rien d’une bête sauvage et sanguinaire, c’est un vrai gentil. Une fois les poussins sortis de leurs coquilles, son instinct maternel (j’ai bien dit maternel puisque les poussins l’appellent maman !) s’éveille et il est devenu hors de question de les manger. Malheureusement, le loup n’est pas du même avis.

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J’ai découvert cette bande-dessinée chez Leiloona juste avant que Benjamin Renner n’obtienne le prix de la BD Fnac. Et c’est bien mérité car cette bande-dessinée peut être lue aussi bien par des enfants que des adultes et qu’elle est tour à tout drôle et tendre.

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Notre pauvre renard est un loser complet. Il n’arrive à effrayer personne avec ses pitoyables « Graou », les poules ont systématiquement le dessus et il finit par manger des navets pour combler sa faim. Ses tentatives infructueuses furent tellement nombreuses que tout le monde le connaît à la ferme, il est même devenu ami avec le chien de garde paresseux, le cochon jardinier et le lapin crétin.

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Benjamin Renner joue sur les stéréotypes avec son renard pathétique. L’animal est supposé être rusé mais ici nous sommes bien loin du compte ! Et il s’avère être une vraie mère-poule pour ses petits. Les poules sont également loin de l’image de la proie facile. Elles forment un commando anti-renard, prennent des cours d’auto-défense et apprennent  les mille et une façon de décapiter leur ennemi ! Et pour le coup, les poussins sont plus méchants que leur mère d’adoption puisqu’il se prennent pour des renards et qu’ils terrifient les autres poussins une fois retournés à la ferme. Ces décalages créent bien évidemment de l’humour et notre ami renard (qui m’a fait penser au Coyote du cartoon) est tout à fait attendrissant.

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« Le grand méchant renard » est une bande-dessinée hautement sympathique, s’amusant des clichés qui collent aux basques de nos amis les animaux  et où chacun doit apprendre à s’accepter tel qu’il est.