Bilan livresque et films d’octobre

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Un bilan d’octobre un peu maigre au niveau des lectures mais toutes de grande qualité : le premier roman de Molly Prentiss qui fut un coup de cœur pour moi, l’âpre roman de Aki Ollikainen, le très beau et émouvant dernier roman de Joyce Maynard et le non moins touchant roman de Abha Dawesar, auteur découvert durant le festival America.

Ce bilan est aussi l’occasion de fêter les neuf ans de cet humble lieu. Déjà neuf ans de billets en tout genre, de lectures communes, de challenges, de mois thématiques, de rencontres précieuses et d’amitiés durables. L’envie de partager est toujours là mais je me pose des questions sur la forme que celle-ci prendra. Ce blog est-il toujours le lieu adéquat pour ça ? A-t-il véritablement un écho, une place dans ce fourmillement de blogs littéraires et culturels ? Je réfléchis encore à ses questions et je vais au moins essayer d’aller jusqu’aux dix ans !

En attendant, parlons un peu de cinéma !

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Louis, auteur à succès, va bientôt mourir. Il décide d’aller l’annoncer à sa famille qu’il n’a pas revu depuis douze ans. Mais le retour est plus compliqué que ce qu’il imaginait. Son frère, Antoine, est hostile et agressif. Sa mère est au bord de l’hystérie. Sa soeur, Suzanne, se souvient à peine de lui et ne sait comment réagir. Seule la femme d’Antoine, Catherine, pressent les raisons qui ont poussé Louis à revenir. Le dernier film de Xavier Dolan est l’adaptation d’une pièce de Jean-Luc Lagarce qui est décédé du sida en 1995. On comprend rapidement les raisons du départ de Louis. Son homosexualité a du bouleverser les siens et son frère est encore en colère douze ans après. La tension est palpable, la violence et les hurlements ne sont jamais très loin. Le retour de Louis exacerbe tous les sentiments, la tristesse comme l’hystérie, la tendresse comme la jalousie. La communication est définitivement coupée et aucun des membres de la famille ne peut comprendre les autres. Comme dans « Mommy », Xavier Dolan doit beaucoup à ses acteurs. Gaspard Ulliel se fait taiseux, son visage dégage de la mélancolie, il est déjà parti. Vincent Cassel et Nathalie Baye sont dans l’outrance pour mieux nous révéler les fêlures de leurs personnages. Le beau personnage de Catherine est joué par Marion Cotillard, et la jeune soeur par Léa Seydoux. Tous jouent sur le fil du rasoir sans jamais tomber dans le ridicule, leurs partitions sont subtiles et délicates. Mon seul bémol est le dernier plan du film à la symbolique inutile et trop appuyée.

Et sinon :

  • Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim Burton : A la mort de son grand-père, Jacob découvre que les étranges histoires qu’il lui racontait enfant sont vraies. Elles le conduisent dans la pension de Miss Peregrine et ses enfants particuliers. Jacob va devoir protéger les résidents de cette demeure coincée dans une boucle temporelle. Tim Burton ne pouvait qu’adapter ce roman de Ransom Riggs tant il est proche de son propre univers. Enfants aux caractéristiques étonnantes, maison gothique, histoire de tolérance et d’enfance, Burton retrouvent ses thématiques fétiches et son esthétique qu’il avait perdues de vue ses derniers temps. Eva Green en Miss Peregrine est absolument irrésistible.
  • La fille inconnue des frères Dardenne : Jenny est médecin dans un cabinet médical dans un quartier défavorisé de Liège. Un soir, plus d’une heure après la fermeture, elle demande à son stagiaire de ne pas ouvrir à la personne qui sonne. Elle se sent trop fatiguée pour soigner correctement la personne. Le lendemain, cette dernière est retrouvée morte quelques mètres plus loin. Jenny, culpabilisant, se lance à la recherche de l’identité de l’inconnue décédée. Le personnage central de ce film est peu attachante, elle est brusque, sèche et buttée. Mais son dévouement sans faille à donner un nom à la morte finit par émouvoir. Comme toujours chez les frères Dardenne, on ne lâche pas d’une semelle leur héroïne qui est remarquablement interprétée par Adèle Haenel. Peut-être moins prenant que leurs derniers films, « La fille inconnue » reste un beau moment de cinéma humaniste.
  • Soy Nero de Rafi Pitts : Nero, 19 ans, tente à tout prix de traverser la frontière américaine. Fils d’immigrés mexicains, il a grandi à Los Angeles et s’y sent chez lui. A la mort des ses parents, il a été expulsé. En trois tableaux, trois moments de la vie de Nero, le réalisateur montre la place des immigrants aux États-Unis. Nero finit par rejoindre l’armée qui seule peut lui offrir la nationalité américaine. Ces soldats sont appelés des « greencards soldiers », ils risquent leurs vies sans assurance d’obtenir le saint Graal tant convoité. Dans chacun des trois tableaux, Nero ne semble pas à sa place, décalé et cherchant désespérant une identité à laquelle se raccrocher. Un film qui en dit long sur l’état des États-Unis aujourd’hui.

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Une photo, quelques mots (239eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

julien-ribot-regards-sur-nos-villes-700x467© Julien Ribot

Un dimanche matin à Saint Hilaire. Le brouillard matinal de cette fin novembre s’était peu à peu désagrégé dans l’atmosphère laissant place à quelques timides et froids rayons de soleil. La rosée goûtait doucement le long des pétales du parterre de pensées au fond du jardin de Camille. Un faible vent agitait mollement le fouillis de feuilles et de branches qui masquaient l’entrée de la maison. Calme, tout était parfaitement calme. Le petit village se réveillait lentement, s’étirait languidement au chaud.

Surtout, il fallait rester discrets, ne rompre en aucun cas ce silence. Ils savaient tous que Camille était très matinale, qu’elle appréciait de prendre son café paisiblement pendant que le reste du monde était encore assoupi. Les voitures étaient restées à l’entrée du village. Tous avaient fait l’effort d’arriver tôt. Maintenant, il s’agissait de ne pas gâcher l’effet de surprise. Pas évident lorsque l’on débarque à trente et que ce fichu portail grince. Il aurait aussi bien besoin d’un coup de peinture. Il faudrait revenir, un autre jour, plus longuement avec la boîte à outils. La maison dépérissait depuis que Camille était seule.

Tous étaient maintenant devant la porte. Le grésillement strident de la sonnette a du faire sursauter Camille. La voilà qui entrouvre prudemment la porte : « Surprise ! Joyeux anniversaire ! 80 ans, ça se fête ! ».

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Mary Reilly de Valérie Martin

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La jeune Mary Reilly réussit à se faire embaucher comme bonne dans une excellente maison : celle du Dr Jekyll. Après subi les maltraitances de son père alcoolique durant toute son enfance, Mary est devenue est une personne discrète, effacée se consacrant entièrement à sa tâche. Mais le Dr Jekyll la remarque et devine en elle une certaine sensibilité, une intelligence. La bienveillance de son maître réconforte la jeune femme qui se sent enfin chez elle quelque part. Sa loyauté envers le Dr Jekyll est à toutes épreuves et lorsqu’il lui demande de faire d’étonnantes courses dans des quartiers malfamés, Mary se plie à ses demandes malgré sa peur. Intriguée et fascinée par le docteur, elle espionne ses moindres faits et gestes et s’inquiète en raison des longues expériences qu’il pratique dans son laboratoire. Jekyll y passe de plus en plus de temps s’épuisant à la tâche. Et c’est pour cela qu’il engage un nouvel assistant : Mr Hyde. Ce dernier effraie Mary lorsqu’elle le croise. Répugnant et provocateur, il est tout l’opposé du Dr Jekyll et il semble totalement dominer ce dernier.

J’avais vu le film de Stephen Frears à sa sortie en 1996 mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’une adaptation. Ayant gardé un bon souvenir du film, j’étais ravie de pouvoir découvrir le roman. L’excellente idée de Valérie Martin est de nous raconter cette histoire que nous connaissons tous par le biais de Mary Reilly. Le récit est à la première personne et est le journal qu’elle écrit chaque soir. Mary a reçu une éducation dans une école mise en place par le Dr Jekyll pour les défavorisés. Son point de vue sur le Dr Jekyll est naïf, innocent et éperdu d’admiration. A ce titre, Mary Reilly symbolise les premiers lecteurs du roman de Robert Louis Stevenson, ceux qui ne connaissaient pas Mr Hyde. Quelle surprise cela avait du être pour eux, Stevenson ne révèle que dans les dernières pages la double identité de son personnage principal. Valérie Martin reprend d’ailleurs cette construction. Mary Reilly ne comprend qu’à la fin même si elle pressent la vérité bien avant. L’ambiance troublante et inquiétante du roman est fidèle à celle de l’original, le charisme et la perversité de Hyde repoussent et attirent tout à la fois Mary.

« Mary Reilly » est, en plus d’une réinterprétation, un beau portrait de femme. Il n’y a pas de personnage féminin important dans le roman de Stevenson. La science, la médecine sont une affaire d’hommes. Ici, c’est la voix d’une femme du peuple, fragile, maltraitée par la vie que l’on entend. Une femme qui, grâce à l’attention que lui porte le docteur, réussit à s’épanouir, à écrire un journal, a créer un jardin. « Je me disais que la vie me deviendrait insupportable si je perdais ce sentiment de sécurité que j’avais toujours éprouvé dans cette maison, avec ce Maître, qui s’était occupé de moi et m’avait parlé, qui m’accordait une valeur que personne d’autre ne me reconnaissait. » Cette phrase souligne bien également à quel point les serviteurs étaient des gens de l’ombre à l’époque victorienne. Relayés dans les étages inférieurs, leurs rudes tâches devaient se faire en toute discrétion. Valérie Martin montre l’envers du décor, l’harassant labeur de ces domestiques.

De manière originale, Valérie Martin revisite le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson en nous présentant l’histoire à travers le regard  d’une femme de chambre fascinée par le Dr Jekyll et son double maléfique. Une belle réécriture parfaitement maîtrisée.

Une lecture commune avec ma copine Lou.

New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss

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A New York, le quartier de Downtown est le cœur artistique de la ville au début des années 80. Dans des squats aussi insalubres que créatifs, il est possible de croiser Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol ou Keith Haring. C’est le soir du nouvel an de 1980 que la destinée de trois personnes va se nouer. A la réception de la galeriste Winona George sont invités James Bennett et sa femme Marge. James est critique d’art au New York Times. Ses articles atypiques connaissent un grand succès et font la renommée des artistes dont ils parlent. James a, en effet, une particularité qu’il a su exploiter : il est atteint de synesthésie. Sa vie n’est qu’explosion de couleurs. Marge dégage, par exemple, un franc et chaud rouge auquel qu’il n’a jamais pu résister. A la soirée de Winona George, les sens de James furent titiller par une présence : « Alors qu’ils se dirigeaient vers le balcon, longeant une pièce aux murs bleus, quelque chose attira le regard de James. Un feu d’artifice blanc, une odeur de fumée. Le battement merveilleux d’ailes de papillon. Un très bref instant, du coin de l’œil, James aperçut un jeune homme, debout dans cette salle derrière un grand bureau en acajou, un gros grain de beauté saillant de son visage, et les yeux brillant de ce qui ressemblait à des larmes, juste avant que Marge ne tire sur sa manche pour l’entraîner vers la porte-fenêtre. » Ce jeune homme est Raul Engales, un artiste argentin ayant fuit son pays et son passé pour tenter sa chance à New York. Plus tard dans la nuit, Raul fera la connaissance de Lucy, une serveuse dans un bar. Celle-ci, venue de son Idaho pour découvrir ce qu’était la vie trépidante et artistique de New York, tombe instantanément amoureuse de Raul. Le critique d’art, le peintre et la serveuse sont dorénavant liés.

Quel régal ce fut de découvrir le premier roman de Molly Prentiss ! L’écriture est fluide, la construction et l’intrigue sont originales et le tout se dévore de bout en bout ! La synesthésie de James permet à l’auteur de donner une version unique et colorée du New York artistique du début des années 80. L’atmosphère est une explosion de sensations, un bouillonnement de créativité. L’émulation est forte et essentielle entre tous les artistes. Raul et Lucy posent également un regard neuf sur la ville. Tous deux viennent d’arriver  pour changer de vie et devenir quelqu’un. New York semble être la ville de tous les possibles, de l’affirmation de soi et de l’aventure. Les squats délabrés et poussiéreux sont les hauts lieux de la création comme les murs de la ville tagués par Keith Haring. Molly Prentiss rend à merveille ce tourbillon artistique qui fait du Downtown une œuvre d’art en soi. Cette période de l’avant-garde créative et innovante sera brève et l’auteur nous montre que l’argent s’insinue déjà.

Sur ce fond vibrionnant viennent se placer trois personnages touchants et attachants. Par petites touches, le lecteur apprend à connaître tout leur parcours, toute leur vie avec ce qu’elle comporte de joie et de honte. Après des drames, James, Raul et Lucy réinventent le trio amoureux et se sauvent les uns les autres. Totalement incarnés, charismatiques, on les suit page après page en espérant ne pas les quitter.

Dans « New York esquisses nocturnes », Molly Prentiss capte parfaitement l’exubérance du New York artistique du début des années 80. Sa plume inventive et picturale m’a totalement emportée et je reste sous le charme de ce premier roman particulièrement abouti et réussi.

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La traversée amoureuse de Vita Sackville-West

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Edmund Carr est un éditorialiste renommé d’une cinquantaine d’années. Il vient de renoncer à son travail qui pourtant l’a totalement absorbé durant toute sa vie. Edmund a appris récemment qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre. Un mal incurable le ronge inexorablement. Pour occuper les derniers mois de son existence, Edmund décide de suivre Laura, une veuve de 35 ans, en croisière autour du monde. Il ne la connaît que depuis un an mais il en est tombé éperdument amoureux. Elle ne sait rien de ces sentiments et ne pensait certes pas trouver Edmund sur le pont du paquebot qui l’emmène en vacances. Il veut continuer à lui masquer son amour et veut simplement profiter de sa compagnie avant de quitter ce monde. Mais saura-t-il tenir sa langue face aux relations qui se nouent entre Laura et le séduisant colonel Dalrymple ? Saura-t-il s’éclipser pour le bonheur de Laura ?

« La traversée amoureuse » est le dernier roman de Vita Sackville-West. Il s’agit d’un huis-clos amoureux et psychologique. Chaque sentiment, chaque mouvement d’âme d’Edmund est passé à la loupe. Rien de larmoyant, de mièvre dans ce court texte, la fin prochaine d’Edmund n’est pas un prétexte à l’apitoiement sur soi-même. Étonnamment, Edmund se découvre tout autre. Tout ce en quoi il croyait ou se battait est balayé par l’annonce de sa fin prochaine et par son amour pour Laura. Il redécouvre la beauté du monde qui l’entoure, prend son temps pour observer. « Un matérialisme radical, considéré comme la loi du progrès, était ma religion ; toute référence à des motifs désintéressés suscitait non seulement ma méfiance, mais mon mépris. Et maintenant voyez ce que je suis devenu, aussi sentimental et sensible qu’une vieille fille peignant des couchers de soleil à l’aquarelle ! Je me flattais autrefois d’être un homme adulte ; je m’aperçois à présent que je suis un nigaud, aussi sot qu’un adolescent. Nouveau Clovis, adorant ce que j’ai méprisé et souffrant du mal d’amour par-dessus le marché, je veux mon content de beauté avant de m’en aller. Géographiquement, je sais à peine où je suis et je m’en moque. Il n’y a pas de poteaux indicateurs en mer. (« No signposts in sea », très beau titre original du roman qui montre que l’on peut se perdre, dans tous les sens du terme, en mer.) » Découvrant les charmes du sentiment amoureux quasiment pour la première fois de sa vie, Edmund fait également l’expérience de la brûlure de la jalousie. C’est la naissance et la croissance de ce sentiment qui intéresse tout particulièrement Vita Sackville-West. La jalousie étourdit Edmund, l’aveugle complètement et il revisite tous les évènements du voyage à l’aune de ce sentiment. Fine observatrice de l’âme humaine, l’auteur se plaît à jouer avec les émotions de son narrateur.

C’est avec élégance et délicatesse que Vita Sackville-West nous décrit les derniers sentiments d’un homme mourant.

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La faim blanche de Aki Ollikainen

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En octobre 1867, la famine qui frappe la Finlande oblige Marja a abandonné sa ferme et à y laisser dépérir son mari trop faible pour prendre la route. Marja veut sauver ses enfants : Mataleena et Juho. Elle veut les emmener à St Pétersbourg où elle pense que le Tsar ne laisse pas mourir ses sujets. La route vers la Russie se transforme rapidement en cauchemar. Outre la faim qui provoque des hallucinations, le froid qui engourdit, Marja est à la merci de ceux qui peuvent lui offrir un quignon de pain ou un abri pour la nuit. La misère réveille les instincts les plus bas, les plus vils. L’angoisse d’un hiver infini, d’une faim sans fonds étreint chacun. L’homme redevient un animal dont la violence exprime des instincts primaires non satisfaits. La politique d’austérité du gouvernement ne fait qu’aggraver cet état de fait. Le sénateur, bien seul, se demande comment tout cela va finir.

« La faim blanche » est le premier roman de Aki Ollikainen. Il est court, incisif, sa langue est âpre et lyrique à la fois. Le récit du voyage de Marja balance entre réalisme et onirisme. La faim provoque des rêves, des cauchemars, des réminiscences de la vie d’avant. C’est un texte brutal, violent où la mort peut surgir à tout moment. « Le soleil reste caché derrière un voile gris de nuages durant tout le trajet. Ils parviennent à un pré. Les arbres lourds de neige le bordent d’une ombre argentée, telle la frontière séparant le monde des vivants et celui des morts. Marja n’a plus confiance en cette frontière. L’ombre s’éclaircit et s’éclaircit encore, si bien qu’elle ne peut plus contenir le désert blanc entre ses bornes : les deux mondes ne font plus qu’un. »  Il y a peu de place à l’espoir dans ce livre implacable sur la survie où le paysage glacé devient vite étouffant et source de souffrance. Le style de Aki Ollikainen évoque avec force ces notions de froid, de douleurs physiques et mentales liées à la faim et de peur qui fatalement leur sont associées.

« La faim blanche » est un texte saisissant, à la langue puissante qui dépeint le calvaire d’une population face à une des plus grandes famines du XIXème siècle. L’écriture de l’auteur ronge jusqu’à l’os les espoirs de ses personnages. Et malgré tout, la force vitale et insatiable de vivre est au cœur de ce roman à la beauté noire.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette découverte.

La duchesse de Vaneuse de Gustave Amiot

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En 1826, la sœur Marie de la Rédemption, ancienne lectrice de la duchesse de Vaneuse, met en ordre les papiers, le journal de cette dernière pour les publier. Ce journal débute en 1765. La duchesse de Vaneuse a alors 42 ans, elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant. Elle s’est toujours voulu indépendante et cultive son stoïcisme et sa raison. C’est une grande lectrice de Voltaire, de La Bruyère et de Montaigne qu’elle admire tout particulièrement : « Je les relis sans cesse, mais j’apprends par cœur des pages de Montaigne. Il a dit ce qui valait d’être dit, et avec une si admirable négligence que tout me semble colifichet ou pathos quand je le quitte. »  Cultivée, raffinée, la duchesse prend garde à s’éloigner des viles passions humaines. Mais sa rencontre avec un jeune anglais, Reginal Burnett, va mettre à mal ses grands principes et la plonger dans un abîme de souffrances.

 Ce court texte de Gustave Amiot (1836-1906) a été retrouvé dans une malle entreposée dans un grenier et a été publié à titre posthume. La langue utilisée par l’auteur a la pureté et l’élégance de celle du XVIIIème siècle. On sent dans ces mots toute l’admiration de l’auteur pour cette période. C’est un délice de retrouver la perfection de cette langue.

Mais « La duchesse de Vaneuse » n’est pas qu’un exercice de style. Elle montre le combat de cette femme contre ses sentiments. Elle se veut raisonnable et son indépendance lui semble mériter le sacrifice de l’amour. Mais l’esprit ne peut pas tout contrôler et l’arrivée des sentiments dans la vie de la duchesse va être brutale et douloureuse. Elle devient peu à peu torturée par la pensée du jeune homme, elle brûle de recevoir ses lettres tout en repoussant ses avances. Son esprit se perd dans la force de sa passion, il revient sans cesse vers Reginald Burnett. « J’essaye en vain de me convaincre que j’attends sans impatience la prochaine lettre de Reginald. Quand j’aurai fait la paix dans mon cœur, comment ma curiosité ne serait-elle pas irritée au dernier point ? Je ne parviens pas à imaginer ce que peut être cette lettre. Sans doute, je n’éprouverais pas cet embarras s’il s’agissait de tout autre (…). Mais sortons de cette méditation stérile. Il faut tuer les minutes. » Comme dans « La princesse de Clèves » et avec la même langue précieuse, ce court texte nous raconte comment une femme peut se perdre dans les filets du sentiment amoureux. C’est la défaite de la raison, du renoncement face à la puissance de l’amour.

« La Duchesse de Vaneuse » est un petit bijou méconnu à la langue remarquable qui dissèque le sentiment amoureux chez une femme qui vénère les philosophes des Lumières.

Pas facile d’être une lady ! de E.M. Delafield

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« Pas facile d’être une lady ! » (dont l’excellent titre original est « The diary of a provincial lady ») est le journal intime d’une lady quadragénaire qui vit dans le Devonshire dans les années 20/30. Elle est entourée de son taciturne mari, de ses deux enfants Vicky et Robin et de ses domestiques : une bonne, une cuisinière et une préceptrice française.

Et c’est avec un humour piquant que E.M. Delafield nous fait le récit (très autobiographique) des tourments quotidiens et domestiques de cette aristocrate. Les premières difficultés sont financières, il s’agit ici d’une famille désargentée. Notre lady fait ses comptes, négocie aussi bien avec le boucher qu’avec le banquier et met son précieux diamant au mont-de-piété. Ces problèmes d’argent peuvent déboucher sur des situations gênantes, délicates en société : « Au dîner, je suis placée à côté du célébrissime auteur à succès, qui m’explique très gentiment comment échapper à l’impôt sur les gros revenus. Je parviens aisément à lui dissimuler qu’étant donné ma situation actuelle cette information n’est pas indispensable. » Mais il faut savoir garder un certain standing notamment face à l’ennemi juré : Lady Baxe qui, elle, est loin d’avoir les mêmes soucis financiers. Notre lady est prête à tout pour masquer sa situation à son arrogante voisine, quitte à être régulièrement à découvert pour rester dans le coup. La vie mondaine n’est-elle pas, de toute façon, faite de mensonges et d’illusions ?

C’est la déduction qu’en fait notre lady qui tire toujours des leçons, des réflexions de ses nombreuses péripéties. Quelques exemples qui soulignent l’esprit, l’autodérision de son auteur : « NB : Il serait intéressant, si l’on avait le temps, de remonter le fil de pensée qui conduit d’un sujet à l’autre. Deuxième idée, fort troublante : ce fil n’existe peut-être pas. » ; « NB : Il faudrait que je me souvienne que réussir en société est rarement le lot des provinciaux. Ils remplissent sans aucun doute une autre fonction dans le vaste champ de la Création, mais je n’ai pas encore trouvé laquelle. » ; « Une question s’impose : le silence n’est-il pas souvent plus efficace que la dernière éloquence ? La réponse est probablement oui. Je devrais essayer de m’en souvenir plus souvent. »

Le journal de E.M. Delafield nous présente une belle galerie de personnages qui entourent notre lady, souvent pour son plus grand désarroi : son mari Robert peu bavard et qui passe son temps à s’endormir en lisant le journal, l’exaspérante Lady B, Mrs Blenkinsop qui encourage la jeunesse à plus de liberté sans en penser un mot et ne parle que de sa fin prochaine, la cuisinière caractérielle qui menace toujours de démissionner, la préceptrice française qui dramatise tout et est beaucoup trop sensible. De quoi bien remplir le journal de notre « provincial lady » !

Les tracas quotidiens de notre lady ne sont jamais ennuyeux, c’est une satire drôlissime, caustique et pleine de verve. Si vous appréciez l’humour anglais, ce petit livre délicieux est pour vous et il est, de plus, question à de nombreuses reprises de littérature (il faut bien briller en société !).

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Le parfum des fraises sauvages de Angela Thirkell

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« Rushwater House était une vaste demeure de style plus ou moins néogothique, qui avait été construite par le grand-père de Mr Leslie. Son aspect extérieur avait pour seul mérite de ne pas être encore plus laid qu’il ne l’était. L’intérieur avait le mérite d’être assez spacieux, et de comporter un large couloir qui allait d’un bout à l’autre de l’étage supérieur, où les enfants pouvaient être maintenus hors de vue et hors de portée d’oreille, et semer la pagaille tout leur soûl. » C’est dans cette demeure que la famille Leslie passe ses vacances d’été autour de Lady Emily et de son mari Henri. Leurs deux fils John et David font des aller-retours entre leurs obligations professionnelles à Londres et la campagne. Leur sœur Agnès, ravissante idiote, reste auprès de ses parents avec ses enfants pendant que son mari travaille en Argentine. Se rajoute à cette compagnie Martin, le fils du frère aîné des Leslie, décédé durant la première Guerre Mondiale. Mary Preston, la nièce du mari d’Agnès, est  une jeune femme sans fortune qui est invitée à passer l’été avec la famille à Rushwater House. Elle tombe immédiatement sous le charme de David alors que John tombe sous le sien.

« Le parfum des fraises sauvages » est le deuxième tome de la série Barsetshire et il fut écrit en 1934 par la très prolifique Angela Thirkell, enfin traduite en France. Le roman est une comédie de mœurs, une étude de caractères. L’auteur semble prendre beaucoup de plaisir à donner vie à cette famille fantasque. Le personnage le plus emblématique est celui de Lady Emily, son arrivée à la messe avec sa tribu ouvre le roman et est un moment divinement comique. Emily n’arrive jamais à l’heure, est étourdie, a des lubies obsessionnelles, ses conversations ne sont faites que de digressions interminables. Elle donne le ton à la famille et au livre puisque celui-ci est irrésistiblement drôle et rempli d’ironie. Angela Thirkell se moque de ses personnages et de leurs travers comme ceux de Mary Preston, jeune femme aveuglée par ses fantasmes, ses rêves d’un romantisme échevelé. Mais le regard de l’auteur n’est jamais cruel ou méchant, il est même plutôt emprunt d’une certaine tendresse. Il sait aussi se faire mélancolique, doux-amer lorsque les absents sont convoqués : le fils aîné disparu ou Gay, la femme décédée de John à laquelle il pense à de nombreuses reprises.

« Un parfum de fraises sauvages » est une comédie pétillante, délicieusement ironique où le temps semble suspendu durant cet été de l’entre deux guerres.

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Une photo, quelques mots (235eme) – Atelier d’écriture de Leiloona

vincent-hequet-photographe© Vincent Héquet

Comme c’était étrange de pénétrer dans la maison de quelqu’un que l’on ne connaissait pas et que l’on ne connaitrait jamais. Philippe avait toujours ce même sentiment en franchissant la porte d’entrée. Il sentait comme une gêne, une impudeur à être là sans les propriétaires. Cette fois, il s’agissait d’une petite maison de ville à un étage dans l’allée des Lilas. Philippe allait procéder à un premier tour de la maison pour découvrir ce qu’elle renfermait.

La maison était très bien tenue, très propre et soignée. Les meubles étaient en bon état, de beaux meubles rustiques à l’ancienne, leur solidité avait quelque chose de réconfortant. Ils avaient dû accompagner toute la vie de Mme Gervais, peut-être lui venaient-ils de ses parents. Le salon près de l’entrée était peu meublé, Mme Gervais semblait apprécier la sobriété. Philippe ne saurait jamais si c’était par goût ou par économie. Il se prenait toujours à essayer de deviner la personnalité des propriétaires à partir de leurs intérieurs. Ici, il n’y avait aucune photo, pas de trace d’enfants ou de petits-enfants. Y-avait-il eu un M. Gervais, décédé bien avant sa femme ? En tout cas, cette vie semblait un peu austère, sans fioritures à en juger par cette première pièce.

A l’étage se trouvaient la chambre et la salle de bain. Un beau lit en bois trônait avec son énorme édredon en patchwork. Sur le radiateur, Philippe trouva toute une pile de tissus colorés. La grande armoire normande près du lit contenait également de nombreux morceaux de tissus. Philippe commença à les sortir en les jetant sur le dessus du lit. Bientôt celui-ci fut recouvert de tissus bariolés !  Finalement, elle n’était pas si triste que ça cette Mme Gervais ! Dans cette pièce, il y avait des photos au mur, Philippe prenait toujours le temps de les regarder attentivement. Sur l’une d’elles, Mme Gervais posait fièrement devant sa machine à coudre, une vieille Singer avec pédalier. Sur une autre, elle déployait un magnifique couvre-lit fait d’une multitude de bouts de tissus.

Voilà qui mettait du baume au cœur à Philippe, il aimait à découvrir les passions des habitants des maisons qu’il venait vider, à penser que leurs vies avaient été illuminées par elles. Cela rendait moins difficile le transport des meubles et objets vers la hangar Emmaüs.

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