Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

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C’est tôt ce matin-là que Simon Limbres se réveille, il rejoint deux de ses amis pour une session de surf. Ce qu’il ne sait pas en fartant sa planche, c’est qu’il ne rentrera jamais. Un accident dans un virage propulse son corps en dehors du van. Arrivé en réanimation, le cerveau de Simon est mort mais le reste de ses organes est intact. Pierre Révol, médecin de réanimation, contacte Thomas Rémige, coordinateur du prélèvement des organes. S’enclenche un processus délicat et précis, celui de la greffe. Mais les parents de Simon, frappés par le drame et la violence de la disparition de leur fils, seront-ils capables d’accepter que les médecins touchent au corps ?

Maylis de Kerangal est habituée aux sujets qui peuvent sembler rédhibitoires et qu’elle seule peut rendre vivants et palpitants. La greffe des organes, surtout le cœur, de Simon Limbres se transforme sous sa plume en véritable épopée, en « geste collective ». Car c’est toute une chaîne humaine qui se forme pour « enterrer les morts et réparer les vivants« , citation de « Platonov » que Thomas Rémige a affichée dans son bureau. Chacun a son rôle à y jouer, a une place dans le processus, dans ce mouvement qui apporte la vie là où d’autres la perdent. Il y a en premier lieu Pierre Révol qui établit la mort encéphalique, passionné par son métier et de ce moment, en 1959, où la mort d’un être humain est déterminée par celle de son cerveau et non plus par celle de son cœur. À Thomas Rémige, l’amoureux fou du chant, revient la douloureuse demande de greffe auprès des parents. Une fois la demande acceptée, tout le processus de recherche de receveurs est lancé. En face, il y a Marthe Carrare, mère de deux fils et traductrice, dont le cœur s’épuise. L’attente, l’espoir rythment son quotidien. « Après quoi, le temps change de nature, il reprend forme. Ou plutôt il prend exactement la forme de l’attente : il se creuse et se tend. Désormais les heures n’ont d’autre usage que d’être disponibles, que l’évènement de la greffe puisse y surgir, un cœur peut apparaître à tout instant, je dois être en vie, je dois me tenir prête. » Et toutes ces questions qui se bousculent : recevoir le cœur d’un autre peut-il changer Marthe ? Comment est mort le donneur ? Comment remercier la famille alors que le don est anonyme ? Les chirurgiens cardiaques, Emmanuel Harfang le ponte et Virgilio Breva le jeune ambitieux, ne lui laissent pas le temps de se perdre en interrogations. Une greffe, c’est aussi une question de temps et on le sent palpiter, s’emballer au fil des pages. L’écriture de Maylis de Kerangal déferle par vagues sur le lecteur. Les mots sont précis, vibrants pour nous montrer ces destins qui se croisent, certains s’enfonçant dans les ténèbres pour que d’autres aillent vers la lumière.

« Réparer les vivants » est un roman qui m’a totalement emportée. La langue de Maylis de Kerangal est irrésistible, elle vous cueille dès les premières phrases pour ne plus vous lâcher.

Bilan plan Orsec et films de mai

Pour des raisons professionnelles, le nombre de livres lus est encore réduit ce mois ci. Et je n’ai pas lu de livres de ma PAL prêt, mon contrat du plan Orsec n’est pas donc pas respecté. J’espère que le mois anglais fera grimper mon nombre de livres lus en juin.

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Et voici les films du mois :

Mes coups de cœur :

Des salariés d’une petite entreprise sont mis devant un choix impossible : garder leur collègue Sandra (Marion Cotillard) ou toucher une prime pouvant aller jusqu’à 1000€ pour les plus anciens. Le temps du weekend , Sandra va tenter de convaincre ses collègues de voter pour elle. On la suit donc, on ne la lâche pas une seconde. Sandra avance, doute, se désespère, se ranime sous les traits d’une Marion Cotillard absolument parfaite. Ce personnage fait beaucoup penser à celui de Rosetta que l’on suivait également à la trace. Les frères Dardenne fustigent cette société impitoyable qui brise la solidarité, rapetisse l’humanité de chacun. La leur est toujours intacte et elle touche en plein cœur.

Un prof de philosophie (Loïc Corbery) atterrit à Arras alors qu’il s’ennuie dès qu’il passe le périph’. Il y fait la connaissance de Jennifer (Émilie Dequenne), coiffeuse qui lit Anna Gavalda et les journaux people. Rencontre et histoire d’amour improbables et pourtant la magie semble opérer entre la jeune femme débordante d’énergie et le philosophe érudit. Mais il s’agit d’un film de Lucas Belvaux et non d’une bluette hollywoodienne. Le réalisateur souligne de nouveau le poids des classes sociales, de l’éducation, le fossé qui sépare ces deux personnages. Loïc Corbery et Émilie Dequenne sont tous les deux magnifiques, jouant avec finesse et subtilité ces personnages qui auraient pu être caricaturaux.

L’adaptation d’Orson Wells a été restaurée et ressort sur les écrans. Le tournage dura deux ans (1949-51) dans des conditions assez épiques, toujours dans l’improvisation et le manque de moyens. Visuellement, c’est un film très expressionniste où les lignes géométriques sont très marquées. Les plongées et contre-plongées accentuent le sentiment de terrible fatalité, d’irrémédiable tragédie qui va s’abattre sur Othello et Desdémone. Film à l’esthétique très marquante, inventive où Wells joue de manière impressionnante le maure de Venise.

Et sinon :

  • « The best offer » de G. Tornatore : Virgil Oldman est un commissaire-priseur reconnu de par le monde, un expert très recherché et totalement névrosé. Un jour, une cliente lui demande de venir faire une estimation. Arrivé dans la vieille demeure, la cliente reste cachée obstinément. Se met alors en place un suspense autour de cette mystérieuse femme. Film soigné, très écrit et porté par le formidable Geoffrey Rush.
  • « Night moves » de K. Reichardt : Josh (Jesse Eisenberg) est taciturne, renfermé et travaille dans une coopérative agricole. Il partage ses convictions de protection de l’environnement avec Dena (Dakota Fanning). On découvre rapidement que leur engagement va prendre un tour radical et violent. Le film est un peu long à se mettre en route mais la fin apporte un suspense bien mené et Jesse Eisenberg est parfaitement inquiétant et trouble.

 

Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal

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À Coca, petite ville de Californie, un caïd de la politique surnommé Boa, décide de faire sortir de terre un vaste pont dont la construction valoriserait la ville. « Le vieux Golden Bridge est dans le collimateur. L’ouvrage est étroit, il étrangle le trafic, d’où énervements, doigt d’honneur brandi à travers les vitres, lenteur et mise en péril des affaires. Il est insuffisant. Le Boa ne peut plus le voir sans entrer en rage. Je veux en finir avec le lent, le vieux, le poussif. Je veux qu’on le détruise. Qu’on le foute à la casse, au rebut, qu’on le fasse pourrir, dépecé. » Ce projet grandiose attire les travailleurs du monde entier, à commencer par le charismatique Diderot, chef de chantier reconnu et respecté. Tous vont contribuer à l’édification de ce pont, cet élément concret de modernité.

Le choix du thème peut sembler étonnant mais la force de Maylis de Kerangal est de transformer la construction d’un pont en une véritable odyssée. Elle explore de manière presque documentaire les tenants et les aboutissants d’un tel projet : l’histoire du lieu, le contexte de la construction, l’environnement et ses habitants, chaque intervenant du chantier nous est connu. Elle épuise totalement le sujet. Maylis de Kerangal souligne par son récit qu’un tel projet est avant tout une affaire d’hommes. Ce sont tous les acteurs du chantier qui mettent à jour ce pont, qui joignent leurs forces, leurs connaissances pour élever l’édifice. Elle rend hommage à cette chaîne humaine capable de créer des objets architecturaux plus grands qu’elle. Dans ce magma humain, se forgent des destins, se dessinent des trajectoires, naissent des histoires d’amour et d’amitié. L’auteur souligne également la volonté farouche de l’homme à toujours vouloir marquer de son empreinte son environnement, de le domestiquer.
La puissance de la langue de Maylis de Kerangal, déclamatoire et poétique, rend palpitante, haletante cette construction.

Depuis « Corniche Kennedy », le travail de Maylis de Kerangal s’est affiné, sa langue s’est encore affûtée. « Naissance d’un pont » est un roman absolument remarquable et il est donc indispensable de le lire.

Robert Adams au Jeu de Paume

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Le photographe américain Robert Adams est à l’honneur au Jeu de Paume jusqu’à la mi mai. Je ne connaissais pas son travail avant de voir l’exposition qui lui est consacrée mais j’ai trouvé son travail particulièrement intéressant. Robert Adams est le grand photographe de l’Ouest américain. Il y a passé son adolescence et, après des années dans le New Jersey, il s’installe dans le Colorado. C’est là que débute sa carrière de photographe notamment avec la série « Eden, Colorado, 1968 » où il nous présente la prolifération des suburbs, la progression des lieux commerciaux sur les espaces naturels, la déstructuration des paysages.

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A son retour dans l’Ouest, Robert Adams est frappé par l’incroyable lumière et l’immensité des paysages. Les grandes plaines se prêtent tout particulièrement à son travail et le photographe construit des images d’une grande sobriété et particulièrement harmonieuses où le ciel prend une place prépondérante.

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Robert Adams souligne également la dégradation des paysages, déplore la négligence des hommes qui agressent de plus en plus brutalement leur environnement. Il fait de nombreuses photos d’arbres (Printemps de Los Angeles, Peupliers de Virginie) montrant l’immense déforestation qui ravage la région.

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Toute la recherche photographique de Robert Adams réside dans la tension entre pessimisme et optimisme. Il s’inquiète de l’effet de l’homme sur les grands espaces de l’Ouest américain mais il est capable de nous offrir de jolis moments de joie. C’est le cas de la série « Nos parents, nos enfants » datant de 1981 qui montre des moments simples, lumineux partagés par les différentes générations.

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Ce qui m’a frappée dans l’œuvre de Robert Adams, c’est la grande sérénité qui se dégage de ses photos. Malgré son pessimisme quant à la conservation des paysages, elles restent très harmonieuses et servies par un noir et blanc somptueux. Les sujets traités sont simples, sobres. La beauté et le désastre s’y côtoient. L’œuvre de Robert Adams, commencée dans les années 60, est d’une grande cohérence et témoigne de sa volonté de célébrer la beauté de la nature et du quotidien des hommes qui y vivent. Une belle œuvre à découvrir.

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L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA de Romain Puértolas

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Lorsque le fakir Ajastashatru (prononcez au choix « achète un chat roux », « j’attache ta charrue » ou « j’ai un tas de shorts à trous ») Lavash Patel arrive en France, il a une idée derrière la tête. Il vient acheter un lit à clous « Kisifrötsipik » chez IKEA. Il s’y fait emmener par un taxi gitan qui tente de l’arnaquer et que notre fakir arnaque à son tour en lui donnant un faux billet de 100€. Il apprendra plus tard qu’il vaut mieux ne pas énerver un gitan. Une fois son lit de 15 000 clous réservé, Ajastashatru décide de passer la nuit dans le grand magasin suédois. Son avion étant le lendemain, il va pouvoir tester les différents meubles. Mais sa petite soirée est perturbée par une visite du gérant ce qui précipite notre « Indien, grand, sec et noueux comme un arbre » au fond d’une armoire. Et c’est ainsi que le périple du fakir Patel commence.

Depuis sa sortie, le livre de Romain Puértolas a beaucoup fait parler de lui. Et ce n’est pas immérité car c’est un livre tout à fait sympathique et plaisant à lire. Les aventures d’Ajastashatru sont totalement improbables et rocambolesques. Le personnage traverse l’Europe et va même jusqu’en Lybie. Il en profite pour rencontrer l’amour, nouer des amitiés et réfléchir sur son choix de vie (à savoir duper son prochain). Sous des dehors burlesques, le parcours du fakir permet à Romain Puértolas de nous parler d’un sujet plus sérieux : l’immigration économique. Avant le succès de son roman, il travaillait aux douanes et connait bien les tenants et les aboutissants du problème. Ajastashatru croise des africains cherchant à rejoindre l’Angleterre, un ailleurs meilleur et surtout plus riche. Mais ils seront découverts et renvoyés vers un autre pays. Chaque pays cherche à se débarrasser sur les autres de ces visiteurs encombrants et non désirés. Et c’est également toute l’économie autour de cette immigration que vilipende l’auteur.

« L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire IKEA » est une fable (notre fakir a un petit côté  Candide) qui essaie de sensibiliser son lecteur aux conditions d’accueil des immigrants. C’est sans doute un peu naïf mais Romain Puértolas le fait avec sincérité et beaucoup d’humour.

Merci à ma copine Delphine de me l’avoir prêté.

Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers

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Nous sommes à la veille de la seconde Guerre Mondiale dans une petite ville étouffante du Sud des États-Unis. « C’était une ville du Sud aux étés longś aux rares mois froids. Dans le ciel, d’un brillant azur transparent, le soleil versait à profusion ses rayons brûlants. Les pluies fines et froides commençaient en novembre et plus tard, il pouvait y avoir de la gelée. Une courte période de froid. La température des hivers variait mais les étés étaient toujours torrides. » Au cœur de la communauté, M. Singer, un sourd-muet, attire l’affection et l’intérêt de ses concitoyens. Parmi eux, il y a Mick, une adolescente garçon manqué et fascinée par la musique ; Jake Blount, un communiste convaincu qui tente de lutter contre les injustices ; le Dr Copeland, un homme noir qui veut défendre son peuple contre les humiliations et la pauvreté ; Biff Brannon, patron de café veuf et totalement paumé. Chacun fait entendre sa voix, ses rêves et ses espoirs. Chacun se trouve confronté à la dure réalité et à la solitude.

« Le cœur est un chasseur solitaire » est le premier roman de Carson McCullers. Il a été publié en 1940, l’auteur n’a alors que 23 ans. Le roman est impressionnant de maturité et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque chapitre donne la parole à l’un des cinq personnages principaux et nous laisse découvrir au fur et à mesure les ambitions de chacun. Ces personnages ont en effet tous des rêves, des idéaux qu’ils aimeraient voir réalisés pour eux ou pour leur communauté. Mais c’est la solitude et la déception qui les attendent au bout du chemin. Le Dr Copeland et Blount tentent de mettre leurs idées en commun pour lutter contre l’injustice. Mais ils sont incapables de se mettre d’accord sur les moyens d’agir. Mick, qui ne pense qu’à composer de la musique, se voit obliger de travailler pour aider ses parents endettés. Singer, à qui tous se confient, ne s’intéresse en réalité pas aux autres. Il ne pense qu’à revoir son ami Antonapoulos qui a été placé dans un asile au début du livre. Les cinq personnages semblent se cogner contre la solitude des autres. Ils se côtoient mais personne ne se rencontre réellement, ne se comprend. Peu importe la force de conviction, l’envie puissante de s’en sortir ou d’évoluer, les cinq personnages de Carson McCullers ne réussissent pas à changer leur destin.

D’une tonalité mélancolique et pessimiste, « Le cœur est un chasseur solitaire » présente quelques îlots lumineux qui nous font aimer les personnages et espérer avec eux. On les suit à travers leur lutte pour survivre face à la pauvreté et à un monde hostile. Un roman saisissant et touchant.

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Bilan plan Orsec et films d’avril

Ce mois-ci, c’est le minimum syndical. Seulement quatre livres lus mais je reste dans mon prévisionnel Orsec !

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Mais cela va changer en mai car le mois anglais se prépare ! J’espère que vous serez nombreux à participer comme l’année dernière. Lou, Cryssilda et moi-même vous proposons déjà quelques lectures communes.

2 juin : « Jane Eyre » de Charlotte Brontë avec Soie

10 juin : « Waterloo Necropolis » de Mary Hooper

19 juin : un Wilkie Collins au choix, lecture prévue pour le challenge British Mysteries de Lou et Hilde

23 juin : « La déchéance de Mrs Robinson » de Kate Summerscale

26 juin : un Vita Sackville-West au choix

-date à déterminer : un Jasper Fforde au choix, lecture organisée par Cléanthe

N’hésitez pas à nous en proposer d’autres ici ou sur notre groupe facebook.

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Avril était sous le signe du quatre puisque j’ai également vu quatre films ! Mes coups de coeur :

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Un vieil homme, aux tendances alcooliques marquées, pense avoir gagné à la loterie alors qu’il s’agit d’un dépliant publicitaire. Entêté, il veut absolument aller chercher son gain dans le Nebraska et il enchaîne les fugues. Le cadet de ses fils finit par le prendre dans sa voiture pour s’y rendre. Le dernier film d’Alexander Payne est un très beau et sensible road-movie qui montre une Amérique à l’abandon, des zones vidées de leur énergie et de leur vie. Le noir et blanc superbe magnifie ses paysages désolés. Le réalisateur s’attache à nouveau au lien parental et on retrouve sa mélancolie, sa tendresse et ses pointes d’ironie.

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Au Kurdistan, une jeune femme tente d’être institutrice dans la région des hauts plateaux, loin de sa tripotée de frères. Un officier de police arrive dans le même village et essaie d’y faire respecter la loi face au parrain local. Tous les deux vont s’unir contre l’obscurantisme et la corruption. Les paysages sauvages et rudes sont splendides et impressionnants. L’intrigue a des airs de western, le shérif solitaire fait régner la loi coûte que coûte. Et il y a l’actrice iranienne Galshifteh Farahani, d’une beauté à couper le souffle dans ce rôle d’insoumise. Elle vaut à elle seule le détour mais le film est à la hauteur de son talent.

Et sinon :

  • « Her » de Spike Jonze nous propose une belle idée de départ, à savoir un homme seul qui tombe amoureux d’une voix de synthèse. Étant donné notre propension à mettre de la technologie partout, l’idée est totalement crédible. Mais le film comporte des longueurs et j’ai eu l’impression que Spike Jonze ne savait pas comment terminer son histoire. En revanche, Joachim Phoenix est excellent, sobre et profond.
  • « Wrong cops » de Quentin Dupieux est le film barré du mois ! Le réalisateur français est toujours aussi barge mais cette fois l’intrigue est plus travaillée, moins expérimentale. Le cœur du film est une bande de flics corrompus, drogués, obsédés et aimant la musique techno. C’est drôle, loufoque et à réserver aux spectateurs avertis ! A noter, une extraordinaire prestation de Marilyn Manson, méconnaissable  et parfaitement dans le ton de Dupieux.

Depuis le temps de vos pères de Dan Waddell

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Après avoir tout juste réintégré la brigade criminelle, Foster Grant se voit confier le meurtre de Katie Drake, une actrice sur le déclin. Elle est retrouvée morte dans son jardin. Le problème de Grant, c’est que la fille de Katie, Naomi, a disparu. L’enquête stagne rapidement car Katie Drake semble avoir coupé tous les liens avec son passé. Heureusement Foster Grant a un atout dans sa manche : le généalogiste Nigel Barnes qui l’avait déjà aidé précédemment. C’est grâce à un cheveu retrouvé sur le corps de la victime que les recherches de Nigel vont pouvoir démarrer.

Comme vous le savez, j’ai beaucoup apprécié « Code 1879 » et j’ai eu plaisir à retrouver les personnages de Dan Waddell. La construction de l’intrigue et la raison du meurtre se rapprochent beaucoup du premier volet. Mais il est vrai qu’il est difficile de faire intervenir la généalogie dans une intrigue policière si le nœud de l’affaire ne se situe pas dans le passé. Ici, néanmoins, Dan Waddell nous dépayse et nous entraîne de l’autre côté de l’Atlantique. Comme Arthur Conan Doyle dans « Une étude en rouge », Dan Waddell nous emmène au cœur de l’église mormone. Celle-ci est d’ailleurs très adepte de la généalogie, ce qui va bien aider notre cher Nigel ! Le sujet est traité avec nuances et subtilité. L’auteur essaie de ne pas tomber dans les clichés rattachés aux mormons en nous en montrant les divers courants. Cette incursion  permet de renouveler l’enquête et le cadre où elle se déroule.

Même si « Depuis le temps de vos pères » est un très plaisant polar, j’ai trouvé l’intrigue moins palpitante et prenante que dans « Code 1879 ». Dan Waddell vient de publier une nouvelle enquête de Nigel Barnes, va-t-il réussir à nous surprendre dans ce nouveau roman ? J’attends vos avis pour me décider à la lire !

Une lecture commune avec Lou et Soie.

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Caillebotte à Yerres, au temps de l’impressionnisme

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L’exposition Caillebotte à Yerres présente en majorité les œuvres réalisées par l’artiste dans la propriété familiale. De 1875 à 1879, Caillebotte y réalisa environ 80 tableaux dont la moitié compose l’exposition. La plupart viennent de collections privées et sont exceptionnellement visibles.

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Les tableaux sont caractéristiques de l’œuvre de Caillebotte de par leurs thématiques (l’eau et le canotage, le jardin, la vie parisienne évoquée en toute fin d’expo) mais également de par leurs cadrages audacieux qui évoquent l’art de la photographie.

L’une des œuvres majeures de l’exposition est le triptyque composé de « Pêche à la ligne », « Baigneurs, bords de l’Yerres » et « Périssoires sur l’Yerres ». Ils furent présentés en 1879 à la quatrième exposition impressionniste à Paris. Ces trois grands panneaux ont pour thème les plaisirs de l’eau. La palette de couleurs est claire et lumineuse. Le cadrage des « Baigneurs, bords de l’Yerres » et des « Périssoires sur l’Yerres », qui coupe le visage d’un baigneur et l’arrière de la périssoire,  en font des instantanés, des moments volés.

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On retrouve les mêmes caractéristiques dans le très beau « Canotier au chapeau haut de forme » de 1875-1878. Contrairement aux autres canotiers de Caillebotte, celui-ci porte une tenue de ville et un chapeau haut de forme. Il regarde ailleurs, en dehors du tableau. Ce qui est remarquable c’est que la barque occupe tout le premier plan, coupée en deux, et place le spectateur dans l’embarcation avec le bourgeois en plein effort.

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L’un des mes tableaux préférés de l’artiste est « L’Yerres, effet de pluie » de 1875. Trois plans s’y superposent, la diagonale du premier plan s’oppose à la verticalité des arbres. La pluie se laisse deviner par les délicats ronds de l’eau. Encore une fois, cette œuvre allie un cadrage original, une douce luminosité, une large palette de vert qui rend hommage à la beauté du paysage.

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Il faut vraiment profiter de cette exposition car Gustave Caillebotte est un peintre rare et d’une grande originalité. Je vous signale également sa présence dans l’exposition « Les impressionnistes en privé » du musée Marmottan avec notamment deux magnifiques toiles de grande envergure : « Les soleils » de 1885 et « Les dahlias » de 1893. Les deux ont été peintes dans la propriété du peintre au Petit-Genevilliers où il s’installa après la vente du domaine de Yerres. Et une fois l’exposition terminée, je vous encourage à profiter du superbe parc de la propriété Caillebotte.

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La mort s’habille en crinoline de Jean-Christophe Duchon-Doris

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Pour le grand bal des Tuileries de 1856, la comtesse de Castiglione s’est fait confectionner une robe exceptionnelle de huit mètres d’envergure. Son entrée va frapper les esprits et attirer le regard de Napoléon III dont elle devient la maîtresse. La mystérieuse et sublime comtesse est au cœur de l’empire pendant trois ans puis retombe dans l’oubli. Mais pas pour tout le monde puisque sept années après le bal qui l’a consacrée, des cadavres de femmes lui ressemblant sont retrouvés dans Paris. L’une d’elles est repêchée dans la Seine par Dragan Vladeski, policier en charge du meurtre du premier sosie de la comtesse, et elle porte la fameuse robe bleue à la crinoline démesurée.

En ouvrant « La mort s’habille en crinoline », je m’attendais à un agréable divertissement historique sans autre qualité qu’une documentation fouillée. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est la richesse de la plume de Jean-Christophe Duchon-Doris. Son écriture est travaillée, poétique et imagée. Elle rehausse le fond et en fait une œuvre littérairement intéressante.

S’ajoute donc à cela, un travail documentaire très poussé. L’idée de choisir la comtesse de Castiglione est excellente tant ce personnage est romanesque. Elle a passé sa vie à se mettre en scène au travers de nombreuses photos et au travers de la mode qu’elle fait et défait. Et toute l’intrigue de Jean-Christophe Duchon-Doris tourne autour du milieu de la mode. On découvre le travail des ateliers, des petites mains, la variété et la chatoyance des tissus, des plumes, des broderies. « De séduisants dos nus, des robes aussi légères que des bols de crème, des bustes poétiquement impudiques. Dragan ferme les yeux pour se concentrer sur le froufrou des étoffes de soie, pour humer les parfums de violette, de lilas, de frangipane que laissent dans leur sillage toutes ces délicates toilettes. Taille étranglée, coupes infiniment précises, sophistication épurée, couleurs sombres ou lumineuses, fourrure aérienne et cuir lustré. » Et sous le second Empire naît la mode telle que nous la connaissons avec l’arrivée du couturier écossais Worth. C’est lui qui invente les défilés avec des mannequins de chair et de sang (appelés « sosies »). Dorénavant, les clientes se déplacent chez le couturier et s’approprient leurs modèles, ce ne sont plus elles qui sont à l’origine des créations.

Jean-Christophe Duchon-Doris rend également parfaitement compte de la mutation de Paris. Les travaux du baron Haussmann sont lancés, la capitale n’est que démolition, vide, percées. Les vieux quartiers disparaissent, les villages comme Passy sont absorbés par Paris. La physionomie de la ville est en plein bouleversement, le pittoresque laisse la place au grandiose, au monumental.

« La mort s’habille en crinoline » est une jolie surprise, la langue de Jean-Christophe Duchon-Doris m’a séduite et son roman nous plonge dans le bruissement des étoffes, les alcôves du second Empire et la poussière des travaux haussmannien.

Merci aux éditions Julliard pour cette découverte.