Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

« Le Maître de Ballantrae » s’ouvre sur l’Écosse de 1745, un pays divisé entre le roi George, protestant, et Charles Edouard Stuart, catholique. Les Durie de Durrisdeer et de Ballantrae sont une famille puissante, Lord Durisdeer a deux fils : James, Maître de Ballantrae, et son cadet Henry. Tout oppose les deux frères. James est un libertin, un joueur, un manipulateur et un grand séducteur. Henry est l’honnêteté incarnée, la droiture sous un aspect austère. Au moment  du conflit de 1745, le Maître de Ballantrae est supposé soutenir le roi George et rester au domaine tandis que son cadet devrait partir en guerre aux côtés des Stuart. Mais le Maître est un homme d’action et il joue son destin à pile ou face. C’est lui qui part sur le champ de bataille. Il est présumé mort après la défaite de Culloden. Henry prend alors le titre de Lord Durrisdeer, gère le domaine et épouse l’orpheline qui était promise à James. Il paiera tout cela extrêmement cher lorsque le Maître de Ballantrae réapparaîtra.

Autant vous le dire d’entrée, « Le Maître de Ballantrae » est un chef-d’œuvre. Les différentes inspirations de Robert Louis Stevenson y sont présentes. « Le Maître de Ballantrae » est un roman d’aventures à l’image de « L’île au trésor ». L’intrigue nous entraîne sur les champs de bataille, un bateau pirate, en Amérique, en Inde, dans une forêt sauvage où le Maître a caché un formidable trésor. Mais ce livre est également plus psychologique. L’affrontement entre les deux frères n’est pas sans évoquer « L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde ». L’opposition entre le bien et le mal, bien marquée au début, tend à s’atténuer au fur et à mesure. Dès le départ, on sent que le falot Henry ne fera jamais le poids face au charisme du Maître. Même mort, il reste le préféré de tous. Henry, droit et généreux, pêche par excès de timidité et de modestie. La dévotion imméritée portée au Maître finit par l’obséder. La haine le ronge petit à petit. Face à lui, le Maître apparaît comme le mal incarné, voire le diable puisqu’il ressuscite à plusieurs reprises. Mais il finit par séduire M. Mackellar, narrateur-régisseur et seul ami d’Henry. Il faut dire que le Maître a un charme et un panache insensés. Plusieurs fois, il joue sa vie à pile ou face car pour lui il s’agit du « meilleur moyen de manifester son mépris de la raison« .  La détestation, la jalousie, la volonté de détruire l’autre amènent les deux frères à un terrible affrontement final.

Robert Louis Stevenson livre là un récit haletant, enlevé et brillant. « Le Maître de Ballantrae » se dévore, les péripéties des deux frères sont captivantes. On tient là du grand art, une perfection littéraire. Inutile de vous préciser que je vous conseille de le lire de toute urgence !

Green Manor de Bodart et Vehlmann

green manor

« Green Manor » est une série de trois volumes qui nous a été chaudement recommandée il y a peu par ma copine Lou. L’action se déroule au 19ème siècle à Londres dans un club de gentlemen nommé le Green Manor. Les titres des trois albums sont évocateurs : « Assassins et gentlemen », « De l’inconvénient d’être mort », « Fantaisies meurtrières ».

green manor

Le majordome du club est le véritable narrateur, il est enfermé dans un asile et un aliéniste vient lui rendre visite. Il dévoile alors au médecin tout ce qu’il a vu et entendu au Green Manor. Nous découvrons alors que ce club réunit des gentlemen s’intéressant de très (souvent de trop) près à l’art d’éliminer son prochain. De courtes histoires se suivent toutes plus sombres et machiavéliques. Les gentlemen du club sont très imaginatifs et leurs aventures très variées : certains élaborent des pièges raffinés dans lesquels ils finissent eux-mêmes par tomber, d’autres cherchent à élaborer un chef-d’œuvre de meurtre, d’autres encore se pensent frappés par des malédictions ou encore habités par le génie du crime. Tout cela se passe dans une pure tradition anglaise, avec flegme et courtoisie.

2013-02-05 11.38.36

Les trois albums sont tout à fait sympathiques. Les histoires sont imaginatives et leurs fins souvent surprenantes. L’opposition entre un dessin simple, rond, faisant plutôt penser à une bande dessinée pour enfants, et le propos, est bien choisie. Cela montre bien le contraste entre l’attitude des gentlemen parlant de meurtre comme ils parleraient de la météo, et leurs odieuses actions.

2013-02-05 11.36.06

Un moment de lecture bien agréable et so english.

I love London logo

Peter Pan de JM Barrie

Un soir où M et Mme Darling étaient sortis et où Nana la chienne-garde d’enfants était attachée dans la cour de derrière, Peter Pan vint enlever Wendy et ses deux frères John et Michael. Il les emmena au Pays Imaginaire : « De toutes les Cythères, l’Ile de l’Imaginaire est la mieux abritée et la plus dense, pas du genre qui s’étire en longueur avec d’ennuyeuses distances d’une aventure à l’autre mais pleine comme un œuf. Le jour, quand on y joue, avec la nappe et les chaises, elle n’a rien d’effrayant ; mais deux minutes avant de s’endormir, elle devient presque vraie. C’est pourquoi l’on a inventé les veilleuses. » Pour Wendy et ses frères, cette île merveilleuse devient bien réelle. Ils y rencontrent la troupe de Peter : les enfants perdus, tombés de leur berceau ils furent recueillis par lui. Grâce à l’arrivée de Wendy, ils vont connaître le plaisir d’avoir une maman. Mais ils ne sont pas seuls, Wendy et ses frères rencontrent des fées, des sirènes, des indiens et des pirates. A leur tête, l’ennemi juré de Peter Pan : le terrible capitaine Crochet. Les dangers sont grands au Pays de l’Imaginaire et les aventures des enfants seront palpitantes.

Je n’avais jamais lu l’œuvre de JM Barrie et j’ai été enchantée par son univers fantaisiste où les oiseaux sont soupe au lait et les chapeaux peuvent se transformer en cheminée. Au centre de ce monde est Peter Pan, ce « (…) charmant petit gars, vêtu de feuilles et des résines qui suintent des arbres. » Il est orgueilleux, vantard, fanfaron. Il tue les enfants perdus qui grandissent car lui a décidé qu’il ne grandirait jamais. Il refuse l’âge adulte et ses désillusions. Sa vie est un tourbillon d’aventures, de rencontres (il oublie tout très vite ce qui lui évite de souffrir). Ce personnage fantasque sait aussi être galant avec Wendy, héroïque face au capitaine Crochet et qui pleure la nuit pendant ses cauchemars. La dualité du personnage principal se retrouve chez les autres. Wendy est prête pour l’aventure, elle joue le jeu de Peter Pan. Mais elle est aussi l’archétype de la femme victorienne, elle rêve uniquement d’être une bonne mère de famille.  La fée Clochette, folle d’amour pour Peter, est jalouse et tente de tuer Wendy. Le capitaine Crochet (qui s’est fait manger la main par un crocodile qui a également avalé une montre dont le tic-tac permet au capitaine de se méfier) est bien sûr le mal incarné, l’ennemi à abattre. Mais il n’est pas complètement antipathique. Il lutte avec panache et a le sens de l’honneur.

« Peter Pan » de JM Barrie a amplement mérité sa réputation de chef-d’œuvre. L’univers qu’il a créé est incroyablement imaginatif, ses personnages sont ambigus et attachants.

Hitchcock de Sacha Gervasi

Alfred Hitchcock a 60 ans, il vient de réaliser « La mort aux trousses » et est encore sous contrat pour un film avec la Paramount. Hitch (Anthony Hopkins) veut retrouver l’excitation de ses premiers films, il cherche un sujet pouvant frapper le spectateur. Il le trouve dans le livre de Robert Bloch, « Psychose », mais la Paramount refuse cette histoire de serial killer. Hitchcock va devoir financer son film par ses propres moyens.

Bien entendu un film autour du tournage de « Psychose » ne pouvait qu’aiguiser ma curiosité. La partie du biopic consacrée à cela est plutôt intéressante. Hitch a effectivement pris un risque en choisissant d’adapter « Psychose », on est bien loin du glamour de « La mort aux trousses » ou de « La main au collet ». Il en rajoute en tuant la vedette, Janet Leigh (Scarlett Johansson), au premier tiers du film. La censure s’affole face au thème nécrophile et face à la scène de la douche (à l’époque, la nudité était exclue). On voit donc Hitch se battre pour réaliser son film, déjouer la censure avec humour. Il invente aussi un nouveau moyen de communication pour attiser la curiosité des spectateurs : leur interdire l’entrée du cinéma si le film est commencé, et de raconter la fin.

Le problème c’est que le tournage de « Psychose » n’est qu’une toile de fond. L’essentiel du film de Sacha Gervasi n’est fait que de scènes de ménage, de jalousie entre Alma (Helen Mirren) et Alfred. Le réalisateur essaie même de créer un suspense avec la vie du couple : Alma va-t-elle avoir une liaison ? Ridicule et sans aucun intérêt. Sacha Gervasi nous montre un Alfred Hitchcock totalement caricatural et pitoyable. Pas la peine d’aller si loin pour souligner l’importance d’Alma dans la carrière de son mari. Il est d’ailleurs plus qu’improbable qu’elle l’aurait remplacé sur le tournage pour la réalisation d’une scène. Le réalisateur continue dans le ridicule lorsqu’il nous montre Hitch conversant avec Ed Gein (serial killer qui inspira le roman de Bloch) ou lorsqu’il observe le déshabillage de Vera Miles (Jessica Biel) à travers un trou dans le mur, le même que celui par lequel Nathan Bates regarde sa future victime dans le film. A-t-on besoin d’être soi-même un psychopathe pour réaliser un film sur le sujet ?

Bref je vous déconseille d’aller voir ce film même si les acteurs sont plutôt bons. Voir ou revoir « Psychose » vous sera bien plus bénéfique.

Logo Hitch

L’inconnu du Nord-Express de Alfred Hitchcock

Dans un train, Guy Haines (Farley Granger) rencontre un inconnu nommé Bruno Anthony (Robert Walker). Ce dernier connaît en réalité précisément la vie de Guy qui est une star du tennis. Il sait qu’il cherche à divorcer pour se remarier avec une riche héritière mais sa femme est réticente. Quant à lui, Bruno ne supporte plus son père autoritaire. Il propose alors à Guy d’échanger leur crime. Chacun éliminant le gêneur de l’autre pour que le meurtrier n’ait aucun lien avec la victime. Le meurtre parfait.

train

Librement inspiré du roman de Patricia Highsmith, « L’inconnu du Nord-Express » est une grande réussite bourrée de scènes cultes. De nouveau, le thème principal est l’échange de meurtres, le transfert de culpabilité. La relation entre Guy et Bruno est des plus ambigües. Lorsque les deux hommes sortent du train, Bruno a annoncé qu’il allait tuer la femme encombrante et vulgaire de Guy et ce dernier qu’il s’occupera du père du premier. La phrase est prononcée sur le ton de la boutade mais Guy n’est-il pas déjà conscient de ce qui va se passer ? Lorsqu’on lui annonce le décès de son épouse, il comprend immédiatement que Bruno est passé à l’acte. Mais Guy n’a sans doute pas mesuré l’ampleur de la folie de Bruno et à quel point ce pacte faustien l’engageait.  Bruno se met à le harceler, il est partout : sur les marches d’un bâtiment public, dans la foule assistant à un match de tennis (le seul à ne pas tourner la tête pour suivre les échanges), il lui téléphone et finit par le menacer.

Alfred_Hitchcock's_Strangers_on_a_Train_Trailer_Tennis_Walker

Bruno a en effet dérobé le briquet de Guy et il décide de le laisser sur le lieu du crime puisqu’il ne remplit pas sa part du contrat. Cela donne lieu à une scène tout en tension. Guy doit arrêter Bruno mais il a un match à jouer avant. Il ne cesse de regarder l’heure cherchant à en finir rapidement. En parallèle, Bruno se dirige vers le lieu du meurtre, il fait tomber le briquet dans le caniveau. Le suspense augmente des deux côtés : Guy finira-t-il son match à temps ? Bruno récupérera-t-il le briquet ? Cette tension arrivera à son paroxysme dans la scène finale où les deux hommes s’affrontent sur un manège.

manège

Hitchcock fait preuve de beaucoup de créativité dans ses plans. Je pourrais citer la scène du meurtre qui se passe entièrement dans les verres de lunettes que la femme de Guy a perdu.

lunette

Mais je voudrais surtout insister sur l’extraordinaire scène d’ouverture. Hitchcock filme l’arrivée de Guy et Bruno à la gare au niveau des pieds. L’une après l’autre, les deux paires de jambes regagnent le quai puis grimpent dans un wagon. Le train démarre, Hitchcock filme les rails qui se croisent et s’écartent. On retrouve nos pieds qui s’installent à une table. Ils s’entrechoquent, la caméra remonte alors sur les visages. La rencontre a lieu. Un début brillant et génial.

pieds

« L’inconnu du Nord-Express » est cinématographiquement très réussi et abouti. L’intrigue est elle-aussi réjouissante, notamment grâce à Bruno Anthony. Pour Hitchcock, meilleur est le méchant, meilleur est le film. C’est le cas ici, Bruno est pervers, cynique et parfaitement interprété par Robert Walker. Un grand classique.

Vu avec ma copine Maggie.

6h41 de Jean-Philippe Blondel

Le train de 6h41 Troyes-Paris. Y monte Cécile Duffaut, une quarantaine d’années à qui la vie a réussi : un mari, une fille de 17 ans, une entreprise de cosmétique bio qui connaît le succès. Elle vient de passer le week-end chez ses parents, elle est fatiguée. Le train démarre et la place à côté d’elle est restée libre. C’est la seule. Un homme s’en approche, hésite et s’assoit. Philippe Leduc reconnaît immédiatement Cécile. Vingt sept ans auparavant, ils avaient été ensemble quelques mois. Leur histoire s’était mal terminée lors d’un séjour à Londres. Qu’est-ce que quatre mois dans une vie ? Et pourtant, ces mois passés ensemble, cette rupture mal digérée ressurgissent et occupent toutes les pensées de Cécile et Philippe durant leur trajet vers Paris.

« 6h41 » de Jean-Philippe Blondel se dévore, j’ai passé 2h30 en compagnie de Cécile et Phillipe (presque la durée de leur trajet en train) et ce sont leurs vies qui ont défilé devant moi. Cette rencontre se passe entièrement dans le wagon, un huis-clos où vont s’alterner les voix de Cécile et Philippe. Chacun fait comme s’il ne reconnaissait pas l’autre, ne sachant que dire : « Prétendre que je ne la connais pas – d’ailleurs, c’est vrai, au fond, trois ou quatre mois à sortir ensemble il y a vingt sept ans, ça signifie quoi ? Rien, rien du tout. Elle, de son côté n’a aucune réaction. Elle ne se souvient pas de moi. » Malgré sa brièveté, leur histoire les a profondément marqués. Elle fut comme un aiguillage dans leurs trajectoires. Cécile était quelconque, pas féminine et effacée. Philippe était plein d’assurance, charmeur et très séduisant. Après s’être croisés, les destins se sont inversés. Cécile s’est construite sur l’humiliation, la haine ressenties ce soir-là à Londres. Plus jamais on ne la traiterait comme ça. Philippe s’en est voulu inconsciemment, la flamme qui l’animait s’est éteinte.

« 6h41 » est un magnifique livre plein de délicatesse dans les sentiments des personnages. Une vie c’est une accumulation de petits moments, de rencontres, de regrets, de colère aussi, de choses imperceptibles qui nous construisent. C’est un roman qui remue forcément son lecteur, comme Cécile et Philippe nous pouvons faire un bilan de notre vie : qu’est-ce que l’on a réussi ? raté ? Le résultat n’est pas toujours très brillant à l’instar des deux personnages.  Jean-Philippe Blondel réussit le tour de force de condenser deux vies en 119 pages, plus le train avance vers Paris et plus on a de l’empathie pour eux. J’aurais aimé que le voyage dure plus longtemps.

C’est avec une écriture limpide et d’une grande justesse que Jean-Philippe Blondel nous livre ces deux vies qui se recroisent. Un pur régal.

Lu avec George et Sandrine.

I love London logo

La prisonnière de la tour de Boris Akounine

« La prisonnière de la tour » de Boris Akounine est un recueil de trois nouvelles dont le héros est Eraste Pétrovitch Fandorine. Un homme possédant des dons analytiques remarquables et une « beauté suffocante ». Akounine rend hommage à trois grands auteurs de romans noirs à travers ses nouvelles.

La première, intitulée « Conversation de salon », est dédiée à Edgar Allan Poe. Lors d’une réunion mondaine, Fandorine va résoudre une énigme qui défraya la chronique. Une jeune aristocrate a disparu du jour au lendemain sans laisser de trace. La vérité se révèlera des plus macabres.

La deuxième nouvelle, « De la vie des copeaux », est un hommage à Georges Simenon. Fandorine est engagé pour découvrir la cause du décès de trois personnes. L’une d’elles est un chef d’entreprise dans les chemins de fer et son fils soupçonne un concurrent de l’avoir éliminé. Fandorine se fait alors passer pour un stagiaire afin d’espionner l’entourage du défunt. Il s’avèrera que la raison des décès n’a pas grand chose à voir avec les chemins de fer mais beaucoup plus avec la passion amoureuse.

La dernière, qui donne son titre au livre, est la plus longue et la dédicace est pour Maurice Leblanc. Vont se rencontrer dans cette histoire trois génies : Sherlock Holmes, Arsène Lupin et Eraste Fandorine. Les petites cellules grises fonctionnent à plein régime. Nous sommes le 31 décembre 1899 et un navire, portant à son bord Holmes et Watson, fait escale à St Malo. Ils ont été appelés par M. des Essars, châtelain menacé par Arsène Lupin. Il doit remettre toute sa fortune à notre gentleman cambrioleur sans quoi son château explosera à minuit. Le problème c’est que sa fille est immobilisée suite à une chute et est intransportable. Elle se trouve dans une tour au passage quasiment impraticable. Sherlock doit trouver une machine infernale dans le dédale du château. Mais il ne sera pas seul à la chercher puisque des Essars a également engagé Fandorine. Watson est vexé et veut rentrer à Londres, ce qui n’est pas le cas de Holmes. « – Pour rien au monde ! Désormais, la tâche qui m’attend devient encore plus intéressante. Fandorine est un détective extrêmement expérimenté, je m’intéresse depuis toujours à ses exploits. (…) Ce qui me manque le plus dans mon activité de détective c’est l’émulation intellectuelle. Avec qui voulez-vous que je rivalise, avec l’inspecteur Lestrade ? Et vous voudriez que je renonce à une telle affaire ! »  Nous assistons alors à une véritable course contre la montre à la recherche de la bombe du nouvel an.

Même si les deux premières nouvelles sont très agréables, c’est bien entendu à la lecture de la dernière que j’ai pris le plus de plaisir. Tour à tour, le récit se fait sous la plume de Watson ou sous celle de Massa, l’ami de Fandorine. Celui-ci découvre que Watson réussit à publier les aventures de son ami et décide d’en faire de même. Chacun défend bien entendu son poulain et le trouve plus intelligent que l’autre. C’est finalement à une bataille d’orgueil que nous assistons sous le regard amusé et filou de Lupin. C’est un pur régal de les voir s’affronter tous les trois et vraiment très drôle. Les personnages sont bien campés : Sherlock est toujours aussi secret et ironique, Arsène est malicieux et roublard (une bonne connaissance du personnage nous aide d’ailleurs à percer une partie du problème) et Fandorine est élégant et vif. Boris Akounine s’est beaucoup amusé à écrire cette nouvelle, ça se sent puisque nous nous amusons également à la lire.

Merci aux éditions Points et à Jérôme.

Hiver russe

Mr Peanut de Adam Ross

David Pepin rêve qu’il tue sa femme. Toujours de manière indirecte : un éclair s’abat sur elle, une bousculade sur le quai du métro la fait tomber sur le quai, une poutre métallique lui tombe dessus. Mais la mort d’Alice Pepin ne sera ni fortuite, ni accidentelle. Elle décède d’avoir mangé des cacahuètes, choc anaphylactique. Reste à déterminer s’il s’agit d’un suicide ou du meurtre parfait. Les inspecteurs Hastroll et Sheppard doivent le déterminer et leurs vies conjugales perturbées ne leur laissent que peu d’objectivité.

Sous des dehors de roman policier, « Mr Peanut » dissèque la vie de couple et surtout le mariage. Adam Ross nous présente trois mariages qui tournent ou pourraient tourner à la catastrophe si l’on n’y prend pas garde. Pepin, Hastroll et Sheppard sont tous trois mariés et tous trois ont un jour rêvé d’éliminer leurs femmes. « Cela tient peut-être à la nature duelle du mariage, cette proximité de la violence avec l’amour. » David Pepin ne supporte pas de voir maigrir sa femme. Il l’aime obèse et n’arrive pas à suivre sa transformation. Hastroll retrouve un soir sa femme au lit soi-disant malade. Le problème c’est  qu’elle y reste pendant des mois, refusant de s’expliquer jusqu’à rendre fou son mari. L’inspecteur Sheppard était auparavant médecin et accumulait les maîtresses. Sa femme Marilyn était un obstacle à sa bonne conscience. Ces trois hommes oublient leurs femmes et pourtant les aiment encore. Ils s’en apercevront trop tard.

Le roman d’Adam Ross est placé sous la tutelle de Maurits Cornelis Escher (David crée un jeu vidéo à partir de ses dessins), du ruban de Möbius (et de la cacahuète dont la coque dessine un motif sans fin) et surtout d’Alfred Hitchcock (Alice et David se rencontrent pendant un cours sur le réalisateur, la société de jeu de David s’appelle Spellbound et le couple Sheppard regarde « L’ombre d’un doute »). Le crime parfait et l’illusion d’optique sont donc au rendez-vous. Même si le cœur du livre est le mariage, vous aurez forcément envie de savoir qui a tué Alice Pepin et Marilyn Sheppard. Et vous allez faire de nombreux aller-retours dans le roman pour expérimenter vos hypothèses car Adam Ross joue avec nos nerfs. La construction de son livre est magistrale. Les trois histoires se croisent, les époques se mélangent, les points de vue changent (ils sont majoritairement masculins, seule la voix de Marilyn se fait entendre mais au moment où elle veut agir comme son mari en prenant des amants). Pour vous troubler encore plus, David Pepin écrit un roman dans lequel… il tue sa femme ! Alors qu’est-on en train de lire ? Le livre de Adam Ross ou celui de David Pepin ?

Pour son premier roman, Adam Ross frappe fort avec une intrigue  surprenante et foisonnante. Et un écrivain qui compare Hitchcock à William Shakespeare obtient forcément mon respect et ma reconnaissance éternels !

L’idiot de Fédor Dostoïevski

Trois inconnus se retrouvent dans le même wagon d’un train se dirigeant vers St Pétersbourg. Ces trois hommes vont faire connaissance durant leur trajet. Leurs vies seront inextricablement liées à partir de cet instant : le prince Mychkine, Parfione Semionovitch Rogojine, un jeune marchand, et Lebedev un petit fonctionnaire. Le prince revient d’un long séjour en Suisse où il soignait son épilepsie. De retour en Russie, il va prendre contact avec le général Epantchine dont la femme serait de sa famille. Lors de son voyage en train et de sa visite chez le général, Mychkine entend parler d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire : Nastassia Filippovna. Le soir même, elle organise une soirée pour son anniversaire. Le prince Mychkine la rencontre alors et en tombe amoureux. Mais il n’est pas le seul : Gania Yvolguine, le secrétaire du général, veut l’épouser, Rogojine veut l’acheter cent mille roubles, le général aimerait l’avoir comme maîtresse. Les choix de Nastassia Filippovna scelleront les destinées des autres personnages.

« L’idiot » est un immense roman, extrêmement dense et fourmillant de personnages. Il y a tout d’abord le quatuor central dont je reparlerai : le prince Mychkine, Rogojine, Nastassia Filippovna et Aglaïa Ivanovna Epantchine. Et autour d’eux, une myriade de personnages secondaires se déploie. Je tiens à préciser que l’on ne s’y perd pas car les personnages secondaires existent complètement, ce ne sont pas simplement des ombres évoluant autour des héros. Ils ont tous une voix bien déterminée et à ce titre on peut parler de roman choral. C’est d’autant plus vrai que les dialogues sont nombreux. Il y a beaucoup de scènes de groupe où les discussions sont passionnées. Elles se finissent très souvent par l’éclat d’un personnage, par un paroxysme dans son exaltation. Les thématiques abordées, lors de ces rencontres, sont très variées. Mais ce qui en ressort c’est une critique de la société russe. Dostoïevski constate un nihilisme grandissant parmi ses contemporains (c’est ce que reprochait également Lermontov à son héros Petchorine). Lui, le grand croyant, ne peut que déplorer cet abaissement de la spiritualité du peuple russe.

Revenons au coeur du livre, au quatuor amoureux et à celui autour de qui tout ce petit monde tourne : le prince Lev Nicolaevitch Mychkine. Pour Dostoïevski, il est l’image du Christ, un messie épileptique qui va semer le chaos autour de lui. Mychkine est en effet un être pur, humble, naïf, pardonnant à tous. D’où l’impression qu’il peut donner aux autres d’être un idiot alors qu’il s’agit de grandeur d’âme. Celle qui le définit le mieux est Aglaïa : « – Ici, il n’y a personne qui soit digne de ces paroles ! éclatait Aglaïa. Ici, personne, personne ne vaut même votre petit doigt, ni votre intelligence, ni votre cœur ! Vous êtes plus honnête que tous les autres, plus noble, vous êtes meilleur, vous êtes plus gentil, vous êtes plus intelligent ! Ici il y a des gens qui sont indignes de se baisser pour ramasser ce mouchoir que vous venez de faire tomber… Pourquoi vous humiliez-vous donc, pourquoi vous placez-vous plus bas que tous les autres ? Pourquoi avez-vous donc dénaturé ce que vous avez en vous, pourquoi n’avez-vous donc aucune fierté ? »

Face au prince, Rogojine est son double sombre, aussi brun que Mychkine est blond, aussi voyou que le prince est honnête. Les deux hommes se déchirent pour la même femme, la sublime Nastassia Filippovna. C’est l’âme perdue du roman. Rogojine veut la posséder, allant donc jusqu’à l’acheter. Mychkine veut la sauver. Il a de la compassion pour elle, même s’il pense qu’elle est folle et qu’il a peur de son visage. Nastassia aime le prince mais elle refuse de causer sa perte en l’épousant. Son admiration pour lui l’amène à se sacrifier. Au milieu de ce trio se trouve Aglaïa, la fille du général Epantchine. Double de Nastassia, elle est elle-même amoureuse du prince tout en refusant de l’admettre. L’incandescence de leurs sentiments, leurs revirements ne peuvent que les conduire à la tragédie.

L’écriture de Dostoïevski, au rythme épileptique et à l’oralité forte, transcrit magistralement l’exacerbation des sentiments, l’excès si russe des personnages. J’ai été happée par le flux de mots et la puissante incarnation des personnages. Mychkine, à l’instar de Raskolnikov, reste un personnage inoubliable.

Un lecture commune avec ma chère Romanza.

Hiver russe

Les mystères de Londres de Paul Féval

Dans les années 1840 à Londres, un homme semble aimanter tous les regards. Le marquis de Rio Santo éblouit les femmes et sa fortune attire les commentaires des hommes de la haute société londonienne. « Le marquis de Rio Santo ! l’éblouissant, l’incomparable marquis ! Londres et Paris se souviennent de ses équipages. L’Europe entière admira ses magnificences orientales ; l’univers enfin savait qu’il dépensait quatre millions chaque saison, vingt mille livres sterling par mois. » Un tel personnage ne se crée pas que des amitiés et il est bientôt entouré de méfiance et de jalousie. D’autant plus que la cicatrice qui barre son front n’est pas sans rappeler celle d’un autre… l’identité du marquis de Rio Santo finit par être au cœur du roman de Paul Féval.

Si vous cherchez une définition concrète du mot rocambolesque, je vous conseille d’ouvrir ce roman datant de 1844. Mon résumé est des plus succinct car il est absolument impossible de résumer l’intrigue foisonnante conçue par Paul Féval. L’histoire n’est faite que de rebondissements, de surprises, de révélations. Vous y trouverez tout ce qui fait un roman d’aventures : des machinations, des complots, des enlèvements, de la fausse monnaie, de la piraterie, des expériences médicales, des identités multiples et une puissante société secrète. Paul Féval nous entraîne dans une ville souterraine, une ville cachée. La société secrète se nomme la grande Famille et elle a des membres dans toutes les couches de la société. On y compte aussi bien des révérends, des banquiers que des mendiants, des aubergistes. Le but de ces lords de la nuit est le vol, l’argent avant tout. Mais celui qui est à la tête de l’organisation suit un but fort différent. Certes, il a besoin d’argent mais pour une cause qu’il défendrait jusqu’à la mort. C’est un personnage complexe et ambigu. D’une intelligence et d’un courage hors-norme, cet homme nommé Edward ne s’abaisse jamais au crime gratuit ce qui l’éloigne de la veulerie des membres de la grande Famille. Malgré ces crimes, Edward est un personnage attachant.

Si vous aimez les romans d’aventures, si une multitude de personnages et de situations ne vous effraie pas, plongez dans le Londres secret de Paul Féval, vous en aurez pour votre argent !