Tulpan de Sergei Dvortsevoy

« Tulpan » de Sergei Dvortsevoy se déroule au Kazakhstan, dans les steppes immenses et désertiques. On y découvre la vie d’Asa, jeune homme revenant chez lui après avoir effectué son service militaire dans la marine.

Asa habite en fait dans la yourte de sa soeur et son beau-frère, un berger taciturne. Il est en âge de se marier et la seule jeune femme libre dans la région est la mystérieuse Tulpan. Asa rencontre les parents de celle-ci avec son beau-frère et un ami. Il tente d’amadouer les parents de Tulpan en leur narrant ses aventures maritimes avec un hippocampe et un poulpe…il leur offre même un lustre (mais à quoi peut bien servir un lustre dans une yourte?!). Malheureusement le verdict de Tulpan sera sans appel : elle ne veut pas épouser Asa à cause de ses grandes oreilles! Rien ne lui fera changer d’avis (ou plutôt à sa mère qui veut l’envoyer au collège) même lorsqu’on lui montre une photo du prince Charles qui a de plus grandes oreilles!

Pourtant le rêve d’Asa est simple : une ferme, des animaux, une femme et des enfants. Il a d’ailleurs dessiné son rêve sur le col de son costume de marin et le montre à Tulpan. Contrairement à elle, Asa veut rester dans la tradition des bergers kazakhs. Il tente d’apprendre son métier avec son beau-frère mais ce n’est pas facile pour notre jeune rêveur!

« Tulpan » est un film magnifique sur un peuple extraordinaire qui doit affronter sans cesse la nature déchainée : orage, tempête, sécheresse extrême qui fait mourir les agneaux du troupeau. les conditions de vie sont terriblement difficiles pour ces nomades et certains continuent malgré tout à perpétuer ce style de vie. En même temps, les paysages sont splendides. Sergei Dvortsevoy  nous montre la steppe en plan large avec des couleurs incroyables. Et Dvortsevoy attend toujours que la vie traverse ses plans : un chien vient se coucher, un petit garçon court sur un manche à balai-cheval. Seule la vie compte et sublime la steppe.

Cette vie, qui peut sembler austère, est aussi pleine de drôlerie. Le personnage de Boni, l’ami d’Asa, est très cocasse: il traverse les paysages en écoutant Boney M à fond et tapisse son camion de femmes à fortes poitrines! Il y a aussi des scènes incongrues comme celle du vétérinaire venu soigner les brebis du beau-frère d’Asa. Il ne s’inquiète que de la présence d’une chamelle. Il a en effet le bébé de celle-ci dans son side-car pour le guérir. La chamelle le suit depuis des kilomètres et le vétérinaire s’est déjà fait attaquer méchamment par une chamelle privée de son petit!

« Tulpan » est un film d’une grande poésie prenant le temps de nous faire partager la vie des nomades. Sergei Dvortsevoy est un documentariste et cela se ressent dans la manière très respectueuse dont il traite ses personnages. On sent une grande humanité, une grande tendresse contagieuse puisque j’ai eu du mal à quitter Asa et sa famille. Je vous conseille chaleureusement de voir « Tulpan » qui nous coupe pendant 1h40 de notre monde confortable et agité.

 

Courir de Jean Echenoz

Vous n’aimez pas le sport ? L’évocation de la vie et des exploits des grands sportifs vous laissent de marbre ? Vous pouvez quand même lire le dernier livre de Jean Echenoz, car c’est bel et bien de littérature dont il s’agit ici.

De plus, le parcours et la carrière d’Emil Zatopek, l’un des plus grands (si ce n’est le plus grand) coureur de fond de l’histoire de l’athlétisme présentent un très grand intérêt. Fils d’ouvrier, d’abord lui-même ouvrier dans l’usine Bata d’Ostrava en Moravie, puis apprenti chimiste, « Emile » déteste le sport. Il participe pourtant à une course organisée par l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale, et termine deuxième. On l’encourage alors à s’entraîner, et un peu à contre-cœur, parce qu’il ne sait pas dire non, il s’y met, « d’abord pour rire, puis de moins en moins ». Car Emile y prend plaisir, et « s’aperçoit aussi qu’il aime bien se battre ».

Emile est aussi un bourreau de travail, s’imposant des exercices herculéens pour améliorer son endurance et sa vitesse, au détriment de son style. Ce style si caractéristique : « Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir ». Qu’importe, tête dodelinante, avec cet « air absent quand il court », Emile gagne sur les stades du monde entier, enchaîne les titres et les records.

Echenoz a le don de nous rendre cet homme proche et familier. Par exemple en ne l’appelant que par son prénom (francisé en « Emile »), son nom de famille n’apparaissant que tard dans le récit. Au-delà du champion, c’est la personnalité d’Emile qui nous le rend attachant : homme « d’un heureux naturel », toujours souriant, curieux, mari aimant, et acceptant avec philosophie le déclin de sa carrière sportive. On ne peut qu’être touché aussi par ce destin tragique, celui d’un champion porté aux nues et utilisé par le pouvoir politique trop heureux d’en faire une icône du communisme triomphant, mais qui lui fera payer cher son ralliement au « Printemps de Prague ». Malgré cela, Zatopek restera un homme libre, et l’idole de tout un peuple comme en témoigne cette fabuleuse scène finale des éboueurs refusant obstinément de le laisser ramasser les poubelles.

On se laisse volontiers porter par ce roman servi par l’écriture fluide et épurée d’Echenoz, empreinte d’humour et de bonhommie. Mais, ne nous y trompons pas, cette simplicité n’est qu’apparente : Echenoz retravaille beaucoup ses textes, coupant et recoupant pour ne garder que l’essentiel. Le style est affaire de travail. D’ailleurs peut-être peut-on voir la description de la douleur dans l’effort de Zatopek comme la métaphore du processus d’écriture chez Echenoz. Au terme duquel, en quelques pages concises, il tire de la destinée d’un être la matière romanesque. Alors oui décidément la vie d’Emil Zatopek valait bien un roman. Excellent de surcroît.

Milk de Gus Van Sant

« Milk » de Gus Van Sant est un biopic sur un militant de la cause homosexuelle : Harvey Milk qui fut le premier homosexuel déclaré élu à des fonctions politiques.

Le combat de Harvey Milk (Sean Penn) commence sur le tard, à plus de 40 ans. A New York, il fait la connaissance de Scott (James Franco) et dcide par amour pour lui de changer de vie, de ne plus cacher son homosexualité. Les deux tourtereaux déménagent à San Francisco et ouvrent un magasin de photo dans le quartier du Castro. Harvey et Scott affichent au grand jour leur orientation sexuelle et attirent dans leur magasin tous les homos en manque de reconnaissance. D’ailleurs Harvey devient le chantre du coming out afin de dédiaboliser l’homsexualité. Les images d’archives nous rappellent au début du film, qu’au bébut des années 70 avaient lieu des rafles d’homosexuels par la police dans des bars.

Harvey passe rapidement au milantantisme en voyant le désarroi de nombreux jeunes hommes. Il se lance à la course aux élections de conseiller municipal. Le chemin pour arriver à la mairie est pavé d’échecs mais Hervey est déterminé et a su s’entourer d’une équipe de campagne de choc. En 1977, Harvey Milk est élu à la mairie. Son grand combat est de contrer « la proposition 6 » qui confondait homosexualité et pédophilie et demandait la démission des enseignants gays. Le film de Gus Van Sant sort à point nommé puisque le mariage homo a été abrogé en Californie. Le combat d’Harvey Milk est malheureusement toujours d’actualité.

Le film n’est pas une hagiographie et Gus Van Sant nous montre les failles d’Harvey. Il sacrifie sa vie personnelle à son combat : Scott quitte Harvey faute de place pour lui dans la sa vie, son 2ème compagnon (Diego Luna) se pend. Devenu conseiller municipal, il prend les travers des hommes politiques et ment pour avoir des voix supplémentaires lors des votes de projet. Il est particulièrement manipulateur  avec un autre conseiller : Dan White (Josh Brolin), irlandais, républicain, puritain, faible de caractère qui se rêverait dans la lumière.

Sean Penn vient de recvoir l’oscar du meilleur acteur et c’est amplement mérité. L’acteur joue un rôle loin de la virilité masculine de beaucoup de ses performances. Il interprète Harvey Milk sans excès, sans afféterie et on sent qu’il a voulu faire passer son propre militantisme. Mais Sean Penn n’est pas seul dans le film et tous les acteurs sont à la hauteur : James Franco toujours aussi sexy est un amoureux sacrifié lumineux, Josh Brolin incarne les terribles contradictions de Dan White de manière convaincante et on retrouve avec plaisir Emile Hirsch (Into the wild de Sean Penn) qui est à la tête de l’équipe de campagne et est habité par le combat de Milk.

Gus Van Sant retrouve la lignée hollywoodienne de « Will hunting » et permet de rendre abordable pour le grand public le combat de Harvey Milk. Il se penche sur son sujet et ses acteurs avec une grande tendresse, un grand amour, ce qui nous permet d’avoir de l’empathie pour tous. J’ai déjà parlé des images d’archive et il faut préciser qu’elles apparaissent pendant tout le film de manière très pertinente. Il ne faut pas oublier la réalité du combat de Milk qui lui coûta la vie onze mois après son élection. Cette lutte pour la liberté ne date que de 30 ans et il semble qu’il faille toujours être aussi vigilant pour que chacun garde ses droits. 

Ferdydurke de Wiltold Gombrowicz (Blog-o-trésors)

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Voilà bien une œuvre unique, un livre déroutant et inclassable, considéré par certains comme un chef-d’œuvre de la littérature du 20ème siècle.

Jojo Kowalski, le narrateur, a trente ans mais se voit reprocher par son entourage son immaturité. Et ce n’est pas le livre qu’il a écrit sur le sujet qui l’a fait admettre dans le monde des adultes, bien au contraire. Alors qu’il ressasse ses réflexions débarque Pimko, professeur cultivé et pédant, qui le traite en enfant et l’enjoint de le suivre à l’école. Incapable de s’opposer, Jojo se retrouve au milieu d’écoliers dont aucun ne semble remarquer son âge véritable.

Commence alors pour lui une expérience absurde pour un homme de trente ans, celle de l’infantilisation, que Gombrowicz appelle également « rapetissement », ou « rétrécissement ». L’adulte, c’est l’être qui a un contour social et psychologique net, qui possède une forme précise. Or Jojo, qui reconnaît son immaturité et l’accepte, refuse de se laisser imposer de l’extérieur une forme quelconque. Alors que les adultes n’ont de cesse de le renvoyer à sa jeunesse et de chercher à lui imprimer leur style, lui lutte constamment pour se défaire de leur emprise. Se dessine d’ailleurs au passage une critique acerbe de l’enseignement, de la culture, des mœurs et des rapports sociaux, tous moyens par lesquels les adultes conforment la jeunesse.

Le corps tient une grande place dans « Ferdydurke ». En témoignent ces deux concepts inventés par Gombrowicz, et répétés tout au long du récit : la « gueule » (« faire une gueule » à quelqu’un, c’est l’influencer, lui imposer sa forme), et le « cucul » (notre côté puéril). Ainsi que le concours de grimaces des écoliers, ou les mollets de la jeune Zuta (signes de sa modernité). Le corps est à la fois cette matière malléable par laquelle se manifeste notre intellect, et le moyen par lequel se forme notre intellect.

Avec « Ferdydurke », Gombrowicz a voulu rompre avec la forme traditionnelle du roman : pas de progression logique, juste trois épisodes entrecoupés de deux digressions n’ayant apparemment pas de lien avec le reste, mais qui permettent d’éclairer son propos. Autre signe de cette rupture : le titre, qui ne renvoie à rien dans le texte et ne signifie rien. Je vois dans cette construction le signe de l’immaturité revendiquée de Gombrowicz.

Il m’a fallu du temps pour rentrer dans ce livre, tant il bouleverse les codes. Mais l’humour omniprésent, le grotesque des situations et la réflexion sous-jacente ont fini par m’accrocher. Je ne peux m’empêcher de le rapprocher, sans trop me l’expliquer, de « Voyage au bout de la nuit » ou de « Don Quichotte ».

Avec cet anti-« roman d’initiation », Gombrowicz cherche à nous montrer que les hommes ne sont en fait que de grands enfants, et que la maturité n’est qu’une posture, donc une imposture. Les adultes eux-mêmes, dans « Ferdydurke », ne finissent-ils pas par tomber le masque (lors de ces bouffonnes scènes de bagarre qui ponctuent chaque épisode)?  Finalement, peut-être la vraie maturité consisterait-elle à admettre la part d’immaturité qui existe en chacun de nous : « Il faudra de grandes inventions, des coups puissants assénés sur la cuirasse de la Forme par des mains nues, il faudra une ruse inouïe et une réelle honnêteté de pensée, et un extrême affinement de l’intelligence, pour que l’homme, débarrassé de sa raideur, puisse concilier en lui la forme et l’absence de forme, la loi et l’anarchie, la maturité et la sainte immaturité ». Un grand livre.

La pluie avant qu'elle tombe de Jonathan Coe

Rosamond, 73 ans, vient de mettre fin à ses jours. Gill, sa nièce, est son exécutrice testamentaire et elle doit notamment retrouver une quasi inconnue se prénommant Imogen. Rosamond a en effet laissé des cassettes enregistrées à son intention. Malheureusement quatre mois après la mort de Rosamond, Gill n’a toujours pas trouvé de traces d’Imogen. Elle décide donc d’écouter avec ses filles les fameuses cassettes dans l’espoir d’avoir des indices lui permettant d’accomplir les dernières volontés de sa tante.

Sur les cassettes, Rosamond raconte sa vie à partir de la description de vingt photos marquantes. Elle choisit ce procédé car Imogen est aveugle et ne peut profiter de cet héritage en images. « Ce que je veux te laisser par dessus tout, Imogen c’est la conscience de ton histoire, de ton identité; la conscience de tes origines et des forces qui t’ont façonnée. »

L’histoire de Rosamond commence pendant la guerre où petite fille elle est envoyée loin de Londres, à la campagne, chez un oncle et une tante. Elle s’y lie d’amitié avec sa cousine, Beatrix, la grand-mère d’Imogen. Les deux fillettes font ensemble les 400 coups d’autant plus que le sexe féminin est mis à l’écart dans la ferme. Avec Beatrix commence une longue lignée de filles qui ne sont pas aimées par leur mère et Rosamond, avec le recul, prend conscience  que tous les problèmes à venir sont le résultat de ce manque d’amour. « Mais malgré tout, il me paraît important, il me paraît essentiel de ne pas sous-estimer ce qu’on doit ressentir quand on se sait mal-aimé par sa mère. Par sa mère, celle qui vous a donné le jour! C’est un sentiment qui ronge toute estime de soi et détruit les fondements même d’un être. Après ça, il est très difficile de devenir une personne à part entière. »

Beatrix se marie très (trop) vite afin de quitter la ferme, avec un homme qu’elle n’aime pas. De cette union naît Thea, la mère d’Imogen. Elle est ballotée au gré des envies, des amours de sa mère qui la néglige de plus en plus au fil du temps. Thea reproduira alors les mêmes erreurs que sa mère jusqu’au plus terrible des drames.

L’écrivain anglais Jonathan Coe laisse, avec son nouveau roman, son terrain de jeu habituel, à savoir : la critique sociétale. Il sa consacre ici à l’intime, à l’étude d’une famille marquée par une fatalité dramatique. Il explore ainsi l’autre grande voie de la littérature anglaise qui est plus tournée vers l’expression des sentiments, de la psychologie des personnages à l’instar de Rosamond Lehman que Jonathan Coe prend pour modèle. En racontant sa vie, Rosamond tente de trouver un sens à cette suite de vies gâchées. Gill, qui est dans le roman le double du lecteur, espère retrouver une Imogen qui aurait coupé le fil familial du désamour et du malheur.

Jonathan Coe nous entraîne dans cette histoire grâce à une architecture rigoureuse. Chaque chapitre correspond à la description d’une photo qui n’est qu’un point de départ au récit de Rosamond. J’ai été happée par l’histoire qui nous est racontée, et déçue comme Gill lorsque la narration revient au présent. « Elle (Gill) était certaine qu’Elizabeth et même Catherine éprouvaient le même sentiment : ce récital (…) ne représentait plus guère qu’un intermède, une interruption frustrante dans le cours du récit de Rosamond, une intrusion du présent à un moment où seul leur importait le passé, la révélation progressive d’une histoire familiale secrète et insoupçonnée. »

Jonatahn Coe nous livre aujourd’hui l’un de ses meilleurs romans, le plus vibrant d’émotions et le plus sensible.

L'étranger d'Albert Camus (Blog-o-trésors)

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« Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas eu l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu […] qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. » Meursault, le narrateur de « L’étranger », a tué un jeune Arabe de cinq coups de revolver, sur une plage écrasée de chaleur et de lumière, près d’Alger.

Au début du livre, Meursault se rend à l’enterrement de sa mère pour laquelle il n’éprouvait pas une grande affection. Le lendemain, il rencontre sur la plage Marie, une jeune dactylo qu’il avait connue dans le bureau où il travaille, et ils deviennent amants. Il fait également la connaissance de son voisin, Raymond Sintès, une sorte de souteneur, qui lui demande d’écrire une lettre pour se venger d’une « maîtresse ». Meursault accepte. Quelques jours plus tard, les nouveaux amis vont passer la journée sur cette plage près d’Alger où le frère de la « maîtresse » a suivi Sintès. Une altercation a lieu, et quelques instants plus tard, Meursault tue le jeune Arabe.

La première partie du livre raconte les quelques jours qui vont de l’enterrement au meurtre. La seconde est consacrée au procès de Meursault. D’un bout à l’autre de la narration, une sensation étrange, voire un malaise, étreint le lecteur. Car ce qui semble dominer chez Meursault, c’est l’indifférence, l’impassibilité, comme s’il était étranger à toute chose. Cette sensation est renforcée par le style froid et lisse de Camus. De là à penser que Meursault est un être amoral, dénué de toute sensibilité, il n’y a qu’un pas.

Pourtant, ne dit-il pas du moment où il a tué : « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux » ? Meursault est simplement un garçon tranquille, solitaire, qui refuse de mentir sur ses sentiments. A Marie qui lui demande s’il l’aime, il répond qu’il lui semble que non. Aux obsèques de sa mère, il ne feint pas un chagrin qu’il ne ressent pas. Même lors de son procès, où il joue sa tête, Meursault continue de dire la vérité. Et c’est ce que ne lui pardonneront pas ses juges.

Car tout être humain qui ne respecte pas les règles morales dictées par la société représente un danger pour elle. Mais plus dangereux encore est l’homme qui ne fait pas même semblant de les respecter. Camus a écrit dans une préface à « L’étranger » : « Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort ». En refusant de masquer la vérité de son être, Meursault se retrouve étranger parmi les siens. Au prix de sa vie il persiste dans cette vérité, celle d’un homme tout autant de sensations que de raison et qui, jouet des circonstances, tente de persévérer dans son être, par-delà le bien et le mal.

Espion(s) de Nicolas Saada

« Espion(s) » est le premier long-métrage d’un ancien critique des Cahiers du Cinéma, ancien coscénariste d’Arnaud Desplechin, Nicolas Saada. Le film est le reflet de l’admiration de Saada pour Alfred Hitchcock et ce à différents niveaux.

Le premier est l’histoire que le réalisateur raconte aux spectateurs. Vincent (Guillaume Canet, excellent) est bagagiste dans un aéroport parisien et avec un collègue il a pris l’habitude d’arrondir ses fins de mois grâce aux contenus des valises. Ces vols se terminent mal lorsque son collègue ouvre une valise diplomatique, y prélève une bouteille de parfum qui lui explose au visage. Vincent est alors contacté par la DST qui lui propose un marché : les aider à coincer les responsables de l’explosion afin d’éviter la prison. Vincent accepte, se retrouve à Londres et doit faire la connaissance d’un homme d’affaires soupçonné de complicité avec des terroristes syriens. Pour avoir des informations, Vincent doit séduire la femme de cet homme d’affaires, Claire (Géraldine Pailhas). Nicolas Saada reprend la trame des « Enchaînés » où Ingrid Bergman se mariait  avec Claude Rains pour découvrir les activités d’un groupe d’anciens nazis. Cary Grant, agent du FBI, était là pour recueillir toutes les infos sur le groupe.

Mais comme dans le film d’Hitchcock, l’histoire d’espionnage de Nicolas Saada est un McGuffin (petit rappel : le McGuffin est un terme inventé par le grand Hitch et qui signifie en gros « prétexte »). Ce qui intéresse réellement Nicolas Saada c’est l’histoire d’amour qui naît entre Vincent et Claire. Il y a un va-et-vient des sentiments entre les deux personnages. Vincent séduit Claire pour le travail, pour se rapprocher du groupe de terroristes syriens. Pour ce faire, il faut qu’elle tombe amoureuse de lui et lorsqu’elle est prise dans ses filets il lui annonce qu’il l’a conquise sur demande de la DST. C’est l’occasion pour Géraldine Pailhas de montrer son grand talent d’actrice dans une scène où elle passe de l’euphorie amoureuse à la désillusion, la rancoeur. Evidemment une fois que Claire s’est éloignée, Vincent prend conscience de ses propres sentiments. Tout le suspense de « Espion(s) » réside en fait dans l’histoire d’amour. La véritable question que se pose le spectateur est : Claire et Vincent vont-ils réussir à s’aimer?

Enfin Nicolas Saada s’amuse avec sa cinéphilie sous forme de clin d’oeil à Hitchcock. Un exemple frappant est la scène où Géraldine Pailhas est assise dans un musée devant un portrait de femme en pied. Elle est de dos, Guillaume Canet entre dans la salle et l’observe. La scène est l’écho d’un passage de « Sueurs froides » où James Stewart observe Kim Novak dans un musée.

« Espion(s) » est un beau film de cinéphile, un bel hommage à l’immense talent d’Alfred Hitchcock et au pouvoir des images qui s’impriment sur la rétine.

Tout sur ma PAL…

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Comme me l’a demandé Keisha, je vous présente ma PAL. Je suis assez contente d’avoir été taguée pour montrer ma PAL, cela m’a permis de constater qu’elle était tout à fait raisonnable par rapport à d’autres!!! Et c’est toujours rassurant de voir que sa névrose est largement partagée… Je triche un peu avec ma PAL puisque je n’ai mis que les romans, j’aurais pu faire une troisième photo avec les essais.

La règle du tag est la suivante :

1-Prendre en photo les romans & Cie à lire. On peut faire plusieurs photos lorsque l’on est pas lègèrement paresseuse comme moi…

2-Dire celui qui vous motive le plus : TOUT absolument tout mais puisqu’il faut choisir « La fenêtre panoramique » de Richard Yates

3-Dire celui qui vous branche le moins : Difficile de choisir parmis tous ces livres que j’ai achetés!  Je joue quand même le jeu : « Neige » de Orhan Pamuk parce qu’il n’est pas anglo-saxon!

4-Passer le bébé à 4 personnes en espérant que les personnes que l’on choisit n’aient pas été déjà taggués! Je croise les doigts et voici les personnes que je vais tagger : Lilly, Lou, Sylire et Grominou. Bonnes photos à toutes les quatre!

Pan de Knut Hamsun

Le lieutenant Glahn écrit, deux ans après les faits, ce qu’il lui est arrivé en 1855 dans le Nordland. A l’époque, il est installé dans une hutte, au coeur de la forêt, retiré du monde. Il y vit avec son chien Esope et passe ses journées à la chasse ou à la pêche. « Je vivais dans la forêt, j’étais le fils de la forêt. (…) Certes non, je n’étais pas chasseur uniquement pour tirer, mais pour vivre dans la forêt. Là je me trouvais bien. (…) Dans la forêt je ne m’interdisais rien, je pouvais m’étendre sur le dos et fermer les yeux si je voulais, je pouvais aussi dire ce que je voulais. » Glahn est totalement libre, en harmonie avec la nature et loin des contraintes de la civilisation.

Malheureusement pour lui, son calme ne dure pas et sa paix est rompue par une femme : Edvarda. Glahn est tout de suite séduit par la jeune femme et tente à tout prix de la conquérir. Il quitte plus souvent la forêt, participe à des pique-nique, des bals pour se rapprocher d’Edvarda. Celle-ci semble charmée par le lieutenant et son côté sauvage, elle l’encourage jusqu’à ce que ce dernier soit éperdu d’amour. « S’il m’était donné de l’avoir pour femme je la servirais plus inlassablement qu’aucun autre ne pourrait le faire, et même si elle se montrait indigne de moi, si elle imaginait d’exiger de moi l’impossible, je ferais tout ce que je pourrais et même plus que je ne pourrais et je me réjouirais de ce qu’elle fût mienne. »

Hélas Glahn est tombé dans le piège d’Edvarda qui réduit les hommes à un amour servile pour mieux les rejeter par la suite. Elle ne cesse de souffler le chaud et le froid sur le lieutenant qui finit par ouvrir les yeux sur son aimée. Edvarda se laisse courtiser par deux autres hommes, elle est capricieuse, infantile et changeante.  Glahn tente de l’oublier dans les bras d’Eva, une femme simple et amoureuse. Mais l’ombre d’Edvarda continue de planer au-dessus de lui jusqu’au drame.

Knut Hamsun a écrit « Pan » à Paris en 1894 en réaction à l’écrivain à la mode Guy de Maupassant. « Pan » est la réponse du Norvégien au « Notre coeur » du Français. Hamsun trouve le roman de Maupassant superficiel, bâclé et considère donc qu’il faut le réécrire avec plus de gravité.

« Pan » est un concentré de passions humaines, un concentré de douleur et de drame. Glahn se perd dans son amour total, puis dans son désespoir. Toute sa personne est réduite à néant par la girouette Edvarda. J’admire la finesse de Knut Hamsun dans le traitement psychologique de ses personnages qui sont tous d’une grande complexité.

Le roman de Hamsun est aussi une ode au Nordland, à la nature. La vie de Glahn est au début paisible, heureuse car encadrée par la nature. Les descriptions de la forêt sont élégiaques et on souhaiterait que le lieutenant Glahn n’en soit jamais sorti. « A cette heure, un éclat féérique revêtait les champs et la forêt, le soleil s’était couché et teignait l’horizon d’une lumière rouge, onctueuse, qui s’étalait comme de l’huile. Le ciel était de toutes parts ouvert et pur, je regardais fixement dans cette mer de clarté, et c’était comme si je me trouvais face à face avec le fond du monde et comme si mon coeur s’y sentait chez lui et battait à l’unisson. » 

Titus d'Enfer de Mervyn Peake

Au pied de la montagne, au bord de la rivière, se dresse le château de Gormenghast, immense et labyrinthique, majestueux et en partie en ruine. C’est le domaine des comtes d’Enfer. Aujourd’hui est un grand jour : Titus est né, soixante-dix-septième comte d’Enfer. Gormenghast a un héritier, « l’héritier de milliers d’hectares de pierres croulantes et de vieux ciment, l’héritier de la tour des Silex et des douves stagnantes, des monts déchiquetés et du fleuve glauque […] ». L’héritier également d’une loi et de rites absurdes, dont l’origine remonte à des temps immémoriaux et la signification s’est perdue, mais qui n’en rythment pas moins la vie des habitants du château.

Dans les dédales sombres se croisent quantité de personnages : Lord Tombal, le mélancolique comte ; sa femme, Lady Gertrude, rousse, énorme, toujours entourée d’une nuée d’oiseaux ou d’un tapis de chats blancs ; Fuschia, leur fille, sombre et rêveuse, avide d’affection ; Craclosse, l’arachnéen serviteur, dévoué à son maître et à la tradition de Gormenghast ; le jovial docteur Salprune, qui doute et le cache sous ses airs mielleux ;  Grisamer, le vieux docteur de la loi des comtes d’Enfer ; et aussi Lenflure, Nannie Glu, Brigantin, Irma Salprune, les jumelles Cora et Clarice… Sans oublier Finelame, personnage clé, hautes épaules et front bombé, jeune marmiton évadé des sombres cuisines du château et qui aspire à une destinée plus haute.

Se nouent entre eux des intrigues, des colères et des tendresses, des haines et des attirances, des suspicions et des alliances, qui font du château un théâtre des passions humaines. La quête de l’amour, la jalousie, la recherche de l’identité, la soif du pouvoir, le crime animent leur cœur et inspirent leurs actes culminant dans des scènes d’anthologie grandioses.

L’humour et un sens certain de la dérision enrichissent un récit qui sinon tournerait à la tragédie pure. La nature humaine a aussi ses côtés comiques. Conte, roman gothique, fantasmagorie, « Titus d’Enfer » est tout cela à la fois, et surtout autre chose : un univers singulier. Gormenghast est de pur imaginaire, il existe dans un temps et un lieu indéterminés, mais ce qui se trame dans le château est de tout temps et de tout lieu : des humains, trop humains, se débattant pour s’affirmer et exister. C’est pourquoi les personnages et l’histoire nous fascinent tant.

C’est aussi grâce à la qualité de l’écriture, flot lyrique et sensuel, dense et précis, déversant dans la tête du lecteur une litanie d’images. Le style flamboyant du dessinateur anglais Mervyn Peake (1911-1968), concepteur de livres pour enfants, caricaturiste et illustrateur, ayant laissé quatre ou cinq livres, en particulier La Trilogie de Gormenghast, dont Titus d’Enfer est le premier épisode. Elle comprend également Gormenghast et Titus errant. Une œuvre épique et poétique, ayant inspiré nombre de commentaires et d’études tant elle est riche d’interprétations. En France ses livres sont plus ou moins tombés dans l’oubli pendant vingt-cinq ans. Erreur (faute ?) réparée grâce aux éditions Phébus (encore elles), qui nous permettent découvrir un écrivain unique. Et un livre inoubliable.