Orgueil et préjugés de Joe Wright

Autant la version de 1995 était réussie, autant celle-ci est ratée. Joe Wright transforme le roman de Jane Austen en une romance hollywoodienne, une bluette sans aspérité.

Tout commence durant la première scène de bal à Meryton. On peut déjà noter que les danseurs s’agitent beaucoup, cela fait plus penser à de la country qu’à une danse du XIXème. Arrivent Mr Bingley, ses soeurs et Mr Darcy. Au moment où Lizzy et Mr Darcy se croisent, leurs regards sont troublés, émus. C’est le premier contre-sens, Lizzy et Darcy ne peuvent connaître le coup de foudre puisque leur amour naîtra progressivement. Une petite parenthèse sur l’attitude de Darcy. Il est supposé être hautain, méprisant, Matthew Macfadyen semble plutôt se débattre avec les affres de la dépression. Il a un regard de chien battu qui n’a pas grand chose à voir avec la distinction décrite dans le roman. La deuxième scène de bal à Netherfield accentue l’idée d’un coup de foudre. Lizzy et Darcy dansent ensemble et à un moment il n’y a plus personne autour d’eux. Ils sont littéralement seuls au monde ! La fin tourne au ridicule absolu. Lady Catherine de Bourgh rend visite à Lizzy en pleine nuit ce qui est totalement inconvenant pour l’époque et donc absurde. Suite à cette rencontre, nous voyons apparaître dans la brume Mr Darcy totalement débraillé et sur fond de musique d’ascenseur. Il rejoint Lizzy et le plan se termine sur leurs deux visages de profil se touchant avec soleil levant en arrière-plan. On atteint le summum de la mièvrerie alors que le roman de Jane Austen en est totalement dépourvu.

Le film de Joe Wright lisse les relations entre les personnages et rend Jane Austen politiquement correcte. C’est très visible dans les relations parents/enfants. Deux exemples pour prouver mon impression. On retrouve dans ce film la scène où Mr Bennet demande à sa fille Mary d’arrêter de jouer et de chanter devant toute une assemblée. Cette remarque de Mr Bennet a semblé trop cinglante au scénariste qui rajoute une scène où le père console gentiment sa fille. Autre exemple : Lydia a épousé Wickham, elle quitte sa famille pour plusieurs années. Mrs Bennet est désespérée, pleure et c’est Lizzy qui vient la réconforter alors que leurs relations dans le roman ne sont pas au beau fixe.

Je ferai une dernière remarque sur les incohérences de cette adaptation par rapport au roman. L’intérêt de l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy est le dépassement de leur condition sociale. Il reste néanmoins que Lizzy est fille de gentleman. Dans la version de Joe Wright, les Bennet semblent pauvrets. Leur maison semble quelque peu délabrée, en désordre et la basse-cour y rentre presque. Keira Kneightley est vêtue toujours de la même robe marron qui ne ressemble à rien.

Voilà donc un film qui fait beaucoup de tort à l’oeuvre de Jane Austen et qui fait passer ses romans pour des love stories à l’eau de rose. L’ironie est gommée, tout est lisse et propret. Le film de Joe Wright est un contre-sens absolu, un manque de respect pour le travail de Jane Austen.

 

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Orgueil et préjugés de Simon Langton

Il s’agit de la série de la BBC datant de 1995 et qui se compose de six épisodes. Autant le dire tout de suite, cette version du roman de Jane Austen est ma préféree, j’ai été totalement charmée à l’instar de nombreuses bloggeuses participant au challenge Jane Austen 2009.

Ce qui m’a d’abord plu dans cette adaptation est le grand respect de l’oeuvre de Jane Austen. La longueur permet bien évidemment de développer les situations , les sentiments. Néanmoins la durée n’étant pas un gage de fidélité, il faut donc souligner l’excellente qualité du scénario. L’esprit et l’histoire du roman ne sont en rien dénaturés. Le coeur du roman et du feuilleton est la romance naissante entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy. Mais c’est une histoire d’amour non conventionnelle, pas fleur bleue puisqu’elle doit dépasser le clivage strict entre les classes sociales. La différence de condition entre la famille Bennet, Mr Darcy et ses amis Bingley est clairement visible sans que cela tombe dans la caricature. La maison des Bennet est sobre, bourgeoise avec quelques domestiques. Pemberley, le domaine de Mr Darcy, est une demeure néo-classique grandiose au parc luxuriant. Les tenues des soeurs Bennet sont élégantes mais sans accessoires, dans des tons simples. Celles des soeurs Bingley sont de couleurs vives dans des tissus chatoyants avec plumes et bijoux. Tous les détails sont très soignés, très justes dans la série.

L’atout majeur est le casting d’acteurs. Les deux acteurs principaux (Jennifer Ehle et Colin Firth) sont excellents, on ne pouvait rêver meilleures incarnations d’Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy. Jennifer Ehle est pleine de malice, de distinction par rapport aux autres membres de sa famille. Elle décoche ses reparties cinglantes avec beaucoup de sang-froid ce qui lui évite l’insolence. Colin Firth a la raideur et le regard hautain de Mr Darcy. Les moments où il révèle ses sentiments sont d’autant plus émouvants, sa maladresse est attendrissante. Entre ces deux-là tout passe par le regard. L’évolution de leurs sentiments se lit dans leurs yeux. Jennifer Ehle et Colin Firth sont d’une grande subtilité dans leur jeu et sont d’une grande élégance. C’est pour cette raison que je trouve la fameuse scène de la chemise mouillée réussie. L’émotion, la gêne de Lizzy et Darcy sont palpables et leur émoi rejaillit sur le spectateur.

Le reste du casting est à l’unisson. Susannah Harker joue une Jane d’une grande douceur, toute en gentillesse et discrétion. Crispin Bonham-Carter est un Mr Bingley plein d’entrain et de joie de vivre. Adrian Lukis est parfait dans la rôle du bellâtre fourbe Wickham, lui aussi transmet beaucoup avec de simples regards. Les jeunes soeurs et la mère de Lizzy sont parfaitement ridicules, idiotes et exaspérantes à l’image du roman de Jane Austen. Une mention spéciale à Benjamin Whitrow qui incarne Mr Bennet, personnage que j’affectionne particulièrement pour son humour et ses reparties. Le père est donc très réussi, très pince-sans-rire.

Tout est réussi dans cette série, tout est à la hauteur du roman de Jane Austen. Chaque personnage est très justement rendu, l’humour est bien présent et les conventions de la société anglaise du début XIXème me semblent respectées. Cette série de la BBC est un ravissement pour les amoureux de « Orgueil et préjugés ». A voir, revoir sans modération!

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Orgueil et préjugés de Robert Z. Leonard

Cette adaptation de 1940 est assez fantaisiste et elle prend du recul par rapport au roman de Jane Austen. On s’en aperçoit dès la scène d’ouverture qui est inexistante dans le roman. Mrs Bennet se trouve dans un magasin de tissu avec ses filles lorsqu’un attelage déboule dans le village. Il s’agit bien entendu de Mr Bingley qui arrive accompagné de sa soeur et de Mr Darcy. Cette scène permet de faire connaissance avec l’ensemble des personnages centraux et d’établir le sujet principal : le mariage. Elle se termine d’ailleurs par un passage plutôt drôle : une course-poursuite d’attelages entre les Bennet et les Lucas, l’équipe arrivée en premier pourra inviter les nouveaux arrivants et ainsi espérer un mariage pour l’une de ses filles. J’ai aussi pu noter dans cette version des raccourcis pris avec le roman (Elizabeth ne se rend pas à Pemberley, sa relation avec Wickham est éludée) mais la durée du film en est la cause et on les excuse sans souci.

Malgré ses première réticences, une austinienne convaincue y retrouve ses petits puisque les personnages principaux sont tous présents et que certains aspects du roman sont bien respectés. J’en citerai quelques uns comme l’humour grinçant de Mr Bennet avec sa famille ou la différence de classe sociale entre Mr Darcy et Elizabeth qui est nettement soulignée. Le choix de Laurence Olivier dans le rôle de Mr Darcy est judicieux. Il est parfait dans le mépris, le snobisme mais également dans l’élégance et la séduction. J’ai été moins convaincue par Greer Garson dans le rôle d’Elizabeth. Mon premier problème c’est que je la trouve beaucoup trop vieille pour le rôle. Ensuite je trouve qu’elle minaude beaucoup trop et qu’elle surjoue par moments. Mais je pense que cela est dû au film qui est très kitsch, les costumes sont par exemple totalement extravagants et plus proches de la guerre de sécession que de l’Angleterre du XIXème.

Le gros bémol sur ce film est la fin choisie qui est totalement hollywoodienne. Catherine de Bourgh vient rendre visite à Elizabeth pour l’interroger sur ses intentions envers son neveu, Mr Darcy (jusque là tout est normal!). Mais elle le fait à la demande de ce dernier qui l’attend dehors et elle va même jusqu’à lui dire que Lizzie est la femme de sa vie ! Cette adaptation se termine sur une image de bonheur total où toutes les soeurs sont mariées et où Mary joue du piano et chante juste, un comble !

Ce film reste quand même une curiosité à voir, c’est délicieusement suranné.

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Orgueil et préjugé de Jane Austen

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Après avoir beaucoup tourné autour de Jane Austen, je me lance dans la relecture de ses six romans. Je commence par le plus symbolique, le plus commenté sur la blogosphère, celui qui cristallise le plus la vénération des austiennes archarnées.

La famille Bennet vit dans un village du Hertfordshire et le roman débute avec une grande nouvelle : le domaine de Netherfield Park est loué à un jeune homme célibataire et riche, Mr Bingley. Ce nouveau  venu provoque l’émoi (l’hystérie même) de Mrs Bennet qui ne pense qu’à une seule et unique chose : marier ses cinq filles car sans un mariage le domaine des Bennet reviendra à un cousin éloigné, Mr Collins, à la mort de Mr Bennet. L’aînée, Jane, et Mr Bingley se rencontrent au bal de Meryton et se plaisent immédiatement. Elizabeth, la 2ème soeur, y fait la connaissance du méprisant ami de Charles Bingley, Mr Darcy. Elle se met instantanément à le détester mais les sentiments des uns et des autres peuvent évoluer…

« Orgueil et préjugé » est un roman sur le mariage mais cela ne signifie pas qu’il s’agit là d’une romance mièvre. Certes Jane et Mr Bingley se plaisent dès le premier soir mais leurs amours sont très fortement contrariées pendant tout le roman. Mr Darcy se rend également rapidement compte des charmes d’Elizabeth mais il ne cesse de lutter contre ses sentiments : « Il était convaincu que, n’eût été la parentèle si inférieure de la jeune fille, il aurait été en grand danger de tomber vraiment amoureux. » Quant à Elizabeth, elle déteste Mr Darcy dès le départ pour son arrogance, son dédain et son orgueil. Il faudra tout un roman pour que Lizzy dépasse ses préjugés envers Darcy et pour que celui-ci remballe son orgueil. Je tiens également à souligner que les déclarations aboutissant à des mariages sont absentes du roman, ce qui nous épargne des effusions par trop sentimentales. Les deux seules demandes sont celles de Mr Collins, et la première de Mr Darcy, qui sont toutes deux parfaitement pitoyables.

Jane Austen nous présente dans son roman différentes sortes de mariage. Il y a la vision de Jane et d’Elizabeth (celle de Jane Austen elle-même) qui n’imaginent pas un mariage sans amour. Et il y a celle de l’amie de Lizzie, Charlotte Lucas, qui épouse le cousin héritier des Bennet : Mr Collins. Elle ne le fait que dans un seul but : échapper au besoin et s’établir. A travers ces deux manières d’envisager le mariage, on retrouve le titre d’un autre roman de Jane Austen : raison et sentiment.

Comme on le voit dans le cas de Charlotte Lucas, le mariage et l’argent sont étroitement liés en cette fin de XVIIIème. Les prétendants comme Bingley ou Darcy ne sont tentants que dans la mesure où leur rente est élevée. Jane Austen nous détaille cet état de fait avec beaucoup de subtilité. Les amours de « Orgueil et préjugé » ne peuvent s’accomplir qu’en dépassant les classes sociales et leur stricte codification. Mr Darcy est un gentleman d’une grande richesse, d’une famille de propriétaires terriens depuis des générations. Mr Bennet est également un gentleman mais il a épousé une femme dont la famille a fait fortune dans le commerce. Mr Darcy abaisse sa famille, son nom, en ayant l’idée de se marier avec Elizabeth.

L’humour est une des grandes caractéristiques de l’écriture de Jane Austen. Il passe par le narrateur omniscient qui porte un regard ironique sur les personnages et notamment sur Elizabeth lorsqu’elle prend conscience de ses erreurs de jugement envers Darcy, elle qui se pensait si clairvoyante. Mais l’humour passe également dans les reparties des personnages et notamment Mr Bennet. Ce père très particulier (il considère ses trois dernières filles comme parfaitement idiotes) ne cesse d’envoyer des piques cinglantes à sa femme qui ne brille pas par son intelligence. Je ne résiste pas à l’envie de citer Mr Bennet. Sa femme s’inquiète de voir Charlotte Lucas devenir la maîtresse de sa demeure à la mort de son mari. Ce dernier lui rétorque : « Allons donc, ma chère, ne vous laissez pas aller à ces sinistres prémonitions. Tâchons de nourrir de plus douces pensées. Nous pouvons, par exemple, nous flatter de l’espoir que c’est moi qui vous survivrai. »

Je pourrais encore analyser longuement « Orgueil et préjugé » tant ce roman est riche. L’écriture exquise de Jane Austen, sa finesse psychologique, son humour cinglant font d’elle un de mes auteurs de prédilection. On retrouve naturellement tous ces ingrédients dans « Orgueil et préjugé » qui est un bonheur de lecture absolu et que j’ai été enchantée de redécouvrir. Le couple Elizabeth/Mr Darcy est devenu mythique et a donné lieu à plusieurs adaptations… à suivre donc!

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Le pressentiment d'Emmanuel Bove

Nous sommes en 1931, à Paris. Voilà un an, Charles Benesteau, avocat, a tout quitté, sa femme, ses enfants, ses amis, son grand appartement du boulevard de Clichy, son travail. Pourquoi ? « Il trouvait le monde méchant. Personne n’était capable d’un mouvement de générosité. Il ne voyait autour de lui que des gens agissant comme s’ils devaient vivre éternellement, injustes, avares, flattant ceux qui pouvaient les servir, ignorant les autres. Il se demandait si vraiment, dans ces conditions, la vie valait la peine d’être vécue et si le bonheur n’était pas plutôt la solitude que ces misérables efforts qu’il lui fallait faire pour tromper son entourage ». Il vit désormais seul dans un trois-pièces rue de Vanves, dans un quartier populaire et sinistre près de la gare Montparnasse. Il consacre son temps à lire, se balader et écrire ses mémoires.

« En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. » Loin de trouver l’effacement auquel il aspire, Charles Benesteau devient bientôt le « Monsieur » du quartier, objet de toutes les attentions. Un jour, un jeune ouvrier vient lui demander un conseil car il veut divorcer de sa femme qui le trompe. En l’aidant, Charles Benesteau met le doigt dans l’engrenage : sa vie ne sera plus désormais que demandes, intrusions, soupçons et calomnie.

C’est que le monde des « petites gens » n’est pas plus reluisant que celui des bourgeois que Charles cherche tant à fuir. On y est aussi envieux, avide, calculateur, hypocrite et ingrat. « Il n’y a rien de plus trompeur que la bonne intention, car elle donne l’illusion d’être le bien lui-même. » Charles pensait qu’il aurait une nouvelle vie, qu’il se fondrait dans le décor, « qu’il serait une fourmi dans une fourmilière », alors la réalité est bien cruelle. Celle-ci se rappelle à lui également sous la forme de ses frères et sœur, ou de son ex-femme, qui ne cessent de le solliciter pour le ramener à son existence antérieure et qui ne lui pardonnent pas, plus que de les avoir fuis, d’être venu s’installer dans ce quartier misérable.

Charles Benesteau se demande d’ailleurs s’il en fait assez pour rompre avec son passé. « Le pressentiment » est le récit sensible et émouvant d’un homme ordinaire à qui toute quiétude est refusée. Le style est sans fioriture, simple, descriptif et linéaire, monocorde presque, mais n’en fait que mieux ressortir la violence des rapports humains cachée derrière les mots. Un style qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon. Emmanuel Bove a aussi l’art, comme Simenon, de révéler les bassesses de la nature humaine. On a le pressentiment, grandissant au fil des pages, que le malheur va frapper, que les espérances de Charles Benesteau sont vouées à l’échec. Et la certitude, une fois le livre refermé, d’avoir lu un grand texte au réalisme noir.

 

La reine des lectrices de Alan Bennett

Aux détours d’une promenade, la reine d’Angleterre découvre la présence d’un bibliobus dans le parc de son château. Poussée par la curiosité, elle y entre et se sent obligée d’emprunter un livre. Elle sort avec un livre d’Ivy Compton-Burnett qu’elle n’apprécie guère et qu’elle ne tarde pas à ramener au bibliobus. De nouveau, sa politesse infinie l’oblige à reprendre un ouvrage. Cette fois, elle choisit « La poursuite de l’amour » de Nancy Mitford et cette lecture va bouleverser sa vie. « Le choix de « la poursuite de l’amour » se révéla particulièrement judicieux et à sa manière décisif. Si sa majesté était encore tombée sur un ouvrage ennuyeux – l’un des premiers romans de George Eliot, par exemple ou l’un des derniers d’Henry James – elle aurait fort bien pu renoncer définitivement à la lecture, novice comme elle l’était dans cet art, et il n’y aurait pas la moindre histoire à raconter. » La reine d’Angleterre devient alors totalement accro à la lecture, elle en oublie progressivement ses obligations et ne parle plus que de livres. Cette activité est d’ailleurs très mal vue par l’entourage de la reine car il est préférable qu’elle n’ait pas de hobby. Mais rien n’arrêtera plus la passion de la reine.

Ce petit livre d’Alan Bennett est un vrai délice bourré de drôlerie. L’auteur parle très bien de la lecture et de la passion dévorante qu’elle peut provoquer. La reine nous fournit d’ailleurs une bonne définition de cette passion qui me correspond parfaitement : « Elle découvrait également que chaque livre l’entraînait vers d’autres livres, que les portes ne cessaient de s’ouvrir, quelques soient les chemins empruntés, et que les journées n’étaient pas assez longues pour lire autant qu’elle l’aurait voulu. » Je soupçonne Alan Bennett d’avoir voulu ouvrir beaucoup de portes à ses lecteurs car les noms d’auteurs sont légion ! (Proust, Genet, Forster, Ishiguro,Mc Ewan, Roth, Beckett, Tourgueniev, Plath, Hughes,  Munro, Dostoievski, Thackeray, Austen, etc… que du bon!) La reine va porter sa préférence sur les classiques après avoir organisé une soirée décevante avec des auteurs contemporains (ceux-ci sont trop impressionnés par la reine pour parler littérature avec elle !) : Dickens, les Brontë, Virginia Woolf, Trollope. Elle finit même par revenir sur George Eliot et Henry James malgré le côté ardu de certains de leurs ouvrages ! Le lecteur apprend à lire au fil des ouvrages et les difficultés s’effacent. De là à en conclure que la lecture muscle le cerveau, il n’y a qu’un pas, amis bloggeurs nous sommes de grands athlètes !

« La reine des lectrices » se dévore en quelques heures et j’ai passé un excellent moment en compagnie d’Elizabeth. Je me suis souvent reconnue dans ce personnage assoiffé de lecture. C’est léger, c’est drôle, c’est suprêmement british et ça provoque une envie irrésistible de se jeter sur tous les livres cités. Cet ouvrage d’Alan Bennett n’a malheureusement fait que rallonger ma liste de livres à lire !

 

Fuck America d'Edgar Hilsenrath

Le livre est sous-titré « Les aveux de Bronsky ». Le prologue est constitué d’un échange de lettres, en 1939, entre le père de Jakob Bronsky, demandant des visas d’immigration pour lui et sa famille, et le consul Général des Etats-Unis à Berlin. La réponse de ce dernier est sans appel : les quotas d’immigration sont stricts, les Etats-Unis ne peuvent accueillir tous les Juifs qui veulent fuir le nazisme. Etant donné le nombre de demandes, les Bronsky ne peuvent espérer obtenir leurs visas avant 1952 ! En 1953, Jakob Bronsky, alors qu’il est à New York, note dans son journal intime : « Je m’imagine le visage anguleux du Consul Général, ses cheveux clairsemés, gris, avec une raie soigneusement tirée sur le côté. Quand il lit les lettres des Juifs, ses yeux d’un bleu glacial luisent de lubricité. Quand il jette les lettres des Juifs dans la corbeille à papier, est-ce qu’il se branle ? ». 

Le ton est donné. Jakob Bronsky, vingt-sept ans mais en paraissant cinquante, est un survivant. Il traîne sa misère dans les rues de New York, enchaînant les petits boulots (livreur, serveur, portier, promeneur de chiens,…), côtoyant les clodos et les putes. Il n’hésite pas à resquiller dans les transports ou les restaurants (surtout les plus chics !), à tricher, à mentir, pas par perversion, juste pour survivre. La priorité de Jakob, c’est d’écrire son roman, « Le branleur », récit de sa vie dans un ghetto juif pendant la guerre. Cette période est un grand trou noir dans la mémoire de Bronsky, écrire doit lui permettre de retrouver cette part de lui-même refoulée, de guérir. Il l’écrit chapitre après chapitre, nuit après nuit, au fond d’une cafétéria sordide fréquentée par d’autres Juifs allemands immigrés, seuls liens avec sa culture et sa langue d’origine.

C’est aussi le récit d’un malentendu, d’une incompréhension totale entre Bronsky et l’Amérique. Il égratigne au passage le mythe du rêve américain. Dans une Amérique obsédée par le culte de la réussite et de la jeunesse, Bronsky est l’éternel outsider. « Dans ce pays la pauvreté et la solitude sont une infamie ». Pas  facile  dans ces conditions de rencontrer des femmes américaines, inaccessibles pour ce greenhorn sans le sou et sans avenir, et qui doit lorsqu’il en a les moyens soulager sa frustration sexuelle avec des prostituées misérables.

« Fuck America » est inspiré de la vie d’Edgar Hilsenrath, écrivain allemand né en 1926. Il y raconte, sur un mode décalé et cru, empreint d’autodérision, sa condition d’immigré aux Etats-Unis, après la guerre, alors qu’il avait survécu à l’expérience terrible d’un ghetto juif en Ukraine. Le récit se fait plus grave et mélancolique lorsque Jakob/Edgar raconte dans les derniers chapitres l’histoire de sa famille, de la montée du nazisme à l’arrivée aux Etats-Unis.

A noter l’excellent travail des Editions Attila qui nous offre, en plus de l’édition en français de ce livre publié en 1979 en Allemagne, une maquette originale et attrayante. J’apprécie particulièrement le petit topo sur le traducteur et l’auteur de la couverture, trop souvent négligés. Les Editions Attila feront paraître prochainement les deux premiers romans d’Edgar Hilsenrath, permettant ainsi de poursuivre la découverte de cet écrivain génial.

P.S. : je recommande particulièrement le billet de Pickwick, tout aussi enthousiaste et sacrément bien tourné.

L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert (Blog-o-trésors)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

« L’éducation sentimentale » est l’histoire d’un amour inassouvi. En 1840, Frédéric Moreau, dix-huit ans, rencontre, sur le vapeur qui le ramène chez lui à Nogent-sur-Seine, M. Arnoux, marchand de tableaux établi à Paris, et sa femme, dix ans plus vieille que Frédéric, dont il tombe immédiatement amoureux. Deux mois plus tard, Frédéric doit monter « faire son droit » à Paris, et se promet de revoir la jeune femme qu’il ne peut oublier.

La mère de Frédéric, veuve et bourgeoise de province peu fortunée, a de grandes ambitions pour son fils. Lui-même, jeune homme romantique, se rêve artiste ou politicien, du moins veut jouer un rôle dans la grande société parisienne. Il veut également conquérir Mme Arnoux, parangon de vertu, femme honnête et fidèle par principe et par raison. Ceci ne fait qu’attiser le désir de Frédéric qui finira par se consoler des rebuffades de Mme Arnoux dans les bras de Rosanette, également la maîtresse de M. Arnoux, jolie cocotte aussi légère et sensuelle que Mme Arnoux est chaste et réservée.

Difficile de résumer cette histoire, une succession de séquences très rapides qui s’enchaînent à un rythme soutenu, ce qui donne l’impression d’un texte haché laissant peu de respiration au lecteur. Cependant, en procédant par petites touches, Flaubert finit par composer un tableau réaliste de la vie parisienne des années 1840 à 1852. On y voit la bohème étudiante avec ses jeunes Rastignac qui rêvent de jouer les premiers rôles, le petit peuple exsangue qui laisse éclater sa colère en 1848 et sera trahi par la réaction, les salons mondains où se côtoient politiciens, capitalistes et hommes d’Etat qu’aucune révolution ne peut ébranler, les fêtes canailles où les bourgeois viennent prendre un plaisir hypocrite, le champ de course et le théâtre où il s’agit au contraire de se montrer, etc.

Le livre vaut également par sa profondeur psychologique. Frédéric Moreau semble à la lisière de plusieurs mondes, fréquentant aussi bien des socialistes révolutionnaires que de grands bourgeois, ne s’intégrant réellement ni à l’un ou l’autre univers. Velléitaire, ses divers projets, écrivain, directeur de journal, député ou haut-fonctionnaire, ne verront jamais le jour. Il est un perpétuel spectateur des évènements, comme en marge de sa propre vie. Son éducation sentimentale se ressent de cette impuissance à vivre pleinement, partagé entre Mme Arnoux, qui est son seul véritable amour mais est inaccessible, Rosanette, qui lui apporte la satisfaction physique mais est trop frivole, Mme Dambreuse, qui doit lui donner une position sociale mais est trop hautaine, et Louise, qui l’aime véritablement mais est trop provinciale.

Comme toujours chez Flaubert, pas de grand destin, juste des êtres communs, banals, en butte à la médiocrité de la société du 19ème siècle. Moins passionnant que « Madame Bovary », le dernier roman de Flaubert reste une œuvre intéressante qui témoigne des mœurs d’une époque. Les deux derniers chapitres, qui se déroulent en 1867 et 1869, apportent en outre une pointe de nostalgie douce-amère qui ne peut laisser le lecteur indifférent.

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La princesse de Clèves de Madame de Lafayette

S’il est un classique de la littérature française dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps, c’est bien « La Princesse de Clèves ». Mais ce qui m’a vraiment donné envie de le lire, ce n’est pas tant la polémique autour de lui que l’éloge passionné que Régis Jauffret en a fait lors d’une émission littéraire.

A la cour d’Henri II paraît Mlle de Chartres, une « beauté parfaite » et une grande âme. Elle ne manque pas d’attirer les prétendants au mariage. Sa mère lui fait épouser le prince de Clèves, qui l’aime passionnément. La toute neuve princesse de Clèves ne ressent aucune passion pour son mari, mais elle se fait un devoir de ne pas se lancer dans des histoires de galanterie. Cependant, lors d’un bal elle tombe éperdument amoureuse du duc de Nemours, assurément ce qui se fait de mieux à la cour : « ce prince était un chef-d’œuvre de la nature ». Lui-même ressent une « inclination violente » pour la blonde princesse.

Commence alors le jeu de cache-cache amoureux qui fait le sel de cette histoire. Les deux jeunes gens s’aiment, mais ne peuvent se l’avouer l’un à l’autre, la princesse par crainte du déshonneur, M. de Nemours par délicatesse. Pourtant, par tout un jeu de quiproquos, de regards, d’allusions, de conversations surprises ou espionnées, de confidences rapportées, de lettres interceptées, chacun apprendra qu’il est aimé et que l’autre le sait. Toujours sans se le dire, jusqu’à ce que…

Dans « La princesse de Clèves », l’expression des sentiments se heurte à l’obstacle des convenances et des codes de la galanterie. La situation est d’autant plus tragique que la princesse et le duc ont souvent l’occasion de se voir de par les obligations de la vie de cour. Si la princesse ne peut lutter contre ses sentiments, elle refuse néanmoins d’y céder. Le duc au contraire cherche toutes les occasions de les manifester et de s’assurer de ceux de la princesse, allant jusqu’à semer le trouble entre les époux de Clèves. On est d’ailleurs loin d’une vision idéalisée de l’amour chez Madame de Lafayette : la jalousie, le désir de possession, le mensonge, la manipulation, la méfiance sont ses corollaires inévitables. L’idéal est plutôt à chercher du côté de la raison dans cette histoire : alors même qu’elle touche enfin au bonheur, la princesse y renoncera par sens du devoir, faisant d’elle l’héroïne sacrificielle par excellence.

Le livre s’ouvre par une énumération des hauts personnages de la cour au temps d’Henri II, de leurs alliances et de leurs intrigues, qui peut sembler bien fastidieuse. Mais tout ceci ne forme que l’arrière-plan historique de l’histoire d’amour. Il ne faut pas se laisser rebuter par ce début, car la suite est juste une merveille. Et même si la vision des rapports amoureux peut nous sembler aujourd’hui un brin désuète, la tension dramatique servie par la pureté de la langue du XVIIème siècle font de ce livre un chef-d’œuvre inoubliable.

La poursuite de l'amour de Nancy Mitford

Le roman de Nancy Mitford porte bien son titre car c’est bien après l’amour que court Linda, l’héroïne du livre.

La vie de Linda nous est narrée par sa cousine germaine Fanny. Cette dernière vient régulièrement à Alconleigh, le domaine de la famille de Linda, les Radlett. Fanny a été abandonnée par ses parents et est élevée par l’une de ses tantes. « Ma vraie mère, leur plus jeune soeur, s’était trouvée trop belle et trop gaie pour s’encombrer d’une enfant à l’âge de 19 ans. Elle quitta mon père quand j’avais un mois et par la suite se trotta si souvent, et avec tant de gens différents, que sa famille et ses amis ne l’appelaient plus que « la Trotteuse ». Entre-temps, la 2nde épouse de mon père, et ensuite la 3ème, 4ème et 5ème n’eurent évidemment pas très envie de s’occuper de moi. »

La famille Radlett est totalement excentrique et le train-train quotidien n’existe pas. L’oncle Matthew organise des chasses aux enfants avec chiens lancés à leurs trousses, les enfants s’enferment dans un placard pour les réunions de leur société secrète « les Honorables », le voisin Lord Merlin met des diamants aux cous de ses chiens et peint de couleurs différentes ses pigeons. Les enfants vivent sans contraintes ni devoirs, Linda grandit dans l’irréalité la plus totale. Ses rêves d’amour commencent lorsque Fanny et elle vont faire leur entrée dans le monde. « Nous ne devions « aller dans le monde » que deux ans plus tard – pour nous une éternité – et plus encore pour Linda que pour moi. Elle était véritablement anéantie par son impatience à connaître l’amour, et n’ayant ni leçons ni devoirs, elle ne trouvait aucun dérivatif. » La recherche de l’amour absolu et romanesque sera l’unique moteur de la vie de Linda et ne lui apportera pas tout le bonheur dont elle rêve.

Nancy Mitford nous présente deux formes d’amour à travers les vies des deux cousines. Fanny est raisonnable, elle vit dans un environnement calme et heureux avec sa tante Emily et son mari hypocondriaque, Davey. Elle n’épouse qu’un seul homme qui est le père de ses enfants. Linda, habituée à la folie perpétuelle d’Alconleigh, n’est pas faite pour supporter le quotidien du mariage. Elle s’ennuie rapidement et change de mari. Sa quête de l’amour l’empêche même de s’occuper de sa fille qu’elle abandonne à son premier mari. Nancy Mitford, qui a mis beaucoup d’elle dans le personnage de Linda, semble nous dire que la poursuite de l’amour est vaine et décevante.

L’univers de Nancy Mtford m’a beaucoup plu, le lecteur est plongé dans une atmosphère typiquement britannique, plein d’humour et d’excentricité. L’auteur est capable d’aborder l’intime comme l’Histoire puisque Linda est entraînée par son second mari communiste dans les camps français où sont recueillis les espagnols fuyant le fascisme.

Mon seul bémol concerne la fin du roman qui me semble bâclée. Nancy Mitford se débarasse de manière abrupte de Linda et je suis donc restée sur ma faim. Il reste un roman délicieux qui me donne envie de lire les autres oeuvres de Nancy Mitford. J’attends les suggestions des bloggeuses anglophiles!