Une enfance de château de Lord Berners

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« Une enfance de château » est le premier volume des mémoires de Gerald Hugh Tyrwhitt-Wilson, baron Berners. Il y raconte son enfance jusqu’à l’âge de onze ans. « J’estime que mon enfance consiste en mes années à la maison et en mes quatre premiers trimestres à Elmley : bien que je sois resté à Elmley quatre ans au total, ces quatre trimestres me semblent contenir tout le nécessaire pour élucider l’histoire psychologique de mes premières années. » Bien que ce texte soit resté inédit en France jusqu’à récemment, Lord Berners était une figure de l’entre-deux-guerres : compositeur, peintre, écrivain et un excentrique comme seule la haute société anglaise sait en produire.

Il nait en 1883 dans une famille où les traditions de l’époque victorienne sont très marquées. Seules les apparences comptent, il faut savoir garder son rang. Les parents de Lord Berners, surtout sa mère, car son père est souvent absent, souhaitent un apprentissage viril pour leur fils unique. Malheureusement pour eux, le jeune garçon déteste la chasse, le sport et notamment le cricket. Il leur préfère la musique et la littérature. Une sensibilité qu’il devra apprendre à cacher durant ses années au pensionnat, ainsi que son attirance pour les hommes.

Ce premier volet des mémoires de Lord Berners est truffé de références culturelles (Jane Austen, Charles Dickens, Shakespeare, William Blake, Chopin, George du Maurier, etc…) et surtout d’une ironie réjouissante. Les titres de certains chapitres donnent le ton : « Interlude sadique », « Sports collectifs et littérature », « L’épisode du lancer de bible ». L’irrévérence et l’humour pince-sans-rire sont de mises et certaines facéties du jeune garçon sont délectables.

« Une enfance de château » nous permet de découvrir le fantaisiste Lord Berners dont la sensibilité artistique fut contrariée par la morale victorienne. Un texte drôle, piquant qui donne envie de lire la suite des mémoires de l’auteur.

Traduction Anatole Tomczak

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Une saison à Hydra d’Elizabeth Jane Howard

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Emmanuel Joyce, 61 ans, est un dramaturge à succès qui voyage à travers le monde pour monter ses pièces. Il est accompagné de sa femme Lilian, à la santé fragile et au caractère exigeant, et de Jimmy Sullivan, son assistant dévoué. Une secrétaire s’ajoute à ce trio mais la dernière en date vient d’être renvoyée. Ce qu’elle vivra très mal notamment en raison de la relation qu’elle avait nouée avec Emmanuel. Ce grand séducteur n’en est pas à sa première incartade et sa relation compliquée avec Lilian explique en partie son attirance pour d’autres femmes. En partance pour New York pour auditionner des actrices, Emmanuel et sa femme ont absolument besoin d’une nouvelle secrétaire. Ils la rencontreront à une soirée où elle accompagnait son oncle acteur. Alberta, 19 ans, est fille d’un pasteur de campagne. Son innocence et sa fraîcheur vont insuffler une nouvelle dynamique au trio.

Après avoir adoré les quatre premiers tomes de la saga des Cazalets, il était temps que je découvre « Une saison à Hydra », premier titre de l’autrice a avoir été publié par les éditions de la Table Ronde. Chaque chapitre est une partie du voyage du quatuor, qui ira jusqu’à l’île grecque d’Hydra, à l’intérieur duquel les quatre points de vue s’expriment à tour de rôle. Elizabeth Jane Howard scrute en détails les émotions, les désirs des personnages. Loin des mondanités, de l’univers du spectacle, les protagonistes se plongent en eux-mêmes et dans les eaux turquoises d’Hydra. Emmanuel, au charisme indéniable, polarise l’attention, les sentiments et les tensions. C’est autour de lui que tout semble s’organiser mais le séjour à Hydra va modifier les interactions au sein du groupe. Le récit de ce voyage en Grèce est riche, nuancé et profond dans son analyse des caractères. L’écriture ciselée d’Elizabeth Jane Howard rend parfaitement compte de l’atmosphère de chaque lieu où s’arrête notre quatuor. « En route vers Phalène, nous passons devant des places poussiéreuses, où des gens boivent des sodas à l’orange sous des guirlandes de lumières éclatantes suspendus aux arbres fatigués, nous descendons une longue rue étroite dominée par l’Acropole, radieuse en habits de lumières électrique, puis nous prenons une large autoroute où l’on ne remarque plus que le ciel du soir et, en dessous, la terre sombre pollinisée de lumières. »

« Une saison à Hydra » est un roman à la construction maîtrisée dont il faut déguster chaque phrase et où Elizabeth Jane Howard réussit à détailler parfaitement les lieux et les âmes de ceux qui les occupent.

Traduction Cécile Arnaud

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Le jardin d’enfance d’Elizabeth Von Arnim

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« Lorsque la grisaille de novembre s’en vint couvrir d’un long manteau de nuages bas et sombres le bistre des champs labourés, et l’émeraude éclatant des céréales d’hiver, cet alanguissement du temps me pesa et je fus surprise du désir de retrouver les joies, les caresses, les consolations de l’enfance, et sa confiance rassurante dans l’infaillibilité des aînés. Un appétit de quiétude avait envahi mon âme fatiguée d’indépendance et de responsabilités. » C’est ainsi qu’Elizabeth eut envie de revoir le domaine où elle avait grandi et surtout son jardin. L’endroit appartient aujourd’hui à ses cousins et non à elle puisqu’elle n’est pas née garçon. Cette forte contrariété a envenimé ses relations avec ses cousins. Elizabeth va donc devoir s’introduire dans la propriété par effraction.

Ce court texte d’Elizabeth Von Arnim avait été un rajout à l’édition américaine du « Jardin allemand » et les éditions Bartillat ont eu la bonne idée de le publier de manière indépendante. Le retour dans le jardin provoque inévitablement des réminiscences de l’enfance. Elizabeth évoque avec nostalgie son grand-père, son père, ses escapades dans le jardin pour échapper à sa gouvernante, ses tentatives infructueuses de jardinage. Mais « Le jardin d’enfance » n’est pas que nostalgique, il est également teinté de beaucoup d’humour. Le jardin a forcément changé depuis l’enfance de la narratrice et elle découvre avec horreur que les rosiers grimpants de son père ont été remplacés par des radis ! Ses cousins, pragmatiques, ont transformé le beau jardin d’agrément en potager. La magie du lieu s’est envolée.

« Le jardin d’enfance » est un petit texte délicieux, plein de l’espièglerie et de la délicatesse de son autrice.

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Villa Mauresque de Floc’h et Rivière

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« Villa Mauresque » est une biographie illustrée de W. Somerset Maugham. Outre les dessins de Floc’h que j’apprécie toujours beaucoup, le texte est intéressant et alterne le récit de Maugham lui-même avec celui de ses proches (amis ou ennemis !). Le texte de Rivière donne ainsi la parole au frère de l’auteur, son neveu Robin, Annette la cuisinière de la villa Mauresque, sa partenaire de bridge Barbara Bach, Berverly Nichols et Hugh Walpole (ce dernier est moqué dans « La ronde de l’amour »).

« Villa Mauresque » passe rapidement sur l’enfance française de Maugham, marquée par le décès de sa mère adorée qui le rendra bègue jusqu’à la fin de ses jours. Il dut quitter Paris pour l’Angleterre et rêvera alors de revenir en France. C’est ce qu’il fera en septembre 1926 après qu’il soit tombé sous le charme de la villa Mauresque au Cap Ferrat. Somerset Maugham y habitera jusqu’à sa mort en 1965.

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Le roman graphique insiste sur les trois relations qui ont marqué sa vie : Syrie, sa femme rencontrée en 1913 et qui divorça de son premier mari pour lui ; Gerald Haxton, l’homme de sa vie, qu’il croisa durant la première guerre mondiale ; Alan Searle, rencontré en 1928 dans la galerie où il travaille et qui était l’amant de Lytton Strachey. Alan sera le compagnon dévoué (et souvent exploité) de Maugham durant ses dernières années.

Le portrait qui se dessine est complexe et très contrasté. Hôte raffiné pour les nombreux invités de la villa Mauresque, il se montre détestable avec sa femme et sa fille qu’il néglige. Son humour sarcastique fait mal mais il sait également se moquer de lui-même. Grand voyageur, grand misanthrope s’il n’avait pas croisé la route de Gerald Haxton, il est surtout très lucide et anti-conventionnel.

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La longue vie de W. Somerset Maugham se révèle passionnante et elle a nourri son œuvre. Comme le disait Anthony Curtis : « Le meilleur de Somerset Maugham, c’est encore lui-même. »

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La pie voleuse d’Elizabeth Day

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Marisa et Jake viennent de trouver la maison idéale pour abriter leur future famille. Leur histoire est allée très vite, l’évidence s’est imposée à eux après quelques rendez-vous. Mais vivre à Londres est onéreux et Jake, consultant à la City, connaît quelques difficultés financières. Le couple décide alors de sous-louer l’une de leurs chambres. C’est ainsi qu’ils font connaissance de Kate, qui travaille dans le milieu du cinéma. Marisa tombe enceinte et tout se déroule à merveille entre le couple et leur locataire. Mais petit à petit, la situation dérape. Kate semble de plus en plus à l’aise dans la maison et surtout avec Jake dont elle se rapproche. Marisa, épuisée par sa grossesse, se sent totalement désemparée et ne sait comment réagir.

Il ne faut surtout pas en dire plus sur l’intrigue de « La pie voleuse » qui réserve de nombreuses surprises à ses lecteurs. Ce quatrième roman d’Elizabeth Day est un thriller psychologique habilement mené. L’autrice réussit à faire monter la tension dans ce quasi huis-clos sans que l’on puisse deviner ce qui va arriver. Et elle la maintient jusqu’au bout de son roman. Avec une plume vive, Elizabeth Day décrit avec talent l’état psychologique de ses protagonistes. Mon seul bémol concerne la fin du roman, la situation s’arrange de manière un peu trop idyllique. J’aurais préféré que l’autrice reste dans le ton sombre du roman et me surprenne encore !

Malgré mon petit bémol, « La pie voleuse » se lit avec grand plaisir et son intrigue joue avec les nerfs de ses lecteurs.

Traduction Maxime Berrée

La mariée disparue – Une enquête des sœurs Brontë de Bella Ellis

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Yorkshire, 1845, Matilda French, gouvernante, découvre avec effroi la chambre de sa patronne transformée en bain de sang. S’il s’agit d’un meurtre, le corps de Mme Chester reste introuvable. La nouvelle de ce drame parvient aux oreilles de la fratrie Brontë, qui vit à Haworth, tout près du lieu de résidence des Chester. Deux des sœurs, Charlotte et Emily, sont allées à l’internat avec Matilda French et elles décident de lui rendre visite. Rapidement, les sœurs Brontë sont captivées par le mystère qui entoure la disparition de Mme Chester. Elles décident alors de mener l’enquête.

J’ai toujours du mal à résister à un roman dont le héros est un de mes auteurs préférés tout en étant méfiante quant au résultat. « La mariée disparue » est plutôt une bonne surprise. Bella Ellis exploite bien la biographie de la famille Brontë et elle dépeint chaque membre de manière crédible : la fougueuse et asociale Emily, la douce et posée Anne, les excès de Branwell, la force et la sensibilité de Charlotte. Il est à noter également qu’aucune sœur ne prend plus de place qu’une autre, Anne n’est pas écrasée par ses aînées (et si vous n’avez jamais lu ses romans, je ne peux que vous encourager à le faire). Des clins d’œil aux romans des trois sœurs sont également disséminés dans le cour de l’enquête. L’autrice nous plonge dans les paysages du Yorshire, nous invite au presbytère d’Haworth, l’ambiance du roman est très réussie. Quant à l’enquête, elle tient la route et se lit de manière plaisante même si le suspens n’est pas à couper le souffle.

« La mariée disparue » est un roman qui se lit sans déplaisir. Écrit par une admiratrice des sœurs Brontë, il rend bien compte de leur univers.

Traduction Karine Forestier

Les secrets de ma mère de Jessie Burton

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En 1980, Élise Morceau croise la route de Constance Holden à Hampstead Heath. Cette dernière est plus âgée et est l’autrice d’un roman à succès « Cœur de cire ». Élise se cherche encore, elle exerce plusieurs petits boulots. Les deux femmes tombent sous le charme l’une de l’autre. Le roman de Constance va être adapté par Hollywood et les deux femmes partent s’installer à Los Angeles. Élise s’y sent rapidement perdue.

Trois décennies plus tard, Rose Simmons cherche des réponses sur l’histoire de sa mère qui l’a abandonnée lorsqu’elle était bébé. Il se trouve que sa mère a connu Constance Holden et Rose va tenter de rentrer en contact avec elle. Mais l’écrivaine sort peu et vit en recluse.

J’ai beaucoup aimé les deux précédents romans de Jessie Burton et mon à priori, avant la lecture de celui-ci, était donc positif. « Les secrets de ma mère » reprend le principe narratif des « Filles du lion ». L’autrice développe en parallèle l’histoire d’Élise et celle de Rose, les deux ayant se déroulant à des époques différentes. Au travers du récit de ces deux femmes, Jessie Burton questionne la maternité, comment elle peut perturber la vie d’une femme, comment la fibre maternelle peut ne pas être une évidence. Ces deux parties comportent quelques longueurs et auraient sans doute gagné à être plus courtes pour être plus percutantes. Le personnage le plus intrigant du roman est sans aucun doute Constance Holden. Je crois que j’aurais aimé qu’elle soit au centre du roman et notamment que Jessie Burton interroge davantage son rapport à la fiction.

« Les secrets de ma mère » est une petite déception. Le point de départ du roman m’a plu mais mon intérêt s’est peu à peu émoussé. J’espère que le prochain livre de Jessie Burton sera à la hauteur des deux premiers.

Traduction Laura Derajinski

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les enquêtes de Jane Austen, le fantôme de l’abbaye de Julia Golding

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1789, la jeune Jane Austen va devoir remplacer sa sœur Cassandra comme dame de compagnie auprès de Lady Cromwell à l’abbaye de Southmoor. A 13 ans, cette semaine passée loin des siens s’annonce comme ennuyeuse et une pénible corvée. Son frère Henry arrive à réveiller un peu sa curiosité en lui parlant du fantôme du moine qui hanterait les ruines de l’abbaye. Jane, accompagnée de son fantasque chien Grandison, part à Southmoor avec une mission  : prouver que le fantôme n’existe pas. Mais bien d’autres évènements vont venir perturber son séjour.

J’avais lu il y a quelques années « Jane Austen à Scargrave manor » où Stephanie Barron transformait l’autrice en détective. Le roman était sympathique mais je n’en garde que peu de souvenir. J’étais donc curieuse de découvrir ce que Julia Golding allait faire avec la même idée de départ. La bonne idée est d’avoir choisi une jeune Jane Austen en laquelle les jeunes lecteurs, à qui s’adresse le roman, pourront s’identifier. Julia Golding dresse le portrait d’une jeune fille intelligente, facétieuse et pleine d’esprit. Il y a beaucoup d’humour dans ce texte notamment à travers ses lettres et ses encarts comme sa page nécrologique pour sa robe mousseline ou sa non-invitation au bal d’anniversaire du fils de Lady Cromwell. J’ai apprécié les références, les clins d’œil à l’œuvre de Jane Austen et particulièrement à « Northanger Abbey ». L’intrigue se tient et comme souvent chez la romancière anglaise, la question de l’héritage est centrale.

« Les enquêtes de Jane Austen, le fantôme de l’abbaye » se lit avec beaucoup de plaisir. Les personnages sont attachants, l’ironie mordante de Jane Austen m’a enchantée et j’espère que cette série donnera envie à de jeunes lecteurs de découvrir son œuvre.

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Bilan livresque et cinéma de mai

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Huit romans et trois BD/roman graphique/manga se sont rajoutés en mai aux livres lus en 2022. J’ai déjà pu vous parler du formidable « Connemara » de Nicolas Mathieu. A part l’hilarante BD de FabCaro et le manga consacré à la relation d’un vieil homme et son chat, le reste de mes lectures s’inscrivent dans le cadre du mois anglais qui va commencer le 1er juin. Je vous reparle donc très prochainement des enquêtes de Jane Austen et des sœurs Brontë, de la vie fantasque de W. Somerset Maugham, du retour en enfance d’Elizabeth Von Arnim et de Lord Berners, d’un été sur l’ile d’Hydra avec Elizabeth Jane Howard et du dernier roman d’Elizabeth Day. Le dernier roman lu durant le mois de mai fut le tome 3 de la saga Blackwater, « La maison » et je l’ai dévoré en une journée. Je vous reparle de la série une fois que j’aurais lu les six volumes.

Mes films préférés du mois de mai sont :

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Alice hait son frère Louis et elle le lui a dit. Certes, elle le fait avec le sourire mais la phrase se révèle juste au fil des années. Le frère et la sœur, lui écrivain et elle comédienne, cessent de se voir, de se parler. Lorsque leurs parents sont victime d’un terrible accident, Alice et Louis vont avoir du mal à s’éviter dans les couloirs de l’hôpital.

Après « Tromperie », adaptation de Philip Roth qui ne m’avait pas convaincue, Arnaud Desplechin retourne à son thème de prédilection : la famille. La détestation entre un frère et une sœur était déjà au cœur de « Rois et reines » et d’un « Conte de Noël ». La rupture n’est ici jamais explicitée, on devine une rivalité entre Alice et Louis qui connaissent tous les deux le succès, une question d’orgueil et d’ego. Ce qui frappe, c’est la violence des sentiments qui animent les deux personnages : la scène d’ouverture où Louis met à la porte sa sœur et son mari venus lui présenter leurs condoléances après la mort de son fils, Alice qui hurle sur un pharmacien pourtant bienveillant. Le ton du film est grave, la mise en scène classique avec quelques fantaisies (Louis volant au-dessus des toits de Paris) et les deux interprètes principaux sont parfaits dans des rôles excessifs : Marion Cotillard, intense, Melvil Poupaud (que l’on voit beaucoup ces derniers temps pour mon plus grand plaisir) à fleur de peau. Mon seul bémol concerne les deux épilogues qui clôturent le film et qui ne me semble pas apporter grand chose à l’intrigue.

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Au début des années 80, Elisabeth vit avec ses deux enfants dans une tour du quartier Beaugrenelle. Son mari l’a quittée et elle peine à relever la tête. Elle n’a aucune expérience professionnelle et aucune confiance en elle. Pourtant, elle ose se rendre dans le studio de radio où s’enregistrent durant la nuit les émissions de Vanda Dorval qu’elle admire. Elle se fait engager pour répondre aux auditeurs et gagne ainsi un peu d’indépendance (financière et intellectuelle). C’est dans le studio qu’elle rencontre une jeune femme paumée, sans abri qu’elle décide d’aider.

Pourquoi un film vous touche plus qu’un autre ? Difficile de définir précisément ce qui m’a bouleversée dans « Les passagers de la nuit ». Mikhaël Hers insuffle beaucoup de nostalgie à son film qui, pourtant, est l’histoire d’une renaissance, d’une émancipation. Les moments heureux sont toujours furtifs semble nous dire le cinéaste, même s’ils se gravent dans la mémoire. Le film est également hanté par la figure de Pascale Ogier, étoile filante du cinéma français de cette époque. Noée Abita, qui interprète la jeune femme perdue, lui ressemble beaucoup et notamment dans la tonalité de sa voix. Charlotte Gainsbourg est très touchante, tout en timidité et en fragilité pour incarner Elizabeth. Le réalisateur nous offre également des images magnifiques de Paris à l’aube, la nuit, qui donnent un grain particulier à l’atmosphère du film.

Et sinon :

  • « Varsovie 83, une affaire d’Etat » de Jan P. : A Varsovie, le 14 mai 1983, un lycèen est arrêté par la police avec son meilleur ami sans raison apparente. Roué de coups au commissariat, sous les yeux de son ami, il meurt à l’hôpital suite à ses blessures. Sa mère est une opposante au régime, proche de Solidarnosc et elle va se battre pour que les assassins de son fils soient jugés. Le seul témoin est Jurek, l’ami de son fils, et l’Etat va tout faire pour étouffer l’affaire. Le film de Jan P. dure 2h40 mais à aucun moment il ne s’essouffle. La tension est constante et l’on ne cesse de s’inquiéter pour Jurek et la mère de son ami. La mécanique de la dictature du général Jaruzelski est bien connue mais elle est ici minutieusement détaillée. Chaque maillon de la chaine, qui veut faire taire les opposants, a son importance. Le réalisateur fait revivre cette époque, cette oppression avec beaucoup de force et nous rappelle que la menace reste très actuelle.
  • « Downton Abbey II : une nouvelle ère » de Simon Curtis : Il faut bien le reconnaître, même après six saisons et un premier film, c’est toujours un plaisir de retrouver la famille Crawley. Une nouvelle ère s’annonce et cela est matérialisé par le tournage d’un film sur le domaine de Downton. C’est la bonne idée du film qui rend un hommage savoureux à « Chantons sous la pluie ». Certains personnages, malchanceux et malheureux en amour, vont enfin trouver leur place. De l’humour, de l’élégance, de l’émotion et la toujours piquante Maggie Smith nous permettent de passer encore une excellent moment.
  • « Sentinelles sud » de Mathieu Gérault : Christian et Mounir sont revenus déboussolés d’Afghanistan. Le premier tente de retrouver une vie normale en bossant dans un supermarché. Le second préfère reprendre ses petits trafics. Mais une opération spéciale, qui eut lieu pendant la guerre, continue de les hanter et les empêche de tourner la page. Le film de Mathieu Gérault est tout entier tourné vers ses deux personnages centraux aux liens indéfectibles. Leur amitié, née avant la guerre, les soude même si cela signifie de plonger ensemble. Déboussolés, se débattant pour atteindre une forme de paix, ces deux personnages poignants sont formidablement interprétés par Niels Schneider er Sofian Khammes. S’ajoute à leur histoire, une intrigue sombre, noire à propos de l’opération spéciale qui donne encore plus d’ampleur au film.
  • « Et j’aime à la fureur » d’André Bonzel : André Bonzel collectionne les films amateurs. Pour raconter son histoire et celle de sa famille, il mêle les films de sa collection et ceux qu’il a réalisés depuis son plus jeune âge avec sa caméra Pathé-Baby. Il a de plus retrouver des images de son père qu’il n’avait jamais vues et qui remettent en perspective ses souvenirs. « Et j’aime à la fureur » est un documentaire très original, très touchant, mâtiné d’un humour caustique et de mélancolie. Il s’agit également d’un formidable hommage au cinéma, à la puissance des images. La musique originale de Benjamin Biolay magnifie l’ensemble.

Connemara de Nicolas Mathieu

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Après avoir tout fait pour fuir sa région d’origine, Hélène revient vivre à Nancy avec mari et enfants. Sa prépa, son école de commerce ne l’ont pas endurcie assez pour éviter le burn out. Un poste d’associée semble néanmoins lui être promis dans son nouveau travail. Hélène devrait se sentir heureuse et épanouie. Malheureusement, son moral n’est pas au beau fixe et suite aux conseils de sa stagiaire, elle s’inscrit sur tinder. C’est sur cette application qu’elle retrouve Christophe, pour qui elle avait le béguin au lycée. Il était à l’époque la star de l’équipe de Hockey locale. Avec l’âge , sa renommée s’est ternie. Il est père divorcé, il vit chez son père qui commence à avoir des troubles de la mémoire et il vend de la nourriture pour animaux. Pour Hélène et Christophe, leurs retrouvailles pourraient être une bouffée d’air dans leur quotidien étriqué.

Comme « Leurs enfants après eux », « Connemara » est un roman social et politique. D’ailleurs Hélène et Christophe pourraient être Anthony et Stéphanie, les héros du précédent roman de l’auteur, devenus adultes. Arrivés à la quarantaine, Hélène et Christophe semblent avoir perdu leurs illusions. Leurs moments gloire, leurs réussites sont aujourd’hui bien loin. Nicolas Mathieu alterne le présent et le passé pour nous faire revivre l’adolescence des deux protagonistes. Comme dans « Leurs enfants après eux », Nicolas Mathieu décortique avec acuité et talent ce moment où l’enfance s’achève et où l’avenir paraît sans limite. Le temps est sans doute le thème central du roman, il a passé trop vite, a commencé à marquer les corps et les visages et les instants précieux de l’adolescence ne peuvent se retrouver.

« Connemara » est également le portrait incisif de la France d’aujourd’hui. Nicolas Mathieu égratigne le monde des cabinets de conseil mais aussi les réformes de l’État qui se révèlent absurdes et prises sans consulter les territoires concernés. Le mépris, le cynisme y dominent, Hélène en fera les frais à plusieurs reprises.

« Connemara » est un roman riche, dense, qui prend son temps et où Nicolas Mathieu montre à nouveau sa capacité à décrire avec justesse les vies de ses personnages, les petites et les grandes choses qui composent une trajectoire.