La carte postale de Anne Berest

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En janvier 2003, une étrange carte postale parvient au domicile de la famille Berest. Elle n’est pas signée et comporte quatre prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques, les grands-parents, tante et oncle de la mère d’Anne Berest. La carte est rapidement cachée dans un tiroir tant elle inquiète. Vingt ans plus tard, suite à un incident à l’école de sa fille où la question de l’appartenance à la religion juive est posée, Anne décide d’exhumer la carte postale et d’enquêter sur sa provenance.

Avant d’en arriver là, l’autrice nous raconte l’histoire de la famille Rabinovitch grâce au travail de recherche de sa mère. Comme dans de nombreuses familles juives au XXème siècle, leur histoire est celle de l’exil. Celui-ci commence en Russie qu’ils doivent quitter au moment de la Révolution. La famille s’éparpille entre la Palestine, Prague, Paris et Lodz. Dix ans après avoir quitté la Russie, Ephraïm et sa femme Emma s’installent à Paris où ils espèrent une vie meilleure, la naturalisation pour eux et leurs trois enfants : Myriam, la grand-mère d’Anne, Noémie et Jacques. Le chaos de l’histoire va les rattraper et les quatre prénoms sur la carte postale sont ceux des membres de la famille qui périront à Auschwitz en 1942. Seule Myriam échappera à ce funeste destin, pour le restant de ses jours, elle ne prononcera plus ces quatre prénoms, ni le mot juif.

« La carte postale » est le moyen pour Anne Berest de questionner ses origines et sa judéité. Que signifie être juif lorsque l’on n’en connaît ni les rites, ni la culture ? La littérature lui permet de redonner vie aux fantômes de sa famille, aux oubliés et de s’emparer de leur histoire tragique. La dimension pédagogique du livre est également importante. Il faut continuer à transmettre inlassablement et d’autant plus maintenant que les témoins directs des camps de concentration sont en train de disparaitre. Anne Berest rappelle notamment la manière insidieuse avec laquelle le régime de Vichy a petit à petit écarter les juifs de la société française, pour ensuite les rendre totalement invisibles, facilitant ainsi leur déportation.

« La carte postale » comporte une autre dimension, également passionnante, celle de l’enquête pour retrouver l’auteur de la fameuse carte postale. Le récit en est palpitant : Anne Berest passe par l’agence de détectives Deluc, fait appel à un graphologue nommé Jésus, retourne dans le village où vivaient ses arrières-grands-parents. Elle mêle à ce récit des messages envoyés à sa mère, à sa sœur Claire pour leur faire part de ses avancées. Toute cette partie du livre est aussi bouleversante que la première. Des coïncidences troublantes parsèment les découvertes d’Anne, une sorte de transmission invisible semble s’opérer entre les générations. Et le plus incroyable est qu’elle réussit à retrouver l’identité de l’auteur de la carte postale.

Dans « Gabriële », Claire et Anne Berest nous faisait découvrir leur arrière-grand-mère Gabriële Picabia (que l’on retrouve aussi dans ce livre). L’aînée poursuit son exploration de leurs racines dans « La carte postale » avec justesse et sensibilité. Un livre aussi nécessaire que poignant.

Marie-Claire de Marguerite Audoux

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Après la mort de leur mère, Marie-Claire et sa sœur furent abandonnées par leur père et amenées au couvent. Une fois là-bas, les deux sœurs n’eurent plus aucun contact, l’aînée n’ayant que peu d’affection pour sa cadette. Malgré la rudesse de la vie au couvent, Marie-Claire s’adapte, grandit sous le regard bienveillant de sœur Marie-Aimée. L’enfant découvre le plaisir de la lecture, de l’étude. Sœur Marie-Aimée aimerait la voir poursuivre des études et propose qu’elle travaille dans un magasin de modes où M. le curé pourrait venir régulièrement pour l’instruire. Mais la mère supérieure en décide autrement : Marie-Claire sera bergère dans une ferme de Sologne.

Grâce aux éditions Talents Hauts et leur collection « Les plumées », j’ai eu le plaisir de découvrir « Marie-Claire », premier Prix Femina que Marguerite Audoux reçu en 1910. Il a été vendu à 100 000 exemplaires à l’époque et pourtant je n’en avais jamais entendu parler. « Marie-Claire » est un roman autobiographique, l’autrice fut elle-même orpheline, bergère puis couturière. Son manuscrit, qu’elle gardait dans sa machine à coudre, finit par atterrir dans les mains d’Octave Mirbeau qui le fit publier (les éditions Talents Hauts ont d’ailleurs eu l’excellente idée d’ajouter à la fin la belle préface de l’édition de 1910 signée Mirbeau).

Marguerite Audoux nous raconte le destin d’une enfant, puis d’une jeune femme qui subit son destin avec courage et abnégation : elle passe de la demeure familiale au couvent, puis dans la ferme de Sologne où elle sera bergère puis domestique. Le texte est ancré dans le réel, dans la vie quotidienne de Marie-Claire. Et l’autrice sait se mettre à hauteur d’enfants (la jeune fille ne comprend pas certaines choses notamment ce qui se passe entre la sœur Marie-Aimée et le curé), elle ne réinterprète pas les évènements avec ses yeux d’adulte. Le récit de Marie-Claire est emprunt de sincérité et cela transparait dans le style. L’écriture de Marguerite Audoux est d’une grande simplicité, d’une grande économie de moyen et cela la rend très moderne. L’autrice sait également, en peu de mots, décrire ses personnages et leur donner de l’épaisseur. Quoique la vie réserve à Marie-Claire, le texte ne tombe jamais dans le pathos, la sobriété et la pudeur sont toujours de mise.

A la fin de « Marie-Claire », l’héroïne va tenter sa chance à Paris et je lirai avec grand plaisir la suite intitulée « L’atelier de Marie-Claire » également republiée dans la collection « Les plumées ».

Mission divine de Stéphane Durand-Souffland

Étienne et Sylvia parcourent la France en faisant de l’auto-stop depuis vingt ans. Ils vivent grâce à la gentillesse des habitants des villes et villages qu’ils traversent. Ils sont un peu particuliers, Sylvia se fait appeler Sa majesté et Étienne est roi d’Australie, général major supérieur de la légion française en boites à vœux. A ceux qui les croisent, ils expliquent être en mission divine. Leurs élucubrations amusent plus qu’elles n’inquiètent. Et pourtant, leur errance sur les routes départementales va tragiquement se terminer avec l’assassinant d’un petit garçon.

Stéphane Durand-Souffland, journaliste et chroniqueur judiciaire au Figaro, s’est inspiré d’un fait divers de 2008 pour son roman. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque et était remontée jusqu’au sommet de l’État. La thématique de son livre est d’ailleurs toujours d’actualité : faut-il juger les malades mentaux ? Un article du code pénal permet de ne pas le faire, les malades sont reconnus irresponsables pénalement et envoyés en asile psychiatrique. Stéphane Durand-Souffland, prend le temps de nous raconter l’histoire d’Étienne et les différents évènements qui ont conduit au drame. Et pourtant, il fut juger au tribunal, l’abolition de son discernement ne fut pas reconnue. Le roman est également intéressant car il dissèque le mécanisme de la justice, la manière dont le pouvoir et l’opinion publique peuvent l’influencer. Ici, est exigée une sanction exemplaire pour le meurtrier du jeune garçon. L’émotion suscitée par la violence de l’acte empêche les parents, l’opinion publique de comprendre que le meurtrier devrait ne pas être jugé et mis en prison. Mais l’auteur pointe bien l’absurdité d’un procès où les propos de l’accusé sont totalement incohérents et délirants.

Outre cette question passionnante de l’irresponsabilité pénale, j’ai beaucoup apprécié la façon dont Stéphane Durand-Souffland  croque en quelques mots les différents personnages de son histoire. Certains le sont avec humour et ironie (on reconnait d’ailleurs sans peine les personnalités publiques qui sont évoquées). Et il épingle également le cirque médiatique autour des faits divers (la visite des deux ministres chez les pauvres parents éplorés est édifiante). La justice ne devrait jamais être un spectacle.

« Mission divine » est un roman très intéressant et parfaitement bien mené sur la question de l’irresponsabilité pénale et le fonctionnement de la justice.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette lecture.

Bilan livresque et cinéma d’octobre

Huit livres et huit films m’ont accompagnée durant le mois d’octobre. J’ai eu le plaisir de retrouver la famille Cazalet avec le quatrième tome de la série « Nouveau départ », j’ai découvert le talent de Marie Vingtras qui nous emmène dans le blizzard de l’Alaska dans on premier roman, je vous conseille également la formidable bande-dessinée d’Aimée de Jongh et si vous souhaitez lire un sympathique cosy mystery, vous pouvez rendre visite aux dames de Marlow ! Je vous reparle rapidement de « Marie-Claire » de Marguerite Audoux, premier prix Femina, et de « La carte postale » de Anne Berest.

Côté cinéma, le mois d’octobre nous a fait de belles propositions sous le signe de Balzac, voici mes coups de cœur :

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Leïla et Damien semblent un couple harmonieux, uni. Il est peintre, elle restaure des meubles anciens dans leur grande maison au calme de la campagne. Mais rapidement, un malaise s’installe. Damien ne dort pas, il répare un solex en pleine nuit, il commence une recette et l’abandonne après avoir ravagé la cuisine, il nage à en frôler l’épuisement. Il ne peut rester en place une seconde, toujours en mouvement et pour cause Damien est bipolaire. Leïla et leur fils guettent avec inquiétude le moment où la phase dépressive viendra remplacer la phase maniaque. Elle voudrait lui éviter l’hospitalisation en psychiatrie mais Damien refuse de prendre son lithium qui l’assomme.

Joachim Lafosse reprend ici l’un de ses thèmes de prédilection : le délitement d’un couple. « Les intranquilles » sont aussi le moyen pour lui d’évoquer son enfance avec un père bipolaire. Leïla est obligée d’être l’infirmière de Damien, guettant inlassablement le moindre signe du chaos à venir. Malgré l’aide du père de Damien, elle finit par devenir méfiante, par vouloir tout contrôler  et cela finit par user son amour. Rien ne semble pouvoir contenir le feu follet qu’est Damien. Le casting du film est remarquable : Leïla Bekhti nous touche infiniment de par son envie de sauver son mari malgré lui, Damien Bonnard est extraordinaire, passant de l’exaltation à l’abrutissement le plus total en restant toujours juste. Moins clinique que « L’économie du couple », « Les intranquilles » bouleverse par l’intensité du jeu des acteurs et la justesse du regard porté sur cette maladie.

 

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Xavier Giannoli adapte Honoré de Balzac et nous raconte l’ascension et la chute du jeune et séduisant Lucien de Rubempré. Poète débutant, il quitte Angoulême pour tenter sa chance à Paris. Il y découvre un monde étincelant mais également cynique et corrompu. La pertinence de cette adaptation tient au fait qu’elle tend un miroir à notre société. La presse n’est là que pour enrichir les actionnaires, elle fait fit de la vérité et peut ruiner une réputation en quelques lignes assassines. Les fondements du capitalisme naissent à cette époque, sous la Restauration. La politique et l’argent commencent à faire bon ménage. La naïveté de Lucien ne tiendra pas bien longtemps face à cette société impitoyable et arrogante. Il deviendra lui-même l’une des plumes les plus redoutées de son journal. Mais Lucien gravit les échelons trop vite, sa chute n’en sera que plus humiliante. La trahison est un sport très en vogue… « Illusions perdues » est un film qui n’est jamais engoncé dans ses costumes et ses décors. La réalisation de Xavier Giannoli est vive, toujours en mouvement, ambitieuse et minutieuse dans sa reconstitution de la capitale. Les dialogues sont superbement écrits : acerbes, piquants, ils font toujours mouche. Et ils sont servis par un casting de haute volée avec un tête Benjamin Voisin, découvert dans « Été 85 », qui confirme tout le bien que je pensais de lui.  Il interprète Lucien avec sensibilité et fougue. Xavier Dolan (qui est également la voix off du film) et Vincent Lacoste sont impressionnants, tout comme la jeune Salomé Dewaels et Cécile de France. Mention spéciale à Jeanne Balibar dont le fiel n’a rien à envier à celui de la marquise de Merteuil ! Avec « Illusions perdues », Xavier Giannoli nous offre un film hautement romanesque, flamboyant, grinçant, un véritable régal !

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Comme l’indique le titre du film, Joachim Trier nous invite à découvrir son personnage en douze chapitres couvrant plusieurs années. Découpé comme un livre, le film nous propose également un prologue et une conclusion. Dans le premier, nous voyons évoluer une jeune femme brillante mais indécise quant à son avenir. Elle fait des études de médecine, de psychologie, pour finir dans la photographie. Julie est un tourbillon, elle papillonne au gré de ses envies, de ses désirs. Elle croisera le chemin de deux hommes importants : Aksel, dessinateur de BD reconnu qui est plus âgé qu’elle et qu’elle quittera pour Eivind, un grand jeune homme bienveillant.

Le portrait de la jeune femme n’est pas sans évoquer la nouvelle vague par sa fraîcheur et sa spontanéité (c’était le cas également dans « Oslo, 31 août » où j’avais découvert Anders Danielsen Lie qui interprète Aksel). Joachim Trier ajoute beaucoup de poésie aux scènes du quotidien : à un moment, Julie arrête le temps pour retrouver l’homme qu’elle aime, la rencontre entre elle et Eivind est chaste et incroyablement sensuelle. Malgré ses hésitations, ses indécision, Julie est personnage extrêmement attachant, solaire et mélancolique, douée et doutant de ses capacités. Son interprète, la formidable Renate Reinsve, a reçu le prix d’interprétation à Cannes et c’est amplement mérité. On aimerait pouvoir continuer à observer l’évolution de ce personnage tant elle est proche de nous à la fin du film.

Et sinon :

  • « Blue bayou » de Justin Chong : Antonio travaille dans un salon de tatouage. Après quelques actes de petite délinquance, il fait tout pour rester dans le droit chemin et prendre soin de sa famille  : sa femme Katy, enceinte, et la fille de celle-ci qu’il élève avec beaucoup d’amour. Mais leur vie va basculer quand la nationalité d’Antonio est remise en question. Il est né en Corée mais il a été adopté par un couple d’américains à l’âge de trois ans. Malheureusement, ses parents n’ont pas correctement finalisé son adoption. Le cinéaste et comédien Justin Chong rend compte ici d’une terrible réalité. De très nombreuses personnes, adoptées dans les années 80-90, ont été reconduites dans leur pays d’origine en raison de ce problème d’adoption non confirmée. Antonio a grandi aux États-Unis, il ne connaît pas la Corée et personne ne l’attend là-bas. Le film est un drame politique et intimiste. La relation nouée par Antonio avec la fille de Katy est bouleversante et lumineuse. L’ensemble du casting est parfait, chacun nous touche, nous émeut. « Blue bayou » est un film poignant porté par des personnages forts et incarnés.
  • « Tout s’est bien passé » de François Ozon : Emmanuèle se rend à l’hôpital où son père, André, se trouve après un AVC. Le vieil homme retrouve très lentement certaines fonctionnalités de son corps mais reste très diminué. Tout à la fois charmeur et autoritaire, André a eu une vie bien remplie d’esthète et de bon vivant. Il est donc pour lui impensable de rester dans cet état. Il demande à sa fille Emmanuèle de l’aider à mourir. François Ozon a ici adapté le livre d’Emmanuèle Bernheim. Le film nous montre son parcours, ses choix et son acceptation de la décision de son père. Tout le long, elle est accompagnée par sa sœur mais c’est bien à elle que revient le poids de trouver une solution. Le film évoque bien évidemment les questions légales et morales qui entourent le suicide assisté et les difficultés rencontrées par les deux sœurs. François Ozon nous montre encore une fois son talent de directeur d’acteurs. André Dussolier est absolument formidable dans ce rôle de ce père égocentrique et capricieux. Ses deux filles, solides et complices, sont jouées avec justesse par Sophie Marceau et Géraldine Pailhas. 
  • « Eugénie Grandet » de Marc Dugain : A Saumur, le père Grandet est connu pour son avarice. Sa femme et sa fille Eugénie ignorent l’importance de leur richesse. Le père les fait vivre chichement et il tient bien Eugénie à l’écart du monde et de ses possibles prétendants. Payer une dot lui fait froid dans le dos. La pauvre jeune femme vit quasiment cloîtrée, il était donc inévitable qu’elle cède aux charmes d’un cousin venu de Paris. Marc Dugain parvient parfaitement à nous faire sentir l’étroitesse de l’univers dans lequel doit évoluer Eugénie. Il s’agit presque d’un huis-clos, sombre et étouffant où l’héroïne s’étiole. C’est le cas également de la mère qui dépérit au fil du film. Marc Dugain se sert du roman de Balzac pour critiquer le patriarcat. A force de ténacité, Eugénie se libérera du joug de son père et de la société dans une jolie fin différente de celle du roman. Le film doit beaucoup à Olivier Gourmet et Joséphine Japy, qui interprètent le père et la fille, dont le duo fonctionne à merveille. La mise en scène simple et sans fioriture inutile met bien en valeur le travail des acteurs. 
  • « Freda » de Gessica Geneus : Freda, jeune haïtienne, vit avec sa mère, son frère et sa sœur Esther. La famille économise pour offrir un avenir au garçon en Amérique du Sud. Les deux filles se débattent pour survivre et garder espoir. Esther est très jolie et elle recherche le mari idéal (celui au compte en banque bien garni). Tandis que Freda fait des études à l’université tout en travaillant comme femme de chambre. La réalisatrice Gessica Geneus nous montre à quel point l’avenir est bouché pour les femmes haïtiennes. Leurs possibilités sont extrêmement restreintes. La mère  favorise Esther, la seule à pouvoir amener de l’argent à la famille grâce à son mariage. Freda est trop indépendante, trop intellectuelle pour plaire à sa mère ou à un mari intéressant. Et malgré le peu de possibilités qui s’offrent à elle, Freda veut à tout prix rester en Haïti, elle refuse d’abandonner son pays. Son portrait permet à la réalisatrice de nous montrer l’état du pays. Les inégalités, la pauvreté et la corruption le gangrènent alors même que les catastrophes naturelles l’ont déjà considérablement affaibli. Certaines scènes d’émeutes dans les rues sont saisissantes et proches du documentaire. A l’université, les jeunes débattent autour de l’avenir de leur pays, défendent leur langue et ce sont eux qui font naître l’espoir.

 

  • « La fracture » de Catherine Corsini : Une nuit dans un hôpital parisien, se croisent Yann, un routier venu manifester avec les gilets jaunes, et Raff, une dessinatrice en pleine crise de couple. Ils seront accueillis par une équipe soignante au bord de l’asphyxie. Kim, une infirmière, en est à sa sixième nuit de garde de suite. Catherine Corsini nous montre à la fois une crise intime avec le couple formé par Raf et Julie, et une crise politique et sociétal au travers de la manifestation des gilets jaunes et du manque d’effectif à l’hôpital. Sa mise en scène est au diapason du chaos qui règne durant cette nuit au service des urgences. J’ai apprécié l’idée que les services publics étaient l’endroit où pouvaient encore se croiser des personnes de milieux sociaux très différents et où une forme de dialogue pouvait s’instaurer. Les acteurs sont tous très bien choisis : Valeria Bruni-Tedeschi, Marina Fois, Aïssatou Diallo (qui est véritablement infirmière) et Pio Marmaï. Malheureusement, Catherine Corsini veut trop en rajouter pour montrer un hôpital à bout de souffle. Le bébé de l’infirmière malade, le patient psychotique qui part en vrille n’étaient pas utiles à la narration.

Blizzard de Marie Vingtras

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« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. » C’est la main d’un jeune garçon que Bess a lâché dans le blizzard qui sévit en Alaska. Mais que faisait-elle dehors avec l’enfant en pleine tempête ? Benedict, le père du garçon, se pose inlassablement la question. Il sait les dangers encourus dans une nature déchainée et hostile. Mais il n’a pas le choix, il part à la recherche de Bess et de son fils, aidé par Cole, pourtant réfractaire. Freeman, un autre habitant du coin, est trop vieux pour se lancer dans les recherches mais il reste en arrière au cas où Bess réapparaitrait. Benedict sait qu’il doit agir très vite pour espérer revoir son fils vivant.

« Blizzard » est le premier roman de Marie Vingtras et il a fait beaucoup parler de lui en cette rentrée littéraire. Et je me joins aux avis positifs sur ce livre qui m’a totalement embarquée. « Blizzard » est un récit choral qui mêle les témoignages de Bess, Cole, Benedict et Freeman. Ils ne parlent pas uniquement de la disparition de l’enfant qui les réunit. Chacun parle de ce qui l’a amené dans cette zone géographique dépeuplée et inhospitalière. Des blessures, des drames terribles émaillent les récits des différents personnages et expliquent leur volonté d’isolement par rapport au reste du monde. Leurs histoires se développent en parallèle au travers de courts et incisifs chapitres. Elles peuvent sembler sans rapport les unes avec les autres au départ mais les pièces du puzzle finissent par se mettre en place. Et c’est cette construction maîtrisée, qui fait grimper la tension au fil des pages, qui fait de « Blizzard » un grand roman. Il est addictif, intense et a une parenté évidente avec les romans américains. Le paysage, la tempête sont plus qu’un décor et ils sont magnifiquement décrits par Marie Vingtras, l’ambiance du roman noir s’allie au nature writing pour créer une intrigue captivante et singulière.

« Blizzard » est un huis-clos à ciel ouvert où les personnages sont prisonniers des conditions climatiques et doivent également les affronter. Des personnages ambigus et mystérieux, une tension dramatique continue, une construction maîtrisée, voila les ingrédients qui font du premier roman de Marie Vingtras un vrai plaisir de lecture.

Nouveau départ d’Elizabeth Jane Howard

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Juillet 1945, la guerre est terminée et les membres de la famille Cazalet vont peu à peu quitter la demeure de Home Place pour regagner Londres. Chacun tente de retourner à sa vie mais rien ne pourra véritablement être comme avant. Londres porte les stigmates profonds des années de guerre : « L’état de Londres l’horrifiait. Sacs de sable, fenêtres obstruées par des planches, bâtiments sales, peinture écaillée – une impression générale d’épuisement, de sordide. Les gens dans la rue avaient la mine grise, l’allure miséreuse et attendaient, fatigués, en files désordonnées aux arrêts de bus. » La famille Cazalet, comme la capitale anglaise, mettra du temps à se reconstruire et à panser ses plaies.

« Nouveau départ » est déjà le quatrième tome de la saga consacrée à la famille Cazalet à laquelle chaque lecteur s’est terriblement attachée. On retrouve la narration alternée qui ici offre plus de place à des personnages secondaires comme Christopher, le cousin de Louise, qui m’avait tant touché dans « A rude épreuve ». Archie, l’ami de Rupert, prend encore de l’importance et il devient le proche confident de plusieurs membres de la famille.

Bien entendu, nous continuons à suivre l’évolution des trois cousines : Louise, Polly et Clary, qui grandissent dans un monde bien différent de celui de leurs mères. Les femmes ont pris une place importante dans la société durant la guerre et cela a ouvert des possibilités aux trois jeunes femmes. Elles travaillent pour être indépendantes, pour s’épanouir. Le patriarcat n’a bien-sûr pas disparu et les regards, les gestes déplacés des hommes ponctuent leur quotidien. Le monde change, les conservateurs ont perdu les élections, mais certaines choses prendront du temps. La force de cette saga familiale est vraiment la possibilité que nous offre Elizabeth Jane Howard de voir évoluer ses personnages dans le temps et la manière dont elle les inscrit fortement dans le contexte sociétal et historique.

« Nouveau départ » sonne vraiment comme la fin de la série romanesque et pour cause, Elizabeth Jane Howard écrivit « La fin d’une ère », le tome V, dix-huit ans après les autres volumes et l’intrigue se déroulera neuf ans après la fin de « Nouveau départ » rompant ainsi la continuité historique et narrative. Dans ce quatrième tome, chaque personnage semble avoir trouvé sa place ou s’en approche. L’auteure nous donne des nouvelles de nombreux membres de la famille comme si nous n’allions plus les retrouver. J’appréhende donc un peu la lecture du dernier volume et j’espère qu’il ne me paraitra pas superficiel par rapport aux quatre autres.

« Nouveau départ » complète à merveille la fresque romanesque écrite par Elizabeth Jane Howard. L’élégance de son écriture, l’intelligence de sa construction, son sens de l’ellipse m’ont à nouveau permis de me régaler.

Traduction Cécile Arnaud

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La rivière de Peter Heller

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Wynn et Jack sont devenus amis à l’université. Leurs passions pour la littérature, la nature, la pêche les ont réunis. Aujourd’hui, ils s’offrent la descente en canoë du mythique fleuve Maskwa au nord du Canada. Pendant deux semaines, ils pourront profiter des paysages boisés qui bordent le fleuve, pêcher des truites, observer la faune avant d’atteindre l’embouchure de la baie d’Hudson. Avant d’y parvenir, ils devront maîtriser la navigation dans des zones tumultueuses et dangereuses. Mais dans ce périple, ce ne sont ni les rapides, ni les tourbillons du courant qui vont menacer les deux amis.

J’ai découvert Peter Heller avec ce roman et son talent à construire une intrigue m’a conquise. Dans « La rivière », il joue avec nos imaginaires littéraires et cinématographiques. Le début du roman s’inscrit dans la tradition du nature writing. Peter Heller nous offre de magnifiques descriptions de la nature, des animaux qui peuplent les rivages du Maskwa. De même, les techniques de pêche, de manœuvre du canoë sont décrites avec minutie. Peter Heller prend son temps, les débuts paisibles de la descente du fleuve nous permettent de faire connaissance avec les deux jeunes hommes, d’apprécier leurs différences, leurs forces, leur complémentarité et de s’attacher à eux.

Ensuite, les choses vont progressivement se compliquer et un incident a allumé une alerte dans mon cerveau : Wynn et Jack croisent la route de deux texans peu sympathiques. Et là, j’ai instantanément pensé à « Délivrance » et l’inquiétude ne m’a plus quittée. Je pense que Peter Heller a voulu créer cet effet sur son lecteur puisqu’ensuite, « Délivrance » est évoqué à deux reprises. Certes, cette rencontre ne sera pas la seule menace qui va planer au-dessus de Wynn et Jack, plusieurs événements (que je me garderais bien de vous dévoiler) vont se conjuguer pour faire basculer la balade bucolique en tragédie. Peter Heller transforme son récit de nature writing en thriller, en véritable page-turner.

Ma première rencontre avec la plume de Peter Heller a été très concluante. « La rivière » est un roman diablement efficace.

Traduction Céline Leroy

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Memorial drive de Natasha Trethewey

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« Regarde-toi. Aujourd’hui encore tu crois que tu peux prendre tes distances avec cette petite fille par l’écriture, en recourant à la deuxième personne du singulier, comme si tu n’étais pas celle à qui tout cela est arrivé. » L’évènement, qui a bouleversé la vie de la poétesse Natasha Trethewey, est l’assassinat de sa mère Gwendolyn le 5 juin 1985 par son ex-mari.

« Memorial drive » est à la fois une enquête sur les causes de ce meurtre mais également un récit intime. L’ensemble est construit avec une remarquable intelligence et une infinie dignité. Natasha Trethewey réunit différents matériaux pour constituer son livre : ses rêves, des témoignages, des rapports de police, des retranscriptions d’enregistrement des menaces du meurtrier, le beau-père de l’autrice. Elle reconstitue sa propre mémoire, ses souvenirs qu’elle avait occultés pendant des années après le décès de sa mère. Ce qu’elle cherche à faire ici, c’est à la fois comprendre ce qui a conduit au meurtre et en quoi cet évènement a façonné sa vie de femme et d’écrivaine. Pendant très longtemps, Natasha Trethewey a été dans l’incapacité d’évoquer et d’écrire sur sa mère. Le deuil était trop douloureux et la culpabilité envahissante. Mais seule la puissance cathartique de l’écriture pouvait l’aider. Les mots l’ont accompagné tout au long de sa vie : son père était poète et lors du second mariage de sa mère, elle débuta un journal. La nécessité d’écrire naît à ce moment-là.

« Memorial drive » est bien-sûr surtout un hommage à une femme d’exception : Gwendolyn Ann Turnbough qui toute sa vie s’est battue avec détermination pour être elle-même, pour être libre et indépendante. L’histoire de Gwen s’inscrit profondément dans celle des États-Unis. Natasha est une petite fille métisse née en 1966 dans le Mississippi. Quand ses parents se marient un an plus tôt, l’union interraciale est illégale dans vingt et un états dont le Mississippi. Le Ku Klux Klan fait toujours régné la terreur dans le sud profond. Le cocon familial (dont la merveilleuse grand-mère) tente de protéger Natasha du racisme ambiant. Quand le couple se sépare, Gwen et sa fille déménagent à Atlanta et c’est à un autre drame de l’Amérique qu’elles vont devoir affronter. Joel, le nouveau mari de Gwendolyn, est un vétéran du Vietnam, profondément traumatisé par ce qu’il a vécu et jamais suivi médicalement comme la majorité des soldats revenus de cette guerre. Gwendolyn, victime du contexte dans lequel elle est née et surtout victime d’un homme violent et possessif qu’elle avait pourtant réussi à quitter.

« Memorial drive » est un livre admirable, intense et bouleversant. Un texte exceptionnel à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

Traduction Céline Leroy

Jours de sable d’Aimée de Jongh

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Washington, 1937, John Clark est photographe comme son père. En pleine crise économique, il réussit à se faire engager par la Farm Security Administration, un organisme gouvernemental qui veut témoigner de difficultés rencontrées par les fermiers du Dust Bowl. John part dans l’Oklahoma pour prendre en photo les habitants, ceux qui restent et ceux qui partent, les maisons ravagées par les tempêtes de sable, les  paysages devenus arides. Mais la réalité dépassera tout ce à quoi il s’était attendu.

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Je connaissais le travail de la FSA grâce aux photos de Dorothea Lange (sa Migrant mother est devenue l’icône du Dust Bowl) et de Walker Evans qui participèrent à ce programme d’aide aux agriculteurs. Les photos prises sur le terrain servirent notamment de documentation à John Steinbeck pour l’écriture « Des raisons de la colère ». Un mélange d’agriculture intensive et de sécheresse était à l’origine des tempêtes de poussière dans le Grandes Plaines. Le sujet est passionnant d’autant plus que les États-Unis ne sont pas à l’abri d’un nouveau Dust Bowl. Ce phénomène climatique s’ajoutait à la Grande Dépression et la situation des habitants de certaines régions des États-Unis était devenue catastrophique.

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Aimée de Jongh réalise une très belle bande-dessinée, pleine d’empathie envers les fermiers qui, pour beaucoup, durent s’exiler dans d’autres états en abandonnant leurs maisons et leurs terres. Elle dessine des pages saisissantes sur les tempêtes et de très beaux portraits qui rappellent les photos de métayers de Walker Evans. Pour le jeune personnage principal, la situation qu’il découvre est un choc et son questionnement sur le pouvoir de la photographie est très intéressant. L’ensemble est très réaliste et bien documenté. Chaque chapitre de le bande-dessinée est scandé par des photos de l’époque et un petit dossier documentaire complète le travail d’Aimée de Jongh afin de bien comprendre la thématique traitée.

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« Jours de sable » est une formidable bande-dessinée qui remet en lumière ce moment terrible de l’histoire américaine.

Shuggie Bain de Douglas Stuart

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Glasgow dans les années 80, Agnès Bain vit chez ses parents avec ses trois enfants et son mari Shug, chauffeur de taxi. Sous Thatcher, le taux de chômage explose en Écosse, les usines et les mines ferment les unes après les autres. Dans cette vie de misère, Agnès se sent à l’étroit. « L’appartement dans une tour qu’elle partageait encore avec sa mère et son père s’enfonça en elle. Tout dans la pièce lui semblait si petit, si bas de plafond et étouffant, du jour de paie au jour du Seigneur, une vie à crédit où rien ne vous appartenait jamais réellement. » Quand Shug annonce à Agnès leur déménagement dans une maison individuelle, l’espoir renaît. Mais il sera de bien courte durée : Shug abandonne Agnès dans une maison très éloignée du centre ville, auprès d’une mine désaffectée. Elle sombre alors dans l’alcool pour oublier ses désillusions. Elle s’isole de plus en plus et fait fuir tout son entourage. Le seul qui ne la lâche pas, c’est Shuggie, son tout jeune fils qui aime sa mère de façon inconditionnelle.

« Shuggie Bain » est le premier roman de Douglas Stuart et il a obtenu le Booker Prize l’année dernière. Ce roman est bouleversant et il l’est d’autant plus lorsque l’on sait qu’il est en partie autobiographique. Le roman porte sur le lien indéfectible entre Shuggie et Agnès. Le jeune garçon accompagne toujours sa mère avec une infinie tendresse. Malgré ses addictions, il ne la juge pas. Il l’est lui-même par ses voisins, ses camarades de classe qui le trouvent étrange, trop efféminé. Shuggie doit donc se battre pour lui et pour protéger sa mère.

Avec réalisme mais sans misérabilisme, Douglas Stuart décrit le naufrage progressif d’Agnès, déçue par la vie et par les hommes. « Shuggie Bain » est un hommage aux femmes de la classe ouvrière, à leur force et à leur courage. Agnès est un personnage flamboyant, fière, soignant son allure comme son intérieur. Elle rêvait d’une autre vie, loin de la grisaille et de la pauvreté qui l’engluent jour après jour. Terriblement maltraitée par les hommes qui ont croisé sa route, Agnès ne sera pas sauvé par l’amour infini de Shuggie qui ne peut stopper la spirale de tristesse dans laquelle elle s’enfonce.

Douglas Stuart fait une entrée marquante dans la littérature avec ce roman saisissant qui dépeint un intense amour filial et la destinée tragique d’une femme malmenée par la vie.

Traduction Charles Bonnot