Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave

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En 1617, à la veille de Noël, une terrible tempête s’abat sur l’île de Vardø, au nord du cercle polaire. Quarante marins sont emportés par la mer déchaînée. Leurs femmes, leurs filles regardent le désastre depuis la terre ferme. Les corps ne seront rejetés par les vagues que plusieurs jours plus tard. La petite communauté a presque perdu la totalité de ses hommes. Les femmes se mobilisent pour subvenir à leurs besoins : pêcher, élever les rennes, ensemencer les champs tout en continuant à s’occuper des tâches ménagères et des enfants. Un certain équilibre s’installe jusqu’à l’arrivée du seigneur John Cunningham. Il envoie un délégué, Absalom Cornet, pour surveiller la communauté de femmes et les ramener dans le droit chemin. Peu à peu, le délégué instaure un climat de terreur et de délation. Absalom Cornet est venu sur l’île pour en chasser les sorcières.

« Les Graciées » est le premier roman pour adultes de Kiran Millwood Hargrave et je me suis laissée emporter par son intrigue. Le point de départ du roman fut, pour l’auteure, la découverte sur l’île de Vardø, du mémorial de Louise Bourgeois et de Peter Zumthor qui commémore les très nombreux procès qui eurent lieu à l’époque du roman (52). Kiran Millwood Hargrave s’est inspirée de cette période historique, de ces chasses aux sorcières. Cette reconstitution est l’une des grandes réussites du roman. Le contexte historique, sociétal est extrêmement bien rendu. On comprend que le roi Christian IV veut asseoir son pouvoir par la terreur, par la religion et il veut en profiter pour se débarrasser des populations autochtones qui seront les premières à être jugées. Mais à Vardø, des femmes norvégiennes vont également être accusées de sorcellerie.

Les femmes des « Graciées » sont l’autre atout de ce roman. L’auteure nous montre la réalité de leur quotidien et la rudesse absolue de leur vie dans un climat hostile. Elle montre également que ces femmes ont transgressé le système patriarcal en prenant leur destin en main (pêcher, élever les rennes, l’une d’elle porte un pantalon). Elles devront le payer. Plus elles deviennent indépendantes, plus elles deviennent fortes et plus elles sont dangereuses au yeux des hommes. Les différents personnages auxquels Kiran Millwood Hargrave donnent vie, sont très incarnés : Maren, la jeune femme au centre du roman, apprend à conquérir son indépendance ;  Ursa, mariée de force à Absalom Cornet, découvre la sensualité à Vardø ; Kristen, qui prend les choses en main après le naufrage et qui n’a peur de rien ; Diima, la belle-sœur de Maren, qui a le malheur d’être du peuple sami.

S’inspirant de faits réels, Kiran Millwood Hargrave nous livre une intrigue extrêmement romanesque où se mêlent poésie et réalisme, chasse aux sorcières et quête d’indépendance des femmes. Une auteure dont je vais guetter les prochaines publications.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette belle découverte.

Le sanctuaire de Laurine Roux

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« Ni Papa ni Maman n’ont jamais voulu me raconter. Seule June a quelque fois lâché ceci ou cela, avant de se mordre les lèvres. Une usine à poulets, des bêtes qu’on brûle, et un flash qui tourne en boucle sur les écrans, avec cette voix qui se veut rassurante mais provoque le chaos : le virus a muté. Des bribes, rien que des bribes à rafistoler. Je suis née dans le Sanctuaire. » Ce lieu, où est née Gemma, est une cabane au cœur de la forêt. Ils ne sont que quatre à s’y être réfugiés après la catastrophe, à apprendre à survivre en pleine nature. Le père s’y épanouit, il construit, il invente un nouveau mode de vie. Gemma s’est parfaitement adaptée, elle est devenue une chasseuse expérimentée. Son univers va pourtant être ébranlé par l’apparition d’un aigle, qui va bientôt l’a fascinée, et son très inquiétant dresseur.

« Le sanctuaire » de Laurine Roux est un récit parfaitement maîtrisé et sous tension du début à la fin. Il s’agit d’une dystopie, d’un récit post pandémie. Le roman de Laurine Roux m’a évoqué « La route » de Cormac McCarty, « Dans la forêt » de Jean Hegland ou « Et toujours les forêts » de Sandrine Collette. Dans ces romans, la catastrophe, qui a ravagé le monde, est un McGuffin, un prétexte pour créer un monde contraint et contraignant. Car, même si la cabane est en pleine nature, Gemma, sa sœur June et leur mère sont prisonnières. Seul le père s’éloigne du sanctuaire, une dangerosité supposée emprisonne les femmes dans un territoire réduit et délimité. Le père est un personnage intéressant, ambivalent (l’autre personnage masculin l’est aussi) car cette vie sauvage lui convient, il apprend à ses filles à s’y adapter et pourtant c’est une autorité patriarcale qu’il impose à sa famille.

Face à lui se dresse Gemma qui est la narratrice du roman. Elle ne connaît rien du monde d’avant et pourtant c’est bien de son émancipation, de sa prise de distance avec ce que son père lui a enseigné, à laquelle nous allons assister au cœur d’une nature puissante, aussi belle qu’inquiétante. Et le passage à l’âge adulte, l’apprentissage du libre-arbitre de Gemma va se faire de manière surprenante et inattendu, ce qui m’a beaucoup plu. Laurine Roux rend ainsi un hommage à la nature, à sa faune comme sa flore.

« Le sanctuaire » est un roman qui vous agrippe dès les premières pages pour ne plus vous lâcher. La plume de Laurine Roux n’y est pas pour rien, empreinte de poésie, elle crée un univers sensoriel très fort et captivant. L’auteure se révèle une compteuse hors pair dont je lirai avec grand plaisir la premier roman intitulé « Une immense sensation de calme ».

 

Bilan livresque et séries de novembre

Novembre

De l’éclectisme en ce mois de novembre avec onze livres forts différents et une bande-dessinée inspirée du spectacle de Alexis Michalik sur l’écriture de « Cyrano de Bergerac ». J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du formidable diptyque de Deborah Levy : « Ce que je ne veux pas savoir » » et Le coût de la vie « et de « Promo 49 » qui m’a permis de découvrir la plume de Don Carpenter. Je vous parle très bientôt de l’ensorcelant premier roman adulte de Kiran Millwood Hargrave « Les graciées », de l’excellent deuxième roman de Laurine Roux « Le sanctuaire », du percutant premier roman de Fatima Dass « La petite dernière », du premier volet des filles du siècle de Marie Desplechin et du très réussi roman-enquête de David Le Bailly sur Frédéric Rimbaud.  Deux romans m’ont déçue : « Les belles années de mademoiselle Brodie » de Muriel Spark qui m’a ennuyée et « La maison faite d’aube » de N Scott Momaday dans lequel je n’ai pas réussi à rentrer.

Les cinémas étant fermés, je vais vous parler de trois séries que j’ai visionnées pendant le confinement :

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Joseph est ouvrier dans le BTP, il travaille dur et ne fait pas de vagues. Mais lorsque son ex-femme, avec qui il s’entend bien, part s’installer en Australie avec leur fils, Joseph replonge dans les démons de l’alcool. Pour s’en sortir, il décide de retrouver sa sœur, Anna, en Irlande. Orphelins, Anna et Joseph furent séparés durant leur enfance et ils ne sont pas revus depuis.

The virtues est une mini-série de quatre épisodes qui émeut et bouleverse. Elle a été créée par Shane Meadows qui était déjà l’auteur brillant de « This is England » (le film et la série). On retrouve ici son réalisme à la Ken Loach, certaines scènes sont d’ailleurs improvisées (comme celle des retrouvailles entre le frère et la sœur qui est déchirante). Shane Meadows suit la trajectoire de Joseph, celle d’un homme qui doit régler un trauma profond qui le hante depuis son enfance. Un autre personnage va également devoir régler ses comptes avec son passé : Dinah, la belle-sœur d’Anna. Les deux personnages sont blessés, cabossés, victimes d’une société irlandaise corsetée, moralisatrice.

Pas de pathos excessif, pas de tire-larmes facile, l’émotion nous saisit grâce à la sincérité, à la force des acteurs. Stephen Graham, qui jouait déjà dans « This is England », est absolument saisissant, sa performance est exceptionnelle. Et il est extrêmement bien entouré, le reste du casting est éblouissant. « The virtues » a obtenu en 2019 le grand prix de Séries Mania et Stephen Graham a obtenu le prix d’interprétation. Il était donc temps que nous la découvrions et l’on peut remercier Arte de nous la proposer.

Cette série est à voir absolument, pour son intrigue, pour ses acteurs, pour son réalisme brut, pour ses personnages à l’humanité vacillante mais qui continuent à chercher une lueur d’espoir. Une très, très grande série.

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Des adultes qui jouent à un étrange jeu nommé les sardines, des cambrioleurs maladroits, des voyageurs dans un train de nuit, des chasseurs de sorcière au 17ème siècle, des amis se retrouvant au restaurant, qu’ont tous ces personnages en commun ? Le n°9 qui est celui d’une maison, d’un appartement, d’un wagon selon la situation.

« Inside n°9 » est une anthologie lancée en 2014 par la BBC dont il existe cinq saisons (quatre sont disponibles sur la plateforme d’Arte qui nous gâte en séries anglaises). Chaque épisode dure environ 30 mn et nous propose un huis-clos dans des lieux et des époques différentes. Les comédiens Steve Pemberton et Reece Shearsmith en sont les créateurs et les acteurs. Chaque épisode est une histoire en soi et la caractéristique de la série est la surprise finale. Les intrigues se terminent par un twist, un renversement qui les conclue et nous surprend immanquablement. Pour autant, les auteurs ne créent pas du sensationnel pour épater les spectateurs, chaque fin est parfaitement cohérente avec le reste de l’histoire. Les deux auteurs font preuve d’une inventivité remarquable au travers de cette série. Le ton tourne souvent à l’humour noir, à l’ironie grinçante et parfois au drame. Les épisodes se dégustent, il faut savourer l’humour noir so british de Steve Pemberton et Reece Shearsmith.

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1950, Kansas City, deux communautés s’affrontent : celle de Loy Cannon et celle de Justo Fadda. Après une tentative de paix, le clan des  Afro-américains et celui les italiens vont se battre pour contrôler un territoire et son économie souterraine.

Comme toujours dans Fargo, un engrenage criminel complexe se met en branle et met en scène une galerie de personnages hauts en couleur. Ici, nous faisons la connaissance de Ethelrida Pearl Smutny, jeune femme brillante dont le père est croque-mort, de Oraetta Mayflower une infirmière adepte de l’euthanasie, de Gaetano Fadda sorte d’ogre ultra-violent, de Odis Well policier bourré de TOC, etc… Tout ce beau monde va se croiser dans une intrigue endiablée et rythmée. Cette dernière sera émaillée de violence, les morts sont plus nombreux que dans les saisons précédentes. L’histoire est ample avec plusieurs lignes narratives et parle de la haine contre les immigrants, quelque soit leur origine.

L’une des grandes forces de « Fargo » est son casting et c’est encore le cas cette année avec Jason Schwartzman, Chris Rock, Andrew Bird (le chanteur), Jessie Buckley ou encore Ben Wishaw. Chacun est absolument parfait dans son rôle, chaque performance est un régal. Peut-être y-a-t-il un peu trop de personnages, il faut se laisser un peu de temps pour tous les assimiler.

Comme toujours, « Fargo » est une série réjouissante à suivre, l’intrigue est efficace et le casting bluffant.

 

Les belles années de Mademoiselle Brodie de Muriel Spark

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Dans les années 30 à Édimbourg, Mlle Brodie est enseignante à l’école de filles Marcia-Blaine. Elle fascine autant qu’elle est détestée. Elle exerce son charisme sur un groupe de jeunes filles qui forment son clan. Mlle Brodie a fait de ses élèves ses confidentes : elle leur parle de son amour tué pendant la guerre, de ses vacances en Italie, de son bel âge qui représente l’apogée de sa vie. Mais les méthodes d’enseignement de Mlle Brodie ne sont pas du goût de tout le monde et la directrice de Marcia Blaine aimerait se débarrasser de cette personnalité dérangeante (d’autant plus que Mlle Brodie est en admiration devant Mussolini…). Pourtant, la chute de Mlle Brodie ne viendra pas de sa hiérarchie.

« Les belles années de Mademoiselle Brodie » est un livre bien étrange, à l’image de son personnage central. L’influence de Mlle Brodie sur ses élèves ne sert pas à élever leurs esprits mais bien à se mettre en valeur. Elle est tyrannique, égoïste mais également parfaitement ridicule. C’est une vieille fille, pleine de lubies dont l’heure de gloire est déjà passée. Mlle Brodie est réellement un personnage singulier, assez unique dans la littérature. D’ailleurs, le roman de Muriel Spark a été adapté en pièce de théâtre et en film avec Maggie Smith dans le rôle titre.

Malgré ce personnage fort, je me suis plutôt ennuyée à la lecture de ce roman. Pourtant, j’ai beaucoup apprécié la manière dont Muriel Spark mêle le présent et l’avenir de Mlle Brodie et des filles de son clan. C’est une manière originale et très habile de mener sa narration. De même, il y a de l’humour, de l’ironie dans le ton du livre mais cela n’a pas réussi non plus à maintenir mon attention.

Malgré certaines qualités, je n’ai pas été convaincue par « Les belles années de Mademoiselle Brodie ». Mon premier rendez-vous avec Muriel Spark est malheureusement raté.

Traduction Léo Dilé

La promo 49 de Don Carpenter

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A Portland, Oregon, les élèves de la promo 49 du lycée Adams, vont bientôt terminer leurs études. Certains iront à l’université, certains vont se mettre à travailler, d’autres vont s’engager dans l’armée. C’est le moment de choisir sa voie, de rentrer dans l’âge adulte.

En vingt quatre chapitres, Don Carpenter nous offre des instantanées de vie ; chaque chapitre est une histoire à part entière, s’apparentant à une nouvelle. Mais nous retrouvons les différents personnages d’un chapitre à l’autre. Ce sont de jeunes gens qui profitent de la vie, font la fête, vont à la plage, draguent dans les bals de fin d’année. Et pourtant, une ombre apparaît déjà sur leurs destinées. La fin de l’insouciance est proche et les récits sont emprunts de tristesse, de mélancolie. Certains vont devoir sacrifier leurs rêves, leurs envies de poursuivre leurs études pour commencer à travailler ou pour se marier. D’autres n’auront pas la chance de connaître les contraintes de la vie d’adulte.

Don Carpenter a l’art de dresser les portraits de ces jeunes gens en quelques pages, de restituer une ambiance, une époque. Sa plume est limpide, précise, elle capte parfaitement les émotions des personnages. L’économie de moyens de son écriture sert le fond et rend ses personnages extrêmement touchants.

« La promo 49 » est le premier livre de Don Carpenter que je lisais et la question que je me pose est : pourquoi ai-je attendu aussi longtemps pour découvrir cet auteur ?

Traduction Céline Leroy

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Broadway de Fabrice Caro

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Axel, 46 ans, reçoit une enveloppe bleue de la CPAM : une invitation à procéder à un dépistage du cancer colorectal. Pourtant, ce dépistage n’est préconisé qu’à partir de 50 ans. Ce courrier plonge Axel dans des abîmes de perplexité. C’est le moment que choisit son fils adolescent pour faire parler de lui. Les parents, convoqués, découvrent un dessin pornographique où deux des enseignants de leur fils copulent. La femme d’Axel souhaite que ce dernier s’occupe du problème et parle à leur fils. La perplexité se transforme en désarroi, Axel perd pied et passe au peigne fin tout ce qui dysfonctionne dans sa vie.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume sarcastique et ironique de Fabrice Caro. Comme dans « Le discours », le héros de « Broadway » est totalement inadapté, sa vie n’est faite que de quiproquos. Il n’aime pas le whisky et pourtant il en boit systématiquement avec son voisin. Lorsqu’il invite ce dernier chez lui, Axel cherche même à l’épater avec un whisky d’exception alors qu’il n’y connaît rien. De même, il n’ose pas dire à sa femme qu’il ne veut pas faire de paddle à Biarritz avec un couple d’amis. Comme il le dit lui-même, Axel est un « handicapé du lien social ». Jamais à son aise, il essaie d’éviter les confrontations, il s’imagine fuyant sa vie à Buenos Aires où il boirait des verres avec Benjamin Biolay loin des ennuis du quotidien. Comme dans son précédent roman, ce personnage inadapté, incapable de se dépêtrer de ses soucis, est forcément sympathique et touchant. L’humour de Fabrice Caro fait une nouvelle fois mouche et il est teinté de mélancolie (le temps a passé trop vite pour Axel et il ne reconnaît plus ses deux enfants devenus des adolescents mystérieux).

Même si certaines situations sont un peu trop répétées, la lecture de « Broadway » reste un régal et l’humour désopilant de Fabrice Caro est le meilleur des compagnons en ces temps moroses.

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo

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« Fille, femme, autre » est le huitième roman de Bernardine Evaristo et le premier publié en France. L’auteure a remporté en 2019 le Booker Prize aux côtés de Margaret Atwood. Ce roman est extrêmement ambitieux dans sa narration et dans son écriture, il a d’ailleurs fallu cinq ans à Bernardine Evaristo pour l’écrire.

Il est composé de douze portraits de femmes, presque toutes noires, que l’on croise peu en littérature. Chaque chapitre est dédié à une femme dont la vie nous est racontée (les deux derniers chapitres sont différents et nous offrent une conclusion originale, une apothéose aux portraits de femmes). Chaque chapitre pourrait être une nouvelle mais la construction du roman est extrêmement travaillée et minutieuse. Nous nous rendons compte rapidement que ses douze femmes ont des liens entre elles, parfois il s’agit de liens familiaux. Certains personnages secondaires dans un chapitre deviennent personnages principaux dans le suivant. Le panel de femmes choisies par l’auteure est très riche et propose un éventail de situations sociales, mais aussi de générations. Yazz, la plus jeune, a 19 ans alors que Hattie en a 93. Nous faisons la connaissance également de Amma, la mère de Yazz, qui est actrice et dramaturge, Carole, qui est vice-présidente d’une banque, Bummi, sa mère, qui est femme de ménage, Peneloppe qui est enseignante, etc… Les portraits de ces femmes permettent d’aborder de nombreuses thématiques comme le racisme, l’acceptation de soi, les origines, le patriarcat et le féminisme, le genre, l’amour. « Fille, femme, autre » est un roman foisonnant qui entrelace les personnages et les thèmes sans nous perdre. Et tout cela en nous permettant une grande empathie avec ces femmes, certains destins sont bouleversants.

Enfin, il faut aborder la forme particulière de l’écriture de Bernardine Evaristo. Elle n’utilise que très peu la ponctuation, il n’y a pas non plus de majuscule pour ouvrir les phrases. Le fait d’aller à la ligne rythme le texte et remplace la ponctuation. Ce style est proche de l’oralité et il rend compte des flux de conscience de nos femmes. S’il peut dérouter certains lecteurs, j’avoue l’avoir totalement oublié au fur et à mesure de ma lecture.

Roman choral, « Fille, femme, autre » prend de l’ampleur au fur et à mesure de la lecture et il m’a bluffée par son extraordinaire construction, la variété des destinées décrites et la liberté de son écriture.

Traduction Françoise Adelstain

Ce lien entre nous de David Joy

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Darl Moody habite dans un mobil home en Caroline du Nord, dans la régions des Appalaches. Un soir où il braconne sur une propriété privée, il tue un homme alors qu’il pensait avoir un sanglier dans sa ligne de mire. Le problème, c’est que le cadavre est celui de Sissy Brewer dont le frère Dwayne est connu pour sa brutalité. Darl panique et fait appel à son meilleur ami, Calvin Hooper, pour se débarrasser du corps. Mais Dwayne ne tarde pas à être à leurs trousses.

« Ce lien entre nous » est le premier roman de David Joy que je lisais et mon avis est mitigé. Le personnage de Dwayne Brewer est finalement le personnage principal du roman et il est particulièrement intéressant et bien construit. Dwayne n’est pas un archétype de brute épaisse sans âme ni cœur. Il n’est pas monolithique et nous apprenons à le découvrir au fil des pages. Une enfance difficile, violente explique son parcours mais également son amour pour son petit frère Sissy. La protection de ce dernier donne tout son sens à sa vie et sa mort le bouleverse et le rend enragé. Ce que j’ai également beaucoup apprécié est l’inscription de l’intrigue dans un territoire : les Appalaches (que l’on retrouve également chez Ron Rash ou Taylor Brown). Il s’agit là d’un coin paumé, pauvre où le chômage est la norme, où l’on vit dans des mobil homes délabrés et où les magouilles permettent de survivre. Mais David Joy nous offre également de superbes descriptions des paysages qui soulignent leur grandeur.

Mais l’intrigue de David Joy souffre, à mon goût, d’un manque de tension dramatique. Sans trop en dire, Calvin se retrouve avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui devrait être source de suspens. Je n’ai malheureusement à aucun moment senti le côté haletant de l’histoire. Autre problème, le rôle du policier qui est totalement artificiel et dérisoire. Et par moments, il paraît au mieux amnésique, au pire parfaitement idiot.

« Ce lien entre nous » est un roman plaisant à lire, dont l’écriture m’a plu, mais qui manque singulièrement de tension pour accrocher son lecteur.

Traduction Fabrice Pointeau

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A rude épreuve de Elizabeth Jane Howard

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Septembre 1939, l’Angleterre entre en guerre. Toute la famille Cazalet est réunie à Home Place, la demeure familiale dans le Sussex,  où elle apprend la sombre nouvelle. Sybil, Villy et Zoé, les belles-sœurs, s’y sont installées avec leurs enfants. Hugh Cazalet retourne à Londres pour s’occuper de l’entreprise familiale tandis que ses frères, Edward et Rupert, s’engagent dans l’armée. Leur sœur, Rachel, rapatrie à Home Place son institution de charité. La vie s’organise malgré les raids aériens allemands qui s’intensifient au fil des semaines.

Après la lecture de « Étés anglais », j’attendais avec impatience de découvrir la suite de la saga des Cazalet. L’insouciance des étés 37 et 38 est bel et bien terminée. L’atmosphère de ce tome 2 est beaucoup plus sombre, beaucoup plus dramatique à bien des égards. Les destinées personnelles de la famille Cazalet s’entremêlent à l’Histoire, au conflit mondial et c’est l’une des grandes réussites du roman.

Comme dans le premier tome, Elizabeth Jane Howard brasse de nombreux personnages (les Cazalet, leurs domestiques, la famille de la sœur de Villy, Miss Milliment la préceptrice, Syd l’amie de Rachel) avec fluidité et aisance. Entre les chapitres consacrés à la famille, l’auteure choisit de focaliser son récit sur trois cousines : Louise, Clary et Polly. Elles sont adolescentes ou en sortent tout juste (Louise a 18 ans) et sont confrontées à la violence de la guerre, l’absence, la peur et l’incertitude des lendemains. Leurs caractères s’affirment. Louise quitte son école d’arts ménagers pour poursuivre son rêve d’être actrice. Clary est déterminée à devenir écrivain, elle observe et se nourrit de tout ce qui l’entoure. Son caractère est brusque, franc et elle ne se préoccupe pas des apparences. Polly devient au contraire plus coquette, plus féminine. Elle reste toujours aussi généreuse et attentive aux autres. Polly est vraiment un personnage magnifique, sa compréhension des autres est remarquable et la rend extrêmement attachante. Les trois jeunes filles vont connaître des épreuves qui vont les faire grandir en accéléré et tout cela se mélange aux tourments de l’adolescence. Un autre personnage m’a beaucoup touchée dans ce volume, c’est celui de Christopher, le neveu de Villy. Antimilitariste, il assume et affirme ses convictions avec courage dans cette période difficile.

« A rude épreuve » confirme l’ambition de cette fresque familiale écrite d’une plume élégante et précise. La grande acuité et la profondeur psychologique d’Elizabeth Jane Howard permettent une très forte empathie et, comme dans le premier tome, on peine à quitter cette famille si attachante.

Traduction Cécile Arnaud

Le coût de la vie de Deborah Levy

« Le coût de la vie » est le deuxième tome de l’autobiographie de Deborah Levy. L’auteure a cinquante ans et doit faire face à deux deuils extrêmement douloureux. Tout d’abord celui de son mariage, Deborah divorce et emménage sur une colline au nord de Londres. Elle doit apprendre à vivre seule, à déboucher le lavabo, à réorganiser ses meubles dans un espace beaucoup plus petit. Cette séparation occasionne chez elle beaucoup de questionnement sur la place, le rôle des femmes. « Il était évident que la féminité, telle qu’elle était écrite par les hommes et jouée par les femmes, était le fantôme épuisé qui continuait de hanter le début du XXIème siècle. Qu’en coûterait-il de sortir de son rôle et de mettre un terme à ce récit ? »

Le deuxième deuil auquel Deborah Levy doit faire face est celui de sa mère qui décède suite à un cancer. Cette disparition la déboussole totalement. Le passé, ses souvenirs d’Afrique du Sud viennent se fracasser sur son présent. Deborah doit apprendre à faire coexister les deux, à rendre les souvenirs moins douloureux.

Durant cette période de chaos, l’écriture reste au centre de sa vie. Elle loue un cabanon au fond du jardin d’une amie pour avoir un lieu calme, à elle seule pour écrire. « En ces temps incertains, l’écriture était l’une des rares activités où je pouvais gérer l’angoisse de l’incertitude, celle de ne pas savoir ce qui allait arriver. »

« Le coût de la vie » est le récit intime de la reconquête de la liberté par Deborah Levy, une liberté pour laquelle elle doit se battre chaque jour. Marguerite Duras, Simone de Beauvoir ou James Baldwin l’accompagnent sur ce chemin. J’ai trouvé « Le coût de la vie » encore plus touchant que « Ce que je ne veux pas savoir », nous plongeons plus profondément dans l’intimité de Deborah Levy. Elle en devient de plus en plus attachante et son livre se lit comme on écoute les confidences d’une amie proche.

« Le coût de la vie » poursuit le travail autobiographique de Deborah Levy, un récit intime, juste et intelligent qui nous rend infiniment proche de sa narratrice. Inutile de vous dire que j’attends la suite avec impatience.

Traduction Céline Leroy