Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy

Levy

« Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi. » Et c’est peut-être ce passé qui étreint Deborah Levy au point de la faire pleurer sur les escalators. En tout cas, c’est pour tenter de comprendre ces bouffées d’émotion irrationnelle que l’auteure quitte le Royaume-Uni pour Palma de Majorque où elle a déjà séjourné.

« Ce que je ne veux pas savoir » est le premier volume de l’autobiographie de Deborah Levy. Dans celui-ci, elle évoque son enfance en Afrique du Sud en pleine Apartheid. Son père, militant de l’ANC, sera arrêté devant les yeux de sa famille. Les souvenirs de Johannesburg commencent par cette scène terriblement poignante.

En Afrique du Sud, l’auteure fera l’apprentissage de l’absence, de la politique qui se loge partout (dans le sucre saupoudré sur un pamplemousse ou dans les mains d’un couple mixte qui se touchent sous une table), du fait que les femmes doivent parler haut et fort pour être écoutées. Deborah Levy comprendra également, dès l’enfance, qu’elle souhaite être écrivaine. Cette certitude perdurera au Royaume-Uni où la famille Levy s’installera après la libération du père. Deborah essaiera d’être aussi anglaise que possible et d’oublier son exil (« Je voulais être en exil de l’exil (…) »).

Deborah Levy nous plonge dans ses souvenirs, ses considérations sur le sort des femmes modernes ou sur l’écriture sans jamais se prendre au sérieux, avec une ironie et une pudeur toutes anglaises. Voici comment elle clôture ce premier tome, avec un clin d’œil à ma chère Virginia Woolf : « Plus utiles encore pour un écrivain qu’une chambre à soi sont les rallonges et une panoplie d’adaptateurs pour l’Europe, l’Asie et l’Afrique. »

« Ce que je ne veux pas savoir » est un récit autobiographique d’une grande délicatesse, aussi poignant que drôle et qui marque la naissance d’une vocation d’une écrivaine.

Traduction Céline Leroy

Bilan livresque et cinéma d’octobre

Octobre

Voilà un mois d’octobre bien rempli avec sept livres, deux recueils de poésie et trois BD. J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du drôlatique « Les pantoufles » de Luc-Michel Fouassier, des percutants recueils de poésie de Lisette Lombé et Suzanne Ruault-Balet, de la très émouvante autobiographie de Kerry Hudson et de l’adaptation BD du roman de Malika Ferdjoukh « Sombres citrouilles » par Nicolas Pitz.

Durant ce mois d’octobre, j’ai eu le grand plaisir de lire le 2ème volume de la saga que Elizabeth Jane Howard a consacré à la famille Cazalet, j’ai également retrouvé la plume caustique de Fabrice Caro et celle, étonnante, d’Emmanuel Régniez (même si Madame Jules m’a quelque peu déçue). J’ai enfin pu lire « Fille, femme, autre » de Bernardine Evaristo que je souhaitais lire depuis son obtention du Booker Prize et le livre s’est révélé à la hauteur de mes attentes. Ce qui n’a pas été le cas de « Ce lien entre nous » de David Joy dont l’intrigue n’est malheureusement pas aussi palpitante que ce que j’espérais. Je vous reparle également très vite de « Géante » de Jean-Christophe Deveney et Nuria Talarit qui m’a enchantée.

Quatre films seulement à mon compteur d’octobre :

Michel_Ange

Michel-Ange vient d’achever la chapelle Sixtine et il est exténué. Pourtant, un autre projet gigantesque l’attend, celui du tombeau du pape Jules II qui comprend un très grand nombre de sculptures. Lorsque le pape meurt, c’est un Médicis, Léon X, qui prend sa place. Voulant balayer la famille de Jules II, les della Rovere, Léon X refuse que Michel-Ange finisse le somptueux tombeau. Il lui demande même de se consacrer à un autre chantier, celui de la façade de San Lorenzo à Florence.

Le film de Andreï Kontchalovski est un remarquable portrait du sculpteur, peintre et poète de la Renaissance. Il est extrêmement précis, détaillé et l’on sent que le réalisateur s’est largement documenté. Le film montre la réalité de la vie ce génie au caractère terrible, tourmenté et complexe. L’excellent choix du réalisateur est de ne pas montrer Michel-Ange au travail. Il montre ses relations avec ses commanditaires (et son déchirement lorsqu’il doit trahir la mémoire de Jules II), sa cupidité, son travail dans les carrières de marbre, son émotion face à la beauté. Michel-Ange n’est pas un personnage sympathique, il peut être tyrannique, colérique mais le réalisateur nous le montre habité. J’ai également beaucoup apprécié la reconstitution de la vie de l’époque, les ruelles étroites, sales, boueuse et très certainement puantes. C’est une vision réaliste de cette époque que nous offre Andreï Kontchalovski. Le film est un peu trop long mais je trouve que ce portrait sonne juste tout comme l’acteur principal Alberto Testone.

  • « Josep » de Aurel : Février 1939, Barcelone tombe aux mains de Franco et cinq cent mille réfugiés arrivent en France. Ceux-ci sont enfermés dans des camps où ils sont maltraités, affamés et brutalisés. Parmi eux se trouve Josep Bartoli (1910-1995), dessinateur et communiste. Durant son séjour en France, Josep dessine sans relâche le quotidien des camps. Cette sombre histoire est racontée par un ancien gendarme, sur son lit de mort, à son petit fils. La rencontre avec Josep va bouleverser la vie de ce gendarme. Aurel rend un très bel hommage à Bartoli et à la force de ses dessins. Son film embrasse l’ensemble de sa vie, des camps français à un immeuble de New York en passant par le Mexique. Bartoli y croise la route de Frida Kahlo qui sera sa maîtresse. L’humanité, le courage sont au cœur de ce film et ils sont servis par le somptueux coup de crayon d’Aurel.
  • « Drunk » de Thomas Vinterberg : Des amis enseignants, quadragénaires, décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle chaque homme manquerait de 0,5 gr d’alcool dans le sang. Les quatre hommes se mettent donc à boire méthodiquement en vérifiant leur taux d’alcool dans le sang. Évidemment, les débuts se passent bien ; nos quatre amis se sentent pousser des ailes et un regain d’énergie les gagne. La première partie du film est extrêmement joyeuse, hédoniste, les quatre enseignants se libèrent totalement. On s’amuse à les voir trouver des solutions pour cacher leurs bouteilles, boire pendant les cours. On se doute que l’éphorie sera éphémère mais Thomas Vinterberg ne tombe jamais dans un ton moralisateur. Il scrute comme toujours les travers de la société et l’alcool est le signe d’une société où l’échec est impossible (on le comprend bien avec un élève qui repasse son bac). Le film s’achève sur une formidable scène de fête après les résultats du bac où Mads Mikkelsen, parfait comme toujours, nous régale avec une chorégraphie acrobatique.
  • « Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » de Rémi Chayé : 1863, la famille de Martha Jane se trouve dans un convoi en direction de l’Oregon. La mère est morte, il ne reste que le père et ses trois enfants. La famille est pauvre et elle est mal vue des autres. Souvent moquée, Martha Jane ne se laisse pas faire. Et quand son père se blesse, elle apprend à conduire le chariot. Martha Jane ne veut pas être cantonnée au rôle réservé aux femmes et aux filles. Et c’est sans doute pour cela que lorsqu’un vol arrive, elle est immédiatement accusée par la communauté. Elle quitte donc le convoi pour prouver son innocence. On sait peu de choses sur l’enfance de la Calamity Jane et Rémi Chayé en fait une enfant intrépide, insolente, courageuse et libre. Ce récit initiatique, qui transforme Martha en Calamity, est enthousiasmant, elle croise des personnages aussi fantasques qu’elle et qui l’aident à s’émanciper. Rémi Chayé magnifie les paysages américains avec des couleurs chatoyantes. Un vrai plaisir pour petits et grands.

Sombres citrouilles de Malika Ferdjoukh et Nicolas Pitz

sombres_citrouilles

Le 31 octobre, toute la famille Coudrier est réunie pour célébrer l’anniversaire de Papigrand dans leur propriété de la Collinière. Pendant que les préparatifs avancent et que les différents membres de la famille arrivent, Mamigrand demande à quatre de ses petits enfants d’aller chercher des citrouilles dans le jardin pour leurs voisins américains. C’est ainsi que Hermès, Annette, Violette et Colin-Six ans font une macabre découverte. Dans le jardin de leurs grands-parents git un homme. A la surprise de ses cousins, Hermès décide de cacher le corps pour ne pas gâcher la fête d’anniversaire. Aurait-il des informations sur le mort que les autres ignorent ?

exe_SombresCitrouilles_int_BAT.indd

Nicolas Pitz adapte en bande-dessinée pour la deuxième fois un roman de Malika Ferdjoukh après « La bobine d’Alfred ». J’avais beaucoup apprécié la lecture du roman dont toutes les composantes se retrouvent dans la BD. L’atmosphère passe du léger (la découverte du corps et ses différents déplacements évoquent « Mais qui a tué Harry ? » d’Alfred Hitchcock) au dramatique. L’intrigue se révèle lourde de secrets avec l’oncle Dimitri qui s’est noyé, tante Edith proche de la folie et qui vit au fond du jardin, l’accident de voiture de Papigrand. Beaucoup de mystères entoure la famille Coudrier et les enfants ne sont pas dupes. Ce qui était très réussi dans le roman était que le récit se faisait par le prisme des enfants. C’est également le cas ici avec une alternance de point de vue qui souligne la lucidité, le sens de l’observation des différents cousins.

9782369811398_p_6

Le dessin de Nicolas Pitz met bien en valeur le texte de Malika Ferdjoukh. Il est tout en rondeur et il se pare des couleurs de l’automne avec des teintes mordorées. La nature tient une place importante avec sa faune et sa flore bien détaillées. Nicolas Pitz nous propose une jolie idée pour les scènes de nuit qui sont entièrement sur fond noir, la scène et les personnages sont dessinées d’un trait.

53336-planche-bd-sombres-citrouilles

La bande-dessinée de Nicolas Pitz illustre parfaitement le texte de Malika Ferdjoukh. Une histoire de saison qui se révèle beaucoup plus sombre et tortueuse qu’il n’y parait au premier abord.

Basse naissance de Kerry Hudson

007197955

« Basse naissance » est le récit poignant de l’enfance de Kerry Hudson et de l’écriture douloureuse du livre. L’auteure va revenir sur les traces de son enfance durant un an, allant de villes en villes, d’Aberdeen à Canterbury, en passant par Airdrie, Coatbridge ou Great Yarmouth. Kerry Hudson n’a qu’une seule et unique photo d’elle enfant et elle n’a plus aucun contact avec sa famille. Son enfance est un trou noir. Retourner sur les lieux où elle a vécu lui permet de recouvrer la mémoire, de dissiper les nombreuses angoisses qui l’assaillent sans cesse.

L’enfance de Kerry Hudson baigne dans la pauvreté, le dénuement le plus total. Sa mère l’a eu à 20 ans ; son père, un américain bientôt diagnostiqué schizophrène, disparaîtra rapidement et ne reviendra que sporadiquement. La grand-mère est une femme dure, qui a travaillé dans les conserveries de poisson d’Aberdeen, elle ne fait aucun cadeau à sa fille. Cette dernière quitte la ville, fuit sa mère avec son bébé. A partir de là, le duo ira de ville en ville, de logement social en logement social. La mère espère à chaque fois un nouveau départ. S’ajoutent à cela l’alcool, le chômage, la violence sociale et Kerry se retrouve placée dans des familles d’accueil à plusieurs reprises. Elle grandit comme une mauvaise herbe et elle aurait pu très mal finir.

L’auteure ne se contente pas de faire le récit de cette enfance douloureuse. Les chapitres où elle raconte sa démarche d’écriture sont passionnants. Non seulement, ils nous montrent le chemin parcouru, l’épreuve que ce livre représente pour son auteure mais également le fait que « Basse naissance » est un acte libérateur, une façon d’oublier enfin la honte brûlante d’être pauvre. Kerry Hudson y décrit aussi la pauvreté au Royaume-Uni aujourd’hui. Et le constat est vraiment loin d’être réjouissant. Les endroits où elle a vécu en sont toujours au même point, leurs habitants s’y débattent toujours pour survivre et lutter contre le mépris des autres

« Basse naissance » n’est pas un règlement de compte, Kerry Hudson y est d’une grande justesse et d’une parfaite honnêteté envers ses proches et elle-même. Ce témoignage sur la pauvreté est frappant et émouvant.

Traduction Florence Lévy-Paoloni

Brûler brûler brûler de Lisette Lombé et Des frelons dans le cœur de Suzanne Ruault-Balet

L’iconopop est une nouvelle collection qui veut rassembler « des textes brefs, intimes et percutants« , de la poésie contemporaine libre aux formes variées. Cette collection, créée par Cécile Coulon et Alexandre Bord, compte trois titres à ce jour et j’ai eu le plaisir d’en découvrir deux.

Le premier est le recueil de Lisette Lombé intitulé « Brûler brûler brûler ». L’auteure est une poétesse, slameuse belgo-congolaise. Lisette Lombé réalise également des collages dont certains sont présents dans le livre. Ses textes sont rageurs, engagés. Lisette y défend toutes les minorités, dénonce les violences faites aux femmes et à ceux qui sont tout bas de l’échelle sociale. « Et c’est le même système qui te demande d’être violée sans faire de vagues, le même système qui te demande de te serrer la ceinture sans faire tout un ramdam autour de ta précarité, le même système qui te demande de gerber, de vieillir, de crever sans salir la moquette, le même système qui te débaptise un tunnel Léopold II par-ci et rebaptise une place Lumumba par-là pour que tu fermes un peu ta gueule et c’est le même système qui s’accommode parfaitement des centres fermés, des jungles, des bidonvilles sous le périph et des enfants qui grelottent dans la boue et des hommes nus à ses frontières. » Les mots de Lisette Lombé sont puissants, directs. Elle parle aussi dans « Brûler brûler brûler » de son amour des mots, de la poésie et elle y évoque des sujets plus personnels. Des textes intenses, marquants qu’il ne faut pas hésiter à lire à voix haute pour leur donner encore plus de relief.

Le deuxième livre est celui de Suzanne Rault-Balet et son titre splendide est « Des frelons dans le cœur ». Il est constitué de punchlines et de poèmes plus longs. Des photos en noir et blanc, réalisées par l’auteure à l’argentique, émaillent et illustrent le recueil. Suzanne Rault-Balet se balade, observe le monde avec un carnet en poche pour y transcrire ses sensations. « Des frelons dans le cœur » oscille entre une volonté farouche de liberté et une profonde solitude. L’auteure y affirme sa possibilité d’exister, d’être elle-même comme elle l’entend avec ses contradictions, sa complexité.

« (…) Je suis libre

tout ce dont je rêve est à portée de main

tout ce que je touche est universel

tout ce que je possède peut-être possédé par tous

I am free

je ne suis l’esclave de personne

je ne suis

à personne

je suis

I am. » (extrait de mon poème préféré du recueil)

Suzanne Rault-Balet interroge le sentiment amoureux, le désir, les aubes solitaires dans les draps froissés. Elle attend l’amour, le guette à la terrasse des cafés et en décrit les affres intemporels.

« il a froid

il a peur

il ne sait pas encore

qu’il sera rassasié

réchauffé

et il pleure

je vous parle de mon cœur ».

Les mots sonnent justes, ils sont sans concession, d’une grande lucidité. Je suis sous le charme de la plume troublante et sensible de Suzanne Rault-Balet et j’espère que d’autres recueils de cette jeune auteure seront rapidement publiés.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette découverte.

Hérésies glorieuses de Lisa McInerney

couv54906434

A Cork, Ryan Cusack, 15 ans, s’ennuie ferme au lycée. En dehors de l’école, il passe son temps avec sa petite amie, Karine, et il deale pour se faire de l’argent. Ryan ne sait pas trop ce qu’il va faire de sa vie dans une Irlande en perdition. « De toute façon, qu’est-ce qu’on pouvait lui enseigner ? Le pays était niqué. S’il devait prendre la voie la plus sage, il avait le choix entre l’aéroport et la file d’attente du chômage. » Une chose est sûre, il ne veut pas ressembler à son père, Tony, alcoolique, violent et petit malfrat sans envergure. Le roi des magouilles à Cork, c’est Jimmy Phelan. Il domine la ville et fait régner la terreur. Mais tout va basculer quand Jimmy ramène à Cork sa mère, Maureen. Cette dernière va provoquer une série de catastrophes et Jimmy va embaucher Tony pour faire le ménage.

« Hérésies glorieuses » est le premier roman de Lisa McInerney et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est prometteur. Elle nous plonge dans une Irlande désespérée, sans aucun avenir après la crise de 2008. Le désespoir, la violence sociale sont le quotidien des habitants de Cork. Il ne leur reste que les trafics ou l’addiction (drogue et/ou alcool). C’est également une Irlande où le poids de l’église catholique est encore écrasant. Les filles-mères sont celles qui subissent le plus la réprobation de la morale catholique. Elles sont ici représentées par Maureen et Georgie. La première a clairement acceptée de revenir à Cork pour se venger de ce que l’Irlande lui a fait subir et pour sa vie gâchée (elle a du abandonner son fils et fuir son pays).

Lisa McInermey entrecroise avec brio les destins de ses personnages. Chacun est particulièrement bien caractérisés, chacun a une voix, une histoire. Le personnage de Ryan est sans aucun doute le plus touchant. Le jeune homme est intelligent, doué pour le piano mais son milieu social décidera de son destin.

La grande noirceur du livre et des destins des personnages est servie par une écriture crue, réaliste mais également empathique. Jamais Lisa McInerney ne juge ses personnages, elle nous plonge à leurs côtés avec force et énergie.

« Hérésies glorieuses » est un formidable premier roman, un portrait sombre et décapant d’une Irlande désespérée.

Traduction Catherine Richard-Mas

Merci aux éditions de la Table Ronde pour la découverte de cette plume.

Les pantoufles de Luc-Michel Fouassier

FOUASSIER-COUVERTURE-ok

Se retrouver sur son palier en pantoufles, alors que l’on a oublié ses clefs à l’intérieur, n’est pas la meilleure façon de commencer sa journée. D’autant plus lorsque l’on est pressé et qu’une réunion de bureau vous attend. Tant pis, notre narrateur va partir chaussons aux pieds pour affronter sa journée. Et petit à petit, malgré les regards moqueurs, les pantoufles vont changer sa vie et la manière dont il la voit.

« Les pantoufles » de Luc-Michel Fouassier est un roman hautement sympathique. La mésaventure de notre héros va se transformer en une véritable épopée en pantoufles, où comment avancer dans la vie à pas feutrés. L’élément perturbateur va créer l’audace ( intervenir en réunion de bureau de façon flamboyante, battre enfin son partenaire de tennis) mais également provoquer des rencontres (comme celle de la confrérie des farfelus ou celle d’une délicieuse jeune femme au jardin du Luxembourg). Les pantoufles lui permettent de lâcher prise, de profiter de ce que lui offre la vie. « Alors que j’eusse dû connaître le désarroi le plus complet depuis le moment où, sortant de mon appartement, j’avais oublié mes clefs, je commençais à réaliser que les choses ne se passaient pas si mal, après tout. Mes pantoufles, incontestablement, me permettaient de glisser sur les aspérités qui parsemaient le chemin. Il m’apparaissait dorénavant inenvisageable de m’asseoir sur le côté pour me déchausser. » Luc-Michel Fouassier nous offre un texte délectable, drôle et remarquablement écrit (l’imparfait du subjonctif n’est absolument pas démodé comme l’auteur en fait la preuve dans ce texte). Le message délivré par « Les pantoufles » est évidemment très réjouissant, l’auteur fait la part belle à l’anticonformisme, au pas de côté qui permet de regarder les choses différemment, de sortir du flux incessant de nos sociétés contemporaines.

« Les pantoufles » est un court texte, drôle, satirique qui donne définitivement envie de parcourir le monde en pantoufles !

Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

Gabin

Goliarda vit à Catane en Sicile et plus précisément dans le quartier de la Civita où se croisent petits trafiquants, prostituées et gens honnêtes. Un tourbillon de vie, de bruits, de passion qui accompagne la jeune Goliarda qui ne va pas à l’école. Ses parents ne veulent pas qu’elle soit embrigadée par les fascistes. Pour occuper ses journées, l’enfant va au cinéma et en voyant « Pépé le Moko », elle tombe sous le charme de Jean Gabin. Mieux, elle veut être Jean Gabin.

« Moi, Jean Gabin » est un bijou de vitalité et d’insoumission. Goliarda Sapienza écrivit son texte dans les dernières années de sa vie et on sent une infinie tendresse pour cette enfance hors du commun et pour le quartier de la Civita. Nous sommes dans les années 30, la Sicile est gangrénée par la mafia et les fascistes. Les parents de Goliarda sont communistes, anarchistes et ils élèvent leurs enfants avec des idées politiques très fermes. Les frères de Goliarda se font parfois arrêtés. Ce sont d’ailleurs eux qui élèvent la petite fille et notamment le formidable Ivanoe capable de lui expliquer Voltaire comme la puberté. Goliarda est une enfant curieuse, vive, rêveuse et idéaliste (elle est consciente très jeune de l’injustice sociale). Ce texte rend d’ailleurs hommage aux rêves que l’on nourrit pendant l’enfance. « Se tenir toujours accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre. » Son rêve de devenir Jean Gabin est le fil conducteur de ce texte où nous la suivons pas à pas, où elle virevolte dans les ruelles « taillées dans la lave » à la rencontre d’amis, de membre de sa famille, d’habitants du quartier.

« Moi, Jean Gabin » c’est aussi une langue magnifique qui rend si bien la pulsation de la vie, le bouillonnement de la Civita et la beauté singulière de la Sicile : « Elle est comme ça, mon île, après ces courts orages qui hurlent à perdre haleine comme un adieu à la belle saison ( comprenons-nous bien, chez nous la belle saison est l’hiver où au moins on respire et on sent moins la puanteur), le grand soleil gravit la dernière marche du ciel et s’installe à nouveau sur son trône, d’où, immobile et dardant ses feux, il s’amuse à écraser tout le monde et toute chose sur la grande carcasse millénaire et rugueuse, surgie du chaos en un endroit perdu de la mer, éloignée de toute chose humaine. « 

« Moi, Jean Gabin » est un livre joyeux, tendre, incarné racontant l’enfance atypique et libertaire de Goliarda Sapienza dans une langue somptueuse et particulièrement évocatrice.

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné

9782924898840-475x500-1

Diane vit pour et par son travail. Elle veut être la meilleure, la plus performante, la dernière à partir le soir. Lorsqu’une employée commence à la concurrencer, Diane ne le supporte pas. Il lui faut réagir rapidement. Elle prend une décision radicale : elle va se faire opérer pour améliorer ses performances. Mais cette modification génétique va avoir des effets surprenants et inattendus.

« Le lièvre d’Amérique » de Mireille Gagné est un texte court à la construction très structurée. L’auteure organise son roman par sections dans lesquelles on retrouve : les caractéristiques du lièvre d’Amérique, Diane après l’opération, Diane quinze ans plus tôt sur l’Isle-aux-Grues, Diane avant l’opération. Ce dispositif est vraiment intéressant et pertinent. Chaque chapitre a un ton et un style différents. La Diane d’avant et d’après l’opération nous est présentée à la troisième personne alors que celle de l’Isle-aux-Grues s’exprime à la première personne. On sent alors très bien que Diane s’est perdue, s’est oubliée. Les pages sur son quotidien avant l’opération sont également formidables. Il s’agit d’une succession d’actions, de ressentis sans ponctuation. Là aussi, la forme du texte exprime parfaitement le fait que Diane est une workaholic qui court à sa perte en se noyant dans le travail.

Mais « Le lièvre d’Amérique » n’est pas qu’une brillante construction narrative. Le fond de l’histoire est également réussi. Le roman de Mireille Gagné est une fable animalière, une ode magnifique à la nature. Le cheminement psychologique et physique de Diane va la ramener à l’Isle-aux-Grues. Les paysages y sont sauvages, les éléments s’y déchaînent. La beauté de l’endroit éblouit Eugène, nouvellement arrivé alors que Diane, adolescente, ne rêve que de s’en évader. Mais l’appel de la nature, du lièvre d’Amérique sonne toujours à l’oreille de ceux qui se sont égarés, qui ont nié leurs origines.

Conte humaniste, « Le lièvre d’Amérique » nous offre une lecture singulière de part sa construction inventive et qui varie les styles. Mireille Gagné nous plonge avec délice dans un univers magique et merveilleux. Etes-vous prêt à suivre le lièvre d’Amérique ?

Bilan livresque et cinéma de septembre

IMG_0199

Mon mois de septembre a été essentiellement tourné vers les États-Unis pour mon mois américain : l’intrigant « Les sœurs de Blackwater » de Alyson Hagy, le tendre et drôle « L’oiseau canadèche » de Jim Dodge, le passionnant et touchant « Neverhome » de Laird Hunt, le formidable « Brown girl dreaming » de Jacqueline Woodson qui n’est malheureusement pas traduit en français, le sensible et musical « Les variations sentimentales » de André Aciman et le féministe « L’éveil » de Kate Chopin. Un nouveau mois américain se termine, j’ai presque réussi à suivre l’ensemble de mon programme de départ et j’ai fait de très belles découvertes. Un grand merci à tous les participants !

J’ai également pu lire deux premiers romans : celui d’Andrea Donaera, « Je suis la bête », une plongée percutante dans la mafia des Pouilles et celui de Mireille Gagné, « Le lièvre d’Amérique » dont je vous reparle très vite. Je n’ai pas pu chroniquer par manque de temps « Les vermeilles de Camille Jourdy et « Zaï zaï zaï » de Fabcaro mais je vous conseille très fortement ces deux BD qui sont fabuleuse (pour celle de Camille Jourdy) et hilarante (pour celle de Fabcaro).

Six films complètent mon bilan de septembre :

antoinette-dans-les-cevennes.20200817120455

Antoinette est institutrice. Sa vie amoureuse est compliquée puisqu’elle a une relation avec le père d’une de ses élèves qui est marié. La fin de l’année arrive, Antoinette est aux anges : elle doit passer une semaine avec son amoureux. Mais lors de la fête de l’école, celui-ci lui annonce qu’il part finalement dans les Cévennes avec sa famille. Antoinette ne baisse pas les bras et réserve un circuit de randonnée, dans la même région, avec un âne sur les traces de Robert Louis Stevenson.

Le film de Caroline Vignal est une comédie pétillante et réjouissante qui évite tous les clichés du genre. La randonnée d’Antoinette va se transformer en chemin initiatique (voire psychanalytique avec Patrick, l’âne, comme psy !). La femme délaissée par son amant va assumer sa solitude au fur et à mesure des chemins rocailleux des Cévennes. Raillée par certains randonneurs, admirée par d’autres, Antoinette est tour à tour charmeuse, pathétique, exaspérante, drôle et ce personnage finit par être totalement irrésistible et attachant. Elle et l’âne Patrick forment un duo inédit, surprenant et parfaitement accordé. Laure Calamy fait des merveilles dans le rôle d’Antoinette et le plaisir que l’on a à regarder le film tient beaucoup à sa performance. Elle est de tous les plans et le personnage d’Antoinette lui va comme un gant ! Une comédie totalement réussie, intelligente et pleine de fraîcheur que je vous conseille fortement.

Ondine

Un couple se sépare à la terrasse d’un café. La jeune femme, Ondine, ne le supporte pas et dit à son amant qu’elle va être obligée de le tuer. Un peu plus tard dans la même journée, Ondine rencontre Christoph, un scaphandrier. L’amour renaît, il est tendre, simple et entier. Mais cela suffira-t-il à Ondine pour oublier sa déception amoureuse ?

Le film de Christian Petzold mélange le réalisme et la mythologie. Ondine est l’héroïne d’une légende germanique, elle ne peut vivre sans l’amour d’un humain et elle devra tuer celui qui la trahit avant de retourner dans l’eau. Le réalisateur propose un nouvel amour à Ondine pour la faire dévier de sa funeste destinée. La scène de la rencontre entre Ondine et Christoph est fracassante et sublime. Christian Petzold reprend les deux acteurs (Paula Beer et Franz Rogowski) qui étaient à l’affiche de son précédent film « Transit », le couple d’acteurs fonctionne merveilleusement bien. Ils vibrent de romantisme. Face à cette histoire d’amour mythique, Christian Petzold montre la réalité de Berlin, notamment son urbanisation puisque Ondine est historienne et qu’elle est conférencière dans un musée de maquettes de la ville. Les deux niveaux se contrebalancent, s’équilibrent. Berlin était à l’origine un marais, peut-être qu’Ondine vient de là. La mise en scène de Petzold parachève l’ensemble avec plusieurs scènes qui se répètent, se font écho et rythment l’histoire. Le réalisateur allemand nous offre ici un film qui revisite le mythe d’Ondine tout en gardant un ancrage contemporain. Une histoire ensorcelante servie par deux formidables acteurs.

  • « La daronne » de Jean-Paul Salomé : Patience est traductrice d’arabe pour la police. Elle traduit les écoutes de trafiquants et de revendeurs de drogue. Comme Patience a des difficultés a payé l’Ehpad où elle a mis sa mère, les écoutes finissent par lui donner des idées. Grâce à une coïncidence, elle prend possession d’un énorme stock drogue qu’elle ira écouler en djellaba. La police finit par la nommer la daronne. Le film de Jean-Paul Salomé est une comédie sympathique qui vaut surtout pour le numéro d’actrice d’Isabelle Huppert. Elle est parfaite dans ce rôle de femme qui joue un double jeu sans que personne puisse la soupçonner. Le personnage est intéressant car ce basculement dans la délinquance n’est pas vraiment une surprise. L’enfance de Patience a été aventureuse en raison d’un père proche de l’illégalité. Autour de Patience, les seconds rôles offrent de beaux moments au film comme celui d’Hippolyte Girardot, le policier énamouré, ou de Jade-Nadja Nguyen, la gardienne de l’immeuble  encore plus magouilleuse que la daronne !

 

  • « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait » d’Emmanuel Mouret : Pour se remettre d’une déception amoureuse, Maxime va s’installer quelques jours en Provence, chez son cousin François. Mais ce dernier a du s’absenter pour le travail, Maxime est donc accueilli par Daphné, l’amie de son cousin. Celle-ci va proposer des visites touristiques à Maxime et au gré de leurs promenades tous les deux vont raconter leurs histoires d’amour respectives. La construction du film d’Emmanuel Mouret est complexe et raffinée. Elle se déploie dans de nombreux aller-retours dans le présent et le passé, entre l’histoire de Daphné et celle de Maxime. Emmanuel Mouret tisse un réseau de sentiments amoureux, de situations diverses et variées où se trouvent pris nos deux héros. Comme toujours chez le réalisateur, son film est très littéraire et les dialogues y sont extrêmement travaillés.  Les acteurs, avec en tête Niels Schneider et Camélia Jordana, semblent se régaler  dans ses jeux modernes de l’amour et du hasard. La très belle fin du film  le fait basculer dans une douce mélancolie.

 

  • « Énorme » de Sophie Letourneur : Claire Girard est une grande pianiste qui se produit dans le monde entier. Son mari, Fred, est son agent, son garde-du-corps, son homme à tout faire. Le couple ne veut pas d’enfants. Mais lorsque Fred assiste à un accouchement dans un avion, il change complètement d’avis. Il ne pense plus qu’à ça mais Claire ne veut rien savoir. Fred, sous les bons conseils de sa mère, va faire un enfant dans le dos à sa femme. Ce qui est intéressant dans le film de Sophie Letourneur est l’inversion des rôles. C’est Fred (Jonathan Cohen) qui assiste aux séances de préparation à l’accouchement, lui qui connaît les infirmières, les sage-femmes de l’hôpital. Claire (Marina Foïs) fait comme si tout cela n’existait pas. Le duo d’acteurs fonctionne très bien entre la placidité de Marina Foïs et l’exubérance de Jonathan Cohen. La réalisatrice a également eu la bonne idée de faire tourner de véritables professionnels hospitaliers. Le mélange entre réalité et fiction est assez intrigant. Et finalement, c’est bien cet adjectif qui définit le mieux cette comédie.

 

  • « Les apparences » de Marc Fitoussi : Eve, qui a raccourci son prénom originel d’Evelyne, est la directrice de la médiathèque française à Vienne. Son mari, Henri, est un célèbre chef d’orchestre. Ils vivent entourés d’autres riches expatriés de la capitale autrichienne. Les dîners succèdent aux dîners, la vie d’Eve semble parfaite. Mais lorsqu’elle découvre qu’Henri la trompe, Eve va tout faire pour sauver les apparences et son mariage. Marc Fitoussi s’attaque à la bourgeoisie et aux faux-semblants. Mentir semble être le sport préféré des différents personnages. Le film se consacre surtout à Eve qui se montre redoutable et d’un cynisme sans faille pour préserver sa situation sociale. Karin Viard incarne de manière réjouissante cette femme que l’on plaint et que l’on déteste tour à tout. Les rebondissements, la duplicité des personnages titillent notre curiosité mais le film souffre de quelques défauts. Il y a un peu trop de complexité dans l’intrigue, le millefeuille est un peu trop épais pour être convaincant (les deux amants qui ont de lourds secrets notamment). Et certaines pistes sont rapidement balayées, la plus intéressante me semblait être la détestation d’Eve de son milieu modeste d’origine. Cette piste constitutive du personnage n’est pas assez exploitée. « Les apparences » est un film honnête, qui est agréable à regarder mais il aurait pu être plus méchant, plus incisif. N’est pas Chabrol qui veut !