Attachement féroce de Vivian Gornick

arton13780-c9fea

« Je n’ai pas de bonnes relations avec ma mère et à mesure que nos vies avancent, il semblerait que ça empire. Nous sommes toutes deux prisonnières d’un étroit tunnel intime, passionné et aliénant. Parfois, pendant plusieurs années, l’épuisement prédomine, il y a une sorte de trêve entre nous. Puis la colère ressurgit, brûlante et limpide, érotique tant elle force l’attention. » 

« Attachement féroce » a été publié en 1987 aux Etats-Unis, cette autobiographie de Vivian Gornick est devenue immédiatement un classique. Vivian Gornick, journaliste et essayiste, est née en 1935 dans une famille d’origines juives et aux convictions communistes. La famille habite un immeuble dans le Bronx principalement habité par des familles juives. A l’époque, le Bronx est un « patchwork de territoires ethniques imbriqués », chaque communauté occupe un quartier bien délimité. L’immeuble de Vivian Gornick est essentiellement un territoire féminin et c’est d’ailleurs le cœur du livre : la féminité et le féminisme. Vivian Gornick est élevée dans un monde presque exclusivement féminin et sa relation avec sa mère est au centre de sa vie. Cette relation est à la fois fusionnelle et toxique. Les deux femmes ne se quitteront jamais. Une fois adulte, Vivian vivra à 1 km de sa mère dans Manhattan Sud.

Vivian Gornick se construit en réaction à sa mère. Cette dernière a du abandonner son travail pour élever ses enfants, c’est son mari qui lui demande. A l’époque, la place de la femme ne se discute pas, même si elle se rend compte qu’elle perd son autonomie : « Elle ne faisait pas mystère qu’elle avait détesté renoncer à son travail après le mariage (elle tenait la comptabilité dans une boulangerie du Lower East Side), que c’était agréable d’avoir de l’argent à soi dans sa poche sans dépendre d’une allocation comme un enfant, que sa vie était devenue sans intérêt, et qu’elle aurait aimé travailler de nouveau. S’il n’y avait pas eu l’amour de papa. » Quand son mari décède, la mère de l’auteure se noie dans un chagrin infini, son identité devient la douleur de la perte de son grand amour. Vivian Gornick deviendra donc une femme libre, une intellectuelle féministe contre et pour sa mère. Sa vie sentimentale sera également fait d’attachements féroces, compliqués et étouffants. Mais Vivian Gornick a construit une vie intellectuelle riche, « (…) Les idées sont excitantes et d’une compagnie exaltante. » 

New York est également au cœur du livre. Vivian et sa mère font de longues balades dans la ville, l’explorent et la parcourent sans cesse. La ville, ses rues imprègnent le livre. : Manhattan, qu’elles arpentent de long en large, et surtout le Bronx qui restera toujours leur quartier. Le bouillonnement de celui-ci, le bruit de la rue, les femmes de l’immeuble restent centraux dans la mémoire des deux femmes et lient leurs souvenirs de manière indélébile.

C’est avec beaucoup de verve et de lucidité que Vivian Gornick évoque ses souvenirs et ses attachements féroces avec des hommes et surtout avec sa mère. Le livre est le récit d’une émancipation, d’une femme, d’une intellectuelle libre. Il faut remercie les éditions Rivages de nous avoir fait connaître ce très beau texte superbement écrit. La suite, « La femme à part », sort ce mois-ci.

america

Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin

Deux hommes sont condamnés à vivre ensemble tant que l’hiver durera. Le premier, le narrateur, est revenu dans son village où son père, mécanicien, est en train de mourir. Victime d’un accident, il n’arrivera pas à temps pour revoir son père vivant. Ne pouvant plus se déplacer en raison de ses blessures, il est confié à un vieil homme, Matthias, depuis peu au village. Contrairement au narrateur, il n’est pas d’ici, il a été piégé par le mauvais temps. Il accepte de soigner le jeune homme contre une place dans le premier convoi qui rentrera en ville. Sa femme, malade, l’attend là-bas. Mais la neige n’a pas fini de tomber, empêchant petit à petit toute communication, tout voyage vers l’extérieur. Le village, loin de tout, est privé d’électricité. Comment survivre dans une nature si hostile ?

« La neige et le vent ont cessé subitement ce matin. Comme une bête qui, sans raison apparente, abandonne une proie pour en chasser une autre. Le silence nous a surpris, dense et pesant, alors que nous avions encore l’impression que les rafales allaient arracher le toit et que nous serions aspirés dans le vide. Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu’on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d’immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous. » 

L’ambiance du roman de Christian Guay-Poliquin est apocalyptique. On ne sait pas à quelle époque il se déroule. Il nous parle de « grandes guerres » qui restent indéterminées et cette atmosphère de survie en milieu hostile m’a fait penser à « La route » de Cormac McCarthy. Christian Guay-Poliquin réussit à créer, avec une économie de mots, une tension sourde. Une menace indéfinie grandit au-dessus des deux hommes qui vivent presque en huis-clos. Le village se vide petit à petit de ses habitants, la nourriture se fait de plus en plus rare. Chacun est de plus en plus sur les nerfs.

Les paysages semblent maléfiques et à l’origine de la menace même. La neige, qui devient inquiétante, rythme les chapitres et la vie des deux hommes qui se trouvent de plus en plus seuls au fil des pages et de plus en plus hostiles l’un envers l’autre.

« Le poids de la neige » est un roman remarquable, à l’atmosphère mystérieuse et inquiétante. Christian Guay-Poliquin sait subtilement créer la tension, l’angoisse dans un huis-clos presque muet entre deux inconnus piégés par la neige. Roman d’anticipation, de survie face à une menace climatique, « Le poids de la neige » se dévore.

america

Un autre Brooklyn de Jacqueline Woodson

CVT_Un-Autre-Brooklyn_4625

« Peut-être cela a-t-il commencé ainsi pour toutes les quatre – des adultes projetant leur avenir avorté sur nous. D’après mon père, j’étais assez intelligente pour être professeur, mais moi je voulais être avocate, cela faisait partie du rêve d’être dans la peau de Sylvia. La mère d’Angela lui avait transmis son rêve de danse. Quant à Gigi, capable de toutes nous imiter, elle pouvait être qui elle souhaitait, fermer les yeux et s’en aller. N’importe où. » A l’enterrement de son père, August, la narratrice, se remémore son enfance à Brooklyn où elle arrive à l’âge de douze ans. Elle vient du Tennesse avec son père et son frère. Elle espère chaque jour que sa mère va les rejoindre. August se fait des amies dans le quartier : Sylvia, Angela et Gigi. Les quatre adolescences deviennent vite inséparables. Elles s’épaulent, se confient, rêvent ensemble d’un meilleur avenir. Dans les années 70, Brooklyn n’est pas un quartier très sûr, la pauvreté y est très présente. La Nation de l’Islam prend de plus en plus d’importance dans la communauté noire. Difficile pour ces quatre jeunes filles d’imaginer une vie ailleurs.

Jacqueline Woodson est connue pour ses romans jeunesse aux Etats-Unis. « Un autre Brooklyn » est son premier roman adulte, il est à la fois très intéressant et inabouti. Le récit de l’adolescence d’August et de ses copines se fait rétrospectivement et de manière fragmentaire. Ce sont des bribes de souvenirs, des instants de vie qui lui reviennent à l’esprit. Cette manière de présenter son histoire est très intéressante puisqu’elle évoque bien le fonctionnement de notre mémoire avec des moments forts qui nous marquent plus que d’autres. Ces petites touches donnent également beaucoup de rythme au récit. Le défaut est intrinsèque à cette forme. Les personnages, à part August, restent des silhouettes qui manquent de profondeur et auxquels on n’a pas le temps de s’attacher réellement.

En revanche, Jacqueline Woodson rend très bien compte de l’ambiance du quartier de Brooklyn dans les années 70. C’est un endroit où règne la pauvreté, où la violence monte en puissance. Elle montre aussi très bien que face à la violence, c’est une pratique religieuse très stricte et austère qui semble être la solution pour les habitants. L’auteur évoque aussi la guerre du Vietnam où bien souvent les afro-américains étaient envoyés en première ligne. Leur place aux Etats-Unis est ici parfaitement cerné en quelques lignes, en quelques paragraphes.

« Un autre Brooklyn » est un roman court, rythmé qui met en lumière le quotidien de quatre adolescences dans les années 70. Sa forme fragmentaire, quoi qu’intéressante, ne permet pas de s’attacher aux personnages. C’est fort dommage et prometteur à la fois.

america

Billet récapitulatif du mois américain 2018

america

Billets de présentation :

  • 1er septembre :
-Belette (The Cannibal Lecteur) : « Parfois le loup » de Urban Waite 
  • 2 septembre :
-Dealer de lignes : « Made in Trenton » de Tadzio Koelb
  • 3 septembre :
-Belette 2911 (The Cannibal Lecteur) : Kentucky straight de Chris Offutt 
-FondanGrignote : Ma meilleure ennemie
  • 4 septembre :
  • 5 septembre :
  • 6 septembre :
  • 7 septembre
-Belette (The Cannibal Lecteur) : [FILMS] Deadpool II (2018) 
  • 8 septembre
-Isabelle : Apple-pie 
  • 9 septembre
  • 10 septembre
  • 11 septembre
  • 12 septembre
  • 13 septembre
  • 14 septembre
  • le 15 septembre
-Belette (The Cannibal Lecteur) : La dernière frontière de Howard Fast 
  • Le 16 septembre
  • 20 septembre :
-Belette (The Cannibal Lecteur) : Femme de feu de Luke Short
-FondantGrignote : Arizona ice cream
  • 21 septembre
  • 22 septembre :
  • 23 septembre
  • 24 septembre
-FondantGrignote : Harold et Maud
  • 25 septembre
  • 26 septembre
  • 27 septembre :

Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain

41anrun6fJL._SX324_BO1,204,203,200_

Dans la petite ville de St Peterburg, dans le Missouri, vit Tom Sawyer avec son frère Cid chez leur tante Polly. Tom est un garçon facétieux qui aime faire tourner sa tante en bourrique ! Même si elle le punit, sa tendresse pour le jeune garçon refait vite surface. Tom n’aime pas beaucoup l’école ou aller à l’église. Il préfère largement jouer aux pirates avec son meilleur ami et un jeune vagabond du nom de Huckleberry Finn. Tom n’est pas qu’un jeune plaisantin, c’est également un cœur tendre qui fond littéralement devant la jolie Becky Thatcher qui vient d’arriver dans la communauté. La vie est douce sur les bords du Mississippi pour Tom et ses amis. Mais les choses vont s’assombrir avec le meurtre d’une homme dans le cimetière. Un habitant de St Petersburg est accusé du meurtre et il risque la pendaison. Mais Tom et Huckleberry savent qu’il n’a rien fait. Les deux garçons ont tout vu et c’est le terrifiant Injun Joe qui a fait le coup. Les deux amis auront-ils le courage de le dénoncer ?

Tom Sawyer est un héros de mon enfance. Je n’aurais rater sous aucun prétexte un épisode du dessin-animé qui, après relecture du roman, s’avère fidèle au travail de Mark Twain. J’avais également lu le roman mais dans une version jeunesse et je ne suis pas sûre qu’il ne s’agissait pas d’une version allégée. J’ai donc retrouvé Tom Sawyer avec un immense plaisir grâce à la nouvelle traduction des éditions Tristram. Mark Twain a publié ce roman en 1876 et il s’est beaucoup inspiré de son enfance dans le Missouri dans les années 1840 pour écrire les aventures de Tom.

Le roman montre les nombreuses péripéties de Tom, ses facéties comme ses moments plus sombres. C’est un garnement plein d’imagination et de ressources. Il est immédiatement sympathique, il fait les 400 coups mais il n’y a jamais de méchanceté chez lui. Il cherche seulement à s’amuser et à passer pour un héros aux yeux de Becky ! Ce qui ne fonctionne pas toujours, loin de là. Mark Twain ne se contente bien entendu pas de cette légèreté. Il insuffle également de la gravité dans ce récit d’enfance. C’est le cas avec le menaçant Injun Joe ou lorsque Tom et Becky se perdent dans une grotte.

L’auteur en profite également pour critiquer la société américaine avec beaucoup d’ironie. C’est notamment le cas pour les superstitions. Cette communauté de St Pétersburg est pétrie de croyances ridicules. Pour tout et pour rien, les habitants se réfugient dans des rituels surprenants. Il moque les travers de cette société à la morale rigide et aux croyances dépassées. Mais il reste bienveillant envers ses personnages.

« Tom Sawyer » est un roman qui peut se lire aussi bien enfant qu’adulte. C’est drôle, rythmé, espiègle, tendre, les deux personnages centraux, Tom et Huck sont extrêmement attachants. « Tom Sawyer » est une superbe ode à l’enfance et à la liberté que j’ai pris un plaisir fou à redécouvrir.

america

Bilan livresque et cinéma d’août

Image-1

Le mois d’août fut bien entendu marqué par la préparation du mois américain avec livres très différents et tous intéressants. Vivian Gornick, Anaïs Barbeau-Lavalette, Claire Vaye Watkins, Jacqueline Woodson et Brit Bennett seront toutes présentes au festival America de Vincennes. J’ai hâte de les écouter ! Je vous reparle donc très rapidement de leurs ouvrages. Stay tuned !!!

Je n’aurais pas le temps de vous parler des deux BD que j’ai lues pendant le mois d’août mais je vous conseille fortement la lecture de la série « Les beaux étés » de Zidrou et Jordi Lafebre dont le tome 4 est sorti récemment et celle de « Calpurnia » de Daphné Collignon au magnifique univers. Mon premier livre de la rentrée littéraire est celui de Adrien Bosc, « Capitaine », aussi exigeant qu’intéressant.

Et côté cinéma ?

Mes films préférés du mois :

71wyCtusjyL._SY445_

En bord de mer au sud de l’Italie, Marcello est toiletteur pour chiens dans une petite ville pauvre et décrépie. Marcello adore son travail, sa fille et ses voisins commerçants. Sa vie pourrait être paisible sans la présence violente et malsaine de Simone. Marcello est son souffre-douleur. Chétif et petit, le toiletteur cède sans cesse à la brute jusqu’à se sacrifier pour lui. Mais le martyrisé pourrait bien se rebeller. Matteo Garrone nous montre une Italie au bord du gouffre, rouillée, écaillée. La ville de Marcello est presque une ville-fantôme, aux bords de l’abandon. L’atmosphère du film est crépusculaire, la violence, la peur dominent les habitants. Le destin de Marcello est terrible, le personnage est troublant d’avilissement et de colère rentrée. Pour l’incarner, un acteur incroyable qui méritait son prix d’interprétation à Cannes : Marcello Fonte qui habite son rôle avec justesse et force. La vision de Matteo Garrone est bien sombre et sans espoir.

l_mylady-affiche

Fiona Maye est magistrate à la Haute Cour de Londres. Elle est spécialisée dans les affaires familiales. Au moment où son mariage se défait, Fiona est confrontée à une affaire épineuse. Un médecin demande à la justice de l’autoriser à soigner de force Adam atteint de leucémie. L’adolescent de 17 ans est témoin de Jéhovah et refuse la transfusion sanguine qui pourrait l’aider. Fiona doit trancher en faveur de l’intérêt de l’enfant, mais celui-ci implique-t-il de respecter ses convictions religieuses ? « L’intérêt de l’enfant » était un roman de Ian McEwan qui a travaillé au scénario du film de Richard Eyre. L’histoire de Sam est absolument poignante et la décision de Fiona va la hanter et l’habiter. Tout repose sur les deux personnages et la finesse psychologique du romancier est rendue par deux formidables acteurs : Fionn Whitehead et Emma Thompson. Cette dernière se fait décidément trop rare sur grand écran. « My lady » est l’occasion d’admirer sa justesse, sa précision et son incroyable subtilité. La relation entre les deux acteurs fonctionnent formidablement et elle est plaine d’émotions (peut-être un peu trop dans une des dernières scènes à l’hôpital mais c’est un détail).

0814411.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx

L’histoire est vraie et totalement incroyable. Dans les années 70, Ron Stallworth, jeune flic noir, veut prouver sa motivation à sa hiérarchie. Dans la presse locale, il découvre une annonce du Ku Klux Klan qui recrute. Ron décroche son téléphone et se fait passer pour le pire des racistes afin d’infiltrer l’organisation. Cela fonctionne à merveille, la cellule locale veut le rencontrer. Ron ne peut de toute évidence pas se rendre au rendez-vous. C’est donc son collègue Flip Zimmerman qui va prendre sa place. Cela faisait bien longtemps que l’on avait pas vu un bon film de Spike Lee. Sa colère contre Donald Trump est manifestement un excellent vecteur créatif. Le film est une charge contre ce dernier et souligne la nécessité de l’indignation et de la continuité du combat. Spike Lee nous offre 2h16 de péripéties rythmées et drolatiques. Mais « Blackkklansman » est également emprunt de gravité avec une très belle mise en parallèle d’une réunion du KKK et du récit (par Harry Belafonte) du lynchage de Jesse Washington en 1916. La fin du film montre également les terribles images des manifestations d’extrême droite de Charlottesville en 2017. Adam Driver est décidément toujours sur les bons coups et on découvre John David Washington, le fils de Denzel, est promis à un très bel avenir.

Et sinon :

  • Mary Shelley de Haifaa Al-Mansour : Ce film retrace la vie de Mary Shelley de sa rencontre avec Percy à l’édition de « Frankenstein ». Le film m’a semblé fidèle quant à la vie audacieuse de Mary Shelley, même si je connais celle-ci que dans les grandes lignes. Le point fort du film est la prestation de Elle Fanning qui livre une belle incarnation de la romancière avec une certaine fougue. Les autres acteurs ne déméritent pas non plus, Douglas Booth inclus qui a l’art d’interpréter les personnages tête-à-claques ! Malheureusement, la mise en scène est extrêmement académique, sans réel point de vue sur l’histoire de Mary Shelley. Celle-ci aurait mérité une réalisation plus flamboyante, à la mesure de son audace. Certaines scènes frôlent le ridicule ou l’atteignent comme la scène de fin qui se déroule dans une librairie entre Percy et Mary. L’ensemble n’est pas déplaisant, il aura au moins le mérite de mieux faire connaître le destin de Mary Shelley.

 

  • Sur la plage de Chesil de Dominic Cooke : Le film est la deuxième adaptation sortie ce mois-ci d’un roman de Ian McEwan. Comme pour « My lady », l’écrivain a participé au scénario. « Sur la plage de Chesil » montre la nuit de noces catastrophique de Florence et Edward dans les années 60. Les deux jeunes gens sont de milieux sociaux différents, le poids des rapport de classe finit par miner la relation des deux époux. Le mépris des parents de Florence pour Edward fait naître une terrible rancœur qui rejaillit durant la nuit de noces. Les deux époux sont également totalement inexpérimentés sexuellement, méconnaissance qui tournera au fiasco. Saoirse Ronan et Billy Howle sont parfaits, ils incarnent merveilleusement et avec beaucoup de sensibilité Florence et Edward. Esthétiquement, le film offre de très belles images, élégantes. Malheureusement, l’ensemble est totalement plombé par une fin ridicule et inutile. Pourquoi avoir rajouté ces scènes qui n’apportent strictement rien ? Cela reste un mystère, elles sont, de plus,  bien loin de l’ironie qui fait le sel des romans du romancier. Un beau gâchis.

 

  • Le monde est à toi de Romain Gavras : François vit en banlieue parisienne. Il voudrait arrêter de dealer pour lancer la franchise Mr Freeze au Maghreb. Il pensait avoir de l’argent de côté mais sa mère a tout dépensé au jeu. François se voit obligé d’aller en Espagne pour récupérer un chargement de drogue pour un caïd lunatique Poutine. Les choses vont bien évidemment se compliquer. Romain Gavras tente de faire du Tarantino à la française avec son nouveau film. La fin évoque également les Ocean de Steven Soderbergh, le glamour en moins. Il y a de l’humour, de l’outrance et un casting cinq étoiles avec en tête Karim Leklou qui confirme son talent. Le film se laisse bien regarder, les numéros de Isabelle Adjani et Vincent Cassel sont amusants. Mais le film n’a rien de révolutionnaire et son souvenir risque bien d’être fugitif.

 

  • Paul Sanchez est revenu de Patricia Mazuy : Cette fois-ci, c’est sûr, Paul Sanchez est revenu. Meurtrier recherché depuis dix ans, il a été aperçu à la gare des Arcs sur Argens. Son retour avait déjà été annoncé à plusieurs reprises mais cette fois les témoins oculaires se multiplient. On l’a vu errer dans la région. Les gendarmes doutent toujours à l’exception de Marion, petite gendarmette gaffeuse, qui voit dans la traque de Paul Sanchez une occasion de briller. Le film de Patricia Mazuy évoque l’affaire de Dupont de Ligonnès. Il suffit que le criminel disparaisse pour qu’on le voit partout. La réalisatrice dénonce à travers son film le sensationnel qui est créé lors des faits-divers. Tout devient spectacle, tout exacerbe l’hystérie des habitants de la petite ville. Les paysages du Var, où se terre Paul Sanchez,  ressemble au Grand Canyon et donne un côté western à cette traque. Laurent Lafitte est parfait dans le rôle de Paul Sanchez, incarnant ce personnage trouble avec beaucoup d’ambiguïté.

 

  • Under the silver lake de David Robert Mitchell : Sam n’a plus de boulot. Il passe ses journées dans sa résidence de Los Angeles, à observer ses voisines à la jumelle. Il découvre une très jolie jeune femme qui habite à côté de chez lui. Celle-ci disparaît et Sam décide de partir à sa recherche. Le film de David Robert Mitchell est peuplé de clins d’œil cinématographiques comme à « Fenêtre sur cour » ou « Mulholland drive ». La première heure du film est vraiment intéressante. Elle interroge les paranoïas, les folies contemporaines. Le héros est un looser attachant et totalement paumé. Malheureusement, le film devient rapidement interminable. Les 2h19 se sentent réellement. Le héros passe de personnages étranges en personnages étranges, l’histoire devient de plus en plus abracadabrante et délirante. N’est pas David Lynch qui veut et l’intérêt du début se mue en ennui total.

Croquis d’une vie de bohème de Lesley Blanch

I23532

« Je ne me souviens pas d’une époque où je n’aie pas été obnubilée par un profond désir de voyager, d’atteindre je ne sais quel horizon éloigné. Ce lointain nébuleux était un rêve miroitant et omniprésent qu’entretenait le rituel des histoires qu’on me lisait une fois couchée, histoires pas toujours des plus classiques mais je n’en voulais pas d’autres. « Je te chanterai des chants d’Arabie et des contes du beau Cachemire… », psalmodiait mon père lorsqu’il s’installait pour me lire quelque chose sur des personnages tels que Pocahontas, Lalla Rookh ou Lord Byron. Ces figures aux noms romantiques se déplaçaient sur un arrière-plan mystérieux, cet « Ailleurs » qui se formait déjà dans mon esprit d’enfant. Un pays magique auquel j’accèderais un jour par le fait tout aussi magique de partir, de me mettre en route, bref, de voyager. »

« Croquis d’une vie de bohème » est fait de différentes sources : les souvenirs d’enfance de Lesley Blanch écrit à l’initiative de sa filleule Georgia de Chamberet, des articles de l’édition britannique de vogue, un long récit sur son mari Romain Gary et l’ouvrage se termine par des récits de voyage. On trouve également dans le livre de nombreux dessins de Lesley Blanch, raffinés et élégants à l’image de leur auteure. Lesley Blanch est inconnue en France mais ses livres, « Vers les rives sauvages de l’amour » ou « Sabres du paradis », furent d’énormes succès en Angleterre. Cette autobiographie est vraiment passionnante, elle montre les multiples facettes de cette femme fascinante : journaliste, décoratrice de théâtre, voyageuse, collectionneuse d’objets d’art. Lesley Blanch a été élevée dans une famille bourgeoise dans la banlieue édouardienne de Chiswick. Sa curiosité est vite développée par des parents atypiques et cultivés. Toute sa vie, elle cultivera le côté bohème de ses parents et son indépendance. Elle devra l’être d’ailleurs rapidement car ses parents manquent d’argent. C’est ainsi que débutent ses multiples carrières.

C’est son immense amour de la Russie et de sa littérature qui lui permettront de séduire Romain Gary. Celui-ci est alors diplomate ce qui permet à Lesley d’assouvir son goût des voyages. Le couple vivra à Sofia, Paris, New York, en Bolivie et enfin à Hollywood. La vie avec Romain Gary n’est pas des plus reposantes, Lesley Blanch décrit un homme d’une incroyable complexité et d’un charme irrésistible. Beaucoup de femmes y succombent d’ailleurs. Leur mariage est libre, hautement intellectuel et littéraire.

Après que Romain Gary l’eut quittée pour Jean Seberg, Lesley Blanch se lance dans l’exploration des pays qui la faisaient rêver depuis l’enfance : l’Afghanistan, la Turquie, l’Iran, la Sibérie, l’Egypte, etc… Lesley Blanch fait partager son amour du voyage, de sa lenteur, du plaisir de la route en elle-même qui fait partie intégrante du plaisir de voyager.

Lesley Blanch est pétillante, spirituelle, extrêmement cultivée (sa passion pour la littérature est contagieuse) mais on sent également beaucoup de nostalgie dans ses récits. Elle sait notamment que sa manière de voyager est vouée à disparaitre pour laisser place à la vitesse et au tourisme de masse.

Je vous invite à découvrir la personnalité de Lesley Blanch, une voix érudite, lumineuse et extrêmement moderne. Le livre lui-même est magnifique, les éditions de la Table Ronde nous offre un objet magnifiquement mis en page et richement illustré de photos et de dessins de l’auteur.

Un grand merci aux éditions de la Table Ronde.

 

Un manoir en Cornouailles de Eve Chase

120103072_o

1968, la famille Alton quitte leur appartement de Fitzroy Square pour leur résidence de vacances en Cornouailles : le manoir de Pencraw autrement appelé le manoir des lapins noirs. La vie y est paisible, simple, un véritable refuge pour les quatre enfants et leurs parents. Les vacances s’y déroulent toujours de la même façon, dans une nonchalance bien heureuse et rêveuse : « Rien ne change. Le temps passe avec une lenteur sirupeuse. Dans la famille, on dit, pour rire, qu’une heure aux lapins noirs est deux fois plus longue qu’une heure à Londres, sauf qu’on y fait pas le quart de ce que l’on fait là-bas. »  Tout semble immuable et pourtant ces vacances de Pâques 1968 vont transformer la vie de la famille Alton.

Plus de trente ans plus tard, une jeune femme, Lorna, cherche avec son fiancé, Jon, l’endroit où ils célèbreront leur mariage. Lorna veut absolument que l’évènement se déroule en Cornouailles. Elle cherche un lieu très précis, un manoir qu’elle a visité enfant avec sa mère.

Comment résister à une si jolie couverture et à l’appel de la Cornouailles ? C’est quasiment impossible dans mon cas. Mais cela ne suffit pas à faire un grand livre et je ressors de cette lecture avec un avis mitigé. La partie la plus intéressante est celle qui concerne la famille Alton. Leur histoire est racontée par les yeux de Amber, l’aînée avec son frère jumeau Toby. Ce qui se joue au sein de la famille est bien mené même si la suite des évènements est assez prévisible. Les caractères des enfants sont bien affirmés et cela leur donne chair. On a de la sympathie pour ces quatre enfants frappés par le drame.

En revanche, la partie concernant Lorna n’est pas très réussie. Elle semble plaquée à côté de celle de la famille Alton uniquement pour créer un suspens qui paraît artificiel. Je pense même que l’intrigue est rendue plus prévisible en raison du récit de Lorna. Ce qui rend cette partie quelque peu contre-productive. Je n’ai vraiment pas accroché à l’histoire de Lorna et ne l’ai pas trouvé particulièrement attachante. Une autre chose m’a chiffonnée, on ne sent aucune différence temporelle entre les deux époques alors qu’il y a plus de trente ans d’écart. C’est un peu perturbant lorsque l’on passe d’une période à l’autre.

« Un manoir en Cornouailles » est un roman sympathique qui se lit facilement mais qui pêche par son intrigue trop prévisible et par une partie contemporaine qui manque de profondeur.

Merci aux éditions Nil.

 

Le mois américain 2018

america

Pour la septième année consécutive, j’aurais le plaisir de vous emmener aux États-Unis durant tout le mois de septembre.

Cette année, comme tous les deux ans, aura lieu le formidable Festival America de Vincennes dont vous trouverez la programmation ici. L’invité d’honneur du festival sera John Irving. America 2018 mettra également à l’honneur les littératures du Canada, anglophones et francophones. C’est pourquoi, exceptionnellement, j’ouvre le mois américain au Canada pour nous permettre de lire les auteurs invités à Vincennes. Mais n’oubliez pas de garder des lectures québecoises pour le challenge de Karine et Yueyin en novembre !

Le mois thématique s’ouvrira avec le blogoclub de Florence et Amandine qui nous propose de lire un roman au choix sur la thématique de l’humour. De quoi commencer le mois américain dans la bonne humeur !

Je me suis concoctée une liste de lectures très très ambitieuse pour ce mois américain (autant dire que je n’arriverai pas à tout lire…) :

-« La servante écarlate » de Margaret Atwood

-« La femme qui fuit » de Anaïs Barbeau-Lavalette

-« Le cœur battant de nos mères » de Brit Bennett

-« Dans les angles morts » de Elizabeth Brundage

-« Ceux d’ici » de Jonathan Dee

-« Les frères sisters » de Patrick deWitt

-« Manhattant beach » de Jennifer Egan

-« Attachement féroce » de Vivian Gornick

-« Les furies » de Lauren Groff

-« Le poids de la neige » de Christian Guay-Poliquin

-« Tom Sawyer » de Mark Twain

-« Les sables de l’Amargosa » de Claire Vaye Watkins

-« Un autre Brooklyn » de Jacqueline Woodson

Et possiblement, j’aimerais lire le recueil de nouvelles de Jeffrey Eugenides « Des raisons de se plaindre » qui va sortir en septembre aux éditions de l’Olivier.

N’hésitez pas à me dire si vous souhaitez faire une lecture commune d’un de ses titres.

Comme chaque année, je mettrai en ligne un billet récapitulatif, vous pourrez mettre les liens vers vos billets en commentaire de celui-ci. Vous pouvez également nous rejoindre sur le groupe facebook dédié à ce mois thématique.

J’espère que vous serez nombreux à participer à ce mois américain. Je vous souhaite d’excellentes lectures et rendez-vous en septembre !

Bilan livresque et cinéma de juillet

Image-1 (2)

Le joli mois de juillet, les vacances, du temps disponible pour la lecture et qu’elles furent belles et enthousiasmantes ! Mon énorme coup de cœur du mois est « Appelle-moi par ton nom » de André Aciman, un roman merveilleux et lumineux. Quand je pense que l’adaptation avait également été un coup de cœur ! Cette histoire restera longtemps gravée dans ma mémoire. Une lecture parfaite pour l’été que je ne peux que vous recommandez très, très fortement !

Et côté cinéma ?

0323902

Les super-héros n’ont plus la côte. Leurs exploits coûtent cher à la communauté (destruction en tout genre pour combattre les méchants) sans parfois obtenir les résultats escomptés. Ils ont donc l’interdiction d’utiliser leurs pouvoirs et ils doivent laisser les autorités compétentes s’occuper des bandits. La famille des Indestructibles n’a pas le moral. Mais un riche homme d’affaires les contacte pour essayer de montrer au monde l’importance des super-héros. Et ce n’est pas avec M. Indestructible qu’il souhaite travailler mais avec sa femme, Elasticgirl. Monsieur est prié de rester à la maison pour gérer les trois bambins.

Voilà des super-héros comme je les aime ! Cela faisait 14 ans que nous n’avions pas eu de nouvelles de la famille Indestructible mais l’histoire reprend où nous les avions laissés. Ce retour est parfaitement réussi, toujours aussi drôle et bien ficelé. L’inversion des rôles entre la mère et la père est évidemment source de nombreux gags. Le père comprendra à quel point élever trois enfants est difficile, d’autant plus quand ils ont des pouvoirs. Le dernier de la famille possède d’ailleurs un nombre invraisemblable de pouvoirs et il nous offre une scène d’anthologie lors d’une bagarre avec un raton-laveur ! Cette suite, pop et colorée, met en avant la femme et ses super-pouvoirs pour concilier les différents compartiments de sa vie. C’est aussi un film plein de tendresse sur la famille et les défauts de celle-ci. Espérons que nous n’aurons pas à attendre aussi longtemps pour voir la suite !

1676071.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx

Alice revient dans la ferme familiale après la mort de son père. Elle n’y était pas revenue depuis des années suite à un traumatisme. Elle retrouve son frère avec qui elle aimerait reprendre la ferme. Le père avait promis de laisser celle-ci à Alice sans jamais rien concrétiser légalement. Le frère, rancunier en raison du départ de sa sœur, n’entend pas les choses de la même manière et ne compte pas laisser Alice s’installer.

J’avais beaucoup aimé le film précédent de Clio Barnard, « Le géant égoïste », qui se déroulait également dans le Yorshire et dont l’ambiance était aussi plombée que le ciel. On retrouve ici les mêmes paysages imbibés de pluie, des cieux bas et lourds. Tout est poisseux, embourbé, aussi bien les paysages que les relations humaines. Celle d’Alice et de son frère pèse lourd d’amertume, de rancœur et de secrets longtemps occultés. L’incompréhension est totale entre eux deux. Ce sont deux taiseux, des butés. C’est toujours un grand plaisir de voir Ruth Wilson à l’écran, elle excelle dans ce rôle de jeune femme torturée et têtue. Mark Stanley, qui lui donne la réplique, est à la hauteur de l’actrice principale. Le tout est couronné par l’entêtante et splendide chanson, « An acre of land », interprétée par PJ Harvey.

Et sinon :

  • « Paranoïa » de Steven Soderbergh : Sawyer Valentini a du changer de ville après avoir été victime de harcèlement. Elle tente de s’habituer  à son nouvel environnement et à son nouveau boulot. Mais elle demeure très angoissée. Afin de se faire aider, elle décide de se rendre dans une clinique pour consulter un psychologue. Elle n’en ressort pas et se fait interner de force en psychiatrie. Sawyer apprend qu’elle n’est pas la seule dans ce cas et qu’elle restera enfermée tant que son assurance pourra payer. Elle est victime d’une arnaque mais dans ce milieu clos, sa paranoïa renaît… Décidément, Steven Soderbergh n’est jamais où on l’attend. Son dernier film, « Logan lucky », parlait d’un casse chez les déclassés de l’Amérique dans une veine très humoristique. On le retrouve dans un thriller tourné avec trois téléphones portables ! Et une nouvelle fois, ça fonctionne parfaitement. Le film monte en tension, l’ambiance au sein de la clinique est de plus en plus pesante. Soderbergh joue avec nos nerfs en brouillant les pistes quant à la santé mentale de Sawyer, puis en créant des scènes de thriller pur. L’autre talent du réalisateur est la direction d’acteurs à qui il propose des rôles décalés comme Daniel Craig dans « Logan lucky ». Ici Claire Foy est bien loin des ors royaux de « The crow » et elle est bluffante.

 

  • « Parvana » de Nora Twomey : Parvana est une jeune afghane de 11 ans. Elle vit à Kaboul qui, en 2001, est sous contrôle des talibans. Son père, un ancien professeur, a été mutilé pendant la guerre et est maintenant vendeur à la sauvette. Quand celui-ci est arrêté sans raison par les talibans, la famille de Parvana est en grande difficulté. Il ne reste que sa mère, sa sœur aînée et un bébé. Sous les talibans, les femmes ne peuvent sortir sans être accompagnées par un homme. Comment aller chercher de la nourriture, de l’eau quand le seul homme de la famille n’est plus là ? Parvana trouve la solution : elle se fera passer pour un garçon. Ce dessin-animé est formidable de réalisme. Il montre la dureté de la vie à Kaboul, réduite à des ruines après la guerre, l’oppression des talibans sur la population et surtout les femmes. La vie de Parvana et de sa famille est sans cesse sous tension. La violence est partout présente. pour supporter ce quotidien âpre, Parvana, comme son père avant elle, raconte des histoires à son petit frère. Son récit rythme le dessin-animé et est un vibrant hommage aux pouvoirs de l’imagination, à la culture qui sauve de la violence et de l’obscurantisme. Un dessin-animé aussi utile que plaisant à regarder.