Vigile de Hyam Zaytoun

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« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. Ça me traverse dans la cuisine, alors que tu es là, juste derrière moi. A peine un mètre nous sépare. Nos corps s’activent pour préparer le repas et nos cœurs étrangement battent plus qu’à l’ordinaire. Ça ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça. » Pas de dispute définitive, juste une tension qui fait que chacun termine la soirée dans son coin. Hyam Zaytoun monte se coucher la première, la fatigue et un rhume ont raison d’elle malgré un désagréable pressentiment. Pendant la nuit, elle est réveillée par des bruits étranges produits par son compagnon Antoine. Rapidement, elle comprend qu’il fait un arrêt cardiaque.

Cinq ans après cette terrible nuit, Hyam Zaytoun nous confie son histoire. Dès les premiers mots, le lecteur est happé par l’urgence, par l’importance de chaque instant et de chaque geste. Hyam Zaytoun, dont le père a également fait un infarctus, sait qu’il faut réagir vite si elle veut avoir une chance de sauver Antoine. Elle sait aussi qu’elle n’a pas le droit de s’effondrer, il faut qu’elle reste debout pour ses enfants, la famille et les amis. Et la force de Hyam irrigue le récit, l’illumine de son obstination fragile à garder espoir. Pour accompagner Antoine, elle réunit toute leur tribu, chacun vient au chevet de celui qui a été placé en coma artificiel. L’auteur créée un lien d’amour et d’amitié pour tirer son homme vers la vie. Elle espère que les voix familières, les caresses lui donneront envie de se battre.

Durant les jours qui suivent l’arrêt cardiaque, elle se remémore les moments passés à deux : les jours avant la naissance de leur fille qui ne se décidait pas à naître, un voyage en Inde, des courses au centre commercial pour choisir des lunettes, etc… Le drame permet à Hyam Zaytoun de réaliser que chaque moment vécu à deux était important et précieux. Les banales actions du quotidien se parent d’une beauté insoupçonnée jusque là. La plume de Hyam Zaytoun est intense, très poétique : « Certaines nuits sont plus épaisses que d’autres. Celle-ci est trouée de tristesse. »  Elle sait employer les mots justes, sans apitoiement sur elle-même, pour dire la peur, l’attente, l’espoir coûte que coûte.

« Vigile » n’est pas un livre vers lequel je serais allée spontanément mais je suis ravie d’avoir découvert ce récit sensible qui sonne toujours juste, est généreux et lumineux malgré la tragédie qui s’y noue.

Merci aux éditions du Tripode.

 

 

Bilan 2018

Nous avons récemment dit adieu à 2018, il est donc grand temps de faire un bilan de mes lectures. Durant cette année, j’ai lu 71 romans et 21 bande-dessinées. C’est un peu moins bien que 2017 mais il faut dire que j’ai terminé 2018 avec « La maison d’Âpre-vent » de Charles Dickens qui fait plus de 1000 pages, de quoi réduire le nombre de livres lus pendant les vacances de Noël !

Et voici mon top 5 de 2018 :

Impossible de départager les deux romans en tête de mon classement et pourtant ils n’ont rien en commun. D’un côté, il y a la sensualité d’un premier amour, la chaleur de l’Italie en été, l’art et le magnifique Elio. De l’autre, Leo Perutz nous entraîne dans la ville de Prague sous Rodolphe II pour nous raconter la fortune et la chute de Mordecaï Meisl et celle du ghetto juif à l’aide d’une construction époustouflante. Rien a voir donc sinon une qualité littéraire supérieure et des récits prenants et touchants.

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J’ai terminé l’année 2018 en bonne compagnie avec mon cher Dickens et l’un de ses meilleurs romans : « La maison d’Âpre-vent ». J’ai retrouvé tout ce qui fait la force de l’auteur victorien : une galerie impressionnante de personnages, la dénonciation d’un système injuste (ici le système judiciaire), de l’humour, Londres pendant la révolution industrielle et une intrigue foisonnante. Dickens fait preuve d’une maîtrise remarquable tout au long du roman et il s’amuse même à alterner les points de vue. Du grand art !

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2018 m’a permis de renouer avec un héros de mon enfance (grâce au dessin animé et à une version abrégée du roman) : Tom Sawyer. Quel plaisir de retrouver le facétieux personnage de Mark Twain ! La lecture du roman est un vrai délice, c’est rythmé, drôle, plein de malice tout en étant tendre et grave. Mark Twain a vraiment créer un personnage phare de la littérature américaine avec ce jeune garçon espiègle. Et 2019 sera l’année de Huckleberry Finn !

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Enfin, je me suis décidée à lire « La servante écarlate » de Margaret Atwood ! Il me faisait de l’œil depuis tellement longtemps ! Et sa réputation n’est pas galvaudée. L’auteure canadienne a écrit là une formidable dystopie féministe qui malheureusement reste toujours d’actualité. Tout est plausible dans ce roman et c’est ce qui nous glace à sa lecture. Je vous conseille également la saison 1 de la série (je n’ai pas encore vu la deuxième) qui est très réussie.

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« Numéro 11 » m’a permis de retrouver un de mes auteurs contemporains préférés : Jonathan Coe. Celui-ci revient à sa veine sociale, celle de « Testament à l’anglaise » ou de « Bienvenue au club ». Il épingle avec humour les travers de ses contemporains, les absurdités de notre époque et y rajoute une pointe de fantastique. J’ai hâte de le retrouver car son prochain roman parlera du Brexit et cela promet d’être caustique !

Deux premiers romans m’ont également marquée cette année et ils sont tous les deux écrits par des romancières britanniques (how surprising !) :

« Ecoute la ville tomber » révèle une voix forte, rugueuse et originale dans son emploi de la langue. L’originalité de « Eleanor Oliphant va très bien » réside dans son personnage principal atypique, sans cesse en décalage par rapport aux autres et habité par une grande solitude.

La bande-dessinée de l’année n’a pas de concurrence et elle est tout en haut du podium, très loin de tout ce que j’ai pu lire dans cette catégorie :

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Cette BD est un bijou, une alliance parfaite du fond et de la forme. Le dessin de David Sala s’inspire des œuvres de la Sécession viennoise et c’est tout simplement splendide.

Il n’y a pas beaucoup d’auteurs français dans ce bilan et pourtant j’ai beaucoup aimé certains de leurs romans : « Tenir jusqu’à l’aube » de Carole Fives, « Avec toutes mes sympathies » de Olivia de Lamberterie, « Le guetteur » de Christophe Boltanski.

Et puis, il y le livre autour duquel j’ai tourné pendant des mois et que je n’ai toujours pas lu : « Le lambeau » de Philippe Lançon. Je m’engage donc à le lire en 2019 !

Encore une année littéraire qui fut riche et très variée, j’espère qu’elle le fut également pour vous tous. Espérons que 2019 le sera tout autant et que les livres vont se multiplier !

Bilan livresque et cinéma de décembre 

Et voici venu l’heure du dernier bilan mensuel de 2018 ! A part le formidable « L’herbe de fer » qui montre les ravages de la grande dépression américaine, je n’ai lu que des livres de saison : « Rendez-vous avec le mal » de Julia Chapman qui m’a moins séduite que le premier volet de la série, « Le petit sapin de Noël » qui est un recueil de nouvelles de la piquante Stella Gibbons et « Mortels Noëls » qui est la première aventure de Vipérine Maltais, une adolescente dans un pensionnat. Enfin, j’ai achevé l’année avec l’un de mes auteurs favoris et qui se marie fort bien avec les fêtes de Noël, j’ai nommé Charles Dickens et son incroyable « Maison d’Âpre-vent » dont je vous parlerai très bientôt. S’est rajoutée à ces romans, une bande-dessinée hilarante qui est un très chouette hommage à « Alice au pays des merveilles » : « Madame le lapin blanc » de Gilles Bachelet.

Côté cinéma, j’ai terminé l’année avec deux premiers films très réussis réalisés par deux acteurs :

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Été 1960 dans le Montana, Jo, 14 ans, voit sa famille se désagréger. Le père, Jerry, prof de golf, vient de se faire licencier. Le couple vient d’emménager dans la région pour que Jerry trouve un nouveau souffle. C’est encore raté. La mère, Jeanette, veut recommencer à travailler pour aider son mari. Les disputes entre les deux parents s’accentuent. Jerry décide à alors de s’engager pour aider à éteindre les feux qui ravagent la région. Devant les difficultés, Jerry fuit et laisse sa femme et son fils se débrouiller.

Pour sa première réalisation, Paul Dano, acteur toujours remarquable, a choisi d’adapter un roman de Richard Ford. Il adopte le point de vue de Jo qui voit sa vie changer totalement dans une ville qu’il ne connaît pas. Il voit ses parents se débattre contre leurs problèmes et s’y noyer. Le père part pour une mission dangereuse et la mère se perd dans des frasques auprès d’un autre homme. Le fils, renfermé, assiste à tout, ses parents le prennent à témoin de leurs disputes et se confient à lui. L’adolescent apparaît souvent comme plus mâture qu’eux. Les trois acteurs qui composent ce trio sont parfaits : Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal et le jeune Ed Oxenbould. La réalisation de Paul Dano est classique, soignée et évoque les peintures de Edward Hopper (notamment lorsque le réalisateur montre la maison de la famille vue de l’extérieur). Un premier film extrêmement prometteur.

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Pour sa première réalisation, Ruper Everett a choisi de nous raconter les dernières années d’Oscar Wilde. L’acteur a joué à plusieurs reprises sur grand écran et sur scènes les pièces de l’écrivain irlandais. Il montre Oscar Wilde dans les bouges parisiens où il s’était réfugié à sa sortie de prison. Durant le film, le réalisateur nous montre les différents épisodes de sa vie, de sa gloire sur les planches en passant par son procès pour homosexualité, son emprisonnement et son exil en France, en Italie avec Bosie puis à Paris où la déchéance et la mort l’attendent. Rupert Everett rend un hommage vibrant et extrêmement émouvant à cet extraordinaire artiste à l’élégance et à l’esprit incomparables. Dans la misère, dans la souffrance et la solitude, Wilde sait toujours faire preuve d’autodérision. Ce que montre très bien Rupert Everett, ce sont les humiliations que Wilde a du affronter (la scène sur le quai du train où il se fait cracher dessus et celle des jeunes gens qui le poursuivent dans un village français sont terribles). Le réalisateur a l’art de restituer à merveille l’époque dans laquelle a évolué Wilde. Rupert Everettv incarne magnifiquement l’auteur et nous offre pour son premier film, un biopic d’une mélancolie tragique.

Et sinon :

  • « Le retour de Mary Poppins » de Rob Marshall : Michaël Banks se remet difficilement de la mort de sa femme. Les comptes n’étant pas sa spécialité, il se retrouve en difficultés. La banque menace de saisir la maison où il vit avec ses trois enfants et dans laquelle il a grandi avec sa sœur Jane. Michaël ne sait pas comment éviter le pire quand surgit du ciel son ancienne nounou : Mary Poppins. Le retour de la plus extraordinaire gouvernante est réussi. Les scènes merveilleuses s’enchaînent (la baignoire, la soupière où se mélangent l’animation et les prises de vue réelles) et les chansons nous enchantent. Rob Marshall nous fait retrouver la féerie du film de 1964. Il faut dire que Emily Blunt enfile le costume de la gouvernante avec talent et malice. On se laisse totalement emporter par ce tourbillon coloré et joyeux.

 

  • « Les héritières » de Marcelo Martinessi : Au Paraguay,  Chela vit avec Chiquita dans sa grande maison de famille. La vieille femme voit ses souvenirs s’éparpiller, elle est obligée de vendre les objets qui l’entourent. Tout va de mal en pis lorsque Chiquité est envoyée en prison pour une histoire de fraude. Chela, qui n’en a pas l’habitude, doit se débrouiller toute seule. Elle se met à faire le taxi pour des amies, elle doit se rendre à la prison. Elle est obligée de se confronter au monde. C’est un très joli film que nous offre le réalisateur Marcelo Martinessi. L’ambiance y est très mélancolique puisque Chela voit sa vie, choyée et protégée, peu à peu disparaître. Elle, si discrète voire taiseuse, est obligée d’aller vers les autres et de commencer à devenir indépendante. Chela semble s’éveiller à nouveau notamment grâce à une jeune femme qui fait battre son cœur. Voir Chela s’émanciper, s’affirmer nous offre un très beau portrait de femme.

 

  • « Leto » de Kirill Serebrennikov : Leningrad dans les années 80, Mike Naumenko est le leader d’un groupe de rock, Zoopark, qui fait un tabac sur la scène underground. Les concerts ont lieu dans des salles surveillées par des apparatchiks qui empêchent les spectateurs de se lever et de crier. Mike est le père d’un bébé et est en couple avec la fascinante Natasha. Bientôt, un jeune chanteur prometteur va croiser leur route, Viktor Tsoï, futur créateur du groupe new wave Kino. Natasha et Viktor sont irrésistiblement attirés l’un par l’autre. Kirill Serebrennikov, réalisateur assigné à résidence, réalise avec « Leto » un « Jules et Jim » rock qui se déroule sur une période courte où souffle un vent de liberté sur la jeunesse russe. Le film est visuellement très riche et inventif : un narrateur nous présentant une réalité alternative, des gribouillages, des parenthèses musicales qui ressemblent à des clips. C’est un tourbillon, le film dégage une énergie propre au rock et au punk. Une joie de vivre teintée de mélancolie car elle est forcément de courte durée. « Leto » est un film original, énergique et inventif.

Le petit sapin de Noël de Stella Gibbons

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« Le petit sapin de Noël » de Stella Gibbons est un recueil de quinze nouvelles dont seule la première se déroule durant la période des fêtes de fin d’année. Elles ont été écrites et oubliées durant l’entre-deux-guerres. Elles traitent quasiment toutes de l’amour, du couple et de la place des femmes.

Un certain nombre de nouvelles sont idéales pour cette période de l’année, elles relèvent presque du conte de fée. C’est le cas dans « Le petit sapin de Noël », « Un jeune homme en haillons », « L’ennui de la fête » et « Le frère de Mr Amberly ». L’amour y surgit  de manière totalement inopinée. Les personnages centraux de ces histoires ne cherchent pas forcément l’amour au début des nouvelles. Mais le hasard fait bien les choses et ils croisent ou retrouvent le grand amour.

Le mariage n’est pourtant pas idéalisé chez Stella Gibbons. Dans plusieurs nouvelles, les couples sont au bord de la rupture. Dans la plus cruelle des nouvelles, « Pour le meilleur et pour le pire », l’auteure met en scène toute l’incompréhension entre un mari et sa femme, la communication est rompue entre eux. Le mariage est décrit dans « L’enclos » comme un enfermement :

« -Mais tous les mariages ne sont quand même pas comme un enclos ?

-Tous les vrais mariages le sont, répondit son mari. » 

Entre le coup de foudre et le naufrage, on voit bien que les femmes vivent un entre-deux. Elles sont à cheval entre la modernité et la tradition. A ce tire, la nouvelle intitulée « La part du gâteau » est extrêmement intéressante. Elle met en scène une jeune femme fière de son travail et qui doit interviewer une ancienne suffragette. « Il doit être triste de tomber aussi bas, après avoir cru qu’on allait révolutionner le monde en 1913. Mais elles étaient si bêtes, ces suffragettes et féministes. Toutes en proie à la manie masculine de protester, toutes habillées en hommes alors qu’elles détestaient les hommes…Elles renonçaient à tout le plaisir qu’il y a à être une femme (…), elles se mettaient les gens à dos. C’étaient de redoutables combattantes, j’imagine…mais qu’elles idiotes ! Elles ne savaient pas s’y prendre pour avoir leur part du gâteau. Ma génération, en revanche, a poussé à sa perfection l’art de manger son gâteau. Nous avons des métiers d’hommes, des salaires d’hommes, avec le plaisir d’être une femme par dessus le marché. Les heureuses gagnantes, c’est nous ! » Cette femme, qui se voit comme une gagnante, va néanmoins se précipiter pour rattraper son mari qu’elle venait de congédier. Cela va lui valoir une gifle mémorable qu’elle estime avoir mérité ! Nous sommes donc encore loin de l’émancipation totale et le mariage semble bien être une nécessité.

Une femme seule cherche toujours un homme comme dans « L’amie de l’homme » où l’héroïne chasse un amant égoïste pour se jeter immédiatement dans les bras d’un autre. La modernité, tant souhaitée, a des limites et les personnages de Stella Gibbons restent finalement très attachés aux traditions. Dans « Charité bien ordonnée », un homme invite son ex-femme à séjourner avec sa nouvelle épouse dans leur maison. Tout cela se fait en bonne intelligence et dans l’intérêt des enfants issus du premier mariage. Comme les personnages le verront, les bonnes manières et la retenue ont leurs limites !

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume ironique et l’humour grinçant de Stella Gibbons et son univers un brin suranné. Ces nouvelles nous donnent un point de vue intéressant sur la place de la femme entre les deux guerres mondiales.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.

 

Rendez-vous avec le mal de Julia Chapman

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Un matin, Mme Sheperd rend visite à Samson O’Brien dans son agence de Recherche des Vallons. La vieille dame, qui habite la résidence pour personnes âgées de Fellside Court, pense que l’on cherche à l’assassiner. Elle a relevé des événements étranges comme la disparition de sa montre ou des boutons de manchettes d’un autre résident. Elle aperçoit également quelqu’un roder la nuit dans les couloirs. Un peu mince pour que Samson O’Brien se mette à enquêter. Parallèlement, un fermier vient l’engager pour qu’il l’aide à retrouver un bélier, un mal reproducteur qu’il a payé fort cher. Voilà qui n’est pas extrêmement palpitant pour l’ancien policier londonien qu’est Samson. Pourtant, il faut bien faire vivre son agence et il part donc observer les collines environnant la ferme pour trouver des traces du bélier. L’intérêt de Samson va être à nouveau attirer vers Fellside Court lorsqu’il apprend le décès d’Alice Sheperd. C’est accompagné de Delilah Metcalfe, sa propriétaire et curieuse patentée, qu’il va enquêter dans la résidence pour personnes âgées.

Le point fort de la série de Julia Chapman est sans conteste sa galerie de personnages. On retrouve avec plaisir Samson et Delilah dont l’association, entre flirt et chamailleries, fonctionne bien même si elle est assez attendue. Dans le premier tome, nous avions déjà rencontré les habitants de Fellside Court puisque l’un d’entre eux est le père de Samson. Ce petit groupe de personnes âgées est très sympathique et attachant. Samson renoue tout doucement avec les habitants de Bruncliffe qu’il avait quitté pendant dix ans, c’est notamment le cas avec son père et l’un des frères de Delilah.

Les deux intrigues policières s’imbriquent parfaitement et permettent à l’auteure de varier les univers et la tonalité du livre. L’enquête sur le bélier apporte de la légèreté et de l’humour. On peut en revanche reprocher à Julia Chapman de ne pas du tout faire progresser l’histoire de Samson par rapport au premier tome. Aucune nouvelle information n’est apportée quant à la menace qui pèse sur lui et sur la raison de son départ précipité de Bruncliffe. Certes Julia Chapman ne peut pas tout nous dévoiler d’un coup puisqu’elle écrit une série mais nous donner quelques pistes supplémentaires aurait rajouter un peu de piquant à l’histoire. Autre problème, Julia Chapman force un peu trop le suspens avec des teasings en fin de paragraphes : « Il gravit les marches. Il ne remarqua rien d’inhabituel. Parce qu’il n’y avait rien à remarquer. Pas encore. Quand quelqu’un s’en apercevrait, ce serait trop tard. » , « Elle ne remarqua pas l’étrange éclat de lumière sur le sol, juste devant la première marche ». L’auteure insiste un peu lourdement, cela confine au tic, sur tout ce que les personnages ne remarquent pas et qui les met en danger. C’est un peu lassant…

Malgré mes bémols, « Rendez-vous avec le mal » reste un honnête cosy mystery qui se lit sans déplaisir grâce à sa galerie de personnages et à sa touche so english !

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

Dorothea Lange : politiques du visible au Jeu de Paume

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« Migrant mother » est sans aucun doute la photo la plus connue de la photographe américaine Dorothea Lange (1895-1966). Le Jeu de Paume présente plus d’une centaine de tirages  de l’artiste réalisés entre 1933 et 1957. L’exposition nous donne une vue d’ensemble de l’œuvre d’une artiste engagée que « Migrant mother » avait quelque peu occultée.

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C’est l’Histoire qui a décidé du destin de Dorothea Lange. Elle est au départ portraitiste en studio à San Francisco. En 1932, elle se tourne vers la rue et constate les ravages de la Grande Dépression. Elle se met à photographier des scènes de rue, les manifestations, les sans-abris, la récession qui frappe de plein fouet les américains. Ces premières photos en extérieur vont changer sa vie, grâce à elles, elle rencontre Paul Schuster Taylor, professeur d’économie à Berkeley. Il deviendra son deuxième mari et ils travailleront ensemble durant trente ans.

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Dorothea Lange travaille alors pour la Farm Security Administration qui cherche à rendre compte des effets du New Deal mis en place par Roosevelt. La photographe parcourt vingt deux états et ce que nous montre l’exposition du Jeu de Paume. Ce sont des milliers d’images qu’elle récolte et qui montre la terrible misère qui s’abat sur le pays. Comme chez Walker Evans, on découvre des visages d’une intensité et d’une grande dignité face au malheur et la famine.

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Le gouvernement aimerait que Dorothea Lange se consacre aux travailleurs blancs mais elle ne se laisse pas influencer. Elle photographie aussi les ouvriers afro-américains qui sont toujours plus exclus que les autres, les femmes qui travaillent à présent dans les usines. Elle rend hommage à tous ces travailleurs, elle s’attarde sur leurs visages. Son engagement politique va rapidement se trouver en porte-à-faux avec le gouvernement américain.

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L’exposition dévoile une série de photos peu connue et pour cause, elles ne furent oubliées qu’en 2006. Elles avaient été jusque là classées « archives militaires ». Dorothea Lange s’est intéressée à l’internement des citoyens américains d’origine japonaise après l’attaque de Pearl Harbor. Cet événement honteux de l’Histoire américaine, que j’avais découvert grâce à « Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Itsuka, a vu 120000 américains d’origine japonaise transférés dans des camps dans des zones reculées de plusieurs états. Malheureusement ce reportage ne sera pas montré à l’époque.

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Continuant à vouloir dénoncer les inégalités sociales, Dorothea Lange suit dans les années 50 un avocat commis d’office et c’est cette série de photos qui clôt la superbe exposition du Jeu de Paume.

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Cette exposition montre l’engagement sans faille de Dorothea Lange envers le splus démunis et son humanisme. Au centre des photos, des hommes, des femmes en pleine crise mais à qui la photographe rend leur dignité et leur courage.

 

 

 

L’herbe de fer de William Kennedy

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Francis Phelan revient à Albany à la fin du mois d’octobre 1938. Devenu clochard à force de boire, son retour dans sa ville lui fait se remémorer son passé. Ancien joueur de base-ball, père de trois enfants, Francis avait une vie enviable jusqu’à ce que deux évènements lui fassent perdre pied : la mort de son tout jeune fils à cause d’une maladresse de sa part ; la mort d’un homme lors d’une manifestation tué suite à un jet de pierre de la main de Francis. Incapable de supporter le poids de la culpabilité, il abandonne tout et vagabonde. Fuir, encore et toujours pour éviter de s’appesantir. « Et, ce faisant, il se retrouva dans un état qui lui était aussi agréable que naturel : il avait toujours couru, que ce soit pour atteindre la base dès que la batte avait frappé la balle, ou pour échapper aux accusations des hommes et des femmes, à la famille, à la servitude, à cette indigence morale qui était la sienne à force de s’infliger des punitions rituelles. Courir, finalement, pour lui, c’était la recherche de l’essence même de la fuite, comme quelque chose qui viendrait combler ses exigences spirituelles. » Cette fois, Francis a décidé d’arrêter de courir et de revenir chez lui. Mais le passé ne risque-t-il pas de l’envahir ?

La collection vintage des éditions Belfond nous font découvrir une nouvelle pépite avec « L’herbe de fer ». Le roman de William Kennedy fut lauréat du National Book Award en 1983 et du Prix Pulitzer en 1984. Le retour aux sources de Francis Phelan se fait sur fond de Grande Dépression. Le quotidien des laissés-pour-compte est montré avec beaucoup de réalisme : le vagabondage, les soirées à essayer de trouver un endroit pour dormir, les refuges, ceux qui meurent de froid dehors. La misère profonde, dure est montrée sans fard et nous rappelle les romans de John Steinbeck et les photos de Dorothea Lange. Francis erre de villes en villes, de wagons de marchandises en wagons de marchandises cherchant des petits boulots pour ne pas sombrer complètement.

Ce qui est original avec « L’herbe de fer », c’est que le roman ne se contente pas d’être réaliste. Le livre débute au moment de la Toussaint et Francis travaille dans le cimetière où sont enterrés ses parents et son fils. C’est à partir de ce moment que les fantômes de Francis commencent à apparaître. Tout au long du récit et du vagabondage de Francis dans sa ville, les morts, qui ont émaillé sa vie, viennent se rappeler à son bon souvenir. Sa culpabilité s’incarne littéralement, Francis doit rendre des comptes s’il veut réussir à effacer son passé et enfin passer à autre chose.

Roman réaliste sur les conséquences de la Grande Dépression, roman de la rédemption et de la recherche du pardon, « L’herbe de fer » est tout ça à la fois. Le récit intense des errances de Francis Phelan méritait effectivement un Prix Pulitzer.

 Merci aux éditions Belfond pour cette belle découverte.

Sudestada de Juan Saenz Valiente

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Jorge Villafanez est détective privé. Il mène de petites enquêtes comme retrouver des héritiers, enquêter sur le passé de futurs employés, suivre des femmes au comportement étrange. Le moins que l’on puisse dire c’est que Jorge n’a pas beaucoup de scrupules. Tous les moyens sont bons pour qu’il  arrive à ses fins. Jorge est un cynique, un pessimiste quant à l’espèce humaine. Mais une enquête va changer sa vision du monde. Le mari de la chorégraphe Elvira Puente lui demande de suivre sa femme. Celle-ci s’absente durant de longues heures sans que son mari ne sache où elle va.

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« Sudestada » se déroule à Buenos Aires. Jorge vit et enquête dans les quartiers pauvres de la ville. Il a la soixantaine et il a du en voir des vertes et des pas mûres à travers ses enquêtes. C’est un personnage peu sympathique, bourru et revenu de tout. Mais il est aussi hanté par des cauchemars qui le réveillent chaque nuit.

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Sa rencontre avec Elvira Puente va réveiller son humanité, va le toucher au tréfonds de son âme; « Sudestada » est l’histoire d’une renaissance, un roman noir qui va peu à peu vers la lumière. C’est avec réalisme et beaucoup d’empathie que Juan Saenz Valiente nous raconte l’histoire de Jorge. Le dessin est lui aussi réaliste, rugueux, les personnages ont des trognes marquantes.

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« Sudestada » est une bande-dessinée à l’esprit noir, pessimiste mais qui se révèle être une histoire étonnante et touchante.

 

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