Le château de Cassandra de Dodie Smith

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En 1930, la famille Mortmain vit dans un château en ruine au fin fond de la campagne anglaise. Cassandra écrit son journal et y raconte le quotidien de sa fantasque famille. Le père a publié un seul et unique roman qui fut salué par la critique et les spécialistes. Mais depuis plus rien, le père s’enferme des jours entiers et le reste des habitants du château espère qu’un nouveau roman est en cours d’écriture. La belle-mère, Topaz, est un ancien modèle pour les artistes, un portrait d’elle en pied est accroché à la Tate. Les trois enfants, Rose, Cassandra et Thomas, se débrouillent comme ils peuvent avec le manque d’argent et font preuve de beaucoup d’inventivité pour rendre leur vie moins morose. Ils sont aidés par le jeune et séduisant Stephen qui leur sert d’homme à tout faire. Le quotidien de la famille va être modifié par l’arrivée de nouveaux voisins, deux riches américains emménagent, ils sont les nouveaux propriétaires des lieux et le château leur appartient également. Vont-ils réclamer les nombreux loyers arriérés à la famille Mortmain.

Dodie Smith est l’auteur des « 101 dalmatiens » et « La château de Cassandra » (en vo « I capture the castle ») est un classique de la littérature jeunesse. Ce n’est pas étonnant puisque l’on peut sans peine s’identifier à Cassandra et qu’il s’agit d’un roman d’apprentissage. Outre les difficultés financières et matérielles, l’héroïne connaît ses premiers émois amoureux. Trois hommes peuplent son univers sentimental : Stephen follement amoureux d’elle, Simon et Neil, les deux américains, tourneront autour de la jeune femme. Les personnages sont d’ailleurs tous très attachants grâce à leur originalité et leur extravagance. Même si la vie semble difficile (manque de nourriture, de vêtements en bon état), la vie se déroule dans une bonne humeur, une liberté rafraîchissante. Le château est lui-même un personnage secondaire de l’intrigue. Doddie Smith donne de nombreuses descriptions des lieux qui évoquent bien entendu les romans gothiques. L’auteur parsème également son roman de références littéraires notamment à Jane Austen (les deux filles de la famille trouveront-elles un mari ?) ou aux sœurs Brontë.

« Le château de Cassandra » a beau être un roman jeunesse, il peut se lire avec plaisir à l’âge adulte. La sensibilité du personnage central, les références littéraires et la loufoquerie des personnages en rendent la lecture intéressante à tout âge.

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Christmas pudding de Nancy Mitford

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Pour Noël, Amabelle Fortescue a loué une maison à la campagne dans le Gloucestershire. Se joindront à elle, Sally et Walter Monteath, un couple impécunieux, Jérôme Field le meilleur ami d’Amabelle. Sa maison dans les Cotswolds se situera dans les environs de celle de la famille Bobbin dont le fils Bobby amuse beaucoup Amabelle. Celle-ci s’exile de Londres pour éviter le retour de Michael Lewes, éperdument amoureux d’elle et non payé en retour. Son insistance a fini par lasser Amabelle. Paul Fotheringay tient également à être de la partie. Ce jeune auteur a succès souhaite écrire la biographie de l’aïeule de la famille Bobbin. Lady Bobbin lui a refusé l’accès aux archives familiales. Grâce à Amabelle, il va se faire passer pour le nouveau précepteur de Bobby. Tout ce petit monde va donc se retrouver à la campagne pour les fêtes de fin d’année.

« Christmas pudding est le deuxième roman de Nancy Mitford et j’ai eu un grand plaisir à retrouver la plume caustique de cette auteure. Elle dresse un portrait ironique de la haute société anglaise dans les années 30. Autour de Compton Bobbin, la demeure des Bobbin, se jouent les marivaudages des différents personnages. L’intrigue en elle-même n’est pas des plus touffue. Mais ce qui importe ce sont les personnages fantasques nés de l’imagination de Nancy Mitford et leurs réparties bien senties. Paul Fotheringay est certes l’auteur à succès d’une comédie digne de Wodehouse ou d’Evelyn Waugh, le problème c’est qu’il souhaitait écrire un tragique mélodrame ! Walter et Sally sont heureux, leur petite fille vient d’être baptisée et ils devraient pouvoir revendre à un prix intéressant les différents cadeaux qu’elle a reçus à cette occasion. Lady Bobbin, qui ne s’intéresse qu’à la chasse et à ses chiens, compte bien que Noël se passera sans encombres : « La journée de Noël fut organisée par Lady Bobbin avec le soin du détail et la minutie d’un général conduisant son armée à la bataille. Pas un instant des réjouissances ne fut laissé au hasard ni à l’initiative de ses hôtes ; ceux-ci reçurent la veille de Noël leur feuille de route, qui devait être suivie à la lettre sous peine de mort. » Ils sont tous traités avec autant de ridicule et d’ironie. C’est pétillant comme le champagne que Lady Bobbin refuse de servir à ses invités le soir de Noël, drôle et plein  d’esprit.

Après avoir lu « La poursuite de l’amour » et « L’amour dans un climat froid », j’ai retrouvé avec plaisir Nancy Mitford dont les romans légers et piquants sont véritablement réjouissants et savoureux.

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Bilan 2017

Cette année, j’ai lu 81 romans et 16 bandes-dessinées, ce qui est mieux que l’année passée. Cela ne fait néanmoins pas baisser ma PAL…il y a parfois des phénomènes physiques inexpliqués…

Mon top 5 de l’année 2017 :

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A égalité à la tête de mon classement, deux livres très différents par leur style et leur univers mais qui m’ont tous les deux éblouie par leur originalité : l’inclassable et foisonnant « Le séducteur » de Jan Kjaerstad et « Le château » steampunk de Edward Carey. Ces deux romans représentent vraiment l’imagination à l’état pur, la créativité débridée. Les deux livres sont le premier volet d’une trilogie.

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Depuis « L’absolue perfection du crime », je guette avec impatience chaque roman de Tanguy Viel. Le dernier en date est un excellent cru qui évoque l’atmosphère des meilleurs romans de Simenon. Admirablement maitrisé, « Article 353 du code pénal » montre le basculement d’un homme vers le crime suite à de terribles désillusions. Le roman prend la forme d’une confession devant le juge et montre un personnage brisé et terriblement attachant.

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J’ai participé cette année au prix du meilleur polar des éditions Points et malheureusement, je n’ai pas lu de roman qui soit du même niveau que « 911 » de Shannon Burke. Ce récit de la vie des ambulanciers à New York est une réussite totale. Son style frénétique, haletant nous emporte à la suite des ambulanciers confrontés à la misère sociale et la violence quotidienne. Un roman noir, réaliste comme j’aimerais en lire plus souvent.

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Un premier roman et une superbe découverte d’une auteure américaine : « Un travail comme un autre » de Virginia Reeves avait remporté le prix Page des libraires au dernier festival America et c’était largement mérité. L’histoire est originale et raconte l’arrivée de l’électricité dans les campagnes du Sud des États-Unis dans les années 20. Virginia Reeves entrelace parfaitement plusieurs récits, plusieurs époques. La narration est parfaitement maitrisée, le style est déjà là, les personnages sont incarnés et touchants. Vivement son prochain roman !

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La vie de Truman Capote est fascinante, l’ange de la littérature américaine des années 50 s’est brûlé les ailes. Melanie Benjamin s’empare de son histoire et nous décrit la vie mondaine dans laquelle il évoluait dans les années 50-70. L’auteure décrit les relations de Truman Capote avec les dames de la haute société new-yorkaise avec beaucoup d’élégance et de subtilité.

Parmi les 16 BD lues cette année, ma préférence va à « La loterie » de Miles Hyman :

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Cette BD a été sélectionnée cette année pour le prix polar SNCF et ce choix m’a fait grand plaisir. Tirée d’une nouvelle de Shirley Jackson, l’histoire de cette loterie vous glacera les sangs. Le dessin de Miles Hyman rend parfaitement l’atmosphère inquiétante et mystérieuse.

Dans un style totalement différent, j’ai également beaucoup aimé « Juliette » de Camille Jourdy dont j’avais précédemment beaucoup apprécié son album « Rosalie Blum ».

Côté challenges, « A year in England » se poursuit encore cette année, même si j’ai du mal à suivre et à mettre à jour le billet récap… Je prolonge également mon challenge consacré au groupe de Bloomsbury, j’ai encore beaucoup de livres à lire concernant ce passionnant groupe d’artistes. Sur le très riche forum Whoopsy Daisy (si vous ne le connaissez pas, je vous le conseille très fortement), j’ai également lancé un challenge consacré aux soeurs Mitford.

C’est donc reparti pour une nouvelle année de lectures enrichissantes et passionnantes !

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Bilan livresque et films de décembre

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Avant 12 jours, les patients internés sans leur consentement dans un hôpital psychiatrique doivent passer devant un juge pour que la procédure se poursuive ou non. Raymond Depardon utilise le même procédé que dans « Flagrants délits » notamment, sa caméra est posée entre le juge et le patient et se fait totalement invisible. Les mouvements de caméra se réduisent à des champs/contre-champs entre les deux parties. Nous assistons, comme si nous étions dans la pièce, à ses entretiens. Ce qui est frappant, c’est l’incommunicabilité entre les deux parties. Les juges tentent, le plus souvent avec bienveillance, d’évaluer les capacités des patients à vivre à l’extérieur. Les patients sont eux bien souvent trop malades, trop désespérés pour comprendre la procédure qu’on leur expose. En découlent des dialogues surréalistes, absurdes qui font rire ou froid dans le dos. Certains montrent toute la violence de notre société et ont été placés après un burn out ou sont atteints de schizophrénie, de paranoïa. Le regard de Raymond Depardon est plein d’humanisme, il est sans jugement envers ses personnes fracassées par la vie. C’est d’ailleurs toujours le cas avec les documentaires de Raymond Depardon ; sa compassion, son regard lucide font du bien.

Reza est éleveur de poissons à la campagne avec sa femme, directrice de lycée, et son fils. Il veut simplement vivre paisiblement de son travail. Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne l’Iran aujourd’hui. Comme Reza le dit lui-même, on est soit oppresseur, soit oppressé. Essayant de vivre honnêtement, Reza refuse un pot de vin à un banquier et préfère payer des agios supplémentaires. Ces dettes vont empirées lorsqu’une société va tout faire pour récupérer ses terres. Reza s’entête et refuse de céder aux intimidations malgré les conseils de son épouse. Il ne lâchera rien mais ceux qui sont en face de lui non plus. Le réalisateur Mohammad Rasoulof dresse un portrait noir et pessimiste de la société iranienne.  Il le paie d’ailleurs cher puisque son passeport lui a été retiré, qu’il ne peut plus travailler et qu’il vit sous la menace d’une incarcération. « Un homme intègre » montre une société gangrenée par les pots-de-vin, par la loi du plus fort. Tout s’achète, tout se négocie et tout le monde est complice de ce système. Seuls quelques-uns tentent de résister et changer les choses. Mais la fin du film est glaçante et montre que la définition de Reza est parfaitement exacte. Les acteurs du film sont excellents avec en tête Reza Akhlaghirad, taiseux et tout en colère rentrée.

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Johnny travaille dur à la ferme familiale perdue au fin fond du Yorshire. Il y vit avec sa grand-mère et avec son père, handicapé suite à un AVC. Son seul échappatoire : des bitures homérique au bar du coin et des étreintes brutales avec le premier garçon qui passe. A la période de l’agnelage, son père embauche un saisonnier roumain Gheorghe. Les deux jeunes hommes se tournent autour, s’apprivoisent petit à petit. Johnny, rustre et rude, met du temps à comprendre qu’un sentiment profond naît entre eux. « Seule la terre » est un film rugueux, rocailleux comme la lande qui entoure la ferme. Les paysages sont d’ailleurs magnifiquement filmés en plan large comme en plan rapproché. De même, les animaux ont une place essentielle dans le film, comme dans la vie des fermiers qui s’en occupent. La relation qui naît entre Johnny et Gheorghe sonne parfaitement juste. Leur histoire d’amour se dessine tout en pudeur, en subtilité. Josh O’Connor est absolument formidable dans ce rôle. Son visage fermé, renfrogné se détend au fur et mesure. Il devient lumineux et incroyablement émouvant dans une confrontation avec Gheorghe à la fin du film.

Et sinon :

  • La villa de Robert Guédiguian : Dans un village surplombant une calanque, l’attaque d’un père oblige une fratrie à se réunir. Armand a pris la suite du restaurant familial, Joseph a été licencié et s’est fait largué par sa jeune fiancée et Angèle est actrice, elle habite sur Paris et n’était pas revenue depuis très longtemps. Chacun ressasse le passé et ses reproches. Chacun doit retrouver ses repères face aux autres. Ce dernier film de Robert Guédiguian est marqué par la perte et par la mélancolie. Le père va bientôt disparaître tout comme l’esprit du village qui se vide. Les belles maisons construites entre amis sont peu à peu achetées par de riches étrangers. L’âme du petit village populaire se perd. La fratrie revit les bons moments et les drames avec nostalgie (très beau moment que cet extrait d’un des premiers films du réalisateur où l’on voit les mêmes acteurs jeunes). On sent une fracture entre les anciens et les jeunes, les opinions diffèrent sur l’importance du travail et de l’argent. Mais le film n’est pas que sombre et désespéré. Il est également lumineux grâce à l’amour qui renait, à la beauté des paysages, à la simplicité de la vie en bord de mer et à l’entraide. Et voir un film de Robert Guédiguian, c’est retrouver une famille, des amis que l’on a plaisir à revoir : Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, Robinson Stevenin, Jacques Boudet.

 

  • Le crime de l’Orient-Express de Kenneth Branagh : L’histoire est des plus connues : un meurtre est commis dans l’un des wagons de l’Orient-Express. Se trouve dans celui-ci le plus grand détective Hercule Poirot qui va donc enquêter sur cet assassinat en huis-clos. La version de Sidney Lumet avait un côté suranné que l’on a plaisir à revoir. Kenneth Branagh a voulu moderniser Agatha Christie. Il le fait par des scènes « d’action » pas forcément pertinentes mais aussi par un jeu extravagant et fantasque. Kenneth Branagh cabotine, prend toute la place par son jeu excessif. Mais ça fonctionne plutôt bien et l’ego surdimensionné de Poirot est bel et bien visible. Il a gardé de Lumet, l’idée du casting cinq étoiles. Nous trouvons dans les différents compartiments : Johnny Deep en voyou, Judi Dench en princesse russe, Olivia Coleman en dame de compagnie, Penelope cruz  en dévote, Michelle Pfeiffer en veuve américaine, Derec Jacobi en valet, Willem Defoe en professeur d’université, etc… Un casting royal, un Poirot exubérant et cabotin rendent ce film parfaitement divertissant.

 

  • L’expérience interdite de Niels Arden Oplev : Pour comprendre ce qui se passe après la mort, cinq étudiants en médecine se lancent dans une expérience dangereuse : l’un après l’autre vont mourir quelque minute. Ce film est un remake d’un film avec Julia Roberts et Kiefer Sutherland sorti en 1990. L’original n’était pas un chef-d’oeuvre mais il était plutôt énergique et le casting tenait bien la route. Le remake est très loin d’être à la hauteur. Nous sommes ici plus proche d’une série B que d’un film. Et le casting est navrant alors même qu’il comporte Ellen Page et James Norton. En bref : passez votre chemin !

Gabriële de Anne et Claire Berest

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Anne et Claire Berest ont écrit leur dernier roman autour d’un manque, d’une absence : celle de Gabriële Buffet Picabia, leur arrière-grand-mère dont leur mère ne leur a jamais parlé. Elles ne savent rien non plus sur leur grand-père maternel à part le fait qu’il se soit suicidé à 27 ans. C’est ce silence qu’elle comble avec leur livre même si celui-ci est une sorte de trahison envers leur mère. Il est également un bel hommage à une figure singulière et indépendante.

Gabriële Picabia était une brillante étudiante en composition musicale. Elle fit ses études à Paris puis à Berlin. Elle est déjà proche des avant-gardes. Sa rencontre avec Francis Picabia va changer sa vie. Elle l’épouse en 1909 et devient sa muse. Gabriële va accompagner, inspirer les créations de son mari. Leur mariage est plus intellectuel que sensuel. Elle s’efface au profit de son mari et c’est ce qui la rend si intrigante. Elle se voyait artiste, compositrice, elle ne produit plus rien après sa rencontre avec Picabia. C’est que l’art ne souffre pas la médiocrité pour Gabriële, ses ambitions sont sans doute trop élevées. Le couple traverse ensemble le cubisme, le dadaisme. Leurs compagnons de route se nomment Marcel Duchamp, qui fut l’amant de Gabriële, Guillaume Apollinaire, qui sera un ami indéfectible. Le duo se fait souvent trio au gré des amitiés et des fantaisies de Picabia. Ce dernier ne supporte pas l’immobilisme, il est instable, très probablement bipolaire. Et Gabriële fait avec les hauts et les bas de son mari, le protège, le défend. Ce sont surtout les enfants du couple qui vont pâtir  de cette vie de bohème ; la relation du couple Picabia est libre et fantasque mais elle exclut totalement les enfants.

Anne et Claire Berest rendent parfaitement l’incroyable bouillonnement artistique du début du XXème siècle. Les avant-gardes sont aussi bien picturales que musicales (on croise Stravinski, Debussy, etc…). Les artistes rivalisent d’imagination et d’innovation. On voit la figure tutélaire de Picasso, ogre qui fait de l’ombre à son compatriote Picabia. Le livre montre également l’évolution de Marcel Duchamp, de la peinture figurative au ready-made. Une euphorie créatrice à laquelle Gabriële Buffet-Picabia aura apporter discrètement une touche décisive.

« Gabriële » est le portrait d’une femme d’exception, muse des avant-gardes du début du XXème siècle. Même si le livre n’est pas sans défaut (les apartés des deux sœurs ne sont pas toujours opportuns), il a la qualité de mettre en lumière cette femme moderne et captivante.

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Mères, filles. Sept générations de Juliet Nicholson

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« Mères, filles. Sept générations » est la saga de la famille Sackville-West au travers des destinées des femmes. En écrivant ce livre, Juliet Nicholson, petite-fille de Vita Sackville-West, s’inscrit dans une tradition familiale : « Coucher sa vie sur le papier est de tradition ancienne dans notre famille. Mon arrière-grand-mère Victoria tint un journal et rédigea un recueil de souvenirs ; sa fille, ma grand-mère Vita, écrivit plusieurs livres sur ses aînées, dont une biographie commune de ses mère et aïeule, où elle inséra des souvenirs de ses jeunes années. De plus, elle utilisa (à peine travestie) son expérience autobiographique dans ses romans. Mon père consacra une grande partie de sa vie professionnelle à écrire sur sa famille et à mettre en forme des livres écrits par des proches, ajoutant un portrait du mariage de ses parents aux mémoires inédits de sa mère. »

Juliet Nicholson nous présente son arbre généalogique féminin par ordre chronologique. On débute donc avec la flamboyante Pepita dans le Malaga du XIXème siècle, pour ensuite découvrir la vie de Victoria entre l’Angleterre et les États-Unis, puis celle de l’originale Vita pour terminer avec la mélancolique Philippa, la mère de l’auteure. Cette dernière sert de pivot entre les aïeules, ses filles et sa petite-fille.

A travers le récit des vies des femmes de sa famille, Juliet Nicholson s’interroge sur les notions de filiation et sur les schémas qui ont pu influer sur sa propre destinée. On constate que les femmes sont souvent prises au piège du rôle social qu’on leur impose  (Pepita ne pourra jamais épouser son amant et père de ses enfants, Victoria devra compenser l’absence de sa mère auprès de son père, etc…). Les maris ne sont bien souvent pas à la hauteur du fort caractère de leurs femmes et de leur envie d’indépendance (Philippa totalement délaissée par Nigel Nicholson souffrira terriblement de sa solitude). En revanche, les hommes de la famille sont exemplaires avec leurs enfants et sont de véritables piliers pour eux.

Ce qui se détache également du livre, c’est le fort attachement des femmes pour les lieux où elles vivent : Knole et ensuite Sissinghurst à partir de Vita , celle-ci étant la seule fille du couple Victoria/Lionel Sackville-West, Knole revient à une autre branche de la famille. Ces propriétés sont les liens qui relient les générations entre elles et elles deviennent des lieux de mémoire.

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« Mères, filles. Sept générations » nous offre de magnifiques portraits de femmes, toutes attachantes et singulières. Mon seul regret tient au fait que les portraits des aïeules sont trop courts, elles sont tellement intéressantes que l’on aimerait les côtoyer plus longuement.

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L’affaire Sadorski de Romain Slocombe

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En 1942, Léon Sadorski est un flic modèle qui prend son travail très à cœur. Il contrôle et arrête des juifs pour les envoyer à Drancy. Parfois, il retarde les arrestations contre des pots-de-vin. Les temps sont durs et Sadorski adore gâter sa femme. De manière incompréhensible, il se fait arrêter par la Gestapo. Il est envoyé à Berlin avec un ancien supérieur hiérarchique. Les deux hommes se font durement interroger et sont incarcérés. Au bout d’un certain temps, les allemands dévoilent leur jeu : ils ont testé Sadorski, ils souhaitent qu’il devienne leur informateur à la préfecture de police. A son retour à Paris, il a l’ordre de retrouver une ancienne maîtresse, Thérèse Gurst, agent-double qui tromperait les allemands. Parallèlement, Sadorski enquête sur l’assassinat brutale d’une jeune femme qui a été retrouvée sur les voies de chemin de fer.

Le personnage de Léon Sadorski est de ceux que l’on oublie pas. Romain Slocombe nous décrit la parfaite ordure. Il n’a aucune compassion, aucun sentiment quant au sort des juifs qu’il arrête. Lorsqu’il s’intéresse à une jeune voisine juive, c’est en raison de pulsions perverses. Sadorski est infâme et c’est lui le narrateur du roman. Cela met le lecteur dans une position très inconfortable, proche du malaise. L’ambiance du roman est pesante, d’une noirceur étouffante.

Romain Slocombe a fait un travail documentaire remarquable pour écrire son roman. Les descriptions des différents services de la police, des coulisses du régime de Vichy sont riches de détails. Tout est extrêmement précis, réaliste. Trop peut-être, je dois avouer avoir eu une indigestion en arrivant aux cent dernières pages. Le roman est presque trop dense, cela pèse sur la lecture. Autre bémol, qui n’a cette fois rien à voir avec le livre, c’est le fait qu’il soit classé dans les romans policiers. L’enquête sur l’assassinat n’occupe qu’une petite partie du livre. Ceux qui l’achètent en cherchant un policier historique risquent d’être déçus. Il s’agit simplement d’un roman historique.

« L’affaire Léon Sadorski » est un livre marquant sur un officier de police pervers et malsain sous l’occupation. Malgré ma difficulté à le terminer, je le conseille car le projet est ambitieux. En revanche, je vais attendre un peu avant de me lancer dans la suite qui a été publiée pour la rentrée littéraire.

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Le château de Edward Carey

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« Le répugnant et le malodorant, le brisé, le fêlé, le rouillé, l’usé, l’endommagé, le puant, le laid, le toxique et l’inutile, nous les aimions tous, avec quel amour nous les aimions ! Il n’est pas plus grand amour que celui des Ferrayor pour les rebuts. Tout ce que nous possédons est grisâtre et terreux, poussiéreux et malodorant. Nous sommes les rois de la pourriture et de la moisissure. Je pense que nous les possédons -oui, vraiment. Nous sommes les nababs de la putréfaction. »  Le château de la famille Ferrayor s’élève effectivement sur un monticule de détritus. Depuis des générations, la famille s’occupe des ordures de Londres. Le château abrite tous les membres de la famille. Chacun, à sa naissance, a reçu un objet qu’il ne doit pas quitter. Les problèmes de la famille commencent le jour où tante Rosamund perd sa précieuse poignée de porte. Clod, l’un de ses neveux, est appelé pour la retrouver. Celui-ci a en effet un talent étonnant, il entend parler les objets de naissance et peut donc les localiser. Chaque objet répète sans cesse un nom. La bonde de Clod se nomme James Henry Hayward. En recherchant la poignée de porte de sa tante, notre jeune narrateur va faire la connaissance d’une servant recouverte de tâches de rousseur : Lucy Pennant. Leu duo va changer le cour de la vie des Ferrayors.

Attention coup de cœur ! Avec « Le château », Edward Carey crée un monde, un univers à part entière régit par des traditions strictes et qui va petit à petit être menacé par l’amitié entre Clod et Lucy. Entre la fantasy et le steampunk, ce roman m’a fortement évoqué l’univers du Gormenghast de Mervyn Peake. L’atmosphère est sombre, gothique comme en témoignent les somptueux dessins d’Edward Carey qui illustrent le roman. La destinée des enfants Ferrayor est écrite dès la naissance. Ils devront rester au château toute leur vie et à 16 ans épouser la cousine qu’on leur aura choisie. Comme le Titus d’Enfer de Peake, Clod aspire à autre chose et notamment à se libérer des carcans imposés par sa famille. Sa recherche de liberté et de justice est au cœur de ce roman mais son but risque de lui coûter bien cher.

L’écriture d’Edward Carey est formidablement cinématographique et inventive. Certaines scènes s’impriment durablement dans le cerveau du lecteur (c’était également  le cas pour la trilogie de Mervyn Peake) : la tempête de détritus qui se transforment en mer déchaînée, la révolte et l’alliance des objets, la fin du roman surprenante et terrible. Edward Carey happe son lecteur dès les premières pages et nous entraîne dans son univers foisonnant et sombre. Les descriptions du château, des personnages sont détaillées et donnent chair à cet univers incroyablement original.

Ne passez pas à côté du formidable imaginaire d’Edward Carey qui vous entraîne dans les entrailles du cauchemardesque château de la famille Ferrayor. La bonne nouvelle, c’est que le château n’est que le premier tome d’une trilogie !