Jeux de miroirs de Eugen Chirovici

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Peter Katz, un agent littéraire, reçoit un manuscrit signé Richard Flynn. Ce dernier raconte, dans le début de son livre, ses études à Princeton à la fin des années 80. Il y rencontre une jeune femme séduisante, Laura, étudiante en psychologie. Brillante, elle travaille avec un très grand ponte : le professeur Wieder. Richard lui est présenté et est embauché pour trier et classer sa bibliothèque. Quelques mois plus tard, le professeur Wieder est brutalement assassiné chez lui. Plusieurs suspects sont interrogés mais l’assassin n’a jamais été identifié. Malheureusement, le manuscrit de Richard Flynn est inachevé et il meurt avant de délivrer la suite à Peter Katz. L’agent littéraire est extrêmement intrigué par ce qu’il a lu et propose à son ami John Keller, un journaliste, de reprendre l’enquête sur le meurtre du professeur Wieder.

« Jeux de miroirs » de Eugen Chirovici est déjà un immense succès puisqu’il a été traduit dans trente huit pays et que Hollywood en a acquis les droits. Le roman est effectivement fort bien mené et construit. L’intrigue est fragmentée comme une image se reflétant dans plusieurs miroirs. La nouvelle enquête est racontée par trois personnes : Peter Katz, l’agent littéraire, John Keller, le journaliste et Roy Freeman, un ancien policier qui donne un coup de main à Keller. A ces trois récits, il faut rajouter le manuscrit de Richard Flynn dont on peut lire quelques pages. Des années après l’assassinat de Wieder, les protagonistes doivent plonger dans leurs souvenirs pour permettre la résolution de l’enquête.

Et c’est précisément le thème central du roman de Eugen Chirovici. Plus qu’un roman policier, « Jeux de miroirs » est une réflexion sur la mémoire. « Ce qu’elle me disait me faisait froid dans le dos. Ainsi, ce que j’avais toujours pris pour des éléments de réalité objective n’était peut-être que le résultat de ma perception subjective d’une personne ou d’une situation ? En même temps, Laura me l’avait déjà dit : nos souvenirs sont pareils à une bobine de film qu’on a la possibilité de couper au montage, ou à une sorte de gélatine que l’on pourrait modeler à l’envi. » Tout le propos du livre est dans cette phrase. Les souvenirs des différents protagonistes ne sont pas le reflet d’une seule et unique vérité. Les années passant, les souvenirs sont réécrits, on les sélectionne. Eugen Chirovici cite à un moment « Une fille qui danse » de Julian Barnes qui portait exactement sur cette thématique de réécriture, d’embellissement des souvenirs. Je trouve l’idée parfaitement bien adaptée à un roman policier où l’on doit à tout prix établir une vérité factuelle. Mais celle de notre mémoire est subjective, fluctuante et cela est souligné dans le roman avec un personnage atteint d’Alzheimer et un autre qui aurait perdu la mémoire suite à une blessure. Et finalement, c’est ce questionnement autour de la subjectivité des souvenirs qui m’a intéressée dans la lecture du roman de Eugen Chirovici, la résolution de l’enquête m’a semblé un peu secondaire.

Plus qu’un classique roman policier, « Jeux de miroirs » est une réflexion sur la vérité et sur l’objectivité des souvenirs. Bien construit, à l’écriture fluide, « Jeux de miroirs » fût une lecture tout à fait divertissante et agréable.

Merci aux éditions Les Escales pour cette lecture.

Juliette de Camille Jourdy

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Juliette est de retour chez son père. Elle vit à Paris mais avait besoin de changer d’air. Elle se réinstalle dans sa chambre et elle ne sait pas pour combien de temps. Elle écoute régulièrement son pouls qui lui semble irrégulier, dort mal. Sa sœur aînée, Marylou, est restée dans leur ville de province. Elle est mariée, a deux enfants mais elle s’ennuie. Pour égayer son quotidien, elle a pris un amant qui tient un magasin de déguisements. Celui-ci vient la surprendre dans son jardin habillé en ours, en fantôme, etc… Les parents des deux sœurs ont divorcé depuis longtemps. Le père est resté seul, la mère change sans cesse de compagnons qui sont de plus en plus jeunes. Un environnement pas forcément très reposant pour l’angoissée Juliette !

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J’ai retrouvé avec grand plaisir Camille Jourdy dont j’avais particulièrement aimé la bande-dessinée précédente « Rosalie Blum » (son adaptation au cinéma était également très réussie). Camille Jourdy décrit une petite ville de province, pavillonnaire, de manière réaliste, très détaillée. Elle se penche sur la vie quotidienne de la famille de Juliette avec une infinie tendresse et une grande sensibilité. L’album montre un moment de doute dans la vie de son héroïne, elle s’interroge sur le sens à donner à sa vie et son retour aux sources va lui révéler un secret de famille. Des non-dits, des regrets, des petites jalousies, des petits riens parfois insignifiants qui font tout le sel de cet album et donnent de l’épaisseur aux personnages de Camille Jourdy. Le retour de Juliette permettra aux membres de la famille de s’expliquer, de régler certains comptes. Et puis, il y a Polux… un quadragénaire qui passe son temps au café pour oublier qu’il est seul et qui redonnera le sourire à Juliette.

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Les images de l’auteur sont très colorées, très joyeuses, complètement à l’opposé de la morosité de Juliette. Dans l’album, il y a de pleines pages peintes à la gouache, qui sont de véritables petits bijoux, des respirations entre les pages. Le quotidien est sublimé par le trait simple de Camille Jourdy.

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Mélange de mélancolie, de douceur et d’humour, « Juliette » est un roman graphique particulièrement réussi aux personnages attachants. C’est délicat, subtil et touchant.

L’appel du coucou de Robert Galbraith

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Lula Landry est un jeune mannequin en pleine gloire. Lorsqu’elle est retrouvée morte, défenestrée sur le trottoir en bas de son appartement, la police conclut au suicide. Mais le frère de le victime, John Bristow, n’en est pas aussi convaincu. Quelque temps après le décès, il décide d’engager un détective privé pour enquêter sur la disparition de Lula. Il s’adresse à Cormoran Strike, ancien camarade de classe de Charlie Bristow, le frère aîné de John, mort également. Strike a bien besoin de ce travail. Depuis qu’il est revenu d’Afghanistan où il a perdu une jambe, ses affaires et sa vie privée sont loin d’être au beau fixe. L’affaire de Lula Landry pourrait relancer ses finances et sa réputation. Une aide inespérée va lui tomber du ciel : une maison d’intérim lui envoie une nouvelle secrétaire, Robin Ellacott. Tous deux vont découvrir la face cachée du monde de la mode.

« L’appel du coucou » est le premier volet des enquêtes de Cormoran Strike et il est en cours d’adaptation par la BBC. C’est d’ailleurs l’arrivée prochaine de celle-ci qui m’a décidée à découvrir l’univers policier de JK Rowling.

L’auteur ne révolutionne pas le genre, son intrigue et la manière dont elle est construite sont classiques. Ce qui est intéressant c’est que JK Rowling prend le temps de raconter son histoire. Elle nous montre le quotidien d’une enquête, pas de révélations fracassantes mais de petites avancées qui au fur et à mesure éclairent Cormoran Strike. Le procédé a les défauts de ses qualités. La lenteur fait perdre en suspens et rend l’enquête moins haletante. Les digressions sur les vies privées de Robin et Cormoran diluent également l’enquête.

Mais ce sont bien eux qui ont fait pour moi l’intérêt de cette lecture. Robin et Cormoran sont extrêmement attachants. Le détective est une armoire à glace, dépressif, déboussolé mais terriblement perspicace et lucide. Robin est une jeune femme fraîche, maligne et cherchant désespérément un moyen de pimenter sa vie. Le duo fonctionne parfaitement, les deux personnages sont complémentaires et on a envie de les revoir, de les suivre dans de nouvelles enquêtes.

Malgré une intrigue qui ne m’a pas tenue en haleine, « L’appel du coucou » est un divertissement de bonne facture, classique mais efficace. Il ouvre les aventures de deux personnages particulièrement réussis et incarnés : Cormoran Strike et Robin Ellicott. Pour eux deux, je continuerai sans aucun doute la série.

anglo_2000x1125_cormoranstrike                                  Holliday Grainger et Tom Burke sur le tournage de la série.

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Olivia de Dorothy Bussy

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La narratrice, Olivia, arrivée à l’âge adulte, revient sur l’année qu’elle passa en France dans une pension. Elle avait alors seize ans et sa famille l’envoya là-bas pour parfaire son éducation. Olivia  tombe rapidement sous le charme de la directrice de l’école : Mlle Julie. Avec elle, elle découvre la beauté de l’art, Paris, le théâtre, la poésie. Un monde raffiné s’ouvre devant elle, un monde où elle découvrira également ses premiers émois amoureux.

« Olivia » est l’unique œuvre de Dorothy Strachey dite Bussy. Celle-ci était la sœur de Lytton Stratchey et elle était l’amie de Virginia Woolf. Ce récit en partie autobiographique porte la marque du groupe de Bloomsbury.  Il y a une volonté de s’éloigner de l’époque victorienne et d’aborder des thèmes inédits sans avoir peur de choquer le public et la morale corsetée de l’époque. Ici Dorothy Bussy écrit l’un des premiers textes qui abordent l’amour lesbien.

« Olivia » est un roman d’apprentissage qui aborde de manière très juste l’adolescence. Le personnage principal vient d’une famille victorienne, agnostique et lettrée où les sentiments  et leur expression n’ont pas leur place. Olivia arrive donc dans la pension de Mlle Julie innocente du sentiment amoureux. Son admiration pour sa professeure se transforme rapidement en passion. Celle-ci est fortement exaltée comme peuvent l’être les premières amours forgées à l’adolescence. Olivia découvre la sensualité, l’existence de son corps qui demande à être comblé autant que son esprit. La relation avec Mlle Julie se révèle ambigüe entre amitié, admiration, soumission. L’enseignante semble jouer avec les sentiments de la jeune femme, tour à tour elle la cajole puis la repousse. Olivia, toute entière dédiée à Mlle Julie, n’est pourtant pas dupe et elle la voit privilégier parfois d’autres élèves, ce qui plonge notre jeune héroïne dans le plus grand désarroi. « Mon amour est d’un autre ordre. Mon amour est sans espoir ! Sans espoir ! Mots cruels mais qui portaient en eux, malgré tout, une certaine vertu tonique. J’y trouvais une sorte de joie, de réconfort. Oui, me répétais-je, sans espoir ! Mais c’est là ce qui ennoblit ma passion, ce qui la rend digne de respect ! Aucun autre amour, aucun amour entre homme et femme ne peut atteindre un tel degré de désintéressement ! Moi seule, j’ai ce privilège : un amour sans espoir ! » De plus, l’amour, la passion, les rivalités, la jalousie sont exacerbés par l’intimité créée dans le huis-clos d’une pension.

Écrit dans une langue lyrique, infiniment poétique, « Olivia » est le récit d’une passion adolescente, d’une passion brûlante qui réussit à rendre parfaitement les affres, les émois d’un premier amour. Un livre sensible, brillant que j’ai découvert grâce à ma copine Emjy.

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The Life in square challenge

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La diffusion de la série de la BBC, Life in square, m’a donné envie de me pencher plus avant sur le groupe de Bloomsbury. A la mort de Sir Leslie Stephen, ses deux filles, Virginia et Vanessa, et ses deux fils, Thoby et Adrian, s’installent au 45 Gordon Square dans le quartier de Bloomsbury. Les membres de l’ancienne société secrète cambridgienne de Thoby s’y retrouvent : Lytton Strachey, Leonard Woolf, Clive Bell  et Saxon Sydney Turner. S’y rajouteront les peintres Roger Fry et Duncan Grant ainsi que l’économiste John Maynard Keynes. Après la première guerre mondiale, Vanessa puis Virginia achètent des maisons de campagne dans le Sussex où le groupe continue de se réunir et où viendront également E.M. Forster ou Vita Sackville-West. Ce groupe d’artistes et de penseurs était en quête d’un renouveau et d’une liberté artistique, sociétale et sexuelle.

Le challenge englobera l’ensemble des œuvres de Virginia Woolf, de E.M. Forster, de Vita Sackville-West, de Lytton Strachey et je rajoute également sa nièce Julia dont j’adore le roman « Drôle de temps pour un mariage ».

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De plus, nous pourrons lire les ouvrages consacrés au groupe de Bloomsbury ou à certains de ses membres. Je vous donne quelques pistes de lectures :

  • The Bloomsbury group de Frances Spalding
  • Le groupe de Bloomsbury, conversation anglaise, ouvrage collectif
  • Virginia Woolf et Vanessa Bell, une très intime conspiration de Jane Dunn
  • Instants de vie de Virginia Woolf
  • Ma vie avec Virginia de Leonard Woolf
  • Aspects of love de David Garnett
  • Trompeuse gentillesse de Angelica Garnett
  • La vie de Roger Fry de Virginia Woolf
  • Vanessa Bell de Frances Spalding
  • Duncan Grant de Frances Spalding

Quelques dvds pourront également compléter ces livres :

  • Life in square, BBC2
  • Portrait of a marriage de Stephen Whittaker
  • Carrington de Christopher Hampton
  • The hours de Stephen Daldry

J’espère que vous serez nombreux à me suivre sur ce nouveau challenge. Vous pouvez vous inscrire en commentaire de ce billet.

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Le fantôme et Mrs Muir de R.A. Dick

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« Un matin de mars, à son réveil, tandis qu’à travers la vitre un rayon de soleil lui caressait le visage, la petite Mrs Muir décida qu’il fallait en finir et que c’était à elle – et à elle seule – qu’il appartenait de prendre les résolutions nécessaires. Comme pour l’encourager dans sa volonté d’indépendance, en bas, dans le jardin, un merle chanta et son chant célébrait le printemps et les recommencements. » Jeune veuve, Mrs Muir est décidée à quitter Whitchester et sa belle-famille pour enfin vivre sa propre vie. Son choix se porte sur une petite station balnéaire : Whitecliff. Elle cherche une villa à prix modéré et elle en visite une, Les Mouettes, qui lui plaît immédiatement. La maison n’a pas été habitée depuis des années et pour cause, elle est hantée par son ancien propriétaire, le capitaine Gregg. Mais Mrs Muir est bien décidée à s’installer aux Mouettes avec son fils et sa fille. Dès son arrivée, elle noue une relation amicale avec le fantôme du vieux loup de mer.

Si, comme moi, vous avez vu le merveilleux film de Joseph L. Mankiewicz, vous aurez le plaisir de retrouver tout son charme dans le roman de R.A. Dick. Le cinéaste a réalisé une adaptation très fidèle et tout le long de ma lecture j’ai visualisé des images du film, Mrs Muir avait les traits de Gene Tierney et Gregg ceux de Rex Harrison. « Le fantôme et Mrs Muir » est une délicieuse et forcément impossible histoire d’amour entre les deux personnages. Cette amitié/amour platonique se développe tout au long de la vie de Mrs Muir. Elle est faite de conseils, de brouilles, d’entraide. Finalement, on oublie assez vite le côté surnaturel de l’intrigue tant Mrs Muir et le capitaine Gregg semblent faits pour s’entendre.

Le roman de R.A. Dick, publié en 1945, est très féministe. C’est contre l’avis de tous que Mrs Muir décide de s’installer seule aux Mouettes. Elle affirme sa volonté d’indépendance, de liberté face à sa belle famille, face aux mœurs de l’époque. Elle est volontaire, courageuse et sait imposer ses choix. C’est le cas également face au capitaine qui jusque-là avait fait fuir tous ses autres locataires. Il doit s’incliner face à la détermination de Mrs Muir à vivre chez lui et à y élever ses deux enfants. Un choix pour le moins audacieux pour son époque !

« Le fantôme de Mrs Muir » est un roman absolument délicieux, plein de tendresse et de délicatesse.

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Vango, I de Timothée de Fombelle

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A Paris, en avril 1934, quarante hommes sont allongés sur le sol devant le parvis de Notre-Dame. Ces hommes sont là pour être ordonnés prêtres. Avant que le cardinal ait pu prononcer un mot, la police, emmenée par le commissaire Boulard, fend la foule venue assister à la cérémonie. Le commissaire recherche l’un des hommes allongés au sol : le jeune Vango Romano. Ce dernier réussit à fuir en escaladant de manière extraordinaire la façade de la cathédrale. Mais un mystérieux tireur tente de le tuer durant son ascension. C’est grâce à une hirondelle que Vango a la vie sauve et qu’il peut s’évader. Sans cesse poursuivi, Vango ne sait même pas pourquoi la police veut l’arrêter. Il découvre rapidement qu’il est accusé du meurtre du frère Jean, son seul ami au séminaire. Une course-poursuite s’engage avec la police mais elle n’est pas la seule à rechercher Vango. Celui-ci doit faire éclater son innocence et trouver la vérité sur ses origines, lui l’orphelin sauvé d’un naufrage au large des îles éoliennes.

Les éditions Folio ont eu l’excellente idée de sortir ce roman jeunesse dans leur collection adultes. Il aurait été dommage que ceux qui ne connaissent pas la littérature jeunesse (c’est mon cas mais je me soigne) passent à côté de ce petit bijou. « Vango » est un extraordinaire roman d’aventures qui est la quête d’identité de Vango Romano sur fond de bouleversements historiques. Timothée de Fombelle nous entraîne à Paris, à Berlin, à Everland en Ecosse, à Salina en Italie, en Russie de 1918 à 1936 pour ce premier tome. Nous montons à bord du célèbre Graf Zeppelin, nous croisons Joseph Staline, nous nous réfugions dans un monastère invisible où les moines fuient Hitler ou Al Capone. C’est un tourbillon, c’est palpitant, virevoltant et l’intrigue est addictive. Les rebondissements et les découvertes tiennent le lecteur en perpétuelle haleine.

« Vango » c’est également une incroyable et attachante galerie de portraits. Vango est un jeune homme charismatique, talentueux dans de nombreux domaines mais il est, comme le lecteur, ignorant de ses origines. Ce jeune homme mystérieux s’attire la sympathie et la bienveillance de Hugo Eckener, le propriétaire du Zeppelin qui tente de résister à la montée du fascisme, le père Zefiro, fondateur du monastère invisible où se cachent un marchand d’armes russe, la Taupe, jeune fille riche qui tue son ennui en escaladant les immeubles de Paris. Et puis, il y a Ethel, l’orpheline écossaise qui retrouva le goût de vivre grâce à un voyage en Zeppelin aux côtés de Vango et qui cherche à le retrouver et à le protéger.

Timothée de Fombelle brasse toutes ces thématiques, y imbrique ses personnages avec beaucoup de talent et une grande intelligence dans la construction de son intrigue. Un conseil : procurez-vous le tome 2 avant d’atteindre la dernière page du tome 1, cela vous évitera de trépigner d’impatience comme je l’ai fait en attendant la suite des aventures de Vango.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.

Deux séries de fin d’année sur la BBC

  • To walk invisible

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« To walk invisible » est un biopic consacré aux sœurs Brontë. Sally Wainwright, créatrice de la formidable série « Happy valley », a choisi de se consacrer sur les années 1845-1848, les trois années où les sœurs vont écrire et publier leurs romans.

Au début du period-drama, les trois sœurs et leur frère Branwell sont présentés enfants, plongés dans l’univers fictionnel qu’ils se sont créé. L’imagination a toujours été au cœur de la famille Brontë. Mais à partir de 1845, la création devient une urgence vitale pour Anne, Emily et Charlotte. Branwell a eu une liaison avec la femme de son employeur. Il était tuteur de leurs enfants, Anne était leur gouvernante. Tous deux sont renvoyés et Branwell sombre peu à peu dans l’alcoolisme. Le révérend Patrick Brontë vieillit, les trois sœurs se posent alors la question de leur avenir. Comment vont-elles subvenir à leurs besoins si leur père meurt et que Branwell continue à s’auto-détruire ? C’est Charlotte, et son incroyable ténacité, qui va décider ses sœurs à publier leurs écrits.

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Sally Wainwright rend un formidable hommage à ces trois extraordinaires femmes qui luttèrent pour gagner leur indépendance, pour que leur talent soit reconnu tout en tant protégeant Branwell et leur père. « To walk invisible » souligne également la modernité des trois sœurs qui voulaient raconter la vie telle qu’elle est, montrer le quotidien des gens, ce qui allait à contre-courant de la littérature de l’époque.

« To walk invisible » présente de nombreuses scènes sublimes que je ne pourrai pas toutes citer : Emily marchant dans la rue avec Anne en lui racontant le fait divers qui sera l’étincelle déclenchant l’écriture de « Wutherings heights », Emily (oui, c’est celle que je préfère !) récitant son poème « No coward soul is mine » à Anne sur la lande, le moment où les trois sœurs signent avec leurs pseudonymes, Charlotte dévoilant son identité à son éditeur, Branwell apprenant que la femme qu’il adore ne veut plus le revoir et qui voit sa vie s’effondrer. Il faut rendre un hommage appuyé au formidable casting réuni par Sally Wainwright : Finn Atkins interprète Charlotte avec un mélange de pugnacité et de timidité, Chloe Pirrie montre le caractère entier, sans compromission d’Emily, Charlie Murphy est la douce et tendre Anne, Adam Nagaitis rend parfaitement la rage, le désespoir abyssal de Branwell et Jonathan Pryce incarne un révérend Brontë digne mais las.

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Je n’ai que des louanges pour « To walk invisible » qui, me semble-t-il, donne une image très juste de l’univers et des conditions de vie de Anne, Emily et Charlotte Brontë. C’est un period-drama particulièrement réussi, très bien écrit et construit, au casting absolument impeccable. Il se termine par un très joli post-scriptum au presbytère de Haworth transformé aujourd’hui en musée qui inscrit l’oeuvre des trois sœurs dans la durée.

  • The witness for the prosecution

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Après avoir adapté l’an passé « And then there were none« , la BBC a choisi, pour leur Agatha Christie de fin d’année, « The witness for the prosecution ». On pense bien entendu à la version réalisée en 1957 par Billie Wilder, la comparaison entre les deux ne dure pas car la BBC propose une version totalement différente.

En 1923, à Londres est retrouvé le corps sans vie de Mrs French (Kim Cattrall), elle a été assassinée. Sa gouvernante découvre le corps et affirme avoir vu sortir de la maison Leonard Vole (Billy Howle), le jeune amant de Mrs French. Cette dernière avait récemment modifié son testament en faveur de Leonard. Ce dernier est arrêté et crie son innocence. Son alibi : il était chez lui au moment du meurtre et sa femme, Romaine (Andrea Riseborough), peut en témoigner. L’avocat de Leonard, John Mayhew (Toby Jones), pense que l’affaire va être classée rapidement. C’était sans compter sur le changement de témoignage de Romaine.

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La version en deux épisodes de la BBC est extrêmement sombre et glauque. L’intrigue se déroule dans une ville de Londres totalement plongée dans le brouillard, exsangue après la guerre. Nous sommes loin des excès des années folles. C’est l’envers du décor que l’on voit à l’écran et les séquelles de la guerre sont très présentes : John Mayhew a perdu son fils et il souffre de bronchites chroniques à cause d’une intoxication au gaz, la femme de l’avocat ne se remet pas de la mort de son fils et conserve soigneusement sa chambre dans l’état dans lequel il l’a laissée, Leonard Vole est lui-même revenu du front où il a rencontré Romaine, celle-ci, de nationalité autrichienne, a perdu toute sa famille. Les deux jeunes gens expriment leur mal être à un moment : ils sont une génération sacrifiée, ils pensaient être accueillis en héros à leur retour mais c’est l’oubli et la misère qui les attendaient.

« The witness for the prosecution » joue beaucoup sur la psychologie des personnages. John Mayhew, qui est le pivot de l’histoire, est un homme qui se noie dans la culpabilité. Il tente par tous les moyens de faire oublier à sa femme qu’il est parti au front avec son fils, il veut à nouveau la rendre heureuse. Lorsqu’il rencontre Leonard, il se prend d’affection pour lui comme s’il s’agissait de son fils revenu du front. De même, il y a un affrontement psychologique entre Romaine et John. Celui-ci tombe sous le charme de la jeune femme en l’écoutant chanter et il supportera très mal son changement de témoignage. Romaine se montre alors extrêmement cruelle avec lui en lui disant qu’il est si facile de le blesser. Ce jeu psychologique entre les différents personnages est très bien mené durant les deux épisodes.

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Comme pour « And then there were none », la production est très soignée, les costumes sont luxueux, la mise en scène est soignée et le scénario (de Sarah Phelps comme pour l’adaptation de 2015) est très bien construit. Le casting est, comme toujours avec la BBC, absolument impeccable, il faut notamment souligner les performances marquantes de Andrea Riseborough, qui réussit à faire oublier la prestation de Marlène Dietrich dans le film de Wilder, et de Toby Jones qui réussit une véritable transformation physique entre le début et la fin de la série.

« The witness for the prosecution » m’a séduite par son ambiance noire, son travail sur la psychologie des personnages et son casting impeccable. Je vous la recommande donc vivement.

Fais-moi peur de Malika Ferdjoukh

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Les cinq enfants de la famille Mintz s’apprêtent à passer la soirée seuls dans la maison. Le docteur Mintz et sa femme doivent assister à l’inauguration du nouvel opéra de la ville. La baby-sitter habituelle des enfants, Radiah, doit passer dans la soirée pour voir si tout se passe bien. Mme Mintz n’a pas voulu faire appel à sa belle-mère, pas parce qu’elle n’apprécie pas Mamido mais cette dernière est assez exigeante côté rangement, et Mme Mintz n’a pas eu le temps de redonner forme humaine à son intérieur. Gervaise, l’aînée, a 13 ans et Mona est très mature pour ses 10 ans et demi. Les deux sœurs vont devoir gérer les plus jeunes avec leurs envies de pop-corn, de sapin (pas de sapin chez les Mintz puisqu’ils sont juifs mais Odette a peur que le Père Noël les oublie s’ils n’ont pas de sapin), de faire des plaisanteries aux voisines, les demoiselles Perrucci qui supportent mal les bruits venant de chez les Mintz. Ce que les enfants ne savent pas, c’est que les farces peuvent mal tourner surtout lorsque le Mal rôde tout à côté…

Malika Ferdjoukh a écrit avec « Fais-moi peur » un véritable anti-conte de Noël. Son histoire est empreinte de beaucoup de noirceur et c’est pour cette raison que son livre peut être lu aussi bien par des adolescents que par des adultes. L’assassin est un personnage totalement maléfique, il incarne le mal absolu. « Monsieur N n’avait pas été criminel toute sa vie. La preuve : il avait déjà 9 ans quand il tua pour la première fois. Bien entendu, à cette époque, il n’était pas encore monsieur N… Il était Léo, petit garçon qui passait ses étés chez Mémé et Pépé. » La rencontre entre les enfants Mintz et Monsieur N. est l’occasion pour Malika Ferdjoukh d’aborder de nombreuses thématiques graves : le racisme, la religion, le retour des camps de concentration.

Mais « Fais-moi peur » n’est heureusement pas que sombre. L’auteur y fait montre de beaucoup d’humour, d’un sens exquis de la formule. Les enfants Mintz participent à l’ambiance plus légère, ils font preuve d’une grande fantaisie et d’une belle liberté. Cette bande d’enfants laissés seuls à la maison m’a évoqué la famille des « Quatre sœurs » et leur joyeuse manière de vivre. Leur courage, leur solidarité est un vent de fraîcheur et d’optimisme face aux ténèbres incarnées par Monsieur N (clin d’œil de la cinéphile Malika Ferdjoukh au « M le maudit » de Fritz Lang que Gervaise tente de regarder durant la soirée).

« Fais-moi peur » est une histoire de Noël très sombre, très violente mais c’est surtout une ode à la tolérance, à l’ouverture d’esprit et à la différence.

Merci à ma copine Emjy pour cette découverte !