Les filles au lion de Jessie Burton

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En 1967, Odelle, originaire de Trinidad et Tobago, est installée à Londres depuis cinq ans. Elle travaille avec son amie Cynth chez un marchand de chaussures. Mais Odelle est plus ambitieuse et se rêve écrivain. Elle candidate alors pour un poste de secrétaire dans une galerie d’art et est retenue. Elle y travaille pour Marjorie Quick avec qui elle sympathise rapidement. Odelle fait également la connaissance dans une soirée de Lawrie Scott. Ce dernier a besoin des conseils de spécialistes en peinture. Il a en effet hérité de sa mère d’un tableau mystérieux représentant deux jeunes filles et un lion. Odelle le met en relation avec Marjorie Quick. Le tableau éblouit tout ceux qui l’approchent par son audace et son originalité. Son auteur serait un certain Isaac Robles qui aurait vécu en Espagne dans les années 30. Il aurait peint peu de toiles et sa biographie est assez énigmatique. Toutes ces interrogations titillent la curiosité d’Odelle qui va tenter d’en savoir plus sur ce tableau des filles au lion.

J’avais trouvé « Miniaturiste », le premier roman de Jessie Burton, extrêmement prometteur. J’attendais donc impatiemment son deuxième roman. J’y ai retrouvé son talent de conteuse, son art de la construction et le sens de la reconstitution historique qui m’avaient séduite dans le premier roman. Jessie Burton entrelace les histoires d’Odelle en 1967 et d’Olive Schloss, jeune anglaise venue avec sa famille en Espagne en 1936. Son père est viennois, marchant d’art et il a senti le vent du fascisme arriver sur son pays. Entre la guerre d’Espagne en 1936 et le devenir des anciennes colonies de l’Empire Britannique dans les années 60, on sent une très solide documentation, une mécanique de précision sur laquelle peuvent se poser les destins romanesques des deux jeunes femmes.

Odelle et Olive évoluent pour nous en parallèle. Leurs histoires se croisent, se nouent autour du tableau des filles au lion. Toutes deux connaissent les premiers émois de l’amour. Mais surtout, toutes deux sont des artistes, des créatrices. L’une peint, l’autre écrit. Chacune se cache pourtant, n’osant pas montrer son travail au monde. Olive sait que son œuvre ne serait pas prise au sérieux puisqu’elle est une femme. Odelle possède un handicap supplémentaire : sa couleur de peau. Et chacune d’elle devra à une autre femme la révélation de son talent aux autres et son affirmation en tant qu’artiste.

Avec « Les filles au lion », Jessie Burton nous entraine dans une narration parfaitement construite, aux descriptions fines et précises. Elle en profite également pour questionner la place des femmes dans l’art au travers de deux époques différentes. De nouveau, j’ai été conquise par ce roman.

 

Atelier d’écriture n° 272

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Coincée au milieu de nulle part, un jour comme aujourd’hui. Ce n’est pas tout à fait ce à quoi j’avais rêvé. Et tous les autres qui sont encore en train de faire la fête, ils doivent être attablés à cette heure-ci pour le repas du lendemain. Comme j’aimerais être parmi eux plutôt que sur cette route à l’ordonnancement tellement parfait qu’il en devenait angoissant. Pas un brin d’herbe qui dépasse ou qui jaunit, les arbres sont parfaitement alignés. Ce paysage semble d’autant plus irréel qu’il n’y a pas trace de présence humaine, pas d’habitation à l’horizon, pas d’autres voitures et le réseau mobile est totalement en rade.

Et à propos de présence humaine, il est passé où mon mari ? C’est étrange de l’appeler comme ça. Je suppose qu’il me faudra un temps d’adaptation. Il devait s’arrêter pour soulager sa vessie, j’ai l’impression qu’il est parti depuis des heures à la recherche d’un coin tranquille. Je ne sais pas pourquoi il voulait se cacher, il n’y a personne ici !

Je le retiens mon mari avec ses idées à la con ! C’était gentil de louer une coccinelle, j’ai toujours rêvé d’en avoir une. Mais faire Lille-Marseille avec, parce prendre son temps, c’est romantique, là je dis stop ! Nous sommes partis tôt ce matin, je crois que nous sommes vers Tours et je n’en peux plus. Je rêve des plages de la Corse où nous devons passer notre lune de miel….Y arriverons-nous un jour ?

Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il ne s’est quand même pas perdu dans ce champ d’herbe ! Je ne peux même pas l’appeler pour savoir où il est. Non mais franchement de quoi j’ai l’air plantée au bord de la route…Franchement, elle commence bien ma nouvelle vie !

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Les cygnes de la cinquième avenue de Melanie Benjamin

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« Alors, Truman avait surgi au milieu d’elles et soudain, les ragots étaient devenus délicieux, les distractions plus nombreuses. Il s’était assis sur les lits de chacun de ses cygnes en murmurant à chacune combien elle était belle, précieuse, combien il lui était dévoué, qu’elle était la seule qui comptait, et même si elles savaient toutes qu’il disait la même chose à chacune d’entre elles, peu leur importait. Car, derrière leur beauté, elles étaient toutes sacrément seules. » C’est en 1955 que Truman Capote pénètre le cercle de la grande bourgeoisie new-yorkaise. Il y fait la connaissance de plusieurs élégantes à l’allure raffinée qu’il surnomme ses cygnes. Il se lie tout particulièrement avec Babe Paley, la femme d’un très riche propriétaire de médias. Truman amuse la galerie avec son humour piquant et ses commérages. Mais il sait également écouter et comprendre l’immense solitude de ces femmes exhibées par leurs maris en soirée et délaissées le reste du temps. Truman les accompagne partout, il est de toutes les soirées, les vacances sur les yachts. Il se fond dans cette société, en adopte les codes. Sa gloire littéraire accompagne son apogée sociale jusqu’à son mémorable bal en noir et blanc. Le rêve de glamour et de paillettes ne dure pourtant pas. Il s’achève le jour où Truman publie « La côte basque » en 1975 dans Esquire où il égratigne profondément ses cygnes.

Le roman de Melanie Benjamin nous présente une reconstitution particulièrement soignée du New York des années 1950-1970. La haute société est faite d’élégance, de distinction et de champagne. Les cygnes de Truman incarnent la perfection, le luxe. Babe Paley, Slim Hayward, Gloria Guiness, Marella Agnelli et les autres font les couvertures de Vogue. Mais derrière l’apparence, Truman Capote découvre une tristesse, une solitude qui rejoignent les siennes. Lui, le petit garçon maigrichon du Sud, délaissé par sa mère, moqué pour son physique et sa voix, trouve de l’amour et du réconfort auprès d’elles. « Les cygnes de la cinquième avenue » souligne le rôle de potiche que devaient tenir ces femmes qui faisaient pourtant rêver le monde entier. Leurs relations avec leurs époux sont inexistantes, elles ont divorcé au moins une fois et n’ont d’autre occupation que celle de se mettre en valeur. Des futilités mondaines qui ne peuvent en rien combler le vide de leur existence.

Mais « Les cygnes de la cinquième avenue » ne se contente pas d’être une excellente restitution d’une époque. Melanie Benjamin retrace avec subtilité la tragique chute de Truman Capote. Ses cygnes lui apportent tout ce qu’il a toujours cherché : la notoriété, le luxe, l’appartenance à un milieu social qui n’est pas le sien, la reconnaissance. Babe Paley lui donne ce que sa mère lui refusait : de l’amour. L’amitié fusionnelle entre Babe et Truman est magnifique et elle va bien au-delà des simples apparences. C’est à cette époque que Truman Capote écrit ses œuvres les plus importantes, comme porté par les sentiments de Babe. Et puis, il y eut « De sang froid ». Ce roman, cette période de la vie de Truman Capote me fascinent totalement. L’écriture si éprouvante de ce chef-d’œuvre, qui invente le non-fiction novel, va ruiner moralement son auteur. La réussite et la déchéance se trouvent ici inextricablement mêlées. Rendu bouffi par l’alcool, incapable d’écrire une ligne, Truman parachève son suicide social avec « La côte basque ». Il signe alors la fin de sa relation avec la haute société new-yorkaise et surtout la fin de son amitié avec Babe Paley. Melanie Benjamin rend parfaitement compte dans son roman du destin tragique de Truman Capote et des souffrances engendrées par la publication de cette nouvelle.

Le roman de Melanie Benjamin examine avec finesse la gloire et la chute de Truman Capote mais également la fin d’une époque, la fin d’une certaine idée de l’élégance.

Un grand merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

 

Bilan livresque et films de mai

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Un mois de mai sous le signe du polar avec le réaliste et inquiétant « Pur » d’Antoine Chainas mais aussi avec la toujours surprenante Joyce Carol Oates dont le dernier roman « Valet de pique » est un hommage au genre et aux romans fantastiques. J’ai retrouvé deux auteurs que j’affectionne : Ian McEwan dont j’ai découvert le « Délire d’amour » pour le blogoclub du 1er juin et Maggie O’Farrell dont le dernier roman est paru récemment. J’ai saupoudré le tout d’un peu d’âge d’or des Pays-Bas et par la poursuite de ma lecture des Rougon-Macquart.

Encore une fois, l’éclectisme l’emporte au niveau cinématographique avec deux coups de cœurs extrêmement différents :

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Ce documentaire montre un groupe d’étudiants qui va participer à au concours Eloquentia qui récompensera le meilleur orateur de Seine St Denis. C’est passionnant de voir ces jeunes gens prendre possession de la langue, apprendre à jouer avec. C’est également émouvant de découvrir leurs parcours souvent douloureux et difficiles. Leur préparation pour Eloquentia semble une respiration, un moyen de s’évader de leur quotidien. Et ils sont absolument bluffants. Les joutes oratoires du concours sont d’un très haut niveau, j’admire leur maîtrise de la langue et leur formidable imagination. On rit, on est ému, épaté, bref un documentaire à voir absolument.

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Un couple part en vacances dans une communauté zadiste en Ardèche où un ancien ami s’est établi. Le campement a été construit pour empêcher la construction d’un complexe aquatique. L’acclimatation du couple est un peu délicate : pas de portable ou de tablette, ateliers portant par exemple sur les règles, enfant sans prénom afin qu’il ne soit pas figé dans une identité sexuelle. Tout se complique lorsque le groupe découvre qu’une pandémie a décimé le reste de la planète. Si, comme moi, vous avez aimé « Platane », vous allez vous régaler avec « Problemos ». Eric Judor utilise encore son personnage odieux, dragueur et de mauvaise foi. Son humour est souvent absurde et régressif. Il est bien épaulé par les autres acteurs notamment la formidable Blanche Gardin qui a également écrit le scénario. Ça change de comédies franchouillardes avec Christian Clavier et au moins on se marre franchement !

Et sinon :

  • A quiet passion de Terence Davies : Le dernier film de Terence Davies nous montre la vie de la poétesse Emily Dickinson, de son adolescence à sa mort. On la voit évoluer au sein de sa famille essayant de résister à la pression sociale et religieuse. Elle cherche à exprimer son originalité, sa singularité par le biais de ses mots. Le film est esthétiquement splendide, la reconstitution est soignée. Il montre une Emily Dickinson dans tout la complexité de son âme : ses joies, ses souffrances (morales et physiques), ses doutes, son talent. Le personnage n’est pas embelli, elle est parfois difficile à comprendre tant elle est torturée. C’est un personnage à la Brontë : passionnée, étouffée par des carcans dont elle ne peut s’extirper par loyauté envers sa famille. Le film souffre de quelques longueurs mais la performance de Cynthia Nixon est remarquable.

 

  • Get out de Jordan Peele : Un jeune homme noir va faire la connaissance de la famille bourgeoise de sa fiancée blanche. Le weekend commence mal puisque le couple a un accident avant d’atteindre l’immense demeure familiale. Il percute un cerf et le couple le regarde agoniser sur le bas de la route. La famille se montre accueillante, trop pour être parfaitement honnête. Petit à petit, l’atmosphère devient de plus en plus étrange. « Get out » est un thriller étonnant, presque fantastique. Le scénariste retourne les clichés habituels sur le racisme, les blancs envient les qualités physiques du jeune fiancé noir et veulent se les approprier. Le film est bien mené, la tension et le malaise s’insinuent lentement pour s’achever de manière surprenante.

 

  • Braquage à l’ancienne de Zach Braff : Trois amis de longue date, bientôt octogénaires, sont mis en grande difficulté lorsque leurs pensions de retraite sont suspendues. L’un d’eux a l’idée saugrenue de braquer une banque après avoir lui même assisté à un braquage. L’âge des protagonistes donne l’occasion de revisiter les scènes de mise en place du braquage. Le film est un divertissement sympathique qui nous donne le plaisir de revoir à l’écran Michael Caine et Morgan Freeman.

Atelier d’écriture n°270

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Le silence des fonds marins. Juste perturbé par les bulles frénétiques projetées par son détendeur. Son guide lui faisait signe d’approcher. Des étoiles de mer gisaient tranquillement sur des rochers noirs. Un spectacle splendide !

Emma s’était levée à l’aube pour participer à cette activité de découverte des fonds marins de Tahiti. Elle s’était glissée délicatement en dehors du lit où dormait encore Matthieu. Elle avait préparé un sac la veille pendant que son mari était dans la salle de bain. Mariée depuis un mois et déjà obligée de faire des cachotteries ! Emma et Matthieu étaient en lune de miel depuis cinq jours et ce dernier avait systématiquement refusé toutes les activités proposées. Impossible de le faire quitter le giron de l’hôtel et sa plage privative…et il fallait qu’elle reste à ses côtés ! Emma était dépitée, pourquoi avait-il accepté de voyager si loin si c’était pour rester à l’hôtel ? Elle n’allait quand même pas se priver alors qu’elle n’aurait peut-être plus jamais l’occasion de revenir ici.

Elle était donc sortie en catimini de la chambre, ses baskets à la main et sans laisser de mot à son récent mari. Il faudra bien qu’il s’habitue à ne pas la voir à ses côtés en permanence.

Admirant les couleurs éclatantes du fond marin, Emma pensait au surprenant manque de curiosité de Matthieu. Elle s’attardait sous l’eau, n’avait pas envie de sortir de cette bulle enchanteresse. Le mariage s’était décidé si rapidement. Elle s’était totalement laissée emportée par ses sentiments mais connaissait-elle réellement l’homme à côté de qui elle allait devoir se réveiller chaque matin ? N’avait-elle pas fait une grosse erreur ? Elle se laissait porter par l’eau, elle examinerait la question plus tard.

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Délire d’amour de Ian McEwan

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Après avoir récupéré sa femme à l’aéroport, Joe Rose s’arrête dans un parc pour un pique-nique de retrouvailles. C’est là qu’un terrible incident survient : un aérostat se met à dériver, à descendre dangereusement. Un enfant est à bord. Joe et d’autres hommes présents au parc se précipitent pour essayer de faire atterrir le ballon. Malheureusement, l’un de ces hommes va périr. Mais ce n’est pas l’évènement en lui-même qui va changer la vie de Joe Rose. Parmi les hommes ayant aidé le pilote, Joe croise la route de Jed. Ce dernier devient totalement obsédé par Joe et le harcèle par téléphone, par courrier et il surveille ses allées et venues. Joe perd totalement pied face à cet individu et ne sait plus comment réagir au point de mettre en danger sa vie quotidienne.

Ian McEwan apprécie tout particulièrement ce type de dispositif : il place son personnage dans une situation délicate, perturbante et il observe ses réactions. Comme dans « Samedi », le quotidien du héros est totalement déstabilisé par un évènement extérieur qui finit par tout remettre en cause. L’auteur oppose ici la rationalité de Joe qui écrit des articles sur des publications scientifiques (le protagoniste de « Samedi » était médecin et se raccrochait également à la science face au hasard) et la folie de Jed, fou de Dieu atteint du syndrome de Clérembault. Cette opposition n’est sans doute pas faite avec beaucoup de subtilité. Ian McEwan appuie beaucoup sur l’amour des sciences de Joe et détaille par le menu certaines idées, certains articles. Il en résulte quelques passages assez fastidieux qui ne me semblent pas apporter grand chose à l’intrigue.

En revanche, ce qui est intéressant et parfaitement maîtrisé, c’est le malaise qui s’installe entre Joe et sa femme Clarissa. Celle-ci ne croit pas son mari lorsqu’il lui parle de Jed. Et pour cause, elle ne l’a jamais vu en bas de leur immeuble, Joe a effacé les messages sur le répondeur et l’écriture de Jed ressemble étrangement à celle de Joe. Se met alors en place une très forte et passionnante ambiguïté entre Clarissa et Joe mais également entre Joe et le lecteur. Le roman est effectivement écrit à la première personne du singulier, c’est Joe qui nous raconte les évènements. Faut-il croire tout ce qu’il nous dit ? N’est-il pas comme Clarissa le pense en train de basculer dans la folie ? C’est cette question qui nous tient en haleine, cet inconfort dans notre position de lecteur qui donne tout son intérêt à ce roman.

Comme souvent, « Délire d’amour » souligne le talent de Ian McEwan à instiller le malaise dans la vie de ses personnages et dans les lignes de ses romans. En raison de quelques longueurs, ce livre ne se classera pas parmi mes préférés de l’auteur mais j’ai apprécié son atmosphère chargée d’angoisse et d’ambiguïté.

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Valet de pique de Joyce Carol Oates

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Andrew J. Rush est un écrivain de romans policiers à succès. Il a vendu plusieurs millions d’exemplaires de ses livres et il a été qualifié de « Stephen King du gentleman » par les critiques. Il vit dans le New Jersey dans une vaste demeure avec sa femme, ses enfants sont partis faire leurs études. Une vie calme, paisible dédiée à la création de romans policiers où le mal est toujours vaincu par le bien. Mais la nuit, lorsque Andrew ne dort pas, ce sont d’autres livres qui s’écrivent sous le pseudonyme de Valet de pique. Et cette fois, c’est la noirceur, la violence, le sordide qui l’emportent. Andrew arrive à maintenir l’équilibre entre ses deux vies d’écrivain et à garder mystérieuse l’identité du Valet de pique. Tout bascule lorsqu’une habitante de sa ville l’accuse de vol et de plagiat. Cela aurait pu n’être qu’une blague mais la vieille femme intente un procès contre Andrew. Ce dernier va peu à peu perdre pied au profit du Valet de pique.

Joyce Carol Oates est décidément une auteure qui réserve des surprises à ses lecteurs. Elle s’essaie ici au thriller fantastique et exploite la thématique du double. Son « Valet de pique » fait bien évidemment penser aux Jekyll et Hyde de Stevenson. Plus on avance dans le roman et plus le double maléfique prend de la place. Il adresse des invectives, des conseils, des ordres à Andrew. Sa personnalité change, il devient violent et vindicatif. Toutes les personnes autour d’Andrew se transforment en menace, en ennemi. L’atmosphère familiale se plombe, le malaise s’installe et les non-dits refont surface. C’est le cas du talent de la femme d’Andrew, Irina, qui écrivait lorsqu’elle était jeune et était beaucoup plus talentueuse que son mari. Elle a tout sacrifié pour son succès mais la rancune était juste tapie sous la surface. Tout comme la jalousie d’Andrew à son égard.

Joyce Carol Oastes semble particulièrement s’amuser à écrire son roman. Elle y rend un hommage appuyé à Stephen King, le maître du malaise et du fantastique. D’ailleurs, lui aussi aurait plagié la vieille voisine d’Andrew ! Joyce Carol Oates n’oublie pas non plus de saluer les créateurs du genre : Edgar A. Poe, Bram Stoker, Sheridan Le Fanu, Mary Shelley, Henry James et son « Tour d’écrou ». Mais beaucoup d’autres auteurs, en dehors du cercle de la littérature fantastique, sont évoqués dans ce roman.

L’intrigue du « Valet de pique » n’est certes pas d’une originalité folle mais le roman est parfaitement maîtrisé, Joyce Carol Oates manie avec virtuosité le malaise et la folie. « Valet de pique » est un roman court, incisif, sombre qui se dévore.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette lecture.

Songe à la douceur de Clémentine Beauvais

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Eugène croise Tatiana dans le métro. Voilà dix ans que ces deux là ne s’étaient pas vus. Tatiana avait alors 14 ans et elle se mourait d’amour pour le bel Eugène, dandy mélancolique. « Il a le mal d’un siècle qui n’est pas le sien. Il se sent l’héritier amer d’un spleen ancien. Tout est objet d’ennui pour cet inconsolable. Ou de tristesse extrême, atroce, épouvantable. Il a tout essayé, et tout lui a déplu. Il a fumé, couché, dansé, mangé et bu, lu, courir, voyagé, peint, joué et écrit : rien ne réveille en lui de plaisir endormi. » C’est donc avec brutalité et inconséquence qu’il brisera le cœur de Tatiana. Ce qu’il regrettera longtemps. Mais Tatiana est de nouveau dans sa vie. Elle a 24 ans et fait une thèse sur le peintre Gustave Caillebotte. L’histoire va pouvoir reprendre, Eugène va enfin avoir la deuxième chance à laquelle il a tant rêvé.

Cette histoire vous rappelle quelque chose ? Clémentine Beauvais s’est effectivement lancée un défi périlleux : moderniser « Eugène Onéguine« . Il faut commencer par saluer l’ambition du projet. Écrire un roman en vers pour des adolescents est vraiment audacieux. Et il faut reconnaître que cela fonctionne à merveille. Clémentine Beauvais exploite parfaitement les moyens de communication actuels dans son texte : échanges anxieux de sms, discussion à distance sur skype. Mais tout cela ne change pas le cœur de l’histoire, l’amour contrarié d’Eugène et Tatiana. Clémentine Beauvais reprend également les digressions du narrateur omniscient. Elle s’amuse, se moque de ses personnages. Elle crée des calligrammes à la manière d’Apollinaire. Tout cela est fait avec beaucoup d’intelligence, de légèreté et d’humour.

Le pari de Clémentine Beauvais de moderniser ce grand classique qu’est « Eugène Onéguine » est parfaitement réussi. Elle apporte de la fraîcheur, un ton acidulé au roman de Pouchkine. Je lui tire mon chapeau pour l’audace dont elle a fait preuve en s’attaquant à un tel monument.

 

Eugène Onéguine de Alexandre Pouchkine

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Eugène Onéguine est un jeune dandy de St Pétersbourg. Il promène son spleen de soirée en soirée. Son père ayant ruiné la famille, l’héritage d’un oncle tombe à point nommé. Eugène se retire alors à la campagne dans la maison de son oncle. Le jeune oisif change de vie, devient asocial et rustre. Il fait néanmoins la connaissance d’un jeune poète romantique Vladimir Lenski. Ce dernier est fiancé à Olga Larine. Celle-ci a une sœur prénommée Tatiana. Vladimir présente son ami Eugène à la famille Larine et Tatiana en tombe follement amoureuse. Eugène, plongé dans sa vie ascétique, éconduit Tatiana. Mais notre héros s’ennuie et envie le bonheur lumineux de Vladimir et Olga. Ses sentiments vont provoquer un drame irréparable.

« Eugène Onéguine » est le grand classique de la littérature russe. Composé en vers (je tiens d’ailleurs à souligner ici la splendide traduction de André Markowicz, elle aussi en vers), entre 1823 et 1831, le roman est tout d’abord publié en chapitres avant une publication totale en 1833. En 1837, Pouchkine livre une version définitive avec des strophes fantômes que vous trouverez en fin de livre dans la version des éditions Actes Sud. On peut notamment y lire le chapitre qui devait clore l’histoire d’Eugène intitulé : « Extraits du voyage d’Onéguine ».

Eugène Onéguine est un personnage d’une grande complexité et il m’a évoqué deux autres chefs-d’œuvre de la littérature. Tout d’abord, mon très cher Oblomov lorsqu’il refuse l’amour de Tatiana sous prétexte de ne pouvoir la rendre heureuse. On retrouve cette volonté de repli par rapport au monde et à la vie caractéristique du personnage de Gontcharov. Eugène refuse de s’investir dans une relation amoureuse avec Tatiana comme Oblomov repoussait Olga. L’autre grand personnage littéraire auquel m’a fait penser Eugène Onéguine, c’est le narrateur de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust. La relation entre Eugène et Tatiana n’est pas sans rappeler celle du narrateur et d’Albertine. Le narrateur de la Recherche est toujours amoureux d’Albertine à contre-temps. Il la fuit quand elle est auprès de lui et la désire lorsqu’elle est loin. Eugène se comporte de la même façon avec Tatiana, il tombe amoureux d’elle lorsque celle-ci est devenue totalement inaccessible.

« Eugène Onéguine » est un roman qui se lit très aisément, le fait qu’il soit écrit en vers n’est en aucun cas un obstacle. Le ton du roman est très ironique, l’histoire d’amour dramatique d’Eugène et Tatiana est décrite avec beaucoup d’humour. C’est notamment le cas dans les nombreuses interventions et digressions de Pouchkine qui commente, donne son avis sur ses personnages et leurs décisions mais raconte également des moments de sa propre vie. Cela apporte beaucoup de distance au lecteur par rapport à l’intrigue. L’autre point intéressant est la manière dont Pouchkine ancre son roman dans le quotidien que celui-ci soit la vie mondaine pétersbourgeoise ou la vie campagnarde. Le texte regorge d’indications, de détails sur le quotidien, la réalité concrète des personnages.

« Eugène Onéguine » est un chef-d’œuvre de la littérature russe qui tient toutes ses promesses. L’écriture est fluide, l’histoire moderne et passionnante. Un vrai régal qu’il faut déguster avec lenteur.

L’été Diabolik de Smolderen et Clerisse

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A l’été 1967, Antoine a quinze ans. Il est en vacances avec son père ; sa mère et sa sœur sont parties en Irlande. Le jeune adolescent est laissé assez libre ce qui lui permet de lier connaissance avec un nouvel ami Erik avec qui il partage la passion du tennis. Par l’intermédiaire de son père, Antoine est invité dans une villa luxueuse et y rencontre Joan, une jeune américaine. Un été lumineux où notre héros connaitra ses premiers plaisirs sensuels et les effets surprenants de la drogue. Malheureusement pour Antoine, cet été sera aussi celui de la disparition de son père. Celle-ci fut précédée d’évènements bizarres et inexplicables. Cet été 1967 hantera Antoine pendant des années, jusqu’à ce qu’il finisse par comprendre ce qui se tramait réellement.

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La bande-dessinée de Smolderen et Clerisse a gagné cette année le 5ème prix BD Fnac et elle a également été sélectionnée pour le prix SNCF du polar 2017. Bien entendu, l’histoire qui nous est racontée est un polar, Antoine cherche à élucider la disparition soudaine de son père. Mais elle n’est pas que ça. « L’été Diabolik » est également un récit initiatique, où les évènements poussent Antoine vers l’âge adulte, et une histoire d’espionnage. La bande-dessinée est parsemée de courses-poursuites, de bagarres, de découvertes surprenantes et d’un personnage maléfique et masqué. Smolderen et Clerisse évoque Diabolik, une sorte de Fantomas italien dont les aventures étaient extrêmement populaires dans les années 60. Leurs références culturelles ne s’arrêtent néanmoins pas là et elle symbolisent parfaitement la fin des 60’s : James Bond, Andy Warhol, Monsieur Hulot, etc…

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J’ai tout particulièrement apprécié le changement de couleurs en fonction des époques. L’été 67 est une explosion de couleurs psychédéliques. C’est l’adolescence d’Antoine, le moment des découvertes : la liberté sexuelle et le pouvoir des drogues qui illustrent bien l’ambiance de la fin des 60’s. On retrouve Antoine vingt ans après les faits, il a écrit un livre sur son père. C’est l’automne, l’innocence a passé et les couleurs sont plus sombres et seules quelques teintes apparaissent : beige, rouge, bleu, noir.

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« L’été Diabolik » m’a séduite par son splendide graphisme, son choix de couleurs mais aussi par son histoire, où s’entrelacent différents genres, et qui est particulièrement bien menée.

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Merci au Prix SNCF du polar pour cette découverte.