La traversée amoureuse de Vita Sackville-West

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Edmund Carr est un éditorialiste renommé d’une cinquantaine d’années. Il vient de renoncer à son travail qui pourtant l’a totalement absorbé durant toute sa vie. Edmund a appris récemment qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre. Un mal incurable le ronge inexorablement. Pour occuper les derniers mois de son existence, Edmund décide de suivre Laura, une veuve de 35 ans, en croisière autour du monde. Il ne la connaît que depuis un an mais il en est tombé éperdument amoureux. Elle ne sait rien de ces sentiments et ne pensait certes pas trouver Edmund sur le pont du paquebot qui l’emmène en vacances. Il veut continuer à lui masquer son amour et veut simplement profiter de sa compagnie avant de quitter ce monde. Mais saura-t-il tenir sa langue face aux relations qui se nouent entre Laura et le séduisant colonel Dalrymple ? Saura-t-il s’éclipser pour le bonheur de Laura ?

« La traversée amoureuse » est le dernier roman de Vita Sackville-West. Il s’agit d’un huis-clos amoureux et psychologique. Chaque sentiment, chaque mouvement d’âme d’Edmund est passé à la loupe. Rien de larmoyant, de mièvre dans ce court texte, la fin prochaine d’Edmund n’est pas un prétexte à l’apitoiement sur soi-même. Étonnamment, Edmund se découvre tout autre. Tout ce en quoi il croyait ou se battait est balayé par l’annonce de sa fin prochaine et par son amour pour Laura. Il redécouvre la beauté du monde qui l’entoure, prend son temps pour observer. « Un matérialisme radical, considéré comme la loi du progrès, était ma religion ; toute référence à des motifs désintéressés suscitait non seulement ma méfiance, mais mon mépris. Et maintenant voyez ce que je suis devenu, aussi sentimental et sensible qu’une vieille fille peignant des couchers de soleil à l’aquarelle ! Je me flattais autrefois d’être un homme adulte ; je m’aperçois à présent que je suis un nigaud, aussi sot qu’un adolescent. Nouveau Clovis, adorant ce que j’ai méprisé et souffrant du mal d’amour par-dessus le marché, je veux mon content de beauté avant de m’en aller. Géographiquement, je sais à peine où je suis et je m’en moque. Il n’y a pas de poteaux indicateurs en mer. (« No signposts in sea », très beau titre original du roman qui montre que l’on peut se perdre, dans tous les sens du terme, en mer.) » Découvrant les charmes du sentiment amoureux quasiment pour la première fois de sa vie, Edmund fait également l’expérience de la brûlure de la jalousie. C’est la naissance et la croissance de ce sentiment qui intéresse tout particulièrement Vita Sackville-West. La jalousie étourdit Edmund, l’aveugle complètement et il revisite tous les évènements du voyage à l’aune de ce sentiment. Fine observatrice de l’âme humaine, l’auteur se plaît à jouer avec les émotions de son narrateur.

C’est avec élégance et délicatesse que Vita Sackville-West nous décrit les derniers sentiments d’un homme mourant.

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La faim blanche de Aki Ollikainen

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En octobre 1867, la famine qui frappe la Finlande oblige Marja a abandonné sa ferme et à y laisser dépérir son mari trop faible pour prendre la route. Marja veut sauver ses enfants : Mataleena et Juho. Elle veut les emmener à St Pétersbourg où elle pense que le Tsar ne laisse pas mourir ses sujets. La route vers la Russie se transforme rapidement en cauchemar. Outre la faim qui provoque des hallucinations, le froid qui engourdit, Marja est à la merci de ceux qui peuvent lui offrir un quignon de pain ou un abri pour la nuit. La misère réveille les instincts les plus bas, les plus vils. L’angoisse d’un hiver infini, d’une faim sans fonds étreint chacun. L’homme redevient un animal dont la violence exprime des instincts primaires non satisfaits. La politique d’austérité du gouvernement ne fait qu’aggraver cet état de fait. Le sénateur, bien seul, se demande comment tout cela va finir.

« La faim blanche » est le premier roman de Aki Ollikainen. Il est court, incisif, sa langue est âpre et lyrique à la fois. Le récit du voyage de Marja balance entre réalisme et onirisme. La faim provoque des rêves, des cauchemars, des réminiscences de la vie d’avant. C’est un texte brutal, violent où la mort peut surgir à tout moment. « Le soleil reste caché derrière un voile gris de nuages durant tout le trajet. Ils parviennent à un pré. Les arbres lourds de neige le bordent d’une ombre argentée, telle la frontière séparant le monde des vivants et celui des morts. Marja n’a plus confiance en cette frontière. L’ombre s’éclaircit et s’éclaircit encore, si bien qu’elle ne peut plus contenir le désert blanc entre ses bornes : les deux mondes ne font plus qu’un. »  Il y a peu de place à l’espoir dans ce livre implacable sur la survie où le paysage glacé devient vite étouffant et source de souffrance. Le style de Aki Ollikainen évoque avec force ces notions de froid, de douleurs physiques et mentales liées à la faim et de peur qui fatalement leur sont associées.

« La faim blanche » est un texte saisissant, à la langue puissante qui dépeint le calvaire d’une population face à une des plus grandes famines du XIXème siècle. L’écriture de l’auteur ronge jusqu’à l’os les espoirs de ses personnages. Et malgré tout, la force vitale et insatiable de vivre est au cœur de ce roman à la beauté noire.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette découverte.

La duchesse de Vaneuse de Gustave Amiot

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En 1826, la sœur Marie de la Rédemption, ancienne lectrice de la duchesse de Vaneuse, met en ordre les papiers, le journal de cette dernière pour les publier. Ce journal débute en 1765. La duchesse de Vaneuse a alors 42 ans, elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant. Elle s’est toujours voulu indépendante et cultive son stoïcisme et sa raison. C’est une grande lectrice de Voltaire, de La Bruyère et de Montaigne qu’elle admire tout particulièrement : « Je les relis sans cesse, mais j’apprends par cœur des pages de Montaigne. Il a dit ce qui valait d’être dit, et avec une si admirable négligence que tout me semble colifichet ou pathos quand je le quitte. »  Cultivée, raffinée, la duchesse prend garde à s’éloigner des viles passions humaines. Mais sa rencontre avec un jeune anglais, Reginal Burnett, va mettre à mal ses grands principes et la plonger dans un abîme de souffrances.

 Ce court texte de Gustave Amiot (1836-1906) a été retrouvé dans une malle entreposée dans un grenier et a été publié à titre posthume. La langue utilisée par l’auteur a la pureté et l’élégance de celle du XVIIIème siècle. On sent dans ces mots toute l’admiration de l’auteur pour cette période. C’est un délice de retrouver la perfection de cette langue.

Mais « La duchesse de Vaneuse » n’est pas qu’un exercice de style. Elle montre le combat de cette femme contre ses sentiments. Elle se veut raisonnable et son indépendance lui semble mériter le sacrifice de l’amour. Mais l’esprit ne peut pas tout contrôler et l’arrivée des sentiments dans la vie de la duchesse va être brutale et douloureuse. Elle devient peu à peu torturée par la pensée du jeune homme, elle brûle de recevoir ses lettres tout en repoussant ses avances. Son esprit se perd dans la force de sa passion, il revient sans cesse vers Reginald Burnett. « J’essaye en vain de me convaincre que j’attends sans impatience la prochaine lettre de Reginald. Quand j’aurai fait la paix dans mon cœur, comment ma curiosité ne serait-elle pas irritée au dernier point ? Je ne parviens pas à imaginer ce que peut être cette lettre. Sans doute, je n’éprouverais pas cet embarras s’il s’agissait de tout autre (…). Mais sortons de cette méditation stérile. Il faut tuer les minutes. » Comme dans « La princesse de Clèves » et avec la même langue précieuse, ce court texte nous raconte comment une femme peut se perdre dans les filets du sentiment amoureux. C’est la défaite de la raison, du renoncement face à la puissance de l’amour.

« La Duchesse de Vaneuse » est un petit bijou méconnu à la langue remarquable qui dissèque le sentiment amoureux chez une femme qui vénère les philosophes des Lumières.

Pas facile d’être une lady ! de E.M. Delafield

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« Pas facile d’être une lady ! » (dont l’excellent titre original est « The diary of a provincial lady ») est le journal intime d’une lady quadragénaire qui vit dans le Devonshire dans les années 20/30. Elle est entourée de son taciturne mari, de ses deux enfants Vicky et Robin et de ses domestiques : une bonne, une cuisinière et une préceptrice française.

Et c’est avec un humour piquant que E.M. Delafield nous fait le récit (très autobiographique) des tourments quotidiens et domestiques de cette aristocrate. Les premières difficultés sont financières, il s’agit ici d’une famille désargentée. Notre lady fait ses comptes, négocie aussi bien avec le boucher qu’avec le banquier et met son précieux diamant au mont-de-piété. Ces problèmes d’argent peuvent déboucher sur des situations gênantes, délicates en société : « Au dîner, je suis placée à côté du célébrissime auteur à succès, qui m’explique très gentiment comment échapper à l’impôt sur les gros revenus. Je parviens aisément à lui dissimuler qu’étant donné ma situation actuelle cette information n’est pas indispensable. » Mais il faut savoir garder un certain standing notamment face à l’ennemi juré : Lady Baxe qui, elle, est loin d’avoir les mêmes soucis financiers. Notre lady est prête à tout pour masquer sa situation à son arrogante voisine, quitte à être régulièrement à découvert pour rester dans le coup. La vie mondaine n’est-elle pas, de toute façon, faite de mensonges et d’illusions ?

C’est la déduction qu’en fait notre lady qui tire toujours des leçons, des réflexions de ses nombreuses péripéties. Quelques exemples qui soulignent l’esprit, l’autodérision de son auteur : « NB : Il serait intéressant, si l’on avait le temps, de remonter le fil de pensée qui conduit d’un sujet à l’autre. Deuxième idée, fort troublante : ce fil n’existe peut-être pas. » ; « NB : Il faudrait que je me souvienne que réussir en société est rarement le lot des provinciaux. Ils remplissent sans aucun doute une autre fonction dans le vaste champ de la Création, mais je n’ai pas encore trouvé laquelle. » ; « Une question s’impose : le silence n’est-il pas souvent plus efficace que la dernière éloquence ? La réponse est probablement oui. Je devrais essayer de m’en souvenir plus souvent. »

Le journal de E.M. Delafield nous présente une belle galerie de personnages qui entourent notre lady, souvent pour son plus grand désarroi : son mari Robert peu bavard et qui passe son temps à s’endormir en lisant le journal, l’exaspérante Lady B, Mrs Blenkinsop qui encourage la jeunesse à plus de liberté sans en penser un mot et ne parle que de sa fin prochaine, la cuisinière caractérielle qui menace toujours de démissionner, la préceptrice française qui dramatise tout et est beaucoup trop sensible. De quoi bien remplir le journal de notre « provincial lady » !

Les tracas quotidiens de notre lady ne sont jamais ennuyeux, c’est une satire drôlissime, caustique et pleine de verve. Si vous appréciez l’humour anglais, ce petit livre délicieux est pour vous et il est, de plus, question à de nombreuses reprises de littérature (il faut bien briller en société !).

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Le parfum des fraises sauvages de Angela Thirkell

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« Rushwater House était une vaste demeure de style plus ou moins néogothique, qui avait été construite par le grand-père de Mr Leslie. Son aspect extérieur avait pour seul mérite de ne pas être encore plus laid qu’il ne l’était. L’intérieur avait le mérite d’être assez spacieux, et de comporter un large couloir qui allait d’un bout à l’autre de l’étage supérieur, où les enfants pouvaient être maintenus hors de vue et hors de portée d’oreille, et semer la pagaille tout leur soûl. » C’est dans cette demeure que la famille Leslie passe ses vacances d’été autour de Lady Emily et de son mari Henri. Leurs deux fils John et David font des aller-retours entre leurs obligations professionnelles à Londres et la campagne. Leur sœur Agnès, ravissante idiote, reste auprès de ses parents avec ses enfants pendant que son mari travaille en Argentine. Se rajoute à cette compagnie Martin, le fils du frère aîné des Leslie, décédé durant la première Guerre Mondiale. Mary Preston, la nièce du mari d’Agnès, est  une jeune femme sans fortune qui est invitée à passer l’été avec la famille à Rushwater House. Elle tombe immédiatement sous le charme de David alors que John tombe sous le sien.

« Le parfum des fraises sauvages » est le deuxième tome de la série Barsetshire et il fut écrit en 1934 par la très prolifique Angela Thirkell, enfin traduite en France. Le roman est une comédie de mœurs, une étude de caractères. L’auteur semble prendre beaucoup de plaisir à donner vie à cette famille fantasque. Le personnage le plus emblématique est celui de Lady Emily, son arrivée à la messe avec sa tribu ouvre le roman et est un moment divinement comique. Emily n’arrive jamais à l’heure, est étourdie, a des lubies obsessionnelles, ses conversations ne sont faites que de digressions interminables. Elle donne le ton à la famille et au livre puisque celui-ci est irrésistiblement drôle et rempli d’ironie. Angela Thirkell se moque de ses personnages et de leurs travers comme ceux de Mary Preston, jeune femme aveuglée par ses fantasmes, ses rêves d’un romantisme échevelé. Mais le regard de l’auteur n’est jamais cruel ou méchant, il est même plutôt emprunt d’une certaine tendresse. Il sait aussi se faire mélancolique, doux-amer lorsque les absents sont convoqués : le fils aîné disparu ou Gay, la femme décédée de John à laquelle il pense à de nombreuses reprises.

« Un parfum de fraises sauvages » est une comédie pétillante, délicieusement ironique où le temps semble suspendu durant cet été de l’entre deux guerres.

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Adieu Gloria de Megan Abbott

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« Je veux ces jambes. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit. Elle avait les jambes d’une danseuse de revue de vingt ans à Vegas, trente mètres de long, avec juste ce qu’il fallait de courbes, d’élasticité et de promesses. Évidemment, il n’y avait pas moyen de dissimuler la peau des mains légèrement usée ou les chairs qui commençaient à se relâcher sur l’ossature du visage. Mais les jambes, elles tenaient bon, je vous le dis. Rudement bien conservées. J’avais beau être de deux décennies sa cadette, mes allumettes maigrichonnes ne soutenaient pas la comparaison. » Cette femme, aux jambes irréelles, est Gloria Denton. Ses tailleurs de luxe à la coupe parfaite, son maintien impeccable, son visage distingué et impassible cachent une redoutable femme d’affaires. Celles-ci n’ont d’ailleurs rien de légal, elle récolte et contrôle l’argent des casinos, des champs de courses pour des patrons qui restent dans l’ombre. Celle qui l’observe avec fascination est comptable dans une petite boîte de nuit où elle trafique les chiffres à la demande de ses patrons. Lasse de cette vie minable, elle laisse Gloria Denton faire d’elle sa pouliche, sa possible héritière. La gamine apprend vite et se plaît dans cet univers où l’argent est facile. Elle est intelligente, en admiration devant Gloria mais un grain de sable vient gripper la machine et il a pour nom Vic Riordan, un beau parleur et un looser absolu.

Megan Abbott signe avec « Adieu Gloria » un véritable roman noir façon hard boiled. Nous sommes dans les années 50, les arnaques de la pègre sont l’arrière-plan du récit, l’atmosphère est aussi vénéneuse que les femmes. Et c’est bien toute l’originalité du roman : les deux héroïnes sont des femmes et nous assistons, de rebondissement en rebondissement, à leur terrible duel. Toutes les deux sont des personnages formidables. Gloria Denton est à priori l’archétype de la femme fatale qui côtoie Marlowe dans les livres de Raymond Chandler. Mais c’est elle qui mène la danse, qui a toujours un coup d’avance et maîtrise ses sentiments et ses actions. La jeune femme, qui croise sa route, n’a pas de nom comme si, sans identité, elle était prête à endosser la première qui lui permettrait de s’échapper. Au fil du roman, elle se révèle, s’affirme face à Gloria, c’est elle la narratrice de Megan Abbott, elle qui essaie de prendre le dessus. Leur relation de Pygmalion à élève devient rapidement celle de deux rivales qui se jaugent et se méfient l’une de l’autre. Megan Abbott décrit parfaitement cette relation sombre, dangereuse où chacune des deux héroïnes est le miroir de l’autre, où chacune est la chance et la perte de l’autre.

« Adieu Gloria » est un roman noir à l’ancienne rempli de noirceur, de femmes sulfureuses, de violence, de dureté et de cruauté. L’intrigue est totalement maîtrisée et ne s’essouffle à aucun moment.

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Derniers feux sur Sunset de Stewart O’Nan

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Dans « Derniers feux sur Sunset », Stewart O’Nan nous fait vivre les trois dernières années de Francis Scott Fitzgerald. Le roman débute en 1937. A cette époque, l’écrivain a tout perdu : Zelda, sa femme, est internée dans un hôpital psychiatrique sur la côte est et leur fille Scottie suit des études pour rentrer à Harvard. Fitzgerald est ruiné, il n’a pas écrit de roman depuis longtemps, ses nouvelles sont très mal payées. Les fêtes exubérantes des années folles et de la French Riviera ne sont plus qu’un souvenir lointain. Choyé par le destin et le succès, Fitzgerald est en chute libre, à la dérive.

Il décide donc de retourner à Hollywood où il espère pouvoir renflouer son compte en banque et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. Il y retrouve son amie Dorothy Parker et son mari Alan Campbell. Tous travaillent pour la Metro Goldwyn Meyer où les scénaristes ne sont que de la main d’œuvre. Fitzgerald apprend vite que ce travail est source de frustration et de désillusion. Il écrit sans relâche des scenarii qui sont entièrement réécrits par d’autres ou qui sont finalement abandonnés. Son nom est donc rarement crédité au générique des films sur lesquels il travaille.

Pour tenir le coup, Fitzgerald côtoie à nouveau ses vieux démons (alcool, somnifères, amphétamines, coca dont il remplit sa mallette pour tenir toute la journée) encouragé en cela par les autres habitants de la résidence des jardins d’Allah comme Bogart ou Dorothy Parker. Ses retrouvailles avec Hemingway ne l’aide pas à remonter la pente puisque celui-ci est resté dans la lumière alors que Fitzgerald est quasiment un écrivain oublié.

Néanmoins, tout n’est pas complètement sombre puisque c’est à Hollywood qu’il rencontre Sheila Graham, échotière people, qui sera sa dernière compagne. C’est peut-être grâce à elle, à la confiance qu’elle lui renvoie, que Fitzgerald se remet à écrire. Les coulisses cruelles de Hollywood l’inspirent et il se lance dans l’écriture du « Dernier nabab » qu’il ne pourra malheureusement pas achever.

Stewart O’Nan sait parfaitement décrire l’envers du décor de Hollywood, cette machine à rêves froide et souvent cynique. Il nous montre un Fitzgerald miné par le doute, par ses fêlures, qui n’arrive pas à s’adapter à ce milieu faussement glamour. Sa vie professionnelle et sa vie personnelle semblent derrière lui, il n’est plus que le fantôme de lui-même à l’instar de Zelda qu’il ne reconnaît plus lorsqu’il lui rend visite. Leurs rencontres sont toujours d’une tristesse poignante. Le roman fourmille d’anecdotes, nous sommes au cœur de la vie de cet auteur d’exception. Et l’on essaie à aucun moment de démêler le vrai du faux tant le personnage de Fitzgerald est crédible, tant sa mélancolie irrigue les pages du roman. Stewart O’Nan ne fait pas un portrait complaisant, rien n’est oublié des failles et désespoirs de Fizgerald, c’est un portrait crépusculaire  et infiniment touchant.

Stewart O’Nan fait revivre sous sa plume un des plus grands écrivains américains, Francis Scott Fitzgerald, dont le destin se confond avec celui  de Gatsby, celui d’un homme dont la vie fut semée de désillusions et dont l’astre s’est éteint d’avoir trop brillé.

America

La vallée des poupées de Jacqueline Susann

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1945, Anne Welles quitte sa famille de Nouvelle Angleterre pour s’installer à New York. Elle ne veut pas de la vie traditionnelle et sans passion que lui offre sa famille. Elle veut vivre, travailler, connaître le véritable amour. Elle réussit à trouver un emploi comme secrétaire chez un avocat spécialisé dans le show business. Dans son cabinet, elle fera la connaissance de Jennifer, une starlette à la plastique parfaite mais sans talent, qui cherche donc désespérément un mari riche. Dans son immeuble, Anne fait la connaissance de sa voisine Neely, venue du cirque et cherchant à percer à Broadway. Anne rencontre également Lyon Burke qui travaille dans le même bureau qu’elle. Séducteur, sûr de lui, Lyon éblouit Anne qui tombe éperdument amoureuse. Les trois jeunes femmes deviennent amies et partagent la même ambition et la même indépendance. La gloire, la réussite les attendent entre Hollywood et Broadway qui sont également de grands pourvoyeurs de désillusions.

« La vallée des poupées » fit scandale à sa sortie en 1966. Il fut néanmoins un énorme succès et fut adapté au cinéma dès 1967. Le roman de Jacqueline Susann suit les hauts et les bas dans les vies de Anne, Neely et Jennifer de 1945 aux années 60. Il montre l’envers du décor, loin des paillettes, du champagne, c’est le portrait féroce du monde du show business. Le spectacle, ses contraintes, ses pressions vont peu à peu broyer les espoirs des trois jeunes femmes. Elles découvriront la cruauté de ce monde essentiellement fondé sur les apparences. Elles devront apprendre à plier face aux exigences  de ce monde, à faire des concessions, à affronter la trahison de leurs proches. Pour tenir dans un tel monde, il y a les fameuses poupées du titre, c’est-à-dire les calmants, les barbituriques, les excitants, les opioïdes ou les coupe-faim. Toutes ces petites pilules colorées accompagnent les vies de Anne, Neely et Jennifer, les aidant, les détruisant.

Même si aujourd’hui, « La vallée des poupées » a perdu de son aura sulfureux, il reste un roman étonnant de noirceur. Le romantisme du personnage de Anne, la candeur et la fraîcheur de Neely ne les sauveront pas. Jennifer, plus mûre et réaliste, est la plus lucide des trois et elle le paiera cher. Jacqueline Susann traite des thèmes comme l’addiction, l’alcool, l’argent ou le sexe sans faux semblants et avec beaucoup de crudité.

« La vallée des poupées » m’a semblé être un charmant divertissement lorsque je l’ai commencé mais j’ai été surprise par l’amertume qui s’en dégage une fois terminé.

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Mazie, sainte patronne des fauchés et des assoiffés de Jami Attenberg

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Lorsque Louis Gordon n’est plus en capacité de tenir la billetterie de son cinéma le Venice, il demande à sa belle-sœur Mazie Phillips de le faire à sa place. Celle-ci n’est pas très enthousiasmée par l’idée mais elle ne peut rien refuser à Louis. Ce dernier a recueilli les deux sœurs de sa femme, il leur a donné un toit  les sauvant ainsi d’un père violent. Mazie, qui aime faire la fête toute la nuit, se voit contrainte à rester enfermée dans sa cage toute la journée. Nous sommes au début du 20ème siècle, l’âge d’or du jazz bat son plein et la Prohibition n’empêche personne de se soûler. Mazie finit par se faire à son nouveau métier et se rend compte qu’elle est au cœur du quartier du Bowery et qu’elle croise tout le monde à sa caisse. Lorsque la Grande Dépression de 1929 va frapper les États-Unis, ce quartier populaire de Manhattan va être dévasté par la misère. Mazie va venir en aide sans relâche aux habitants et leur ouvrira les portes du Venice pour leur accorder un peu de repos et de réconfort.

Jami Attenberg a découvert le personnage de Mazie Phillips-Gordon dans un article de Joseph Michell dans le New Yorker datant de 1940. Immédiatement intriguée par celle que l’on nomme la « reine de Bowery », elle entame des recherches. Elle découvrit que l’on connaissait peu de choses sur la vie de Mazie et elle décida de recréer une vie à cette femme. Jami Attenberg en fait une femme incroyablement indépendante, libre et haute en couleurs. Elle ne se mariera jamais et n’aura qu’une seule vraie histoire d’amour : un capitaine toujours en partance et qu’elle attend dans sa billetterie. Pour raconter cette figure des années 20 et 30, Jami Attenberg choisit l’angle de l’enquête. Mazie est racontée par de multiples voix : la sienne , à travers son journal intime de 1907 à 1939, son autobiographie inédite et les témoignages de tous ceux qui l’ont connue ou croisée et de leur descendance. Le portrait en patchwork souligne l’empreinte laissée par Mazie, l’influence qu’elle a eu sur son quartier et ses proches. Ils sont d’ailleurs eux-mêmes de sacrés personnages : Louis Gordon dont les affaires ne sont pas très nettes, Rosie sa femme perpétuellement insatisfaite, Jeanie la 3ème sœur qui s’enfuit un jour pour suivre sa passion pour le spectacle, Sœur Ti la sœur catholique qui devient la meilleure amie de Mazie malgré les frasques de celle-ci.

Cette galerie de personnages gouailleurs et attachants s’ancre dans l’histoire du quartier du Bowery.La ville est frappée par l’explosion d’une bombe à Wall Street en 1920 ; la crise de 1929 change totalement le visage de Manhattan jetant les habitants à la rue ; en 1934 est inauguré le Knickerbocker Village, grands immeubles à loyer modéré. La vie de Mazie est inséparable de celle de son quartier et c’est sa générosité envers les plus démunis qui fera d’elle une figure légendaire du Manhattan de cette époque.

A l’image de son personnage central, le roman de Jami Attenberg est fort sympathique et attachant. C’est un bel hommage rendu à Mazie et au quartier du Bowery tous deux bien vivants dans les pages de ce roman.

Merci aux éditions Les Escales.

America

 

 

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Prête à tout de Joyce Maynard

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Suzanne Stone a toujours été l’image de la perfection. Elle était la fille préférée de ses parents. Son mari Larry est éperdument amoureux d’elle. De jeune homme rock’n’roll et fêtard, il se transforme en travailleur acharné dans le restaurant de ses parents pour offrir à Suzanne la vie qu’elle mérite. Un beau mariage, une belle maison, Suzanne a tout ce dont elle rêve. Mais cela ne lui suffit pas. Depuis toujours, Suzanne veut devenir journaliste. Elle réussit à se faire embaucher par une petite chaîne locale comme secrétaire. Rapidement, elle passe à l’antenne en tant que présentatrice météo. L’ambition de Suzanne ne s’arrête pas là. Elle propose de réaliser un reportage sur des lycéens de la ville. Trois seulement se proposent : Jimmy, Hans et Lydia. La jeune femme passe alors beaucoup de temps avec les trois adolescents. Lorsque Larry est retrouvé assassiné dans leur maison, les soupçons de la police se tournent rapidement vers les trois adolescents.

Ce roman de Joyce Maynard a été publié en 1992 aux États-Unis et c’est le deuxième de l’auteur. L’intrigue est inspiré d’un fait divers qui avait défrayé la chronique à l’époque. L’histoire de Suzanne nous est présenté par de multiples narrateurs. Comme pour un documentaire, chaque personnage intervient pour donner sa version de l’histoire, même si son rôle a été mineur. Cette narration originale est brillamment maîtrisée du début à la fin. Elle apporte beaucoup de dynamisme au récit et m’a tenue en haleine sur quatre cent pages.

Au travers des différents personnages se dessine la figure implacable de Suzanne Stone. C’est un personnage d’un rare cynisme. Obnubilée par son ambition et le culte de l’apparence, elle est ambitieuse, manipulatrice, perverse et menteuse. Sous des apparences de femme parfaite, elle cache un fond glaçant et d’une grande noirceur. Face à elle, le pauvre Jimmy, adolescent obsédé par le sexe et par Suzanne, Lydia, mal dans sa peau et solitaire, Larry, en admiration devant sa femme, n’avaient strictement aucune chance. Ils sont tous éblouis par l’image renvoyée par Suzanne.

Datant d’il y a plus de vingt ans, le roman de Joyce Maynard anticipe parfaitement ce que deviendront les médias et leur recherche frénétique de nouveaux visages. L’heure est à la notoriété à tout prix, les stars d’aujourd’hui sont celles du petit écran et de la télé-réalité. La nouvelle reconnaissance sociale, la véritable réussite est là et Joyce Maynard a parfaitement su prévoir les excès de la télévision et de ceux qui sont prêts à tout pour être célèbres.

« Prête à tout » est un roman extrêmement bien construit et à la thématique toujours actuelle. J’ai tout particulièrement apprécié la justesse d’analyse de l’auteur et la grande acuité de son regard porté sur la société.

America

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