Les règles d’usage de Joyce Maynard

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Wendy a 13 ans, elle vit à Brooklyn avec sa mère, son beau-père Josh et son demi-frère Louie. Le 11 septembre 2001, la mère de Wendy part travailler dans l’une des tours du World Trade Center. Elle n’en reviendra pas et comme beaucoup d’autres, ses restes ne seront jamais retrouvés. Avec l’effondrement des tours, c’est toute la vie de Wendy qui est chamboulée et qui s’écroule. Josh, plus jeune que la mère de Wendy, est figé par le chagrin, sidéré par ce qui vient de lui arriver. L’adolescente tente de tenir la famille à bout de bras, d’être forte pour son petit frère. Jusqu’au moment où Wendy n’en peut plus et qu’une porte de sortie s’offre à elle sous la forme de son père qui ne donnait des nouvelles qu’occasionnellement. Il débarque sans prévenir le soir d’Halloween et annonce à Wendy qu’elle doit venir vivre avec lui en Californie. Au départ très réticente, Wendy finit par accepter la proposition de son père. Malgré la cruelle distance qui l’éloigne de Louie et de Josh, la Californie offre la possibilité à Wendy de se reconstruire.

« Les règles d’usage » a été écrit par Joyce Maynard en 2003 mais n’est seulement publié que cette année en France. C’est bien évidemment un livre qui porte sur le deuil, la violence de la perte qui frappa toute la ville de New York. Joyce Maynard montre une ville hagarde, déboussolée et dont on cherche les habitants à travers des photos sur les murs, les arrêts de bus. Elle s’attache plus particulièrement au sort de Wendy. Comment au moment de l’adolescence peut-on surmonter la mort de sa mère d’autant plus quand celle-ci s’inscrit dans une telle tragédie ? La sensibilité à fleur de peau de la jeune fille lui rend la compréhension des choses encore plus difficile. Les règles d’usage du quotidien semblent à tout jamais abolies et pourtant la vie reprend déjà son cours autour d’elle. « Ce qui lui paraissait le plus dingue, c’étaient tous ces comportements ordinaires, en apparence normaux : faire des courses, discuter d’une marque de voiture, aller à l’école. Le train-train habituel, on appelait ça. Se comporter, dans le monde extérieur en tout cas, comme si rien n’avait changé, alors que la vérité, c’était que plus rien n’était pareil – comme si tout le monde était complice de cette vaste mascarade. Pendant qu’elle dormait ou sortait poser des affichettes, des gens avaient dû distribuer un recueil de consignes sur le comportement à adopter. Elle cherchait encore à comprendre le nouveau mode d’emploi. » Joyce Maynard, qui s’intéresse souvent à l’adolescence (« Long weekend » ou « Les filles de la montagne »), rend avec émotion, justesse et subtilité les tourments de sa jeune héroïne.

Mais le roman de Joyce Maynard n’est pas que sombre, il est aussi fait de lumière puisqu’il s’agit surtout de la reconstruction de Wendy. L’adolescente est d’ailleurs à l’image de sa créatrice : malgré la douleur, il faut avancer et continuer à profiter de la vie. Comme le dit bien le père de Wendy : « La perte d’un être ne fait pas éternellement mal, seulement c’est toujours là. » En Californie, Wendy se recrée une famille : Alan le libraire qui lui fait découvrir « Le journal d’Anne Frank » ou « Frankie Addams » de Carson McCullers, Tim le fils autiste d’Alan qui a une passion pour les laveries, Violet la fille-mère perdue devant les cris de son bébé, Todd le skateur à la recherche de son frère aîné, Carolyn la copine du père de Wendy passionnée de cactus. Toute cette improbable compagnie se retrouve dans une des plus belles scènes du livre : un repas de Noël qui montre l’humanité de l’auteur et la tendresse qu’elle porte à ses personnages cabossés par la vie. Petit à petit, de rencontre en rencontre, Wendy retrouve le chemin de la vie.

« Les règles d’usage » de Joyce Maynard est un roman particulièrement émouvant, attachant à l’image de la constellation de personnages que croise Wendy entre New York et la Californie. Encore une fois, Joyce Maynard nous montre ses talents de conteuse et son lumineux humanisme.

Merci aux éditions Philippe Rey pour cette belle lecture.

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Mary Reilly de Valérie Martin

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La jeune Mary Reilly réussit à se faire embaucher comme bonne dans une excellente maison : celle du Dr Jekyll. Après subi les maltraitances de son père alcoolique durant toute son enfance, Mary est devenue est une personne discrète, effacée se consacrant entièrement à sa tâche. Mais le Dr Jekyll la remarque et devine en elle une certaine sensibilité, une intelligence. La bienveillance de son maître réconforte la jeune femme qui se sent enfin chez elle quelque part. Sa loyauté envers le Dr Jekyll est à toutes épreuves et lorsqu’il lui demande de faire d’étonnantes courses dans des quartiers malfamés, Mary se plie à ses demandes malgré sa peur. Intriguée et fascinée par le docteur, elle espionne ses moindres faits et gestes et s’inquiète en raison des longues expériences qu’il pratique dans son laboratoire. Jekyll y passe de plus en plus de temps s’épuisant à la tâche. Et c’est pour cela qu’il engage un nouvel assistant : Mr Hyde. Ce dernier effraie Mary lorsqu’elle le croise. Répugnant et provocateur, il est tout l’opposé du Dr Jekyll et il semble totalement dominer ce dernier.

J’avais vu le film de Stephen Frears à sa sortie en 1996 mais je ne savais pas qu’il s’agissait d’une adaptation. Ayant gardé un bon souvenir du film, j’étais ravie de pouvoir découvrir le roman. L’excellente idée de Valérie Martin est de nous raconter cette histoire que nous connaissons tous par le biais de Mary Reilly. Le récit est à la première personne et est le journal qu’elle écrit chaque soir. Mary a reçu une éducation dans une école mise en place par le Dr Jekyll pour les défavorisés. Son point de vue sur le Dr Jekyll est naïf, innocent et éperdu d’admiration. A ce titre, Mary Reilly symbolise les premiers lecteurs du roman de Robert Louis Stevenson, ceux qui ne connaissaient pas Mr Hyde. Quelle surprise cela avait du être pour eux, Stevenson ne révèle que dans les dernières pages la double identité de son personnage principal. Valérie Martin reprend d’ailleurs cette construction. Mary Reilly ne comprend qu’à la fin même si elle pressent la vérité bien avant. L’ambiance troublante et inquiétante du roman est fidèle à celle de l’original, le charisme et la perversité de Hyde repoussent et attirent tout à la fois Mary.

« Mary Reilly » est, en plus d’une réinterprétation, un beau portrait de femme. Il n’y a pas de personnage féminin important dans le roman de Stevenson. La science, la médecine sont une affaire d’hommes. Ici, c’est la voix d’une femme du peuple, fragile, maltraitée par la vie que l’on entend. Une femme qui, grâce à l’attention que lui porte le docteur, réussit à s’épanouir, à écrire un journal, a créer un jardin. « Je me disais que la vie me deviendrait insupportable si je perdais ce sentiment de sécurité que j’avais toujours éprouvé dans cette maison, avec ce Maître, qui s’était occupé de moi et m’avait parlé, qui m’accordait une valeur que personne d’autre ne me reconnaissait. » Cette phrase souligne bien également à quel point les serviteurs étaient des gens de l’ombre à l’époque victorienne. Relayés dans les étages inférieurs, leurs rudes tâches devaient se faire en toute discrétion. Valérie Martin montre l’envers du décor, l’harassant labeur de ces domestiques.

De manière originale, Valérie Martin revisite le chef-d’œuvre de Robert Louis Stevenson en nous présentant l’histoire à travers le regard  d’une femme de chambre fascinée par le Dr Jekyll et son double maléfique. Une belle réécriture parfaitement maîtrisée.

Une lecture commune avec ma copine Lou.

New York esquisses nocturnes de Molly Prentiss

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A New York, le quartier de Downtown est le cœur artistique de la ville au début des années 80. Dans des squats aussi insalubres que créatifs, il est possible de croiser Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol ou Keith Haring. C’est le soir du nouvel an de 1980 que la destinée de trois personnes va se nouer. A la réception de la galeriste Winona George sont invités James Bennett et sa femme Marge. James est critique d’art au New York Times. Ses articles atypiques connaissent un grand succès et font la renommée des artistes dont ils parlent. James a, en effet, une particularité qu’il a su exploiter : il est atteint de synesthésie. Sa vie n’est qu’explosion de couleurs. Marge dégage, par exemple, un franc et chaud rouge auquel qu’il n’a jamais pu résister. A la soirée de Winona George, les sens de James furent titiller par une présence : « Alors qu’ils se dirigeaient vers le balcon, longeant une pièce aux murs bleus, quelque chose attira le regard de James. Un feu d’artifice blanc, une odeur de fumée. Le battement merveilleux d’ailes de papillon. Un très bref instant, du coin de l’œil, James aperçut un jeune homme, debout dans cette salle derrière un grand bureau en acajou, un gros grain de beauté saillant de son visage, et les yeux brillant de ce qui ressemblait à des larmes, juste avant que Marge ne tire sur sa manche pour l’entraîner vers la porte-fenêtre. » Ce jeune homme est Raul Engales, un artiste argentin ayant fuit son pays et son passé pour tenter sa chance à New York. Plus tard dans la nuit, Raul fera la connaissance de Lucy, une serveuse dans un bar. Celle-ci, venue de son Idaho pour découvrir ce qu’était la vie trépidante et artistique de New York, tombe instantanément amoureuse de Raul. Le critique d’art, le peintre et la serveuse sont dorénavant liés.

Quel régal ce fut de découvrir le premier roman de Molly Prentiss ! L’écriture est fluide, la construction et l’intrigue sont originales et le tout se dévore de bout en bout ! La synesthésie de James permet à l’auteur de donner une version unique et colorée du New York artistique du début des années 80. L’atmosphère est une explosion de sensations, un bouillonnement de créativité. L’émulation est forte et essentielle entre tous les artistes. Raul et Lucy posent également un regard neuf sur la ville. Tous deux viennent d’arriver  pour changer de vie et devenir quelqu’un. New York semble être la ville de tous les possibles, de l’affirmation de soi et de l’aventure. Les squats délabrés et poussiéreux sont les hauts lieux de la création comme les murs de la ville tagués par Keith Haring. Molly Prentiss rend à merveille ce tourbillon artistique qui fait du Downtown une œuvre d’art en soi. Cette période de l’avant-garde créative et innovante sera brève et l’auteur nous montre que l’argent s’insinue déjà.

Sur ce fond vibrionnant viennent se placer trois personnages touchants et attachants. Par petites touches, le lecteur apprend à connaître tout leur parcours, toute leur vie avec ce qu’elle comporte de joie et de honte. Après des drames, James, Raul et Lucy réinventent le trio amoureux et se sauvent les uns les autres. Totalement incarnés, charismatiques, on les suit page après page en espérant ne pas les quitter.

Dans « New York esquisses nocturnes », Molly Prentiss capte parfaitement l’exubérance du New York artistique du début des années 80. Sa plume inventive et picturale m’a totalement emportée et je reste sous le charme de ce premier roman particulièrement abouti et réussi.

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La traversée amoureuse de Vita Sackville-West

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Edmund Carr est un éditorialiste renommé d’une cinquantaine d’années. Il vient de renoncer à son travail qui pourtant l’a totalement absorbé durant toute sa vie. Edmund a appris récemment qu’il ne lui restait que quelques mois à vivre. Un mal incurable le ronge inexorablement. Pour occuper les derniers mois de son existence, Edmund décide de suivre Laura, une veuve de 35 ans, en croisière autour du monde. Il ne la connaît que depuis un an mais il en est tombé éperdument amoureux. Elle ne sait rien de ces sentiments et ne pensait certes pas trouver Edmund sur le pont du paquebot qui l’emmène en vacances. Il veut continuer à lui masquer son amour et veut simplement profiter de sa compagnie avant de quitter ce monde. Mais saura-t-il tenir sa langue face aux relations qui se nouent entre Laura et le séduisant colonel Dalrymple ? Saura-t-il s’éclipser pour le bonheur de Laura ?

« La traversée amoureuse » est le dernier roman de Vita Sackville-West. Il s’agit d’un huis-clos amoureux et psychologique. Chaque sentiment, chaque mouvement d’âme d’Edmund est passé à la loupe. Rien de larmoyant, de mièvre dans ce court texte, la fin prochaine d’Edmund n’est pas un prétexte à l’apitoiement sur soi-même. Étonnamment, Edmund se découvre tout autre. Tout ce en quoi il croyait ou se battait est balayé par l’annonce de sa fin prochaine et par son amour pour Laura. Il redécouvre la beauté du monde qui l’entoure, prend son temps pour observer. « Un matérialisme radical, considéré comme la loi du progrès, était ma religion ; toute référence à des motifs désintéressés suscitait non seulement ma méfiance, mais mon mépris. Et maintenant voyez ce que je suis devenu, aussi sentimental et sensible qu’une vieille fille peignant des couchers de soleil à l’aquarelle ! Je me flattais autrefois d’être un homme adulte ; je m’aperçois à présent que je suis un nigaud, aussi sot qu’un adolescent. Nouveau Clovis, adorant ce que j’ai méprisé et souffrant du mal d’amour par-dessus le marché, je veux mon content de beauté avant de m’en aller. Géographiquement, je sais à peine où je suis et je m’en moque. Il n’y a pas de poteaux indicateurs en mer. (« No signposts in sea », très beau titre original du roman qui montre que l’on peut se perdre, dans tous les sens du terme, en mer.) » Découvrant les charmes du sentiment amoureux quasiment pour la première fois de sa vie, Edmund fait également l’expérience de la brûlure de la jalousie. C’est la naissance et la croissance de ce sentiment qui intéresse tout particulièrement Vita Sackville-West. La jalousie étourdit Edmund, l’aveugle complètement et il revisite tous les évènements du voyage à l’aune de ce sentiment. Fine observatrice de l’âme humaine, l’auteur se plaît à jouer avec les émotions de son narrateur.

C’est avec élégance et délicatesse que Vita Sackville-West nous décrit les derniers sentiments d’un homme mourant.

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La faim blanche de Aki Ollikainen

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En octobre 1867, la famine qui frappe la Finlande oblige Marja a abandonné sa ferme et à y laisser dépérir son mari trop faible pour prendre la route. Marja veut sauver ses enfants : Mataleena et Juho. Elle veut les emmener à St Pétersbourg où elle pense que le Tsar ne laisse pas mourir ses sujets. La route vers la Russie se transforme rapidement en cauchemar. Outre la faim qui provoque des hallucinations, le froid qui engourdit, Marja est à la merci de ceux qui peuvent lui offrir un quignon de pain ou un abri pour la nuit. La misère réveille les instincts les plus bas, les plus vils. L’angoisse d’un hiver infini, d’une faim sans fonds étreint chacun. L’homme redevient un animal dont la violence exprime des instincts primaires non satisfaits. La politique d’austérité du gouvernement ne fait qu’aggraver cet état de fait. Le sénateur, bien seul, se demande comment tout cela va finir.

« La faim blanche » est le premier roman de Aki Ollikainen. Il est court, incisif, sa langue est âpre et lyrique à la fois. Le récit du voyage de Marja balance entre réalisme et onirisme. La faim provoque des rêves, des cauchemars, des réminiscences de la vie d’avant. C’est un texte brutal, violent où la mort peut surgir à tout moment. « Le soleil reste caché derrière un voile gris de nuages durant tout le trajet. Ils parviennent à un pré. Les arbres lourds de neige le bordent d’une ombre argentée, telle la frontière séparant le monde des vivants et celui des morts. Marja n’a plus confiance en cette frontière. L’ombre s’éclaircit et s’éclaircit encore, si bien qu’elle ne peut plus contenir le désert blanc entre ses bornes : les deux mondes ne font plus qu’un. »  Il y a peu de place à l’espoir dans ce livre implacable sur la survie où le paysage glacé devient vite étouffant et source de souffrance. Le style de Aki Ollikainen évoque avec force ces notions de froid, de douleurs physiques et mentales liées à la faim et de peur qui fatalement leur sont associées.

« La faim blanche » est un texte saisissant, à la langue puissante qui dépeint le calvaire d’une population face à une des plus grandes famines du XIXème siècle. L’écriture de l’auteur ronge jusqu’à l’os les espoirs de ses personnages. Et malgré tout, la force vitale et insatiable de vivre est au cœur de ce roman à la beauté noire.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette découverte.

La duchesse de Vaneuse de Gustave Amiot

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En 1826, la sœur Marie de la Rédemption, ancienne lectrice de la duchesse de Vaneuse, met en ordre les papiers, le journal de cette dernière pour les publier. Ce journal débute en 1765. La duchesse de Vaneuse a alors 42 ans, elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant. Elle s’est toujours voulu indépendante et cultive son stoïcisme et sa raison. C’est une grande lectrice de Voltaire, de La Bruyère et de Montaigne qu’elle admire tout particulièrement : « Je les relis sans cesse, mais j’apprends par cœur des pages de Montaigne. Il a dit ce qui valait d’être dit, et avec une si admirable négligence que tout me semble colifichet ou pathos quand je le quitte. »  Cultivée, raffinée, la duchesse prend garde à s’éloigner des viles passions humaines. Mais sa rencontre avec un jeune anglais, Reginal Burnett, va mettre à mal ses grands principes et la plonger dans un abîme de souffrances.

 Ce court texte de Gustave Amiot (1836-1906) a été retrouvé dans une malle entreposée dans un grenier et a été publié à titre posthume. La langue utilisée par l’auteur a la pureté et l’élégance de celle du XVIIIème siècle. On sent dans ces mots toute l’admiration de l’auteur pour cette période. C’est un délice de retrouver la perfection de cette langue.

Mais « La duchesse de Vaneuse » n’est pas qu’un exercice de style. Elle montre le combat de cette femme contre ses sentiments. Elle se veut raisonnable et son indépendance lui semble mériter le sacrifice de l’amour. Mais l’esprit ne peut pas tout contrôler et l’arrivée des sentiments dans la vie de la duchesse va être brutale et douloureuse. Elle devient peu à peu torturée par la pensée du jeune homme, elle brûle de recevoir ses lettres tout en repoussant ses avances. Son esprit se perd dans la force de sa passion, il revient sans cesse vers Reginald Burnett. « J’essaye en vain de me convaincre que j’attends sans impatience la prochaine lettre de Reginald. Quand j’aurai fait la paix dans mon cœur, comment ma curiosité ne serait-elle pas irritée au dernier point ? Je ne parviens pas à imaginer ce que peut être cette lettre. Sans doute, je n’éprouverais pas cet embarras s’il s’agissait de tout autre (…). Mais sortons de cette méditation stérile. Il faut tuer les minutes. » Comme dans « La princesse de Clèves » et avec la même langue précieuse, ce court texte nous raconte comment une femme peut se perdre dans les filets du sentiment amoureux. C’est la défaite de la raison, du renoncement face à la puissance de l’amour.

« La Duchesse de Vaneuse » est un petit bijou méconnu à la langue remarquable qui dissèque le sentiment amoureux chez une femme qui vénère les philosophes des Lumières.

Pas facile d’être une lady ! de E.M. Delafield

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« Pas facile d’être une lady ! » (dont l’excellent titre original est « The diary of a provincial lady ») est le journal intime d’une lady quadragénaire qui vit dans le Devonshire dans les années 20/30. Elle est entourée de son taciturne mari, de ses deux enfants Vicky et Robin et de ses domestiques : une bonne, une cuisinière et une préceptrice française.

Et c’est avec un humour piquant que E.M. Delafield nous fait le récit (très autobiographique) des tourments quotidiens et domestiques de cette aristocrate. Les premières difficultés sont financières, il s’agit ici d’une famille désargentée. Notre lady fait ses comptes, négocie aussi bien avec le boucher qu’avec le banquier et met son précieux diamant au mont-de-piété. Ces problèmes d’argent peuvent déboucher sur des situations gênantes, délicates en société : « Au dîner, je suis placée à côté du célébrissime auteur à succès, qui m’explique très gentiment comment échapper à l’impôt sur les gros revenus. Je parviens aisément à lui dissimuler qu’étant donné ma situation actuelle cette information n’est pas indispensable. » Mais il faut savoir garder un certain standing notamment face à l’ennemi juré : Lady Baxe qui, elle, est loin d’avoir les mêmes soucis financiers. Notre lady est prête à tout pour masquer sa situation à son arrogante voisine, quitte à être régulièrement à découvert pour rester dans le coup. La vie mondaine n’est-elle pas, de toute façon, faite de mensonges et d’illusions ?

C’est la déduction qu’en fait notre lady qui tire toujours des leçons, des réflexions de ses nombreuses péripéties. Quelques exemples qui soulignent l’esprit, l’autodérision de son auteur : « NB : Il serait intéressant, si l’on avait le temps, de remonter le fil de pensée qui conduit d’un sujet à l’autre. Deuxième idée, fort troublante : ce fil n’existe peut-être pas. » ; « NB : Il faudrait que je me souvienne que réussir en société est rarement le lot des provinciaux. Ils remplissent sans aucun doute une autre fonction dans le vaste champ de la Création, mais je n’ai pas encore trouvé laquelle. » ; « Une question s’impose : le silence n’est-il pas souvent plus efficace que la dernière éloquence ? La réponse est probablement oui. Je devrais essayer de m’en souvenir plus souvent. »

Le journal de E.M. Delafield nous présente une belle galerie de personnages qui entourent notre lady, souvent pour son plus grand désarroi : son mari Robert peu bavard et qui passe son temps à s’endormir en lisant le journal, l’exaspérante Lady B, Mrs Blenkinsop qui encourage la jeunesse à plus de liberté sans en penser un mot et ne parle que de sa fin prochaine, la cuisinière caractérielle qui menace toujours de démissionner, la préceptrice française qui dramatise tout et est beaucoup trop sensible. De quoi bien remplir le journal de notre « provincial lady » !

Les tracas quotidiens de notre lady ne sont jamais ennuyeux, c’est une satire drôlissime, caustique et pleine de verve. Si vous appréciez l’humour anglais, ce petit livre délicieux est pour vous et il est, de plus, question à de nombreuses reprises de littérature (il faut bien briller en société !).

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Le parfum des fraises sauvages de Angela Thirkell

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« Rushwater House était une vaste demeure de style plus ou moins néogothique, qui avait été construite par le grand-père de Mr Leslie. Son aspect extérieur avait pour seul mérite de ne pas être encore plus laid qu’il ne l’était. L’intérieur avait le mérite d’être assez spacieux, et de comporter un large couloir qui allait d’un bout à l’autre de l’étage supérieur, où les enfants pouvaient être maintenus hors de vue et hors de portée d’oreille, et semer la pagaille tout leur soûl. » C’est dans cette demeure que la famille Leslie passe ses vacances d’été autour de Lady Emily et de son mari Henri. Leurs deux fils John et David font des aller-retours entre leurs obligations professionnelles à Londres et la campagne. Leur sœur Agnès, ravissante idiote, reste auprès de ses parents avec ses enfants pendant que son mari travaille en Argentine. Se rajoute à cette compagnie Martin, le fils du frère aîné des Leslie, décédé durant la première Guerre Mondiale. Mary Preston, la nièce du mari d’Agnès, est  une jeune femme sans fortune qui est invitée à passer l’été avec la famille à Rushwater House. Elle tombe immédiatement sous le charme de David alors que John tombe sous le sien.

« Le parfum des fraises sauvages » est le deuxième tome de la série Barsetshire et il fut écrit en 1934 par la très prolifique Angela Thirkell, enfin traduite en France. Le roman est une comédie de mœurs, une étude de caractères. L’auteur semble prendre beaucoup de plaisir à donner vie à cette famille fantasque. Le personnage le plus emblématique est celui de Lady Emily, son arrivée à la messe avec sa tribu ouvre le roman et est un moment divinement comique. Emily n’arrive jamais à l’heure, est étourdie, a des lubies obsessionnelles, ses conversations ne sont faites que de digressions interminables. Elle donne le ton à la famille et au livre puisque celui-ci est irrésistiblement drôle et rempli d’ironie. Angela Thirkell se moque de ses personnages et de leurs travers comme ceux de Mary Preston, jeune femme aveuglée par ses fantasmes, ses rêves d’un romantisme échevelé. Mais le regard de l’auteur n’est jamais cruel ou méchant, il est même plutôt emprunt d’une certaine tendresse. Il sait aussi se faire mélancolique, doux-amer lorsque les absents sont convoqués : le fils aîné disparu ou Gay, la femme décédée de John à laquelle il pense à de nombreuses reprises.

« Un parfum de fraises sauvages » est une comédie pétillante, délicieusement ironique où le temps semble suspendu durant cet été de l’entre deux guerres.

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Adieu Gloria de Megan Abbott

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« Je veux ces jambes. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit. Elle avait les jambes d’une danseuse de revue de vingt ans à Vegas, trente mètres de long, avec juste ce qu’il fallait de courbes, d’élasticité et de promesses. Évidemment, il n’y avait pas moyen de dissimuler la peau des mains légèrement usée ou les chairs qui commençaient à se relâcher sur l’ossature du visage. Mais les jambes, elles tenaient bon, je vous le dis. Rudement bien conservées. J’avais beau être de deux décennies sa cadette, mes allumettes maigrichonnes ne soutenaient pas la comparaison. » Cette femme, aux jambes irréelles, est Gloria Denton. Ses tailleurs de luxe à la coupe parfaite, son maintien impeccable, son visage distingué et impassible cachent une redoutable femme d’affaires. Celles-ci n’ont d’ailleurs rien de légal, elle récolte et contrôle l’argent des casinos, des champs de courses pour des patrons qui restent dans l’ombre. Celle qui l’observe avec fascination est comptable dans une petite boîte de nuit où elle trafique les chiffres à la demande de ses patrons. Lasse de cette vie minable, elle laisse Gloria Denton faire d’elle sa pouliche, sa possible héritière. La gamine apprend vite et se plaît dans cet univers où l’argent est facile. Elle est intelligente, en admiration devant Gloria mais un grain de sable vient gripper la machine et il a pour nom Vic Riordan, un beau parleur et un looser absolu.

Megan Abbott signe avec « Adieu Gloria » un véritable roman noir façon hard boiled. Nous sommes dans les années 50, les arnaques de la pègre sont l’arrière-plan du récit, l’atmosphère est aussi vénéneuse que les femmes. Et c’est bien toute l’originalité du roman : les deux héroïnes sont des femmes et nous assistons, de rebondissement en rebondissement, à leur terrible duel. Toutes les deux sont des personnages formidables. Gloria Denton est à priori l’archétype de la femme fatale qui côtoie Marlowe dans les livres de Raymond Chandler. Mais c’est elle qui mène la danse, qui a toujours un coup d’avance et maîtrise ses sentiments et ses actions. La jeune femme, qui croise sa route, n’a pas de nom comme si, sans identité, elle était prête à endosser la première qui lui permettrait de s’échapper. Au fil du roman, elle se révèle, s’affirme face à Gloria, c’est elle la narratrice de Megan Abbott, elle qui essaie de prendre le dessus. Leur relation de Pygmalion à élève devient rapidement celle de deux rivales qui se jaugent et se méfient l’une de l’autre. Megan Abbott décrit parfaitement cette relation sombre, dangereuse où chacune des deux héroïnes est le miroir de l’autre, où chacune est la chance et la perte de l’autre.

« Adieu Gloria » est un roman noir à l’ancienne rempli de noirceur, de femmes sulfureuses, de violence, de dureté et de cruauté. L’intrigue est totalement maîtrisée et ne s’essouffle à aucun moment.

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Derniers feux sur Sunset de Stewart O’Nan

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Dans « Derniers feux sur Sunset », Stewart O’Nan nous fait vivre les trois dernières années de Francis Scott Fitzgerald. Le roman débute en 1937. A cette époque, l’écrivain a tout perdu : Zelda, sa femme, est internée dans un hôpital psychiatrique sur la côte est et leur fille Scottie suit des études pour rentrer à Harvard. Fitzgerald est ruiné, il n’a pas écrit de roman depuis longtemps, ses nouvelles sont très mal payées. Les fêtes exubérantes des années folles et de la French Riviera ne sont plus qu’un souvenir lointain. Choyé par le destin et le succès, Fitzgerald est en chute libre, à la dérive.

Il décide donc de retourner à Hollywood où il espère pouvoir renflouer son compte en banque et ainsi subvenir aux besoins de sa famille. Il y retrouve son amie Dorothy Parker et son mari Alan Campbell. Tous travaillent pour la Metro Goldwyn Meyer où les scénaristes ne sont que de la main d’œuvre. Fitzgerald apprend vite que ce travail est source de frustration et de désillusion. Il écrit sans relâche des scenarii qui sont entièrement réécrits par d’autres ou qui sont finalement abandonnés. Son nom est donc rarement crédité au générique des films sur lesquels il travaille.

Pour tenir le coup, Fitzgerald côtoie à nouveau ses vieux démons (alcool, somnifères, amphétamines, coca dont il remplit sa mallette pour tenir toute la journée) encouragé en cela par les autres habitants de la résidence des jardins d’Allah comme Bogart ou Dorothy Parker. Ses retrouvailles avec Hemingway ne l’aide pas à remonter la pente puisque celui-ci est resté dans la lumière alors que Fitzgerald est quasiment un écrivain oublié.

Néanmoins, tout n’est pas complètement sombre puisque c’est à Hollywood qu’il rencontre Sheila Graham, échotière people, qui sera sa dernière compagne. C’est peut-être grâce à elle, à la confiance qu’elle lui renvoie, que Fitzgerald se remet à écrire. Les coulisses cruelles de Hollywood l’inspirent et il se lance dans l’écriture du « Dernier nabab » qu’il ne pourra malheureusement pas achever.

Stewart O’Nan sait parfaitement décrire l’envers du décor de Hollywood, cette machine à rêves froide et souvent cynique. Il nous montre un Fitzgerald miné par le doute, par ses fêlures, qui n’arrive pas à s’adapter à ce milieu faussement glamour. Sa vie professionnelle et sa vie personnelle semblent derrière lui, il n’est plus que le fantôme de lui-même à l’instar de Zelda qu’il ne reconnaît plus lorsqu’il lui rend visite. Leurs rencontres sont toujours d’une tristesse poignante. Le roman fourmille d’anecdotes, nous sommes au cœur de la vie de cet auteur d’exception. Et l’on essaie à aucun moment de démêler le vrai du faux tant le personnage de Fitzgerald est crédible, tant sa mélancolie irrigue les pages du roman. Stewart O’Nan ne fait pas un portrait complaisant, rien n’est oublié des failles et désespoirs de Fizgerald, c’est un portrait crépusculaire  et infiniment touchant.

Stewart O’Nan fait revivre sous sa plume un des plus grands écrivains américains, Francis Scott Fitzgerald, dont le destin se confond avec celui  de Gatsby, celui d’un homme dont la vie fut semée de désillusions et dont l’astre s’est éteint d’avoir trop brillé.

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