The girls d’Emma Cline

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Dans la Californie de la fin des années 60, Evie Boyd est une adolescente qui s’ennuie. Elle vit seule avec sa mère et n’a qu’une seule amie : Connie. Suite à un désaccord, les deux amies s’éloignent. Evie se raccroche alors à un groupe de filles qu’elle a aperçu dans la rue. L’une d’elle, Suzanne, la fascine totalement : « C’était la première fois que j’avais vu Suzanne ; ses cheveux noirs indiquaient, même de loin, qu’elle était différente, et son sourire posé sur moi, direct et examinateur. Je ne pouvais pas m’expliquer ce déchirement que j’avais ressenti  en la regardant. Elle paraissait aussi étrange et brute que ces fleurs éclosent sous la forme d’une explosion intense tous les cinq ans, cette provocation tapageuse, piquante, presque identique à la beauté. Qu’avait donc vu cette fille en me regardant ? » Suzanne et ses amies sont vêtues de guenilles, elles volent dans les magasins. Evie découvre également qu’elles vivent toutes en communauté, dans une grande ferme autour d’un homme : Russell. L’adolescente est attirée par ce gourou et son mode de vie atypique. Elle veut surtout ressembler à Suzanne et ne jamais la quitter. Peu à peu Evie s’éloigne de sa mère pour passer tout son temps avec Suzanne sans imaginer la violence dont celle-ci est capable.

Avec la sortie de « California girls » de Simon Liberati, les médias ont beaucoup parlé du premier roman de Emma Cline. L’américaine s’inspire également de la secte de Charles Manson et du terrifiant assassinat de Sharon Tate et de ses amis. Pour beaucoup, cet évènement d’août 1969 marque la fin de l’insouciance des années 60. Dans le roman de Emma Cline, il est la fin de celle d’Evie, la fin brutale d’une adolescence en manque de repères. A la manière de Jeffrey Eugenides dans « Virgin suicides », Emma Cline sait parfaitement rendre compte du malaise de l’adolescence. Evie est mal dans sa peau, ses parents sont divorcés et elle se cherche un modèle. Suzanne lui semble infiniment libre et libérée. Evie veut lui ressembler. Dans cet été délétère où elle s’ennuie, la vie de Suzanne est palpitante, originale et elle est pimentée par le danger.

Emma Cline démonte bien les mécanismes de la fascination, d’hypnotisation qui mènent à intégrer une secte. Evie, l’adolescente en perdition, n’a plus de volonté, de capacité de réflexion. Elle raconte son histoire une fois devenue adulte et elle comprend tous les signaux qui auraient du l’alerter à l’époque. Le comportement de Russell envers les filles est anormal mais Evie s’y conforme avec un désir très fort d’appartenance au groupe. Le regard vide et froid de Suzanne lui semble également, après coup, annonciateur des drames. Le questionnement de Evie adulte est d’ailleurs très intéressant : elle n’a heureusement pas participé aux assassinats mais qu’aurait-elle fait si elle avait accompagné les autres ? Aurait-elle également sombré dans la violence la plus sauvage ou serait-elle réveillée ?

« The girls » est un premier roman remarquablement maîtrisé et qui impressionne par la profondeur de son analyse psychologique. Emma Cline frappe très fort et j’attends son deuxième roman avec impatience.

Merci aux éditions Quai Voltaire.

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Festival America 2016 part two

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En ce dimanche 11 septembre, j’ai pu assister à quatre conférences :

  • Trois femmes puissantes a réuni Abha Dawesar, Anna North et Cynthia Bond qui toutes trois mettent en scène dans leurs romans des héroïnes qui doivent affronter des difficultés, des situations de crise. Celle de Abha Dawesar, dans « Madison square park », doit faire face à ses parents très traditionalistes et tyranniques, elle est tiraillée entre sa culture d’origine et sa culture d’adoption. Dans « Vie et la mort de Sophie Stark », le personnage central est dans l’incapacité totale de lier des relations avec d’autres personnes, elle lutte contre ses propres démons. Dans les 30’s, Ruby, l’héroïne du roman éponyme de Cynthia Bond, tente d’affronter un passé extrêmement violent dans le sud des États-Unis. Des femmes plus fortes qu’elles ont l’air qui doivent trouver le courage de surmonter leurs problèmes.

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  • La Nouvelle Orléans avant et après Katrina avec Joseph Boyden, Tom Cooper qui vivent dans la ville et Bernard Hermann qui a réalisé un ouvrage intitulé « Bons temps roulés, dans la Nouvelle Orléans noire disparue 1979-1982 ». La Nouvelle Orléans est restée une ville à multiple facettes, qui change de visage selon les quartiers. Une ville brillante, romantique mais qui peut être également très violente. Les évènements de 2005 n’étaient pas le fruit du hasard mais d’un mépris total de la nature. De nombreuses habitations ont été construites en zones inondables (notamment les habitations des plus pauvres de la ville).  Les terres humides, autour de la ville et qui servaient de barrière, d’éponge en cas d’inondation, ont petit à petit été rachetées et détruites par les multinationales du gaz et du pétrole.  D’ailleurs Katrina a été suivie d’une terrible marée noire dont le Golfe du Mexique porte toujours les séquelles. 10% de la population noire n’a pu revenir habiter à la Nouvelle Orléans pour diverses raisons. Ils ont été supplantés par les ouvriers sud américains venus reconstruire la ville. La Nouvelle Orléans est totalement gangrénée par la corruption et malheureusement une partie des problèmes n’ont pas été réglés. La discussion était passionnante et les deux écrivains nous ont raconté deux anecdotes incroyables : récemment Tom Cooper a vu une pieuvre sortir des égouts à côté de chez lui ; Joseph Boyden promène toujours son petit chien en laisse car les crocodiles le regardent avec appétit !

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  • Une vie bouleversée nous présentait les derniers romans de Karen Joy Fowler, Virginia Reeves et David Treuer. L’histoire de celui de Karen Joy Fowler est étonnante puisqu’il s’agit d’une véritable expérience menée par des scientifiques dans les années trente. Il s’agissait de placer un chimpanzé dans une famille et qu’il soit la sœur de la fille de la famille Rosemary.   Au cœur de ce roman est la question du langage, de la communication. Pour celui de Virginia Reeves, il s’agit des passions. Nous sommes tous supposés en avoir au moins une. Mais que se passe-t-il lorsque l’on n’en a pas ou que l’on est empêcher de l’assouvir ? C’est le point de départ du roman de Virginia Reeves, qui a d’ailleurs obtenu le prix Page/America 2016, où Roscoe a une passion et une fascination pour l’électricité. Dans le roman de David Treuer, les personnages voient leurs vies bouleversées par la mort d’une jeune indienne Prudence. L’auteur a souligné sa forte empathie avec ses différents personnages. Il s’amuse à jouer avec les clichés, les stéréotypes de l’homme indien. L’auteur est lui-même métisse d’une mère ojibwé et d’un père autrichien. Son personnage masculin est calme, impassible, taiseux et David Treuer cherche à montrer ce qu’il y a derrière le masque.

karen  virginia  david

  • La littérature face au terrorisme réunissait Rachel Kushner, Emily St John Mandel et Colum McCann. L’écrivain a un rôle face aux attentats, au terrorisme. Il a l’obligation de dénoncer les mythes créés par la surmédiatisation, de « déromantiser » les terroristes. Il doit également remettre les évènements dans leur contexte et surtout avoir de l’empathie. Le roman doit ouvrir l’esprit des lecteurs en essayant de leur faire comprendre l’autre, de leur faire vraiment voir le monde. Pour Colum McCann, l’écrivain doit écrire avec de la rage, il doit redevenir plus pertinent et apporter du sens, de la compréhension à ses lecteurs.  Les trois auteurs présents lors du débat étaient tout à fait intéressant et j’ai trouvé leurs propos particulièrement pertinents.

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Et voilà une nouvelle édition du festival America qui se termine et je suis très satisfaite des débats que j’ai suivis pendant les trois jours. J’ai assisté à un peu trop de cafés des libraires, c’est intéressant puisqu’il s’agit essentiellement de présentation des romans mais du coup cela manque de liant. Il serait peut-être préférable de ne pas donner de titre à ces rencontres qui ne sont pas faites pour traiter véritablement un sujet. A part ce petit détail, je trouve le festival toujours aussi formidable  et de nombreux ouvrages se sont rajoutés à ma wishlist ! Vivement dans deux ans !

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Festival America 2016 part one

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Déjà deux années écoulées de ce festival America 2016, entre café des libraires, grands débats et forum des écrivains, j’ai pu entendre des conférences sur des thèmes très variés :

  • Du réalisme en littérature où Ann Beatie a expliqué l’importance du style, des mots dans la construction de ses nouvelles ; où Alice McDermott a signifié l’importance du lieu et de l’époque  où elle a ancré le personnage principal de son roman « Someone », c’est-àdire l Brooklyn des années 30, celui du véritable melting-pot américain avec l’arrivée par vagues des immigrants ; et où Willy Vlautin a expliqué la genèse de « Ballade pour Leroy » entre colère, culpabilité et empathie.

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  • Un zeste d’humour qui s’est transformé en débat sur l’anticapitalisme, le sens de la démocratie et des élections avec trois écrivains passionnants et engagés : Sam Lipsyte, Iain Levison et Derf Backderf.

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  • Il était une fois en Amérique avec Alice McDermott, Virginia Reeves et Thomas H. Cook qui chacun ont choisi une époque très différentes comme cadre de leurs romans : les 30’s à Brooklyn pou « Someone », les 20’s en Alabama pour « Un travail comme un autre » et les 60’s dans une petite bourgade du sud pour « Sur les hauteurs du mont Crève-Coeur ». Chacun se sert de la fiction pour aller au-delà des faits historiques. Ce qui les intéresse en premier lieu c’est l’intériorité des personnages, c’est d’explorer l’âme humaine et les interactions entre les personnages face à des évènements, des situations de crise. Quitte à aller plus loin que les témoignages historiques, à imaginer de possibles situations comme Virginia Reeves qui raconte une amitié entre un propriétaire blanc et son voisin noir à une époque où cela semblait impossible.

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  • Du roman à l’écran aborde un thème très intéressant, celui de l’adaptation des romans avec Laura Kasischke, Stewart O’Nan et Marlon James. Chacun a eu ou va avoir (une série est en cours d’écriture pour « Brève histoire de sept meurtres » de Marlon James) une ou plusieurs adaptations de ses oeuvres. Tous trois étaient d’accord pour dire qu’il s’agit toujours d’une opportunité, d’une reconnaissance. Mais l’auteur ne doit pas participer à l’écriture de l’adaptation car ce sont deux médias trop différents, deux langages différents. La question de la simplification et de la fidélité ont été soulevées, Marlon James se félicite que son livre soit adapté en série puisque la durée évite la simplification et Laura Kasischke souligne l’importance de la fidélité à l’ambiance, à l’atmosphère de ses livres dans les adaptations. Le débat était passionnant et d’autres idées ont été évoquées comme la disparition des oeuvres originales face à leurs adaptations ce qui fut le cas pour le « Orange mécanique » de Burgess éclipsé par le film de Kubrick.

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  • Pour l’amour de l’art portait sur trois romans : « Vie et mort de Sophie Starck » de Anna North, « New York esquisses nocturnes » de Molly Prentiss et « Peindre, pêcher et laisser mourir » de Peter Heller, j’avoue avoir surtout été intéressée par les deux premiers que j’ai très envie de lire. Le débat interrogeait la manière dont les écrivains rendaient compte du travail des artistes et questionnait leur intérêt pour cette thématique. Pour leurs personnages, l’art est le moyen d’extérioriser leur douleur, de la matérialiser sous forme de peintures ou de films. La création s’accompagne d’une grande solitude que les oeuvres comblent en partie. ce n’est d’ailleurs pas seulement le cas pour leurs personnages puisque Molly Prentiss avoue avoir été très solitaire et que l’écriture était une compagne qui lui permettait de se sentir moins isolée.

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  • Fitzgerald le magnifique nous a offert une formidable conversation entre Stewart O’Nan et Liliane Kerjan sur l’écrivain Francis Scott Fizgerald sur les fêlures de la fin de sa vie, sur l’importance et la grandeur de « Gatsby le magnifique », sur la manière dont son oeuvre a été redécouverte en Amérique et sur la pauvreté des adaptations de ce roman (je n’étais d’ailleurs pas tout à fait d’accord puisque je trouve Robert Redford excellent en Gatsby). C’était passionnant à l’image de la vie de l’écrivain.

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Un oiseau blanc dans le blizzard de Laura Kasischke

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C’est à Garden Heights dans l’Ohio que résident Kat et ses parents. Eve, la mère, semble être une parfaite femme d’intérieur, la maison est toujours impeccablement entretenue, les repas sont servis à l’heure, le congélateur est plein de victuailles. Mais Eve est distante, froide, cassante avec sa fille. Et un matin d’hiver, elle part pour toujours, pour ne pas se dissoudre entièrement dans sa vie de femme au foyer. « En vérité, ma mère a disparu vingt ans avant le jour où elle est réellement partie. Elle s’est installée dans la banlieue avec un mari. Elle a eu un enfant. Elle a vieilli un peu plus chaque jour de cette façon qu’ont les épouses et les mères d’âge moyen d’être de moins en moins visibles à l’œil nu. Vous levez peut-être les yeux de votre magazine quand elle entre dans la salle d’attente du dentiste, mais elle est en fait transparente. » C’est d’ailleurs un peu la réaction de Kat à l’annonce de la disparition de sa mère, elle ne ressent aucune tristesse, aucune inquiétude. Et pourtant, au fil des hivers, le fantôme de sa mère continue de la hanter.

Laura Kasischke est, pour moi, l’une des voix les plus intéressantes et intrigantes de la littérature américaine contemporaine. J’apprécie la manière dont elle déconstruit le rêve américain. Nous sommes ici dans les fameuses banlieues résidentielles, uniformes et parfaites jusqu’à la nausée. La famille idéale de Kat n’est qu’apparences. Eve s’ennuie profondément, son mari est trop ordinaire et prévisible, sa fille  est trop grosse. L’harmonie n’existe pas ; la famille, socle de l’Amérique, est le terreau de toutes les névroses. La relation d’Eve avec Kat n’est faite que de railleries, de mépris, elle n’est pas la fille qu’elle aurait aimé avoir.

Il y a un malaise très puissant entre cette mère encore séduisante et cette adolescente qui découvre sa sensualité et sa sexualité. Il y a également un malaise de la part du lecteur dû à l’étonnant manque de réaction de Kat à la disparition de sa mère. Sa vie continue comme si de rien n’était, elle fréquente son petit ami, part à l’université et semble à distance de l’évènement. Ce malaise, présent à différents niveaux et persistant durant tout le roman, est la grande force de Laura Kasischke. Elle le distille entre les lignes dans un quotidien qui semble parfaitement ordinaire. L’épée de Damoclès du drame, du tragique plane sur la vie de Kat et ce n’est que dans les toutes dernières pages qu’on le découvre réellement. Laura Kasischke développe tout au long de son roman la thématique de la perfection, de la pureté au travers de la couleur blanc. Mais c’est aussi la couleur de la glace et c’est bien ce qui arrive au lecteur de ce roman lorsqu’il l’achève : il est totalement glacé par ce qu’il découvre.

« Un oiseau blanc dans le blizzard » montre encore une fois la grande maîtrise de Laura Kasischke et son talent incomparable à plonger ses personnages et son lecteur dans une atmosphère de malaise.

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Someone de Alice McDermott

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« Je remontai mes lunettes sur mon nez. Des petits moineaux couleur de cendre s’élevaient et plongeaient en piqué le long des toits. Dans la lumière déclinante du soir, la pierre du perron, chaude comme une haleine quand je m’étais assise, exhalait maintenant une fraîcheur superficielle sous mes cuisses. » Marie a sept ans et nous sommes à Brooklyn dans les années 30. Comme tous les soirs, la petite fille guette le retour de son père à la maison. Elle observe les garçons qui jouent un peu plus loin, elle discute avec Pegeen (un clin d’œil à Synge ?) qui est sa voisine, regarde deux sœurs de la charité passer. Marie est une spectatrice attentive, malgré sa mauvaise vue, de la vie de son quartier, de ce Brooklyn auquel sa famille restera si attachée au fil des années et des bouleversements sociétaux.

Pour autant, Brooklyn n’est pas le centre du livre de Alice McDermott, il est le décor de la vie de Marie. Elle est le « someone » du titre, à la fois ordinaire et singulière. C’est la vie de Marie qui nous est racontée mais cela aurait pu être celle de quelqu’un d’autre. Alice McDermott cherche à montrer l’universel au travers de cette vie-là. Les enjeux essentiels de l’existence ne sont-ils pas les mêmes pour tous ? L’amour, la mort, les enfants, la vie de Marie est faite de tout cela. Nous assisterons à la maladie du père, au premier amour déçu, à la vocation religieuse de Gabe le frère de Marie, à la rencontre avec Tom son futur mari, à son travail aux pompes funèbres de M. Fagin (qui en veut beaucoup à Charles Dickens de l’usage qu’il a fait de son nom mais possède néanmoins tous ses romans !). C’est une vie pleine, entière, il y a des drames, la guerre, des rires, des larmes, le temps qui passe et qui semble apaiser, arrondir les angles de la vie.

Mais comme dans le dernier roman de Colm Toibin, cette existence simple, ordinaire est sublimée par l’écriture de Alice McDermott. L’auteur embrasse la totalité de la vie de son personnage de manière non chronologique et par ellipses. Marie semble se raconter à la fin de sa vie, les souvenirs font des va-et-vient dans les différentes époques. L’écriture de Alice McDermott est d’une grande précision, d’une grande acuité dans les détails ce qui rend les scènes extrêmement vivantes et réalistes. De plus, l’écriture est poétique, délicate et toujours tendre envers les personnages. Chaque instant de la vie de Marie devient alors une miniature.

« Someone » est un roman que j’ai beaucoup apprécié, lumineux et sensible à l’écriture précieuse, au coeur des enjeux et des sentiments d’une vie que Alice McDermott a su rendre passionnante.

Une lecture commune avec Delphine.

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Peyton Place de Grace Metalious

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Dans les années 40, à Peyton Place en Nouvelle Angleterre, la vie semble s’écouler paisiblement. Alison Mackenzie et Selena Cross sont des amies inséparables et pourtant elles sont à l’opposé l’une de l’autre. La mère d’Alison est la propriétaire d’une boutique de vêtements. Elle est célibataire, veuve et fière de sa réussite sociale. Selena vit dans une cabane dans la zone la plus pauvre de la ville. Son beau-père est alcoolique et violent. Mais il n’y a pas que dans les taudis que l’air est vicié, les belles façades du quartier huppé cachent aussi de lourds et douloureux secrets.

Sorti en 1956, « Peyton Place » provoqua un tollé général. Il fut jugé « amoral », « vulgaire » et « indécent ». Le projet de Grace Metalious avait effectivement de quoi choquer l’Amérique bien-pensante de l’époque : « Les villes de Nouvelle-Angleterre sont petites et souvent ravissantes, mais ce ne sont pas seulement de jolies images pour cartes de Noël. Un touriste les trouvera paisibles en effet, mais s’il regarde au dos de la carte postale, c’est comme s’il retournait une pierre du pied. Toutes sortes de choses étranges surgissent en rampant. » L’auteur s’applique méticuleusement à déconstruire le rêve américain et ses hypocrisies. Ce que cache la réussite sociale de certains est absolument terrifiant. Tous les tabous sont évoqués par l’auteur : mariage intéressé, inceste, avortement, concupiscence, meurtre, adultère. Grace Metalious exhume le pire de l’humanité, ce que l’on cherche à tout prix à cacher à son voisin et qui pourtant finit toujours par ce savoir dans ces petites villes provinciales, terreau de tous les commérages. Dans ce jeu de massacre, ce sont toujours les plus faibles qui trinquent : les enfants, les femmes et les pauvres. Ils subissent le pouvoir et la violence masculins, la pression imposée par le vernis social. C’est un riche industriel qui domine la ville et qui impose sa loi (celle de l’argent) au reste de la population. Rien ni personne n’est supposé entaché sa position sociale. Il ne reste qu’à s’incliner devant sa force.

Un thème a dû particulièrement choquer et était certainement peu évoqué dans les années 50 : l’abus sexuel sur mineur. C’est avec force que Grace Metalious dénonce les agissements du beau-père de Selena et encore plus l’hypocrisie qui fait fermer les yeux des autres habitants. Le seul à être véritablement humain est le médecin qui fait fi de ses propres convictions pour aider Selena. C’est aucune doute le beau personnage du roman, le seul à assumer ses actes devant le reste de la communauté.

« Peyton Place » est un portrait au vitriol d’une petite ville de province rongée par les mensonges, l’hypocrisie et la violence. Aucun des personnages n’est épargné par le regard acide de l’auteur. C’est âpre, acerbe, cru mais aussi extrêmement efficace et parfaitement réussi.

Une lecture commune avec Icath.

amarica

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Nora Webster de Colm Toibin

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A Enniscorthy, dans le comté de Wexford, Nora Webster vient de perdre son mari Maurice. Celui-ci était un enseignant très apprécié, compétent et également politisé (il était membre du Fianna Fail). Nora se retrouve veuve à 46 ans avec ses quatre enfants : Fiona, Aine, Donal et Conor. Son insouciante et libre vie de femme mariée est terminée. Nora doit maintenant faire face seule aux dépenses, à l’éducation des enfants et aux regards de ses voisins qui sont, certes, bienveillants mais néanmoins très intrusifs.

Le résumé du dernier roman de l’Irlandais Colm Toibin pourrait même se réduire à quelques mots : la renaissance d’une femme. A partir de cette idée simple, l’auteur développe un magnifique et sensible portrait de femme. Le début du roman commence à la fin des années 60 et se termine en 1972 après le Bloody Sunday. C’est un tournant sociétal et historique pour l’Irlande. Le récit de la nouvelle vie de Nora Webster s’inscrit dans ce cadre. Connue dans tout le village de Enniscorthy en raison de la position de son mari, Nora reçoit énormément de visites après le décès de ce dernier, chacun s’empresse auprès de la veuve. Elle n’aspire pourtant qu’au calme et à la solitude. « A l’avenir, avec un peu de chance, elle aurait moins de visites. A l’avenir, quand les garçons seraient couchés, elle aurait plus souvent la maison pour elle. Elle apprendrait comment occuper ces heures. Dans la paix des soirées d’hiver, elle réfléchirait à la façon dont elle pourrait s’y prendre pour vivre désormais. » Et c’est ce que le roman nous montre, comment petit à petit Nora Webster prend en main sa vie au quotidien. Les débuts sont difficiles, elle doit vendre la maison de vacances de Cush, se remettre à travailler, ce qu’elle n’avait pas fait depuis 21 ans. L’acquisition de son indépendance passe par de petites choses, des petits changements qui peuvent déconcerter son entourage : une nouvelle teinture de cheveux, une nouvelle robe, participer à un club musical, prendre des cours de chant. Et surtout, Nora suit son instinct, notamment pour l’éducation des enfants. Contrairement à ce qu’on lui conseille, elle essaie de ne pas trop intervenir dans leurs vies, de les laisser libres d’exprimer leur chagrin comme bon leur semble. Elle ne veut surtout pas reproduire l’éducation stricte et rigide qu’elle même a reçue. Et c’est grâce à ces petits riens que Nora Webster réapprend à vivre.

 Le roman de Colm Toibin est le récit du quotidien d’une veuve, une femme ordinaire sublimée par l’écriture délicate et lumineuse de l’auteur. Par petites touches, il nous dévoile les sentiments, les questionnements de Nora qui apprend, dans une Irlande tourmentée, à ne plus simplement être « la femme de… ».

Merci aux éditions Robert Laffont pour cette très belle lecture.

Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

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« Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs Appleyard s’étaient levées à six heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint Valentin (…). » Les jeunes filles, de ce pensionnat australien, s’égaient en attendant le départ du pique-nique qui les mènera à Hanging Rock. Elles reçoivent et échangent des cartes follement romantiques pour célébrer la Saint Valentin. L’heure du départ sonne enfin et les jeunes filles partent dans une voiture tirée par des chevaux. Après le repas, les pensionnaires et leurs deux enseignantes s’amusent, s’assoupissent dans la plaine en bas du massif volcanique de Hanging Rock. Quatre d’entre elles, parmi les plus âgées et les plus admirées, décident d’aller voir de  plus près l’étonnant et impressionnant massif. Après plusieurs heures, une seule de ces jeunes filles revient auprès des autres. Elle arrive en courant et en hurlant. Elle est absolument incapable de dire ce qui s’est passé et surtout où se trouvent les trois autres. On découvre alors qu’une des deux enseignantes a également disparu. Des recherches vont rapidement être lancées dans Hanging Rock et ses environs.

Ce roman a été écrit en 1967 à partir d’un fait divers réel et il remporta un vif succès en Australie au point d’être adapté en 1975 par Peter Weir (l’adaptation est d’ailleurs très réussie). Pas étonnant que ce roman de Joan Lindsay ait connu tant de réussite car il s’agit d’un véritable bijou. L’ambiance du livre est envoûtante, fascinante. Cela tient à l’histoire elle-même. Ces jeunes filles fraîches, joyeuses nous semblent trop prometteuses, trop pleine de vie pour disparaître brutalement. Aucune trace n’est retrouvée, le mystère est total. Elles deviennent le symbole de la fin d’une époque. L’histoire se déroule le 14 février 1900, la pension de Mrs Appleyard est sur le modèle victorien, les jeunes filles portent des corsets malgré la chaleur du bush australien. Les trois jeunes filles semblent s’être échappées des carcans, des corsets et règles trop strictes de Mrs Appleyard qui les privaient de liberté.

C’est d’ailleurs plutôt son impact que la disparition en elle-même qui intéresse Joan Lindsay. La disparition des jeunes filles intervient très tôt dans le livre et c’est l’écho de cet évènement sur les survivants, l’entourage des filles qui va occuper le reste du roman. L’auteur, qui s’adresse régulièrement à ses lecteurs, parle d’un motif commencé avec le pique-nique et qui peu à peu s’étend. L’impossibilité du deuil, la culpabilité, l’énigme pèsent sur tous ceux qui connurent les filles ou les croisèrent à un moment. L’ombre du rocher d’Hanging Rock, du monolithe qui attiraient tant les trois jeunes filles, plane sur les vies et les assombrit en l’absence de réponses. Ces disparitions vont précipiter, accélérer les destinées des autres personnages. C’est le cas notamment pour Mrs Appleyard, symbole de l’ancien monde qui se délite et s’effondre.

Le roman de Joan Lindsay fascine également grâce à une écriture élégiaque, poétique et très cinématographique. Les descriptions de la nature, du bush sont particulièrement marquantes. « Enfin, le soleil disparut derrière le parterre de dahlias flamboyantes ; les hortensias luisaient comme des saphirs dans le crépuscule ; les statues de l’escalier brandissaient leurs torches pâles vers la nuit chaude et bleue. Ainsi s’acheva cette lugubre seconde journée. » Toujours plane sur les descriptions de la nature luxuriante, un malaise indicible, une forte mélancolie. Et malgré cela, malgré le drame, l’auteur réussit à distiller de l’ironie dans son texte.

« Pique-nique à Hanging Rock » fût un véritable coup de cœur, c’est un roman à l’atmosphère ensorcelante, captivante que vous ne voudrez plus lâcher et qui vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

La fin d’une liaison de Graham Greene

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Londres, 1946, Maurice Bendrix croise dans la rue Henry Miles, un ami qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Maurice avait fréquenté le couple Miles et était devenu l’amant de Sarah Miles. Leur liaison intense et passionnée s’était brusquement interrompue en 1939 après le violent bombardement de l’immeuble où Sarah et Maurice se retrouvaient. Maurice vouait depuis lors une haine violente à sa maîtresse. Sentiment qui va croître après sa rencontre avec Henry. Ce dernier lui avoue en effet avoir des doutes quant à la fidélité de sa femme. Mais il n’ose pas engager un détective privé pour en avoir le cœur net. Maurice va le faire à sa place tant il est dévoré par la jalousie à l’idée que Sarah puisse avoir un nouvel amant. L’enquête du détective lui dévoilera une facette inattendue de la personnalité de Sarah.

Avec « La fin d’une liaison », Graham Greene revisite le classique trio amoureux : femme-mari-amant. Au tout début du roman, une phrase nous indique que cette thématique va être traitée de manière originale : « Aussi ceci est-il un récit de haine bien plus que d’amour (…) »  Quand le livre s’ouvre, Maurice Bendrix n’a pas revu sa maîtresse depuis un an et demi. Leur rupture, brutale et sans aucune explication, l’a plongé dans une terrible colère qui s’est ensuite transformée en haine envers Sarah. La narration n’est donc pas habituelle, Graham Greene choisit de prendre l’histoire à l’envers. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’enquête du détective privé que nous allons découvrir la relation forte de Sarah et Maurice. Ce sont des flash-backs, des réminiscences d’instants partagés qui vont éclairer le lecteur. Bien sûr, nous découvrons à travers le récit de Maurice que sa haine pour Sarah n’est pas si éloignée de l’amour passionné et qu’il s’agit d’une façon de ne jamais en finir avec cette histoire d’amour, de ne pas accepter la rupture. Le classique triangle amoureux est également détourné par la relation existante entre Maurice et Henry Miles. Les deux hommes sont amis et Maurice vient en aide à de nombreuses reprises à Henry. Ce dernier est un être faible, presque pathétique par moments mais il est uni à Maurice par son amour infini pour Sarah. La relation entre les deux personnages est surprenante et inattendue.

Ce qui fait l’originalité de ce roman, ce sont aussi les questionnements spirituels qui accompagnent le récit. C’est l’une des caractéristiques de Graham Greene, tout au long de son œuvre il s’interroge sur la religion catholique, sur la foi et la morale. « La fin d’une liaison » porte plus spécifiquement sur le poids de la religion, sur les décisions, les choix des personnages en fonction de leurs croyances. Maurice, qui se dit athée, se trouve confronté à un fort sentiment religieux qu’il ne comprend pas. Il repousse celui-ci de toutes ses forces mais on sent néanmoins chez lui une spiritualité qui s’affirme au fil des pages. Maurice Bendrix est un personnage particulièrement complexe, tortueux et ambigu. Sa progression au cours du roman est passionnante.

« La fin d’une liaison » est le premier roman de Graham Greene que je lisais et j’ai été emballée par l’originalité de sa narration, par la complexité de ses personnages et l’exigence de son travail.

Un grand merci aux éditions Robert Laffont.

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Le grand n’importe quoi de J.M. Erre

Erre

Le samedi 7 juin 2042 à 20h42 à Gourdiflot-le-Bombé (J.M. Erre n’est pas grolandais pour rien !), Alain Delon prit une décision importante après avoir ingurgité deux yaourts aux fruits : il allait se suicider. Au même moment, Arthur, un réfugié monégasque, arrive à une soirée déguisé en spider-man. Il est accompagné par sa future ex-petite amie et est invité par Patrick, un culturiste. Pendant ce temps-là, Lucas, un auteur de SF, tente d’écrire le chef-d’œuvre qui le révèlera mais il est interrompu par Marilyn Monroe qui sonne à sa porte. Enfin, toujours à la même heure, J-Bob et Francis refont le monde accoudés au comptoir du « Dernier bistrot avant la fin du monde ». Tous vont être amenés à se croiser dans les minutes qui suivent.

Comme ce résumé vous le montre, le dernier roman de J.M. Erre est vraiment du grand n’importe quoi ! Il plonge sa galerie de personnages fantasques dans un mixte entre « Un jour sans fin » et « 2001, l’odyssée de l’espace ». La France de 2042 est très différente de celle de 2016 : Monaco est devenu un Califat, W9 est la chaîne culturelle n°1 depuis la reconversion d’Arte dans le télé-achat, Rocco Siffredi a reçu le prix Femina en 2037 pour « Y en a un peu plus, je laisse ? » et les malgaches dominent l’économie mondiale grâce à une nouvelle source d’énergie : « La découverte du carburant nouvelle génération à partir d’une molécule contenue uniquement dans le poil du lémurien, espèce endémique de l’île malgache, avait bouleversé l’ordre mondial. Grâce à cette mine d’or inespérée, Madagascar, jusqu’alors un des pays les plus pauvres de la planète, avait connu un développement prodigieux. La manne financière avait été telle que les Malgaches avaient délocalisé leurs usines sur toute la planète et racheté Apple, MacDonald’s, facebook, Google, ainsi que le PSG, car même les meilleurs font des erreurs. « 

C’est dans cet univers étrange et délirant que va se dérouler une folle équipée où tous les personnages vont se croiser : certains cherchant des martiens, d’autres voulant éviter une horde de culturistes énervés, d’autres passant leurs nuits à faire des blagues aux habitants du village ou à refaire le monde au bar.

Comme à chacun de ses romans, J.M. Erre nous entraîne dans son univers jubilatoire, totalement loufoque et original. Ce n’est pas mon préféré, je n’ai pas eu mal aux zygomatiques comme pour les deux précédents, mais je me suis quand même bien amusée à Gourdiflot-le-Bombé.

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