La grande panne de Hadrien Klent

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Dans le sud de l’Italie, l’explosion, accidentelle ou volontaire, d’une mine de graphite sème la panique. En effet, un immense nuage s’en est échappé et risque de s’enflammer au contact des lignes à haute tension. Il est donc décidé de plonger le pays dans le noir. En France, c’est le branle-bas de combat puisque le nuage se déplace vers le nord. Le black-out s’impose également pour la population française. Un seul endroit conservera l’électricité grâce à un générateur : l’île de Sein. Et c’est là que le gouvernement va venir s’installer durant toute la durée de la coupure. Tous les conseillers, le président et les ministres débarquent sur cette île paisible. L’un de ses habitants n’est pas enchanté par cet envahissement. Normand, ancien conseiller du premier ministre devenu président, est venu vivre sur l’île pour fuir la vie politique et écrire un livre. Il est d’autant plus agacé que dans les conseillers se trouve Alexandrine, son ancienne petite amie. Mais d’autres se réjouissent de ce futur blackout. Un journaliste décide d’éditer un journal à l’ancienne et d’être la seule voix durant la coupure, une belle façon de relancer sa carrière. Jean-Charles, un activiste de l’ultra-gauche, veut lancer une nouvelle Commune sur les collines de Belleville et va profiter du noir total pour prendre possession des lieux. Le blackout sera-t-il synonyme de chaos en France ?

Sur un mode humoristique, Hadrien Klent nous présente une situation parfaitement plausible et tout à fait d’actualité. Entre les attentats et les pénuries possibles de carburant, « La grande panne » fait totalement écho à notre quotidien. Avec légèreté, l’auteur épingle les travers de notre époque. Les conseillers du président n’ont aucune réflexion profonde sur le long terme. Leur but est uniquement la communication, l’image du président qui en a bien besoin pour faire oublier qu’il est cyclothymique. La panne aura peut-être la vertu d’ouvrir les yeux des français  sur les absurdités de notre société et sur nos délires technologiques. Sans le courant, les français réapprennent à vivre sans toutes les nouvelles technologies et finalement ils s’en sortent très bien. Ils prennent le temps, ralentissent le rythme de leurs vies. Et c’est exactement ce que Normand est venu faire sur l’île de Sein, même s’il n’ose pas l’avouer à l’hyperactive Alexandrine lorsqu’elle lui demande ce qu’il a fait de sa vie pendant tout ce temps : « Cette fois-ci, il ne répondra pas, non plus. Même Normand, même l’autre Normand, celui qui ne baissait jamais la garde, même celui-ci ne pourrait répondre, n’oserait répondre : rien. Rien du tout. Je n’ai rien fait, juste le temps a glissé sur moi et c’était bon. » Presque une philosophie  de vie qu’il est décidément fort plaisant de lire dans un roman.

Roman catastrophe, réflexion sur la société contemporaine, histoires d’amour et d’amitié, « La grande panne » de Hadrien Klent est tout ça à la fois et exploite différents types de narration. C’est drôle, réaliste, intelligent, un roman qui donne envie de ralentir et de couper le courant.

Merci aux éditions tripode pour cette lecture.

L’été avant la guerre de Helen Simonson

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Beatrice Nash arrive à Rye à l’été 1914. Elle doit être la nouvelle professeure de latin et en attendant la rentrée elle sera la préceptrice de quelques enfants récalcitrants. Beatrice a du se trouver une place après la mort de son père qui ne lui laissa qu’une faible rente contrôlée par sa famille. Elle est accueillie à Rye par Agatha Kent, dont le mari est un haut fonctionnaire du Foreign Office, et ses deux neveux : Hugh promis à une belle carrière de médecin et Daniel qui se veut poète. Rapidement, Beatrice  se sent à l’aise au milieu de l’harmonieuse famille Kent et notamment auprès des deux jeunes hommes. Le reste de la gentry de Rye est moins accueillante et moins tolérante vis-à-vis de cette jeune femme indépendante, célibataire qui cherche à devenir écrivain. Mais la situation de tous est remise en cause parv la déclaration de guerre. La petite ville doit aider les premiers réfugiés venus de Belgique. Le sens de l’hospitalité ne devra pourtant pas dépasser celui des convenances. Bientôt Hugh et Daniel s’engagent et quittent leur ville. Beatrice, victime de la malveillance de certains, se sent bien seule sans les deux cousins.

Helen Simonson avait auparavant écrit une comédie so english « La dernière conquête du major Pettigrew », le récit charmant d’une histoire d’amour entre un major à la retraite et une femme d’origine pakistanaise. Nous sommes ici également plongés dans une ambiance très anglaise avec tea party au coeur de la campagne. L’auteur y traite de nombreuses thématiques. Il y est question de la place des femmes dans la société, du mouvement des suffragettes, de la vie d’un village avec ses médisances et ses jalousies, de l’école et de son manque d’égalité, de l’homosexualité, de l’avancée de la médecine en raison des terribles blessures des soldats dans les tranchées. C’est sans aucun doute beaucoup trop pour un seul roman, Helen Simonson a voulu trop en faire et son roman est également par moments beaucoup trop bavard. Les personnages rattrapent un peu cela, même si leurs destinées est prévisibles, Beatrice, Hugh, Daniel et Agatha sont attachants et il est plaisant de les suivre.

Léger, charmant, « L’été avant la guerre » aurait pû être le roman idéal pour l’été s’il avait fait deux cents pages de moins et si son auteur avait choisi un angle pour nous raconter la vie des habitants de Rye en 1914.

Merci aux éditions Nil pour cette lecture.

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Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage de L.C. Tyler

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Ethelred Tressider est un écrivain à multiples facettes. Sous son propre nom il écrit des polars, sous celui de J.R. Elliot des romans policiers historiques se déroulant pendant le règne de Richard II, enfin il écrit des romans à l’eau de rose sous le pseudonyme de Amanda Collins. Au moment où l’inspiration semble lui faire défaut, l’ex-femme d’Ethelred disparait. Une fiat rouge de location a été retrouvée près d’une plage du West Sussex où réside Ethelred. A l’intérieur de la voiture, Geraldine ex Tressider a laissé une lettre d’adieu laissant penser à un suicide. Son corps n’a pourtant pas été retrouvé. Malgré l’écriture de romans policiers, Ethelred n’a pas l’intention de se mêler de l’enquête. Mais c’était sans compter sur la curiosité insatiable de son agent, Elsie Thirkettle. Le pauvre Ethelred est donc bien obligé de s’impliquer.

« J’aime bien les policiers. Je ne fais pas partie de ces auteurs dont les héros sont des flics empotés et incompétents qui sont obligés de se faire aider par des détectives amateurs pleins de flair. Je n’en vois pas l’intérêt. Le détective amateur n’a jamais existé. Je ne connais pas une seule affaire (et j’en ai désormais étudié beaucoup) dans laquelle une vieille dame célibataire vivant à St Mary Mead ait apporté le moindre indice à la police. (…) On attrape les meurtriers après des enquêtes au porte-à-porte et des heures fastidieuses à décortiquer image par image les enregistrements de caméras de sécurité. Ou bien, si vous avez de la chance, c’est un très estimé confrère qui vous balance des noms. La police, du moins à ce que j’en ai vu, prend rarement la peine de réunir tous les suspects dans le salon d’une maison de campagne pour annoncer ses conclusions. » Et voilà comment Ethelred Tressider et L.C. Tyler balaient d’un revers de main les Miss Marple, Hercule Poirot, Sherlock Holmes et autre Lord Peter Wimsey ! L’auteur utilise les codes narratifs des romans policiers pour mieux les détourner et les moquer. L’humour est très présent et particulièrement réjouissant. Nous sommes du côté des Monty Python, de la dérision, de l’humour décalé si caractéristique de nos amis anglais. Les répartis sont souvent pince-sans-rires, Ethelred manie avec aisance l’autodérision (décrivant un ancien camarade d’école : « Il était grand, blond, aristocrate et d’une beauté invraisemblable. J’étais grand. »), tandis que Elsie est d’une verve truculente.

Mais le premier roman de L.C. Tyler ne se contente pas d’être drôle. L’intrigue policière tient parfaitement la route. L’auteur multiplie les pistes et les sources. Elsie prend par moments en charge la narration de l’enquête pour élucider la disparition de Geraldine. Se glissent également dans le récit des pages du dernier roman policier écrites par Ethelred. Rien de spectaculaire dans l’intrigue et ses retournements de situation mais tout se tient et les suspects se succèdent devant les yeux de Elsie et Ethelred. Il faut dire que Geraldine n’est pas un personnage sympathique, Elsie la surnomme « la salope », et on comprend qu’elle aie de nombreux ennemis.

« L’étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage » est un premier roman tout à fait réjouissant à l’humour décalé so english !

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Une journée dans la vie d’une femme souriante

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« Une journée dans la vie d’une femme souriante » est un recueil de treize nouvelles, c’est le seul écrit par Margaret Drabble. Les nouvelles, qui composent ce livre, ont été écrites tout au long de la vie de son auteur, de 1966 à 2000. Ce qui frappe, c’est la cohérence du recueil malgré les années qui séparent la première et la dernière nouvelle. Il y a une continuité, une fidélité dans les thèmes abordés par Margaret Drabble.

Les femmes sont toujours au centre de chaque histoire. Ce sont des instantanés de vie, rien d’extraordinaire, juste des moments quotidiens qui peuvent parfois s’avérer décisifs. Toutes sont ou souhaiteraient être indépendantes. Elles sont parfois prisonnières de leurs vies comme l’héroïne de la plus émouvante des nouvelles intitulée « La guerre en cadeau ». On y voit une femme, battue par son mari, s’illuminer, s’animer uniquement à l’idée d’aller acheter le cadeau pour l’anniversaire de son petit garçon. Mais elles réussissent aussi à se libérer et à profiter de la vie comme cette « Veuve joyeuse » qui se réjouit de pouvoir profiter de ses vacances sans son mari récemment décédé. « Elsa savait qu’elle allait devoir dissimuler son impatience : il n’était certainement pas convenable qu’une veuve si récente se réjouisse autant d’un évènement aussi trivial que des vacances d’été. »

L’amour est bien souvent au cœur de la vie de ces femmes. Il peut être contrarié comme dans « Le passage des Alpes » où deux amants partent en cachette pour passer du temps ensemble  et s’évader de leur quotidien pesant, le séjour sera un échec total.  Il ne s’oublie en tout cas jamais. L’héroïne de « Les amants fidèles » retourne, des années après leur rupture, dans le café où elle voyait son amant. Celle de « Les grottes de Dieu » cherche son ancien amour qui est parti vivre en ermite loin de la civilisation occidentale. On cherche l’amour, on l’attend et parfois il prend des formes étonnantes comme dans « Le petit manoir de Kellynch » où la narratrice tombe amoureuse d’une demeure à la manière de Elizabeth Bennet dans « Orgueil et préjugés ».

Margaret Drabble fait preuve d’une grande acuité dans l’étude des caractères de ses personnages. Les portraits sont finement dessinés, précis et attentifs au moindre détail. Ils sont servis par une écriture remarquable, ciselée et qui rend parfaitement la palette vaste des sentiments présentés dans ce recueil.

Comme vous le savez peut-être, je reste souvent sur ma faim lorsque je lis des nouvelles. Ce ne fut absolument pas le cas avec ce recueil de Margaret Drabble qui recèle de véritables bijoux de narration. Chaque nouvelle est un monde en soi et l’écriture un ravissement. C’est souvent âpre, mélancolique, parfois positif et ouvert vers l’avenir, mais c’est avant tout profondément humain.

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Chocolates for breakfast de Pamela Moore

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 Courtney, 15 ans, se sent mal dans la pension de son lycée huppée. Rejetée par l’enseignante pour laquelle elle avait un coup de cœur, elle tombe en dépression. Elle quitte alors l’établissement pour vivre avec sa mère, une actrice sur le déclin, à Hollywood. Laissée seule toute la journée, Courtney navigue entre la piscine d’un hôtel, les drugstores et a une relation avec un homme plus âgé. Sa mère n’arrivant plus à trouver du travail, elles partent toutes les deux s’installer à New York. Courtney y retrouve une amie du pensionnat, Janet. Avec elle, elle est de toutes les soirées, côtoie des jeunes hommes de Yale et boit immodérément. « Cela la rassura définitivement : les cocktails étaient un des rares éléments stables de son existence. Sa vie durant, l’alcool lui rappellerait toujours son enfance. plus tard, lorsqu’elle serait seule et regretterait de l’être, un cocktail l’apaiserait, comme d’autres se sentent rassurés par l’odeur du dîner qui mijote, ou le murmure d’une lance d’arrosage sur la pelouse, en été. »   Courtney et Janet s’enfoncent dans une spirale de débauche et d’inactivités qui finira en tragédie.

« Chocolates for breakfast » est souvent comparé au « Bonjour tristesse » de Françoise Sagan. Effectivement, les deux auteurs étaient toutes deux très jeunes lorsqu’elles écrivirent leur roman respectif et elles décrivent toutes deux le passage à l’âge adulte de jeunes femmes vivant dans un milieu mondain. Le roman de Pamela Moore m’a également fait penser au film de Sofia Coppola « The bling ring ». Courtney a une vie oisive, est délaissée par ses parents divorcés comme les personnages de la réalisatrice américaine. Dans le film, ils cambriolaient de riches demeures pour s’occuper, Courtney noie son ennui, son mal-être dans l’alcool et dans les bras des hommes. Courtney et Janet sont sans repères, désenchantées et sans autre but dans la vie que de s’amuser. « Chocolates for breakfast » rend bien ce sentiment de vacuité, d’inoccupation dans les vies de ces jeunes femmes.

Publié en 1956, « Chocolates for breakfast » avait fait scandale au moment de sa parution. Il est vrai que Courtney mène une vie débridée où le sexe et l’alcool sont présents à l’excès. Son amour pour son enseignante avait dû également renforcer le côté sulfureux du roman de Pamela Moore. L’auteur interroge clairement et de manière très moderne la place de la femme dans une Amérique puritaine. L’héroïne y dispose librement de son corps à une époque où cette question était taboue. Les mêmes raisons ont fait le succès de « Chocolates for breakfast » qui fut traduit en onze langues et est considéré comme un roman culte. Aucun des autres romans de l’auteur ne rencontra le même retentissement, Pamela Moore se suicida à l’âge de 26 ans.

« Chocolates for breakfast » est le récit désenchanté d’une adolescence débridée, d’un passage brutal à l’âge adulte. Un roman intéressant mais pour lequel je n’ai pas eu de coup de cœur, je suis restée un peu en dehors du récit.

 Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

A l’orée du verger de Tracy Chevalier

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En 1838, James Goodenough cultive, avec sa famille,  des pommes dans le Black Swamp, Ohio. Une terre extrêmement marécageuse où il est difficile de prospérer. James et Sadie Goodenough perdent chaque année un enfant en raison de la fièvre des marais. Pour surmonter ces pénibles conditions de vie, James s’occupe passionnément de ses pommiers essayant d’implanter aux États-Unis la reinette dorée qu’il apporta avec lui d’Angleterre. Sadie leur préfère les pommes acides, celles qui donnent l’eau-de-vie dans laquelle elle se noie et se détruit. Les parents se déchirent, se détestent. Les enfants sont spectateurs de cette violence larvée. Robert suit les traces de son père, il aime les arbres et s’intéresse à la culture des pommes. Il protège sa sœur Martha, le souffre-douleurs de sa mère parce que trop douce et trop docile. C’est en 1838 que Robert est poussé à quitter sa famille après un terrible évènement. Il part vers l’Ouest laissant derrière lui sa chère Martha.

Tracy Chevalier nous conte la vie de Robert Goodenough de 1838 à 1856, de l’Ohio à la Californie. La construction du roman est audacieuse et complexe. La première partie est consacrée à l’enfance de Robert et nous est racontée par les voix de James et de Sadie en alternance. La vie de Robert, entre 1838 et 1856, est évoquée par les lettres qu’ils envoie à sa sœur Martha. Plus tard, nous lirons également les siennes nous révélant  ce qui se passa à Black Swamp en 1838. Entre ses deux parties épistolaires, nous suivons le parcours, le voyage de Robert vers la Californie. De nombreuses voix s’expriment sous des formes différentes, l’histoire de Robert nous est racontée par des points de vue variés. La structure narrative de « A l’orée du verger » est d’une grande richesse, d’une belle complexité.

Comme souvent, Tracy Chevalier mêle le souffle de l’histoire et le souci du détail. A travers la destinée de la famille Goodenough, l’auteur évoque les pionniers et la rudesse de la vie qu’ils durent mener en venant s’installer sur de nouvelles terres. Ils sont face à une nature sauvage qu’ils tentent de domestiquer mais qui finit toujours par les dominer. Robert admirera la grandeur de la nature et c’est elle qui l’aidera à se reconstruire. La nature, les arbres sont célébrés dans les pages de ce roman. Face à l’immensité des paysages américains, Tracy Chevalier sait aller au plus près des sujets qu’elle traite comme celui de la culture des pommes, de leur greffe. La première partie est très documentée sur cette thématique et la multitude de détails n’est pas gratuite. Elle souligne et amplifie l’obsession de James pour ses pommes qui phagocyte son esprit et l’empêche de s’occuper de ses enfants.

Âpre, violent, tendu, le dernier roman de Tracy Chevalier est une belle réussite qui nous fait entendre, grâce à sa construction élaborée, les voix et les destins des membres  de la famille Goodenough.

Merci aux éditions Quai Voltaire pour cette lecture.

Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel

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« Rien où poser sa tête » fut écrit en 1943-44 en Suisse et publié en 1945. Tombé dans l’oubli, le livre a été redécouvert en 2010 dans un vide-grenier d’Emmaüs. Incroyable destin pour le seul et unique livre de son auteur Françoise Frenkel, juive polonaise qui avait ouvert une librairie française à Berlin.

Le livre que nous avons dans les mains est quasiment le journal du périple à travers l’Europe de Françoise Frenkel pour échapper à la terreur nazie. Elle décrit son quotidien, ses tracas administratifs, ses frayeurs, ses coups de chance aussi.

Françoise Frenkel quitte Berlin en 1939 pour Paris, sa ville de cœur. Mais elle ne peut y rester bien longtemps et elle tente de gagner le sud en passant par Vichy, Annecy, Avignon et Nice où elle séjourna plus longuement comme de nombreux réfugiés étrangers. « Des solitaires de tous pays, détachés du reste de leurs familles, stationnaient devant le casino, les devantures de magasins, au hasard des rues et des places. Ils s’installaient sur les bancs et les chaises en location, remplissaient l’intérieur et les terrasses des cafés du matin au soir. Des juifs, de tous les pays occupés, tournaient dépaysés, sans but et sans espoir, dans une inquiétude et une agitation toujours grandissantes. » Ce qu’elle montre parfaitement c’est la montée progressive de l’horreur. Cela commence par le recensement des étrangers, la mention de la judéité sur la carte d’identité, les rafles. Ce qui frappe également c’est la grande solitude de celle qui fuit. Cette traque incessante, épuisante oblige Françoise Frenkel à confier sa vie à de parfaits inconnus. Se met en place à l’époque un odieux commerce autour de la cache des juifs. Elle ne sait donc jamais dans les mains de qui elle est.

Fort heureusement, Françoise Frenkel fit de nombreuses très belles rencontres et notamment un couple de coiffeurs à Nice, les Marius, au courage et à l’amitié sans commune mesure. « Rien où poser sa tête » semble d’ailleurs être un hommage à l’humanisme de toutes les personnes que l’auteur a croisées. Ressort de ce témoignage un grand sentiment de fraternité, de générosité malgré les coups durs et l’angoisse.

Françoise Frenkel fait preuve d’une infinie dignité dans son récit. L’écriture est neutre, factuelle. Jamais l’auteur ne tombe dans le pathos, la plainte, qui pourtant était légitime. On ne ressent aucune colère, aucun ressentiment envers ceux qui ont profité de sa situation.

Malgré la redécouverte de « Rien où poser sa tête », Françoise Frenkel garde des mystères. Après la guerre, nous n’avons que la mention de son décès ce qui en fait un personnage hautement modianesque. On imagine parfaitement Patrick Modiano, qui signe la préface du livre, chercher la trace de Françoise Frenkel à travers le passé, les souvenirs. Autre zone d’ombre, le récit n’évoque jamais le mari de Françoise Frenkel avec qui elle avait ouvert sa librairie française. Peut-être son souvenir était-il trop douloureux puisqu’il fut déporté à Auschwitz où il décéda en 1942.

« Rien où poser sa tête » est un témoignage poignant où l’on peut voir à l’œuvre le pire mais également le meilleur de la nature humaine.

 

Black out de John Lawton

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Londres, en 1944, est en ruines. La ville est encore bombardée et les habitants doivent toujours se précipiter dans les abris ou les stations de métro pour rester en vie.  Malgré tout, la vie quotidienne ne s’arrête pas. Les homicides non plus, et Scotland Yard est toujours en activité. Le jeune lieutenant Frederick Troy se trouve confronté à la découverte d’un bras d’homme dans les décombres d’un bâtiment. Il sent très rapidement que la mort de cet homme n’est pas due à un bombardement mais bien à un meurtre. A force de recherche, il relie cette découverte à un autre assassinat et à une disparition. Les trois hommes semblent être des scientifiques allemands réfugiés en Angleterre. L’affaire de Troy va le mener vers les services secrets britanniques mais également vers ceux de leurs alliés américains.

« Black out » est le premier tome des enquêtes de Frederick Troy à être traduit en français. L’histoire  débute en 1944 à Londres et s’achève en 1948 à Berlin. John Lawton nous place entre le polar et le roman d’espionnage. L’intrigue est extrêmement bien menée et rythmée. De nombreux rebondissements émaillent la narration grâce notamment au mystère qui entoure toujours les services secrets. Très détaillée, elle ne laisse à aucun moment son lecteur sur le côté. L’intrigue se révèle même palpitante et captivante. Elle l’est d’autant plus que le contexte historique, l’atmosphère de la ville à cette époque sont parfaitement bien rendus.

Le charme de « Black out » tient également en partie à la personnalité de Frederick Troy. C’est, comme souvent dans les polars de ces dernières années, un personnage atypique. Il vient d’une famille de la haute société russe, cultivé, intelligent, il est d’une obstination quasiment obsessionnelle. Célibataire, il est totalement inconscient des risques qu’il prend. Pendant cette enquête,  il se fait poignarder, molester et enfin tirer dessus ! Mais ce n’est pas un personnage exempt de failles, il a notamment un gros problème face aux femmes auxquelles il semble absolument incapable de résister. Il est entouré par une belle galerie de personnages secondaires qui ne sont pas que des ombres à ses côtés.

« Black out » a été une belle surprise, j’ai lu très rapidement ce roman de 430 pages  et j’ai trouvé le personnage principal intéressant et attachant.

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Le lys de Brooklyn de Betty Smith

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« Le lys de Brooklyn » est un classique de la littérature américaine. Il s’agit du récit en grande partie autobiographique de Betty Smith nous racontant son enfance dans le quartier de Williamsburg à Brooklyn, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville.

Le récit commence par une scène d’anthologie. Nous sommes en 1912, dans la famille Nolan. La narratrice, Francie, nous raconte une journée ordinaire pour elle, son frère Neeley et tous les autres gamins de Williamsburg. La journée commence par un passage obligé chez le chiffonnier où l’on échange ferrailles et autres trouvailles contre quelques sous. Ceux-ci permettent de s’acheter quelques bonbons, de s’offrir de petits cadeaux. Pendant que les garçons jouent entre eux, Francie se rend dans son lieu favori : la bibliothèque. « Elle croyait que tous les livres de la terre se trouvaient ici réunis et elle avait formé le projet de lire tous les livres. Elle lisait à la cadence d’un volume par jour, en suivant l’ordre alphabétique, et sans sauter les moins intéressants. Elle se rappelait que le premier auteur qu’elle eût jamais lu s’appelait Abbott. Il y avait longtemps déjà qu’elle lisait un livre par jour, et elle n’en était encore que dans les B. » Francie s’évade dans les livres et a le projet de devenir écrivain.

Sa mère, Katie, s’épuise à faire le ménage au point d’avoir honte de ses mains laborieuses. Son mari, Johnny, chante dans des bars et malheureusement boit aussi beaucoup. Malgré la pauvreté, les épreuves, la petite famille est soudée. La tendresse, l’amour restent forts malgré les privations.

C’est d’ailleurs ce qui est touchant dans ce roman. Récit réaliste d’un apprentissage de la vie, Betty Smith ne tombe jamais dans le misérabilisme. Le quotidien est difficile mais on ne s’apitoie jamais et Katie essaie sans cesse d’amuser ses enfants, de les détourner des choses pénibles. Elle les fait notamment jouer à l’île déserte, à la survie pour leur faire oublier que le frigo est réellement vide. Le roman est émaillé de récits témoignant de la dureté de la vie pour les Nolan : la maltraitance à l’école où les plus pauvres ne peuvent aller aux toilettes quand ils le souhaitent, Katie qui fait le ménage jusqu’au jour de son accouchement, Katie qui manque de se faire agresser par un pervers sexuel. Mais la dignité, le courage sont les armes qui permettent à la famille Nolan de tenir debout.

Ils ne sont d’ailleurs pas seuls. « Le lys de Brooklyn » présente une incroyable galerie de personnages secondaires à commencer par les sœurs de Katie. La plus notable est Sissy, mariée trois fois à des hommes qu’elle ne nomme que Johnny parce qu’elle aime ce prénom ; elle a vécu onze accouchements d’enfants morts-nés. Et pourtant, elle ne désespère pas, elle est pleine d’attention pour Francie et Neeley. Une véritable force de la nature que le malheur n’arrête pas.

« Le lys de Brooklyn » est le récit d’une enfance miséreuse mais pas malheureuse. Le ton du livre a la fraîcheur de l’enfance, de l’espoir jamais démenti. Parfois trop bavard, trop détaillé, il n’en reste pas moins un livre très plaisant et à l’optimisme forcené.

 

Le célibataire de Stella Gibbons

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Londres subit le Blitz, la population fuit la ville. Certains sont accueillis dans les comtés environnants. Dans celui de Herts, dans la propriété de Sunglade, les réfugiés ne sont pas les bienvenus. Constance Fielding, la propriétaire, vit comme si le conflit n’existait pas. Et elle décide de remplir sa maison avant que des réfugiés ne lui soient imposés. Constance vit à Sunglade avec son frère célibataire Kenneth et sa cousine Frankie. Elle ouvre donc les portes de sa maison à Betty, une amie et ancienne fiancée de Kenneth, et son fils Richard, un idéaliste à la santé fragile. Se rajoute à cette assemblée une nouvelle servante : Vartouhi, une jeune réfugiée baïramienne au franc-parler irritant pour Constance. C’est d’ailleurs la jeune Vartouhi qui va semer la pagaille à Sunglade. Jolie, directe et attendrissante, elle va faire se pâmer les deux hommes de la maison : Ken et Richard, au grand désarroi de Constance qui veut à tout prix éviter que son frère se marie.

« Le célibataire » est proche du « Bois du rossignol », il y  a une dimension de conte dans le livre avec la création d’un pays, la Baïrami (dont la description ouvre le roman) et avec le côté moral de sa fin. « Le célibataire » est un grand chassé-croisé amoureux. Ce sentiment et la question du couple sont au cœur du roman. Et finalement, le titre n’est pas exact car ce n’est pas un seul et unique célibataire que vous rencontrerez à Sunglade mais bien toute une galerie ! En effet, tous les personnages, qui peuplent ou passent à Sunglade, sont seuls. Stella Gibbons a écrit une comédie du mariage qui m’a beaucoup fait penser à la Jane Austen de « Orgueil et préjugés ». Certes à la fin du roman, il y aura des mariages (je ne vous dis pas lesquels puisque tout le sel du roman est de voir se faire, se défaire les couples potentiels), mais ils ne font pas rêver par leur romantisme. Certains se marieront mais en ayant réfléchi longuement et de façon très raisonnable, sans passion. D’autres souhaiteront trouver une moitié mais uniquement si celle-ci a des revenus confortables et ne lésine pas sur les cadeaux.

Tout cela se déroule sous les yeux effarés de Constance qui n’aime rien tant que l’immobilisme. Elle règne en maître sur Sunglade, sur Ken et Frankie et ne veut surtout pas que les choses changent. Et en bonne bourgeoise anglaise, elle méprise les sentiments et toutes ses manifestations. Ses certitudes, sa tranquillité vont être ébranlées par les nombreux habitants de Sunglade.

Stella Gibbons fait une nouvelle fois preuve de beaucoup d’ironie dans l’étude de ses personnages. Mais ses portraits sont plus nuancés, plus subtils que dans « Westwood », ils n’en sont que plus attachants et je les ai regardé évoluer avec grand plaisir.

C’est avec beaucoup d’esprit et de causticité que Stella Gibbons s’attaque ici à la question de l’amour, du mariage dans une bourgeoisie anglaise qui refuse le changement. Des trois romans de l’auteur publiés à ce jour en France, celui-ci est celui qui me semble le plus réussi et le plus réjouissant.

Un grand merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture délicieuse.

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