Va et poste une sentinelle de Harper Lee

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Jean Louise Finch rentre à Maycomb, Alabama. Elle a 26 ans et habite à New York. Dans la ville de son enfance, l’attendent son père avocat, Atticus, son petit ami Hank qui travaille avec son père, sa tante Alexandra et son oncle. Jean Louise, surnommée Scout, a perdu sa mère enfant et son frère Jem est décédé d’une crise cardiaque quelques années plus tôt. Scout se réjouit de passer du temps dans sa famille où elle retrouve ses souvenirs d’enfance. Mais elle va découvrir Atticus sur un nouveau jour et cela va totalement la bouleverser.

Avant de parler du contenu du livre, il faut évoquer son étonnante publication. Harper Lee était jusqu’à présent l’auteur d’un seul et unique ouvrage « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », prix Pulitzer en 1961. L’auteur a aujourd’hui 89 ans et les lettres américaines se sont étonnées de la sortie de ce roman cinquante ans après le premier. « Va et poste une sentinelle » se situe vingt ans après l’intrigue de « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Et pourtant, ce roman est le premier à avoir été écrit par Harper Lee, il fut refusé par les éditeurs et l’auteur retravailla son texte pour donner naissance à l’oiseau moqueur. Les critiques à l’égard de ce nouveau roman furent assassines. « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », portant  sur l’enfance de Scout Finch, est un monument aux États-Unis, un classique qui est le symbole de l’antiracisme. Atticus Finch est un père et un avocat exemplaire qui défend un jeune noir accusé à tort. ce qui a fait scandale dans ce nouvel opus, c’est que l’on y apprend qu’Atticus a participé à des réunions du Ku Klux Klan et qu’il est membre d’une association locale très conservatrice. Harper Lee a fait tomber Atticus de son piédestal et les américains ne lui pardonnent pas.

Mais parlons du roman en lui-même. Il est étonnant que ce livre ait été rejeté par les maisons d’édition car, même s’il est parfois maladroit, il reste de qualité. « Va et poste une sentinelle » est le roman de l’émancipation. Scout semble ouvrir les yeux sur la communauté qui l’a vue grandir. Ce retour dans le Sud est extrêmement douloureux, sa vie à New York l’a changée. Elle comprend que les gens ne sont pas aussi tolérants qu’elle l’imaginait. Sa relation avec Calpurnia, leur ancienne servante noire, n’est plus non plus celle qu’elle avait gardé en mémoire. Scout va lui rendre visite et la scène est particulièrement poignante. Scout voyait en elle une mère de substitution, Calpurnia a toujours su qu’elle n’était qu’une domestique. Un fossé s’est creusé entre Scout et la ville de Maycomb. Elle ne comprend plus le Sud des États-Unis, ne comprend plus son père. C’est toute l’incompréhension du Nord du pays envers le Sud dans les années 50 qui s’exprime ici par le regard de Scout. L’image qu’elle gardait de Maycomb n’est qu’un souvenir. Il y a d’ailleurs déjà de très belles évocations de l’enfance, annonciatrice de ce que sera « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

« Va et poste une sentinelle » est le roman du passage à l’âge adulte alors que « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » était celui de l’enfance. Il montre qu’il faut savoir s’émanciper de ses modèles pour grandir et devenir soi-même. Un beau roman, peut-être plus complexe et nuancé que le premier publié, et qui complète bien le formidable « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ».

Merci à NetGalley pour cette lecture.

Ma cousine Rachel de Daphné du Maurier

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Le jeune Philip Ashley a grandi auprès de son cousin Ambroise dans son domaine de Cornouailles. Les deux hommes sont très proches, Philip est amené à être l’héritier de son cousin. Ce dernier, en vieillissant, doit se rendre en Italie pendant l’hiver. C’est là-bas qu’il rencontre Rachel, une cousine éloignée. Et, à la grande surprise de Philip, ce vieux garçon d’Ambroise épouse sa cousine très rapidement. Philip voit d’un mauvais œil l’arrivée de cette inconnue dans la famille et dans le duo qu’il forme avec Ambroise. Et ce ressentiment se transforme en haine lorsque Philip apprend la mort d’Ambroise en Italie.

Le prologue de « Ma cousine Rachel » est remarquable et s’ouvre ainsi : « Dans l’ancien temps, l’on pendait les gens au carrefour des Quatre-Chemins. » L’idée d’un drame, d’une tragédie plane donc durant tout le roman. A qui s’adresse ce prologue ? Sur qui va s’abattre le destin ? Nous ne le saurons qu’à la toute fin du roman, Daphné du Maurier jouant avec les nerfs de son lecteur et réussissant à maintenir la tension jusqu’aux dernières pages.

« Ma cousine Rachel » est le roman du doute, de l’ambiguïté. Philip est l’unique narrateur de cette histoire. C’est par son prisme que nous découvrons et apprenons à connaître Rachel. Est-il un narrateur fiable ? Il est difficile de répondre positivement tant Philip se laisse emporter par sa fougue de jeune homme qui n’a quasiment rien vécu. Il passe de la détestation à la passion en peu de temps et sans aucune nuance. Notre vision de l’histoire est donc biaisée, nous n’avons aucun recul et cela nous plonge dans l’incertitude totale.

Il nous est donc impossible de nous faire un avis tranché sur Rachel, victime ou coupable ? C’est en tout cas un très beau personnage qu’a créé Daphné du Maurier. Rachel est fantasque, légère, dépensière et inconséquente. Mais elle sait également être généreuse, on le constate dans la très belle scène de Noël où elle distribue des cadeaux à chacun : amis, voisins ou domestiques. Les différentes facettes de Rachel nous questionnent tout au long du roman sans que l’on puisse déterminer avec certitude sa nature profonde. Et c’est vraiment la force du roman et l’intelligence de l’auteur que de nous laisser dans le doute et l’irrésolution.

« Ma cousine Rachel » démontre, s’il en était encore besoin, le formidable talent de conteuse de Daphné du Maurier et sa capacité à manipuler son lecteur tout au long du roman.

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Sourires de loup de Zadie Smith

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Archibald Jones et Samad Iqubal se sont rencontrés durant la seconde Guerre Mondiale et se sont liés d’une amitié indéfectible. Chacun est revenu de la guerre avec un handicap : Archie boite et Samad a perdu l’usage d’un bras. Le premier est un cockney, l’autre un indien du Bangladesh. Tous deux vivent dans le nord de Londres, Archie est employé dans une entreprise où il effectue de la mise sous plis, Samad est serveur dans un restaurant indien du quartier. Ils ont également tous les deux épousé une femme beaucoup plus jeune : Alsana, indienne et musulmane comme son mari et Clara une exubérante jamaïcaine. Les deux femmes tombent enceinte en même temps ce qui les rapproche. Alsana donne naissance à des jumeaux, Millat et Magid tandis que Clara met au monde une fille prénommée Irie. Les destinées des trois enfants, comme celles de leurs pères, vont être intimement liées.

« Sourires de loup » est le premier roman de Zadie Smith et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Sur plus de 700 pages, elle nous raconte la saga des familles Jones et Iqubal de la seconde Guerre Mondiale à 1999. Son roman est truculent et dramatique à la fois, il foisonne d’anecdotes, de digressions, de retour en arrière sans que jamais le lecteur ne soit perdu.

Zadie Smith y aborde de nombreux sujets mais celui qui lui tient le plus à cœur est celui de la mixité puisqu’elle même est née d’un père britannique et d’une mère jamaïcaine. En découle, la question des racines et de la façon dont on peut conjuguer celles-ci à la vie occidentale. Samad a peur que ses fils perdent leur identité et oublient leurs origines. Lui même a du mal à s’intégrer et la société anglaise ne l’aide puisque tout le monde le traite de « paki » en se moquant bien de son véritable pays d’origine.  « Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer ; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part. » Samad est déboussolé et ira jusqu’à séparer ses jumeaux pour « sauver » l’un d’eux en l’envoyant au Bangladesh. Mais le résultat ne sera pas forcément celui qu’il attendait.

Ce que montre également « Sourires de loup », c’est une société en pleine mutation, en plein changement où chacun a du mal à trouver sa place. Dans les années 80, les années Thatcher où un fort individualisme se met en place, plusieurs personnages se réfugient dans des groupes aux valeurs fortes et souvent radicales. Magid rejoint des musulmans radicaux ; Joshua, un ami d’Irie et de Magid, adhère à un groupe d’activistes écologistes ; la grand-mère d’Irie tente de la faire rentrer chez les témoins de Jéhovah ; Millat ne reconnaît que les bienfaits de la science et des modifications génétiques. Chacun se cherche une cause à défendre, un engagement lui donnant une identité, une utilité. Une crise identitaire et sociétale que l’on a d’ailleurs toujours pas régler et qui en a laissé beaucoup sur le bord de la route.

« Sourires de loup » est une fresque passionnante, remarquablement construite, au style fluide, aux personnages attachants que j’étais bien triste de quitter à la dernière page.

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Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

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Pauline Dubuisson écrit une lettre à Jean qui vient de la demander en mariage. Elle a besoin de lui raconter sa vie, sa vérité avant d’accepter de l’épouser. Et il y a beaucoup à raconter. Pauline est exilée au Maroc depuis la sortie en 1962 du film de Henri Georges Clouzot « La vérité » qui porte sur un épisode de sa vie. En 1953, elle fut condamnée à la perpétuité pour le meurtre de Félix Bailly, son ex-fiancé à qui elle avait avoué avoir été tondue, violée à la libération (elle n’avait pas 18 ans). Félix, fils de bonne famille, rejeta de manière violente et humiliante Pauline, ce qu’elle ne put supporter. Libérée au bout de neuf ans, elle pensait pouvoir recommencer sa vie mais le film de Clouzot met fin à ses illusions de renaissance.

Jean-Luc Seigle écrit une biographie romancée à la première personne. « Je vous écris dans le noir » est un livre qui ne juge pas mais qui n’excuse pas non plus. La vie de Pauline Dubuisson est celle d’une femme trop moderne pour la société française des années 40-50. Une femme à qui aucune deuxième chance n’aura jamais été donnée.

Jean-Luc Seigle analyse finement ce qui me semble être le nœud du destin de Pauline Dubuisson : sa relation avec son père. Elle l’adore, le vénère et elle est prête à tout pour lui. C’est lui qui la pousse dans les bras d’un médecin allemand apte à fournir des victuailles à la famille ou plutôt à la mère. Celle-ci s’est totalement cloitrée depuis la mort au front de deux de ses fils. Seul moyen pour la ramener à la vie : l’obliger à cuisiner. Le père sacrifie donc sa fille pour sauver sa femme. Ce que Pauline a vécu à la libération ne peut s’oublier, s’effacer, la scène dans le livre est d’ailleurs terrifiante, déchirante. Cette odieuse humiliation faite aux femmes en 45 (quid du comportement des hommes pendant la guerre ?) entache à jamais Pauline Dubuisson. Lors de son procès en 1953, cet épisode de sa vie l’incrimine encore plus. Ce sont toutes les lâchetés de la collaboration qui semblent lui être reprochées, imputées. Cette période de notre histoire n’a pas été digérée. Lui est également jeté au visage son statut de brillante étudiante de médecine et le fait qu’elle ne s’évanouisse pas durant les autopsies. Comment une femme peut-elle rester insensible devant un tel spectacle ? Il faut forcément qu’elle soit perverse, froide pour être à la hauteur des hommes. C’est donc une société également machiste qui juge et condamne Pauline Dubuisson. Le procureur voulait sa tête, il n’obtint que la perpétuité.

Le roman de Jean-Luc Seigle souligne remarquablement le poids des préjugés, des jalousies, des aigreurs d’une société qui peut faire basculer une vie. Celle de Pauline Dubuisson laisse un goût de grand gâchis dans la bouche. Son destin tragique est servie par la belle et prenante écriture de Jean-Luc Seigle. il me reste maintenant à découvrir ce que Philippe Jaenada a fait de cette histoire dans son dernier livre « La petite femelle ».

L’amant de Lady Chatterley de DH Lawrence

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Lors d’une permission en 1917, Constance Reid épouse Clifford Chatterley. Ce dernier revient du front en 1918 en fauteuil roulant. Le couple s’installe dans la propriété familiale de Wragby au cœur des houillères. La vie au château devient rapidement morne pour la jeune épouse. Son mari ne voit leur mariage que sur un plan intellectuel et n’accepte les mains de Constance que pour ses soins. Ce que Clifford ne voit pas, c’est la passion frémissante de Constance qui a besoin de s’exprimer, de s’enflammer. Loin de la tristesse de Wragby et de sa vue sur les mines, Constance s’échappe dans la forêt environnante. C’est en se promenant qu’elle fait la connaissance du garde-chasse de Clifford, Oliver Mellors.

Écrit en 1928, cette troisième et définitive version de « L’amant de Lady Chatterley » provoqua un véritable scandale dans l’Angleterre pudibonde de ce début de siècle. Le livre fut condamné pour obscénité et pornographie, accusation qui a dû en émoustiller plus d’un et a contribué à la sulfureuse réputation du roman.  A sa lecture, l’accusation semble ridicule tant on est loin de toute vulgarité ou pornographie facile et gratuite. Il est ici question de sensualité, d’éveil à celle-ci et de joie de vivre. Rien de trivial, rien de mièvre dans l’histoire qui unit Constance à Oliver.

Ce qui m’a frappé à la lecture du roman, c’est sa grande modernité sociétale et sociale. « L’amant de Lady Chatterley » est tout d’abord un roman féministe. Le personnage de Constance est incroyablement libre. Elle n’est plus vierge lorsqu’elle épouse Clifford et le garde-chasse n’est pas son premier amant. Pour elle, le fait de coucher avec un domestique n’est pas un problème en soi contrairement à sa sœur qui est choqué par l’appartenance sociale d’Oliver. Constance ne voit pas les barrières sociales, seule l’intéresse la personne de Mellors, cet ancien officier des Indes qui a préféré quitter l’armée plutôt que de s’élever dans la hiérarchie. Le sexe entre eux est quelque chose de très naturel, de très joyeux et surtout la jouissance est partagée. Ce qu’Oliver apporte à Constance est une véritable relation physique où les deux partenaires sont parfaitement en accord.

Le roman de DH Lawrence porte également un discours social très marqué et qui donne de la profondeur à cette histoire d’amour. Oliver Mellors est le porte-parole des idées de l’auteur. Il fustige l’industrialisation à outrance de l’Angleterre, ses ravages sur les ouvriers dont il a fait partie et surtout le pouvoir dominateur de l’argent. Celui-ci pourrit tout (notamment les relations humaines) et on voit que ce discours est malheureusement toujours d’actualité.

Oliver Mellors reproche également aux industries de détruire les paysages de l’Angleterre rurale, de transformer le visage du pays. La nature tient une place essentielle dans le roman. DH Lawrence parle des saisons, de la forêt avec une poésie infinie. La forêt est pour Mellors le seul endroit encore protégé, libre et sauvage.

« L’amant de Lady Chatterley » est un roman surprenant de modernité et d’engagement social. Loin d’être une bluette sulfureuse, ce roman de DH Lawrence est un hymne à la joie de vivre, au partage.

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Courir après les ombres de Sigolène Vinson

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Paul Deville aide une multinationale  à compléter le collier de perles de la Chine en Afrique. Il s’agit en fait d’une stratégie géopolitique qui consiste à posséder le plus de bases navales à travers le monde. Chacune constitue une nouvelle perle au collier. En échange, la Chine propose ses services comme reconstruire une route, rénover un hôpital. Paul, ancien professeur en économie à Montpellier, poursuit un but à travers son métier : faire s’effondrer l’occident et son système économique en participant activement au système. « Paul avait compris qu’il demeurerait impuissant face à l’obscénité des décideurs. Les articles qu’il publiait, les conférences qu’il donnait ne pouvaient rien contre la course permanente au profit, cette quête d’argent qui se faisait contre le travail, les travailleurs et les êtres humains. Ses derniers espoirs foulés aux pieds, il avait cessé de s’acharner. Il avait renié et méprisé toutes se études. Puis l’idée lui était venue, presque trop facile, de participer au modèle existant pour en précipiter la perte. » Mais au fur et à mesure, du détroit de Bab-el-Mandeb au golfe d’Aden, il se rend compte que c’est la corne de l’Afrique qui est détruite et pas l’occident. Pour continuer à se voiler la face, Paul poursuit des chimères comme celle de croire que Arthur Rimbaud à continué à écrire lorsqu’il était en Afrique, que le vendeur de café, le trafiquant d’armes n’avaient pas englouti le poète. Alors, il cherche désespérément ses écrits africains.

« Courir après les ombres » est un magnifique roman sur les méfaits de la mondialisation, du capitalisme à outrance. Sigolène Vinson nous rappelle, d’une plume sobre et élégante, que nos modes de vie ont un impact sur des peuples à qui on ne laisse pas le choix. L’idéalisme retors du personnage central Paul Deville en est le témoignage. En pensant détruire le système, il ne fait qu’y participer et contribue à sa pérennité. Autour de lui se déploie une belle galerie de personnages : Mariam la petite pêcheuse somalienne, image même du courage et de la débrouillardise ; Harg le berger Afar qui au contact de Paul et de sa multinationale décide de devenir pirate ; Cush le cousin de Hard, qui paie des passeurs et risque sa vie pour s’échapper et rejoindre un monde « meilleur » ; Louise la française apatride, qui a perdu le goût et le sens de la vie. Des personnages qui sont tous broyés par le système ; certains se battent avec rage, d’autres ont déjà baissé les bras. « Courir après les ombres » est un constat lucide mais jamais revendicateur. Et puis, il y a la splendeur des paysages de Djibouti où Sigolène Vinson a grandi, de cette corne de l’Afrique méconnue, pauvre parce que spoliée et méprisée, à qui l’auteur rend un vibrant hommage.

« Courir après les ombres » se déploie avec langueur, mélancolie mais aussi avec colère, celle des dépossédés de notre système économique. Un très beau roman désespéré.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Le principe de Jérôme Ferrari

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Un ancien étudiant en philosophie tente au travers de la vie du physicien allemand Werner Heisenberg de comprendre sa propre trajectoire et celle du monde contemporain. Le physicien allemand inventa le principe d’incertitude (« (…) la vitesse et la position d’une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l’une entraîne une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l’autre. ») et obtint le prix Nobel de physique en 1932 à l’âge de 31 ans. Une jeunesse scientifique exaltante, bouillonnante puisque Heisenberg confronta ses théories aux plus grands comme Einstein. Jeunesse dorée qui fut rattrapée par l’Histoire, par la montée inexorable du nazisme. Heisenberg n’a pas su y faire face, n’a pas su prendre la mesure de l’horreur qui se mettait en place sous ses yeux. Qu’est-ce que l’indétermination, les failles d’un génie de la physique nous disent sur notre monde, sur nous-même ? En quoi la chute d’Heisenberg est un reflet de la nôtre ?

Beaucoup d’articles ont souligné la forme de ce roman. Il est vrai que la superbe langue de Jérôme Ferrari hypnotise son lecteur, l’envoûte par ses longues volutes de mots exigeants, sa poésie subtile, ses vérités nettes et douloureuses. Une langue qui est capable de rendre l’ineffable de la beauté comme de l’horreur. Le travail d’écriture de Jérôme Ferrari est absolument remarquable, il demande de la concentration à son lecteur mais la beauté de ce livre vaut que l’on se donne du mal.

Mais la splendeur de la langue ne doit pas faire oublier le fond. Le roman de Jérôme Ferrari est celui d’une chute, d’une faillite, celle de Werner Heisenberg, mais également celle du progrès. Le monde du physicien était celui de l’abstraction, de l’irréalité que le langage ne peut retranscrire que par la métaphore, la poésie. « Ils voulaient comprendre, regarder un instant par-dessus l’épaule de Dieu. La beauté de leur projet leur semblait la plus haute qu’on pût concevoir. Ils étaient arrivés là où le langage a ses limites, ils avaient exploré un domaine si radicalement étrange qu’on ne peut l’évoquer que par métaphores ou dans l’abstraction d’une parole mathématique qui n’est, au fond, elle aussi, qu’une métaphore. Ils devaient sans cesse réinventer ce que signifie « comprendre ». » Heisenberg évolue dans sa jeunesse dans un idéal de beauté, dans le rêve d’une Athènes scientifique mondiale. Une beauté, une naïveté qui lui servirent de refuge mais qui l’ont également aveuglé à l’heure où l’ignominie gagnait l’Europe. Jérôme Ferrari ne juge à aucun moment Werner Heisenberg, l’incertitude de son principe gagne ses propres actions et le génie semble incapable de comprendre le monde réel et le mal qui le ronge. Le 20ème siècle est celui du dévoiement des idéaux de la jeunesse d’Heisenberg, de la science. La bombe atomique les a pulvérisés. La perte de l’innocence est sans doute également ce qui caractérise les 20ème et 21ème siècles, ce qui pourrit notre civilisation, ce qui est le germe de notre soif absolue et aveuglante de progrès.

Comme il est difficile de parler d’un tel livre qui porte en lui tant de thèmes, tant de questions, tant de talent. Comme j’aimerais savoir mieux vous exprimer la beauté de la langue de Jérôme Ferrari. Ce roman est d’une exigence, d’une intelligence et d’une lucidité rares.

 

Profession du père de Sorj Chalandon

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A la crémation du père, André Choulans, ne sont présents que la mère et le fils, Émile.La famille donne une image particulièrement marquante de désolation et de tristesse.  La mort du père fait remonter de bien tragiques souvenirs dans la tête d’Émile.

Nous sommes en pleine guerre d’Algérie, le putsch des généraux se prépare. André Choulans se pense membre de l’OAS, en mission pour assassiner De Gaulle. Avant cela, il dit avoir été pasteur, parachutiste en Indochine, créateur des Compagnons de la chanson ou professeur de judo. Il entraîne sa famille dans sa mythomanie et sa paranoïa. Émile a alors treize ans, passionné de dessins et grand asthmatique, il est lui aussi un soldat. Son père lui confie des missions, l’entraîne physiquement en pleine nuit, le bat lorsqu’il échoue ou l’enferme dans une armoire toute la nuit. André est un tyran domestique, personne ne franchit la porte de leur appartement, laissant la famille en vase clos. La mère, dominée et maltraitée, ne réagit pas. Émile, tellement plongé dans l’univers de son père, va reproduire ce qu’il vit à l’école.

« Profession du père » a été écrit par Sorj Chalandon à la mort de son propre père. Ce roman est en effet fortement autobiographique et est un exutoire, un exorcisme à cette blessure d’enfance.

La lecture de ce roman est douloureuse. On tourne les pages en ayant sans cesse peur pour Émile. On craint, comme lui, les coups qui vont s’abattre, les punitions mais on s’inquiète aussi de le voir sombrer dans le même univers de mensonges que son père. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Émile ne peut voir la fantasmagorie inventée par son père, il grandit dedans et rien ne vient la contredire. Dans un entretien, Sorj Chalandon compare d’ailleurs la famille Choulans à une secte. L’atmosphère du livre est étouffante, l’enfermement est presque palpable et l’asthme d’Émile en est un symptôme visible. De manière significative, il dit n’avoir pas un « asthme d’effort » mais un « asthme d’effroi« . Plus que les douleurs physiques, ce sont celles de l’âme qui seront difficiles à oublier et à dépasser.

Comme dans ses précédents romans, l’écriture de Sorj Chalandon est bien loin du pathos qu’une telle histoire aurait pu appeler. Son style est sec, les phrases sont courtes et sans fioritures inutiles et parfois à bout de souffle comme Émile.

« Profession du père » confirme, s’il en était besoin, mon admiration pour l’écriture et le talent de Sorj Chalandon. Bouleversante, l’histoire du petit Emile Choulans ne peut que vous saisir, vous prendre aux tripes.

Merci à NetGalley pour cette lecture.

Le bouddha de banlieue de Hanif Kureishi

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Karim a 17 ans, il est le fils d’une mère anglaise et d’un père indien, Haroon. Nous sommes à la fin des années 70 dans la banlieue de Londres. Haroon décide d’enseigner le bouddhisme et la sagesse indienne aux londoniens en manque de spiritualité. Il organise des séances de méditation avec l’aide d’Eva, une femme fantasque et riche dont il ne tarde pas à tomber amoureux. Haroon a trouvé sa voix et une nouvelle femme. Karim, lui, se cherche, tiraillé entre ses deux cultures, ses deux parents.  il veut tout essayer : la drogue, le sexe, le théâtre, le militantisme, le show business. Dans le Londres des années 70, tout est permis, tout est ouvert.

En partie autobiographique, « Le bouddha de banlieue » nous plonge dans le Londres des années 70 en compagnie du jeune Karim et de sa famille. Hanif Kureishi fait le portrait d’une famille aux membres atypiques et extravagants. Du côté « paki », nous avons Haroon reconverti en gourou new age, l’oncle traditionaliste qui tient une épicerie et est prêt à faire la grève de la faim pour imposer un mari à sa fille, la cousine Jamila féministe et émancipée mais qui devra céder à son père, Changez, le mari de Jamila, qui est handicapé, paresseux et libidineux. Du côté anglais, ce n’est pas tellement mieux puisque la tante est alcoolique et l’oncle apprend à Karim à vandaliser un train à l’occasion de matchs de foot. Un joyeux chaos où Karim doit trouver sa place. Son personnage est le reflet de l’atmosphère de l’époque, de sa liberté. Ce sont les milieux underground, le théâtre d’avant-garde qui l’intéressent et il sort aussi bien avec des filles qu’avec des garçons.

Malgré ses allures de comédies, le roman n’oublie pas les côtés sombres de la vie d’un jeune « paki » à Londres. Karim est né en Angleterre, il n’a jamais mis un orteil en Inde mais cela ne l’empêche pas de se faire insulter, violenter à l’école. Son premier rôle, celui de Mowgli, lui sera proposé en raison de sa couleur de peau. Ce que montre également Hanif Kureishi, c’est que la parenthèse enchantée va se refermer de manière brutale. La fin du roman nous montre la multiplication des manifestations contre le racisme, l’arrivée des yuppies et bientôt celle de Margaret Thatcher. L’ultra libéralisme va sonner le glas de la fête.

« Le bouddha de banlieue » est un roman rythmé, drôle, cru qui montre bien le bouillonnement culturel et sociétal de la capitale londonienne dans les années 70. La deuxième partie (le début de la carrière théâtrale de Karim) est un peu moins réussie mais ma lecture fut tout à fait réjouissante.

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La fractale des raviolis de Pierre Raufast

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 « Je suis désolé, ma chérie, je l’ai sautée par inadvertance. »

Je comprends qu’un homme puisse sauter une femme par dépit, par vengeance, par pitié, par compassion, par désœuvrement, par curiosité, par habitude, par excitation, par intérêt, par gourmandise, par nécessité, par charité, et même parfois par amour. Par inadvertance, ça non. Pourtant, ce substantif vint spontanément à l’esprit de Marc, lorsque je le pris sur le fait avec sa maîtresse.

Définition d' »inadvertance » : défaut accidentel d’attention, manque d’application (à quelque chose que l’on fait.

Faut-il le dire ? Quand j’ouvris cette porte, ce que je vis n’avait rien d’un manque d’application. Bien au contraire. Il s’agissait d’un excès de zèle érotique caractérisé. En tout cas, le porc qui vit à mes côtés ne m’a pas sautée avec autant d’inadvertance depuis longtemps… »

Une femme, lassée par les infidélités récurrentes de son mari, décide de l’empoisonner avec des herbes rajoutées à son plat de raviolis. Malheureusement pour elle, les choses se compliquent avec l’arrivée du fils de la voisine qu’il faut garder. Il faut réagir et vite. Ce qui rappelle à notre narratrice une situation délicate où son père avait dû faire preuve de beaucoup de réactivité…

Comment résister au début de ce roman cité plus haut ? Comment ne pas être attirée par le titre aussi original que surprenant ? Impossible de ne pas lire « La fractale des raviolis » d’autant plus que le roman avait reçu un accueil plus que chaleureux lors de sa sortie l’année dernière.

La première digression de la narratrice va en entraîner une autre puis  une autre et encore une autre. « La fractale des raviolis » est un roman poupées gigognes. Chaque chapitre ouvre sur un autre monde et pourrait être une nouvelle en soi. On y croise un homme qui voit les infra-rouges, un arnaqueur de vieilles dames, un écrivain cherchant à éliminer des rats-taupes, un enfant cruel, un fin stratège et bien d’autres encore.

Tout cela s’enchaîne merveilleusement bien, il n’y a rien d’artificiel dans la succession des histoires. On suit un fil d’Ariane qui finit par nous ramener à notre point de départ : le plat de raviolis empoisonnés. Pierre Raufast fait montre dans son premier roman d’une grande originalité, d’un art indéniable de conteur. C’est drôle (de l’humour noir souvent), enlevé et parfaitement bien mené.

« La fractale des raviolis » est un roman réjouissant qui se dévore (mais sans herbes incomestibles) et que je vous conseille pour réchauffer ce début d’automne.

Un grand merci aux éditions Folio pour cet envoi.