Une photo, quelques mots (198ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Malee avait du mal à garder les yeux ouverts ce matin. Elle était si fatiguée. Elle était rentrée chez elle vers 1 heure du matin. Pour un vendredi soir, elle était rentrée tôt. En général, elle finissait plutôt sa journée vers 3 heures. Le restaurant thaï de ses parents marchait bien et ne désemplissait pas le vendredi soir. Mais ce soir, les clients étaient venus moins nombreux. Malee avait eu un nuit un peu plus longue. Elle en avait bien besoin, elle était en plein partiels. Les derniers étaient heureusement ce matin. Elle n’en pouvait plus de cette vie, de ce rythme.

Tous les soirs, elle aidait ses parents dans leur restaurant. Elle avait déjà réussi à s’éloigner de l’appartement familial situé au-dessus du restaurant pour un petit studio bien à elle. Les négociations avaient été âpres, les disputes nombreuses mais elle n’avait pas cédé. Alors recommencer aujourd’hui était au-dessus de ses forces, elle devait prendre sur elle et tenir bon jusqu’à la fin de ses études. Après, elle pourrait enfin avoir sa propre vie. Bien-sûr, ça serait compliqué, ses parents étaient persuadés qu’une fois son diplôme de comptable en poche, Malee viendrait travailler au restaurant. Il était évident pour eux qu’elle reprendrait l’affaire après leur retraite.

Et ils commençaient même à se mêler de sa vie sentimentale ! Il ne manquait plus que ça ! A 24 ans, il était grand temps qu’elle se marie et ils avaient bien évidemment une idée sur l’identité du prétendant idéal. Insupportable…Malee ne voulait pas de cette vie-là mais comment le faire comprendre à ses parents ? Comment leur faire accepter une vie si différente de celle qu’ils imaginaient pour leur fille ?

En attendant, il fallait qu’elle se concentre pour rester éveillée, pour ne pas rater sa station. Il était hors de question qu’elle rate ses partiels, sa porte de sortie.

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Bilan plan Orsec et films de novembre

novembre

Un mois de novembre tout à fait satisfaisant au niveau du nombre des lectures avec un coup de cœur pour « Sourires de loup » de Zadie Smith et la découverte de Elizabeth Taylor avec le très joli « Mrs Palfrey, Hôtel Claremont » dont je vous parle très bientôt. Un mois de novembre qui était également placé sous le signe de Shakespeare en raison d’un MOOC passionnant de Future Learn.

Six film au compteur de ce mois de novembre dont deux sortent du lot :

Mes coups de cœur :

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Dans une banlieue, les habitants d’un immeuble vivent des rencontres inhabituelles. Sternkowitz (Gustave Kervern), bougon et asocial, rencontre une infirmière de nuit (Valeria Bruni-Tedeschi). Le jeune Charly (Jules Benchetrit) discute avec sa voisine nouvellement arrivée et découvre qu’elle fut une actrice reconnue (Isabelle Huppert). Mme Hamida (Tassadit Mandi) doit héberger un astronaute américain (Michael Pitt) tombée sur le toit de l’immeuble. Le film de Samuel Benchetrit fait l’éloge du lien, de la rencontre. Ses personnages sont touchants, drôles, pathétiques, lunaires. Il y a une tendresse infinie dans le regard que le réalisateur porte sur eux. Mention spéciale au couple formé par Mme Hamida et l’astronaute et qui offre les plus beaux, les plus émouvants moments du film.

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Edith Cushing (Mia Wasikowska) est une jeune femme indépendante et qui se rêve écrivain. Elle vit avec son père, un riche industriel new-yorkais. Malgré son fort caractère, elle cède rapidement au charme de Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston) venu d’Angleterre pour tenter de relancer ses affaires. Il est accompagné de sa mystérieuse sœur (Jessica Chastaing). Après la mort brutale de son père, Edith se marie et part habiter dans l’immense et délabré manoir de la famille Sharpe. Comme toujours avec Guillermo del Toro, l’esthétique du film est extrêmement soigné avec notamment une recherche  sur les couleurs. Le manoir est le lieu rêvé pour un film gothique, pour les apparitions de toutes sortes et pour les endroits secrets. L’intrigue, classique pour ce genre de films, est bien mené. Les trois acteurs principaux sont parfaits et jouent avec subtilité leurs différentes partitions.

Et sinon :

  • « Macbeth  » de Justin Kurzel : Je ne vous ferai pas l’affront de vous raconter l’intrigue de « Macbeth ». Après la version de Orson Wells et celle de Roman Polanski, Justin kurzel se lance dans l’adaptation de la pièce de Shakespeare. Il y a du bon et du moins bon dans ce film. L’esthétique est extrêmement travaillée, trop sans doute car il y a beaucoup de tics (les ralentis) et d’images inutiles. Mais les paysages splendides de l’Écosse compense les excès. Le gros point positif du film est l’interprétation de Michael Fassbender que j’ai trouvé particulièrement habité par le rôle. Marion Cotillard est excellente également mais je n’adhère pas à la Lady Macbeth de Kurzel que je n’ai pas senti sombrer dans la folie. Un autre point m’a dérangé, pourquoi Kurzel a-t-il rajouté un enfant mort à ce couple sanguinaire ? Je trouve que cela n’apporte rien à leur histoire. Un Macbeth à voir essentiellement pour la prestation de Fassbender.
  • « Le fils de Saul » de Laszlo Nemes  : Le premier film de Laszlo Nemes nous entraine dans l’horreur du camp d’Auschwitz à la suite de Saul, un prisonnier affecté aux Sonderkommandos. Ces prisonniers étaient chargés des basses œuvres : entraîner les nouveaux arrivants dans les chambres à gaz, récupérer les objets précieux dans les vêtements des morts, nettoyer les chambres à gaz, jeter les corps dans les fosses communes. En découvrant le corps d’un enfant encore vivant dans une chambre, Saul se persuade qu’il s’agit de son fils et qu’il doit lui offrir un enterrement digne. La caméra est collée à Saul, les monstruosités qui l’entourent sont en arrière-plan, floues souvent ou elles ne sont que des bruits, des cris. Ce choix évite à Laszlo Nemes de tomber dans le piège de la représentation des camps de la mort, il nous propose un film irréprochable, sobre et respectueux. Mais le film tourne un peu à l’exercice de style, la virtuosité du réalisateur finit par lasser.
  • « Ni le ciel, ni la terre » de Clément Cogitore  : A la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan, une section de soldats français vieille. Mais lors de tours de gardes, des soldats disparaissent mystérieusement. Aucune trace, aucune volonté de déserter, le capitaine Antarès Bonassieu (Jérémie Renier) est perplexe. Il pense aux talibans mais découvre qu’eux aussi cherchent des hommes. L’intrigue commence comme « Le désert des Tartares » de Buzzati et se tourne vers le fantastique. La peur, l’angoisse et la panique s’insinuent chez les soldats et notamment Antarès qui ne sait plus comment réagir face à une menace invisible. Jérémie Renier y est comme toujours absolument impeccable.
  • « Lolo » de Julie Delpy : Violette (Julie Delpy) passe des vacances à Biarritz avec sa copine Ariane (Karine Viard). Toutes les deux sont célibataires, quarantenaires avec de bonnes situations professionnelles. Violette y rencontre Jean-René (Dany Boon), un informaticien bien loin du milieu de la mode où elle travaille. Ils se retrouvent à Paris et contre toute attente, ils nouent une relation durable. Mais le fils de Viollette, Lolo (Vincent Lacoste) ne la voit pas d’un bon œil. Le combat entre Dany Boon et Vincent Lacoste est l’atout de cette comédie, tous les deux excellent. Malheureusement, je trouve que Julie Delpy a toujours du mal à finir ses comédies, elle semble ne pas savoir quelle fin donner à son histoire qui s’étire trop.

 

Lady Chatterley’s lover – BBC 2015

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En cette rentrée 2015, la BBC a choisi de mettre à l’écran plusieurs adaptations littéraires : « An inspector calls », « Cider with Rosie », « The go-between » et « Lady Chatterley’s lover ». C’est grâce à cette dernière que je me suis enfin décidée à lire le roman de D.H. Lawrence. Après ma lecture, j’ai eu envie de revoir l’adaptation de la BBC qui m’avait beaucoup plu lors de mon premier visionnage.

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Le téléfilm de Jed Mercurio n’a pas eu très bonne presse en Angleterre, à tort car elle met en lumière un aspect du roman peu exploité dans les adaptations précédentes : les différences de classes sociales. L’ouverture donne tout de suite le ton avec l’explosion d’une mine appartenant aux Chatterley. Oliver Mellors (Richard Madden), le futur garde-chasse, y travaille ce qui donne immédiatement une idée de ses origines. Ce début dramatique place l’adaptation sous le signe de l’injustice sociale et de la lutte des classes. Cette scène n’existe pas dans le roman (d’ailleurs, je vais vous épargner le catalogue comparatif des scènes entre le roman et l’adaptation), mais je la trouve vraiment intéressante et pertinente. L’un des enjeux de la liaison entre Constance Chatterley (Holliday Grainger) et Mellors est leur grande différence de classe sociale. D.H. Lawrence insiste beaucoup sur cet aspect et Jed Mercurio a choisi cet angle d’approche pour traiter le roman. Ce qui est assez original et audacieux mais peut déstabiliser le spectateur qui attendait des scènes sulfureuses de galipettes dans les bois. Le roman avait choqué par la crudité de son langage sexuel mais peut-on encore choquer les spectateurs aujourd’hui avec des scènes de sexe entre une lady et son garde-chasse ? Cela semble difficile et je trouve que Jed Mercurio a bien fait d’éviter cet écueil pour privilégier le côté social et l’histoire d’amour, les sentiments.

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J’ai trouvé les acteurs très bons : Holliday Grainger incarne une Constance toute en fraîcheur, en spontanéité et en délicatesse tandis que Richard Madden incarne un Oliver Mellors mutique, misanthrope et fragile. Mais celui qui crève l’écran, c’est James Norton (de là à penser que je ne vous parle de cette adaptation que pour le plaisir de vanter ses talents d’acteur…). Jed Mercurio offre une véritable  place à Clifford Chatterley contrairement à la plupart des adaptations. On le voit dans les tranchées, s’obliger à des séances d’électro-chocs pour retrouver sa motricité, mépriser Mellors, négliger ses devoirs conjugaux. James Norton donne une vraie épaisseur à son personnage qu’il joue tour à tour décidé, torturé, fragile ou totalement pathétique. Il s’agit bien dans cette adaptation d’un trio amoureux complexe et compliqué par la différence de classe des protagonistes. La fin, qui va au delà de ce qu’avait écrit DH Lawrence, nous offre un terrible et très réussi affrontement entre ces trois-là.

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Certes, 90 minutes c’est un peu court pour montrer toute la subtilité du roman de D.H. Lawrence mais elle a vraiment le mérite de mettre en avant le côté social et la personnalité de Clifford Chatterley. Le trio d’acteurs, les paysages et les costumes sont plus que plaisants à regarder et j’ai revu avec grand plaisir cette adaptation.

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Sourires de loup de Zadie Smith

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Archibald Jones et Samad Iqubal se sont rencontrés durant la seconde Guerre Mondiale et se sont liés d’une amitié indéfectible. Chacun est revenu de la guerre avec un handicap : Archie boite et Samad a perdu l’usage d’un bras. Le premier est un cockney, l’autre un indien du Bangladesh. Tous deux vivent dans le nord de Londres, Archie est employé dans une entreprise où il effectue de la mise sous plis, Samad est serveur dans un restaurant indien du quartier. Ils ont également tous les deux épousé une femme beaucoup plus jeune : Alsana, indienne et musulmane comme son mari et Clara une exubérante jamaïcaine. Les deux femmes tombent enceinte en même temps ce qui les rapproche. Alsana donne naissance à des jumeaux, Millat et Magid tandis que Clara met au monde une fille prénommée Irie. Les destinées des trois enfants, comme celles de leurs pères, vont être intimement liées.

« Sourires de loup » est le premier roman de Zadie Smith et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Sur plus de 700 pages, elle nous raconte la saga des familles Jones et Iqubal de la seconde Guerre Mondiale à 1999. Son roman est truculent et dramatique à la fois, il foisonne d’anecdotes, de digressions, de retour en arrière sans que jamais le lecteur ne soit perdu.

Zadie Smith y aborde de nombreux sujets mais celui qui lui tient le plus à cœur est celui de la mixité puisqu’elle même est née d’un père britannique et d’une mère jamaïcaine. En découle, la question des racines et de la façon dont on peut conjuguer celles-ci à la vie occidentale. Samad a peur que ses fils perdent leur identité et oublient leurs origines. Lui même a du mal à s’intégrer et la société anglaise ne l’aide puisque tout le monde le traite de « paki » en se moquant bien de son véritable pays d’origine.  « Plus je vais et plus j’ai l’impression qu’on fait un pacte avec le diable quand on débarque dans ce pays. On tend son passeport au contrôle, on obtient un tampon, on essaie de gagner un peu d’argent, de démarrer… mais on n’a bientôt qu’une idée en tête : retourner au pays. Qui voudrait rester ? Il fait froid et humide ; la nourriture est immonde, les journaux épouvantables – qui voudrait rester ; je te le demande ? Dans un pays où on passe son temps à vous faire sentir que vous êtes de trop, que votre présence n’est que tolérée. Simplement tolérée. Que vous n’êtes qu’un animal qu’on a fini par domestiquer. Il faudrait être fou pour rester ! Seulement voilà, il y a ce pacte avec le diable… qui vous entraîne toujours plus loin, toujours plus bas, et qui fait qu’un beau jour on n’est plus apte à rentrer ; que vos enfants sont méconnaissables, qu’on n’appartient plus à nulle part. » Samad est déboussolé et ira jusqu’à séparer ses jumeaux pour « sauver » l’un d’eux en l’envoyant au Bangladesh. Mais le résultat ne sera pas forcément celui qu’il attendait.

Ce que montre également « Sourires de loup », c’est une société en pleine mutation, en plein changement où chacun a du mal à trouver sa place. Dans les années 80, les années Thatcher où un fort individualisme se met en place, plusieurs personnages se réfugient dans des groupes aux valeurs fortes et souvent radicales. Magid rejoint des musulmans radicaux ; Joshua, un ami d’Irie et de Magid, adhère à un groupe d’activistes écologistes ; la grand-mère d’Irie tente de la faire rentrer chez les témoins de Jéhovah ; Millat ne reconnaît que les bienfaits de la science et des modifications génétiques. Chacun se cherche une cause à défendre, un engagement lui donnant une identité, une utilité. Une crise identitaire et sociétale que l’on a d’ailleurs toujours pas régler et qui en a laissé beaucoup sur le bord de la route.

« Sourires de loup » est une fresque passionnante, remarquablement construite, au style fluide, aux personnages attachants que j’étais bien triste de quitter à la dernière page.

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Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

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Pauline Dubuisson écrit une lettre à Jean qui vient de la demander en mariage. Elle a besoin de lui raconter sa vie, sa vérité avant d’accepter de l’épouser. Et il y a beaucoup à raconter. Pauline est exilée au Maroc depuis la sortie en 1962 du film de Henri Georges Clouzot « La vérité » qui porte sur un épisode de sa vie. En 1953, elle fut condamnée à la perpétuité pour le meurtre de Félix Bailly, son ex-fiancé à qui elle avait avoué avoir été tondue, violée à la libération (elle n’avait pas 18 ans). Félix, fils de bonne famille, rejeta de manière violente et humiliante Pauline, ce qu’elle ne put supporter. Libérée au bout de neuf ans, elle pensait pouvoir recommencer sa vie mais le film de Clouzot met fin à ses illusions de renaissance.

Jean-Luc Seigle écrit une biographie romancée à la première personne. « Je vous écris dans le noir » est un livre qui ne juge pas mais qui n’excuse pas non plus. La vie de Pauline Dubuisson est celle d’une femme trop moderne pour la société française des années 40-50. Une femme à qui aucune deuxième chance n’aura jamais été donnée.

Jean-Luc Seigle analyse finement ce qui me semble être le nœud du destin de Pauline Dubuisson : sa relation avec son père. Elle l’adore, le vénère et elle est prête à tout pour lui. C’est lui qui la pousse dans les bras d’un médecin allemand apte à fournir des victuailles à la famille ou plutôt à la mère. Celle-ci s’est totalement cloitrée depuis la mort au front de deux de ses fils. Seul moyen pour la ramener à la vie : l’obliger à cuisiner. Le père sacrifie donc sa fille pour sauver sa femme. Ce que Pauline a vécu à la libération ne peut s’oublier, s’effacer, la scène dans le livre est d’ailleurs terrifiante, déchirante. Cette odieuse humiliation faite aux femmes en 45 (quid du comportement des hommes pendant la guerre ?) entache à jamais Pauline Dubuisson. Lors de son procès en 1953, cet épisode de sa vie l’incrimine encore plus. Ce sont toutes les lâchetés de la collaboration qui semblent lui être reprochées, imputées. Cette période de notre histoire n’a pas été digérée. Lui est également jeté au visage son statut de brillante étudiante de médecine et le fait qu’elle ne s’évanouisse pas durant les autopsies. Comment une femme peut-elle rester insensible devant un tel spectacle ? Il faut forcément qu’elle soit perverse, froide pour être à la hauteur des hommes. C’est donc une société également machiste qui juge et condamne Pauline Dubuisson. Le procureur voulait sa tête, il n’obtint que la perpétuité.

Le roman de Jean-Luc Seigle souligne remarquablement le poids des préjugés, des jalousies, des aigreurs d’une société qui peut faire basculer une vie. Celle de Pauline Dubuisson laisse un goût de grand gâchis dans la bouche. Son destin tragique est servie par la belle et prenante écriture de Jean-Luc Seigle. il me reste maintenant à découvrir ce que Philippe Jaenada a fait de cette histoire dans son dernier livre « La petite femelle ».

Une photo, quelques mots (196ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Vincent Héquet

Le froid s’était intensifié depuis une dizaine de jours. Il s’insinuait douloureusement sous les couches de vêtements, nous saisissait jusqu’à la moelle. Même les animaux avaient du mal à le supporter. Ils se terraient, se cachaient tant que la faim ne les obligeait pas à sortir. Mes parents et moi tentions de faire de même. Mais la faim ne nous laissait que peu de repos. Elle nous tenaillait, nous obsédait. Il fallait sans cesse tenter de combler ce vide, ce manque qui était devenu notre unique moteur.

Mais la neige, la glace rendaient les choses plus difficiles. La végétation s’était elle aussi mise à hiberner. Tout autour de nous, les paysages étaient figés dans une mort glacée, rien ne semblait avoir survécu.

Il nous fallait avancer toujours, inlassablement en espérant trouver quelques baies, quelques noix pour calmer nos crampes d’estomac. Pas de quoi nous remplumer suffisamment pour résister à la morsure du froid. Les abris se faisaient rares également, il fallait toujours se méfier des prédateurs, animaux ou humains.

A force de marcher, nous arrivâmes dans un ancien bâtiment. Mon père inspecta chaque recoin, l’endroit était vide et nous allions enfin pouvoir nous reposer. Mes parents semblaient pourtant bien tristes. Ils m’expliquèrent alors que ce bâtiment en ruines avait été un supermarché dans le monde d’avant, que l’on y trouvait tout ce dont on avait besoin et bien plus encore. Les gens y venaient régulièrement pour s’acheter à manger, pour se vêtir. Un lieu de profusion, un lieu où rien ne manque…

Mes parents me racontaient parfois comment était la vie dans le monde d’avant mais leurs regards se teintaient toujours d’une intense mélancolie. Je ne posais alors aucune question, je n’insistais pas.

Cette nuit nous allions pouvoir dormir à l’abri, protégés du froid et du vent, peut-être allions-nous réussir à dormir, peut-être allais-je rêver de cet endroit qu’avant on appelait supermarché, peut-être allais-je rêver du monde d’avant.

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Un automne à Cambridge

A la demande d‘Eliza, je vous fais profiter de ma journée passée à Cambridge lors d’un week-end à Londres. A moins d’une heure de la capitale anglaise, la ville est célèbre pour ces colleges. Impossible de tous les voir en une seule et unique journée (ce qui donne une excellente excuse pour y retourner !), quatre furent à mon programme : Clare College fondé en 1326 l’un des plus anciens, King’s College fondé en 1441 par Henry VI et sa sublime chapelle, Trinity College fondé en 1546 par Henry VIII et St John’s College fondé en 1511 par la mère d’Henry VII, Lady Margaret Beaumont. A noter dans ce dernier college, le très beau Pont des soupirs qui enjambe la Cam pour relier les deux parties de l’université.

Cambridge, c’est également les punts, ces barques à fond plat dirigées à l’aide d’une perche qui permettent de se balader sur la Cam. Symboles de la ville, les punts permettaient autrefois le transport de marchandises et offrent aujourd’hui de jolies balades aux visiteurs.

J’ai été totalement séduite par Cambridge qui dégage énormément de charme et les couleurs de l’automne l’ont mises particulièrement en valeur. La preuve en images :

image-2Le pont du Clare College

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King’s College

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Trinity College

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St John’s College sous le signe des Tudors

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Une jolie fenêtre du St John’s College

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Les punts

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Du rouge, du rouge

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Un beau magasin du centre ville

Toutes les couleurs de l’automne

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Le flamboiement des feuilles en bord de Cam

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L’amant de Lady Chatterley de DH Lawrence

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Lors d’une permission en 1917, Constance Reid épouse Clifford Chatterley. Ce dernier revient du front en 1918 en fauteuil roulant. Le couple s’installe dans la propriété familiale de Wragby au cœur des houillères. La vie au château devient rapidement morne pour la jeune épouse. Son mari ne voit leur mariage que sur un plan intellectuel et n’accepte les mains de Constance que pour ses soins. Ce que Clifford ne voit pas, c’est la passion frémissante de Constance qui a besoin de s’exprimer, de s’enflammer. Loin de la tristesse de Wragby et de sa vue sur les mines, Constance s’échappe dans la forêt environnante. C’est en se promenant qu’elle fait la connaissance du garde-chasse de Clifford, Oliver Mellors.

Écrit en 1928, cette troisième et définitive version de « L’amant de Lady Chatterley » provoqua un véritable scandale dans l’Angleterre pudibonde de ce début de siècle. Le livre fut condamné pour obscénité et pornographie, accusation qui a dû en émoustiller plus d’un et a contribué à la sulfureuse réputation du roman.  A sa lecture, l’accusation semble ridicule tant on est loin de toute vulgarité ou pornographie facile et gratuite. Il est ici question de sensualité, d’éveil à celle-ci et de joie de vivre. Rien de trivial, rien de mièvre dans l’histoire qui unit Constance à Oliver.

Ce qui m’a frappé à la lecture du roman, c’est sa grande modernité sociétale et sociale. « L’amant de Lady Chatterley » est tout d’abord un roman féministe. Le personnage de Constance est incroyablement libre. Elle n’est plus vierge lorsqu’elle épouse Clifford et le garde-chasse n’est pas son premier amant. Pour elle, le fait de coucher avec un domestique n’est pas un problème en soi contrairement à sa sœur qui est choqué par l’appartenance sociale d’Oliver. Constance ne voit pas les barrières sociales, seule l’intéresse la personne de Mellors, cet ancien officier des Indes qui a préféré quitter l’armée plutôt que de s’élever dans la hiérarchie. Le sexe entre eux est quelque chose de très naturel, de très joyeux et surtout la jouissance est partagée. Ce qu’Oliver apporte à Constance est une véritable relation physique où les deux partenaires sont parfaitement en accord.

Le roman de DH Lawrence porte également un discours social très marqué et qui donne de la profondeur à cette histoire d’amour. Oliver Mellors est le porte-parole des idées de l’auteur. Il fustige l’industrialisation à outrance de l’Angleterre, ses ravages sur les ouvriers dont il a fait partie et surtout le pouvoir dominateur de l’argent. Celui-ci pourrit tout (notamment les relations humaines) et on voit que ce discours est malheureusement toujours d’actualité.

Oliver Mellors reproche également aux industries de détruire les paysages de l’Angleterre rurale, de transformer le visage du pays. La nature tient une place essentielle dans le roman. DH Lawrence parle des saisons, de la forêt avec une poésie infinie. La forêt est pour Mellors le seul endroit encore protégé, libre et sauvage.

« L’amant de Lady Chatterley » est un roman surprenant de modernité et d’engagement social. Loin d’être une bluette sulfureuse, ce roman de DH Lawrence est un hymne à la joie de vivre, au partage.

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Une photo, quelques mots (195ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

14468577975_34250fcbd5_o© Romaric Cazaux

Tenir. Ne pas flancher. Garder le rythme. Oublier les douleurs, les ampoules qui éclatent, oublier son corps pour mieux le sublimer. Répéter inlassablement chaque pas, chaque mouvement pour qu’ils deviennent automatiques.

La semaine de Mathilde se concentrait sur ce but unique : la perfection de ses pointes, de ses entrechats, de ses jetés. De l’élégance, du maintien, de quoi parfaire son allure. Rien d’autre ne pouvait compter, Mathilde était déterminée.

Il le fallait. Elle n’avait pas le choix. Elle avait été repérée dans son école de danse à Bourges. Depuis tout petite, elle rêvait de tutus, de lacets en satin lui enlaçant la cheville, de chignon impeccable. Ses parents avaient longtemps cru à une passion enfantine, toutes les petites filles voulaient être ballerines, un cliché. Mais Mathilde avait continué, intensifiant les entrainements avec l’âge. Elle se voyait évoluer sur de grandes scènes, danser les plus grands ballets. Ses parents ne voyaient pas l’avenir de la même façon. Ouvriers tous les deux, ils voulaient un véritable métier pour leur fille. Impossible de leur faire comprendre, il n’y avait jamais eu d’artiste dans la famille. Ça n’était pas pour eux.

Mais lorsque la recruteuse de l’Opéra de Paris l’avait choisie, ils n’eurent plus le choix que de se rendre à l’évidence : Mathilde serait danseuse. Il fallait la laisser partir, la laisser quitter le foyer à 13 ans pour l’inconnu. Ils n’en dirent rien mais Mathilde savait que sa vie de petit rat à Paris allait leur coûter cher, qu’il leur faudrait sacrifier de leur confort pour satisfaire son rêve. C’est pour cela que l’échec lui était interdit. Elle ne pouvait pas laisser passer sa chance, ne pouvait pas les décevoir.

Il fallait tenir, cambrer le pied malgré la douleur, rester sur les pointes aussi longtemps que les autres. Tenir.

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Courir après les ombres de Sigolène Vinson

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Paul Deville aide une multinationale  à compléter le collier de perles de la Chine en Afrique. Il s’agit en fait d’une stratégie géopolitique qui consiste à posséder le plus de bases navales à travers le monde. Chacune constitue une nouvelle perle au collier. En échange, la Chine propose ses services comme reconstruire une route, rénover un hôpital. Paul, ancien professeur en économie à Montpellier, poursuit un but à travers son métier : faire s’effondrer l’occident et son système économique en participant activement au système. « Paul avait compris qu’il demeurerait impuissant face à l’obscénité des décideurs. Les articles qu’il publiait, les conférences qu’il donnait ne pouvaient rien contre la course permanente au profit, cette quête d’argent qui se faisait contre le travail, les travailleurs et les êtres humains. Ses derniers espoirs foulés aux pieds, il avait cessé de s’acharner. Il avait renié et méprisé toutes se études. Puis l’idée lui était venue, presque trop facile, de participer au modèle existant pour en précipiter la perte. » Mais au fur et à mesure, du détroit de Bab-el-Mandeb au golfe d’Aden, il se rend compte que c’est la corne de l’Afrique qui est détruite et pas l’occident. Pour continuer à se voiler la face, Paul poursuit des chimères comme celle de croire que Arthur Rimbaud à continué à écrire lorsqu’il était en Afrique, que le vendeur de café, le trafiquant d’armes n’avaient pas englouti le poète. Alors, il cherche désespérément ses écrits africains.

« Courir après les ombres » est un magnifique roman sur les méfaits de la mondialisation, du capitalisme à outrance. Sigolène Vinson nous rappelle, d’une plume sobre et élégante, que nos modes de vie ont un impact sur des peuples à qui on ne laisse pas le choix. L’idéalisme retors du personnage central Paul Deville en est le témoignage. En pensant détruire le système, il ne fait qu’y participer et contribue à sa pérennité. Autour de lui se déploie une belle galerie de personnages : Mariam la petite pêcheuse somalienne, image même du courage et de la débrouillardise ; Harg le berger Afar qui au contact de Paul et de sa multinationale décide de devenir pirate ; Cush le cousin de Hard, qui paie des passeurs et risque sa vie pour s’échapper et rejoindre un monde « meilleur » ; Louise la française apatride, qui a perdu le goût et le sens de la vie. Des personnages qui sont tous broyés par le système ; certains se battent avec rage, d’autres ont déjà baissé les bras. « Courir après les ombres » est un constat lucide mais jamais revendicateur. Et puis, il y a la splendeur des paysages de Djibouti où Sigolène Vinson a grandi, de cette corne de l’Afrique méconnue, pauvre parce que spoliée et méprisée, à qui l’auteur rend un vibrant hommage.

« Courir après les ombres » se déploie avec langueur, mélancolie mais aussi avec colère, celle des dépossédés de notre système économique. Un très beau roman désespéré.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.