Moderne Olympia de Catherine Meurisse

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 « Moderne Olympia » est au départ une commande du musée d’Orsay, coéditeur de l’album avec Futuropolis. Olympia, celle du célèbre tableau de Manet, rêve de premiers rôles et elle aimerait surtout jouer la Juliette de Shakespeare. Malheureusement, elle n’obtient que des rôles de figuration dans les « Romains de la décadence » de Thomas Couture ou dans « Les Oréades » de Bouguerau. Elle a également été doublure cuisses dans « L’origine du monde » de Courbet ! Elle se désespère et voit Vénus rafler tous les premiers rôles. Contrairement à celle-ci, Olympia ne fait pas partie des officiels. Mais sur l’un de ses tournages, elle fait la connaissance de Romain. C’est l’amour fou ! C’est cette histoire entre un officiel et une refusée qui va mettre le feu aux poudres au musée d’Orsay.

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Quel régal absolu ! « Moderne Olympia » est un énorme coup de cœur. Je trouve l’idée de départ excellente : faire sortir les personnages de leur toile et les faire vivre, les faire se rencontrer. Catherine Meurisse mélange les toiles du musée d’Orsay avec deux comédies musicales américaines : West Side Story et Chantons sous la pluie. Les officiels et les refusés s’affrontent comme les Sharks et les Jets ; « Inondation à Port-Marly » de Sisley nous permet de retrouver Gene Kelly ! Le mélange est réjouissant et surtout particulièrement réussi.

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L’humour est bien évidemment très présent. J’ai vraiment beaucoup ri  des détournements des œuvres (et des plaisanteries idiotes du fifre de Manet !). Par exemple, « Les Oréades » de Bouguereau devient un saut sans parachute d’une nuée de figurantes. L’asperge, servant de modèle à Manet, permet à Olympia, toujours nue, de vérifier que ses seins ne tombent pas ! Mon préféré est l’utilisation des Nymphéas qui permettent une fuite discrète du fifre (instrument de musique qui trouve une utilité inattendue) et de Romain. Je ne vais pas tout vous raconter, chaque page recèle des trouvailles drôlissimes.

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En tant qu’ancienne étudiante en histoire de l’art, je me suis également amusée à retrouver et à identifier les oeuvres utilisées par Catherine Meurisse. Je n’ai pas réussi à toutes les repérer mais on y trouve aussi bien Manet que Cabanel, Courbet, Van Gogh, Couture, Messonier, Monet, Degas, Le douanier Rousseau, … Cela donne bien entendu envie de retourner explorer les allées du musée d’Orsay.

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« Moderne Olympia » est une bande dessinée parfaitement réussie qui sait rendre hilarantes et accessibles les œuvres du musée d’Orsay.

Une photo, quelques mots (157ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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©Marion Pluss

Sentir le vent s’engouffrer de plus en plus dans mon casque. Sentir la pluie me fouetter le visage. Sentir le soleil chauffer à blanc le réservoir du moteur. Sentir la morsure du froid au petit matin. Sentir l’immensité de l’horizon, des possibles directions.

Pouvoir aller n’importe où, n’importe quand. Voilà ce qui mène ma vie depuis trente ans. Ce sentiment de liberté me guide. J’enfourche ma bécane et le hasard m’emporte dans de nouveaux endroits. J’y trouve de petits boulots qui me permettent de vivre et d’entretenir ma moto. J’en ai vu des paysages, j’en ai croisé des gens. Assis sur ma Harley, J’ai vu défiler tous les continents.

Aujourd’hui, j’ai cinquante ans et qu’est ce que que je vais faire ? Je fatigue. Les longs trajets en moto commencent à devenir difficiles. Mes articulations ne suivent plus, j’ai le dos en compote. J’ai du mal à trouver des jobs d’appoint. Mon âge commence à se voir, je ne suis plus aussi dynamique. Mais si j’arrête, je fais quoi ? J’ai tout sacrifié à mon envie d’échapper au train-train quotidien, à mon impossibilité à supporter des horaires, un patron. Aucune attache, aucune famille, j’ai fait table rase des sentiments. Personne ne m’attend nulle part.

Voyez avec qui je fête mon anniversaire : Patrice, un biker de longue date comme moi. Je le croise régulièrement sur les routes. On picole ensemble jusqu’à plus soif. Lui aussi commence à vieillir, à ne plus avoir un sou en poche. Je le vois bien finir sous les ponts cet arsouille. Regardez-le, il est bien content de m’avoir trouvé pour se saouler ! Il va s’accrocher à moi jusqu’à ce qu’il roule sous la table et s’y endorme. Je pourrais en rire si ce n’était pas si pathétique et si je n’avais pas l’impression de me voir en Patrice.

Un motard de 20 ans, ça fait rêver, ça titille l’imaginaire, ça apporte un souffle de liberté, de fraîcheur. À 50 ans, ça fait juste de la peine, ça frôle le ridicule avec le blouson en cuir fatigué, les tatouages qui ne ressemblent plus à rien sur la peau distendue, les quintes de toux à cause de l’abus de clopes et le ventre gras, flasque à cause de la bière. Je ne ressemble à rien et je ne possède rien en dehors de ma bécane. Pitoyable. Je me sens juste seul et parfaitement pitoyable.

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Tolstoï, oncle Gricha et moi de Lena Gorelik

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Sofia fait des listes, tout le temps et sur tout : « Les choses que j’aurais souhaité ne jamais avoir dites mais que je dis quand même », « Traits de caractère légèrement étranges que j’observe dans mon entourage », « Phrases typiques de grand-mère », « Scènes de ma vie dignes d’un film ». Elle fait des listes pour se calmer, s’apaiser, pour l’aider à affronter la réalité. Et Sofia en a bien besoin en ce moment. Sa petite fille Anna est née avec une grave malformation cardiaque et elle doit bientôt subir une très lourde intervention chirurgicale. La grand-mère de Sofia va elle aussi très mal, atteinte de la maladie d’Alzheimer, sa santé se dégrade. C’est dans cette période troublée de sa vie que Sofia va en apprendre plus sur ses origines russes, sur son père Sacha et sur son oncle Gricha dont elle ne connaissait pas l’existence.

Lena Gorelik nous livre à travers « Tolstoï, oncle Gricha et moi », une très belle galerie de personnages, très finement analysés, avec une écriture pleine de pudeur. Sofia, avec ses angoisses et sa manie des listes, est extrêmement attachante. Elle fait face avec beaucoup plus de force que ce qu’elle pense. Elle se retrouve coincée entre le passé et le futur, entre la vie de sa grand-mère qui s’achève et celle de sa fille qu’elle espère voir grandir. Un moment qu’elle aimerait bloquer dans le temps avant que les choses ne changent irrémédiablement.

Et c’est dans ce moment de temps suspendu que Sofia découvre la vie de Gricha. Elle trouve en rangeant l’appartement de sa grand-mère un coffret en bois contenant des listes ! Elle n’est donc pas la seule de la famille à raconter sa vie sous forme de listes. Petit à petit, l’histoire de Gricha va lui être dévoilée. Le flamboyant, l’extravagant, le charmant et remarquable conteur d’histoires (un autre point commun avec Sofia qui est romancière) qu’était Gricha. Mais aussi celui qui fait peur, qui inquiète par ses folles actions. Gricha fait des grimaces pendant l’enterrement de Staline pour faire rire ses petits camarades. Il participe à l’enterrement de Boris Pasternak où il fait la connaissance d’un groupe de dissidents. Gricha ne peut rester sans rien faire face au régime soviétique même si cela peut mettre en péril sa famille. Gricha est un très beau personnage, complexe pour lequel j’ai eu beaucoup de tendresse.

« Tolstoï, oncle Gricha et moi » est un très joli roman, qui par moments part un peu dans tous les sens, sur le souvenir et sur la manière dont le passé peut aider à affronter le présent.

Merci aux éditions Les Escales pour cette découverte.

Bilan plan Orsec et films de février

Un mois de février qui n’a pas fait beaucoup baisser ma PAL ce mois-ci avec un seul livre sorti de mes piles poussiéreuses.

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Six films dans mon bilan cinéma du mois avec de l’excellent et du décevant :

Mes coups de cœur :

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Revenue des camps où toute sa famille a trouvé la mort, Nelly Lenz (Nina Hoss) doit lentement revenir à la vie. Défigurée, elle doit subir des opérations de chirurgie esthétique qui modifient significativement son visage. Nelly n’a ensuite qu’une idée en tête : retrouver son mari, Johnny (Ronald Zehrfeld) qu’elle aime toujours aussi passionnément. Ce dernier ne la reconnaît pas mais une vague ressemblance avec sa femme, que tout le monde pensait morte, lui donne une idée. Il va utiliser l’inconnue pour récupérer l’héritage de Nelly. Le formidable film de Christian Petzold s’ouvre comme « Les yeux sans visage » de Tourneur mais il fait surtout penser à « Vertigo » de Hitchcock. Ici aussi, un homme va reconstituer la femme qu’il a aimée. Les motivations sont cependant bien différentes. Mais le suspens est aussi bien mené que chez mon ami américain : Johnny a-t-il trahi Nelly ? Va-t-il finir par la reconnaître ? Les deux acteurs sont absolument parfaits avec une mention spéciale pour Nina Hoss, intense à chaque instant. Sans conteste le film du mois.

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Voilà un film fort sympathique et réjouissant, une comédie sociale qui fait penser à Ken Loach et aux premiers Stephen Frears. Les caissiers d’un supermarché discount sont menacés de licenciement. Comment vont-ils s’en sortir alors que leur situation est déjà précaire ? En s’unissant et en fondant leur propre épicerie solidaire. C’est chaleureux et drôle, la solidarité est au centre de ce film qui nous met du baume au coeur. La bande d’acteurs rend crédibles et attachants les différents personnages.

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En Algérie en 1954, un instituteur solitaire, Daru (Viggo Mortensen), se voit se confier un prisonnier (Reda Kateb). Il doit le livrer aux gendarmes car il a tué son cousin. Malgré son envie de le libérer, Daru n’aura d’autre choix que de convoyer le prisonnier dans la ville voisine, à une journée de marche. Le film de David Oelhoffen s’inspire d’une nouvelle d’Albert Camus « L’hôte ». Et on sent bien les thématiques de l’auteur : la justice, la dignité de l’homme, l’appartenance à cette terre en plein déchirement, l’idéalisme confronté à la réalité. Les paysages de l’Atlas semblent écraser les hommes mais également les protéger. Viggo Mortensen et Reda Kateb magnifient ce duo, ce face-à-face.

Et sinon :

  • « Imitation game » de Morten Tyldum : Le mathématicien Alan Turing (Benedict Cumberbatch) se fait embaucher par les services secrets anglais pour aider à décrypter les messages codés des allemands. De la réussite de cette mission dépend le succès de la guerre. On découvre un Turing presque autiste, asocial, uniquement passionné par la machine qu’il est en train d’inventer. Un personnage fascinant, d’autant plus que sa chute est terrifiante. Condamné en 1952 pour homosexualité, Turing choisit la castration chimique et finit par se suicider. Un film à la facture très classique qui doit beaucoup à l’interprétation subtile de Benedict Cumberbatch.
  • « Snow therapy » de Ruben Östlund : Une famille vit une situation traumatisante durant leurs vacances aux sports d’hiver. Une avalanche s’abat sur la terrasse du restaurant où ils déjeunent. Plus de peur que de mal mais la mère, qui s’est jetée sur ses enfants pour les protéger, constate que son mari s’est enfui. Au début, la situation n’est pas évoquée mais elle finit par empoisonner les vacances. Le malaise est au départ très bien traité, très bien amené. Le mari est mis devant ses contradictions, sa lâcheté. Mais la fin du film est décevante, pas assez noire et cynique par rapport au début du film.
  • « Listen up Philip » de Alex Ross Perry : Philip (Jason Schwartzman) est un écrivain new yorkais, égoïste, invivable et méprisant pour sa petite amie Ashley (Elisabeth Moss). Il refuse de faire la promotion de son dernier livre, ne veut pas s’abaisser à donner des cours dans une fac. Puis change d’avis et abandonne Ashley pour plusieurs mois. Très inspiré par Woody Allen, très bavard, ce film aurait dû me plaire mais je l’ai trouvé longuet, peu ryhtmé et finalement ennuyeux.

Une photo, quelques mots (156ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

funchal© Leiloona

Un paysage idéal. Un temps parfait. Les nuages qui parsèment le ciel ne font que rendre supportable la force du soleil à son zénith. Nous sommes entourés d’eau, loin de tout, en plein océan Atlantique. La mer, étale, semble s’accorder parfaitement à notre besoin de repos. C’est Charlotte qui a choisi la destination : dépaysante et ensoleillée pour nos vacances de février. De la chaleur pour laisser derrière nous le long hiver parisien.

Elle pensait sincèrement que ça nous ferait du bien, que tout n’était qu’une question de fatigue. Et moi, lâchement, j’ai accepté de la suivre. Je savais pourtant très bien que l’air marin de Madère ne changerait rien. Je le savais, et pourtant je suis ici. Mon incapacité chronique à déplaire, à prendre des décisions tranchées m’ont amené ici.

Cela fait cinq ans que Charlotte et moi sommes ensemble. Cinq ans pendant lesquels nous sommes entrés dans le monde des adultes, où nos vies professionnelles se sont construites, réalisées. J’ai monté ma propre boîte de service à domicile. J’y consacre beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Charlotte m’a toujours soutenu, jusqu’à ce qu’elle trouve que je ne lui accordais plus assez de temps. Depuis plusieurs mois, tous mes week-ends sont effectivement pris par mon entreprise. Non que je sois dévoré par l’ambition, non, je l’ai déjà dit je suis lâche. Voilà des mois que je cherche la façon dont je pourrais annoncer à Charlotte que je la quitte. Il n’y a pourtant pas de belle rupture, c’est forcément brutal, triste, blessant. Mais je me défile, me carapate dans mon travail. Charlotte n’y est pour rien. L’amour s’en est allé, le désir s’est retiré comme les vagues à marée basse. Rien ne réussit à le faire revenir. J’évite les contacts le plus possible, repousse les soirées en tête-à-tête, je trouve des excuses, m’invente des impératifs.

Là, Charlotte m’a coincé avec son voyage surprise. Je n’ai pas su esquiver. Et maintenant, il va falloir que je lui dise dans ce cadre idyllique, que je lui gâche son voyage. Je me suis assez joué d’elle. Aussi, je lui ai donné rendez-vous ici, au bout de la terre. Sur ce chemin de ronde désert et paisible. Son désarroi ne sera un spectacle pour personne.

Charlotte arrive, lumineuse, le teint hâlé, tellement comblée par le paysage. Elle ne se doute de rien. Dans quelques instants, je vais devoir lui briser le cœur, réduire à néant ses projets, ses rêves. Mais je lui dois la vérité cette fois.

– Cet endroit est splendide !

– Oui, c’est vrai. Charlotte, il faut que je te parle.

– Moi aussi ! J’ai quelque chose d’important à t’annoncer !

– Ah… mais…

– Je suis enceinte !

– …

– C’était pour t’annoncer cette grande nouvelle que j’ai organisé ce voyage. Tu ne dis rien ? Tu n’es pas heureux ?

– Euh… si, si, bien sûr, c’est formidable.

– Mais je ne t’ai pas laissé parler. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

– Je voulais… je… non, en fait, rien, rien d’important.

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L’herbe des nuits de Patrick Modiano

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« Je remontais le cours du temps. Le présent n’avait plus aucune importance, avec ces jours identiques à eux-mêmes dans leur lumière morne, une lumière qui doit être celle de la vieillesse et où vous avez l’impression de vous survivre. » Dans un carnet noir, Jean  retrouve les notes qu’il avait prises dans les années 60 lorsqu’il fréquentait une certaine Dannie. Des noms, des dates, des adresses reconstituent pour lui l’ambiance de cette époque. Entre Montparnasse et la place Monge, Jean recherche des traces de Dannie et de la bande d’hommes mystérieux de l’Unic Hotel.

Comme toujours chez Patrick Modiano, c’est le temps qui est au cœur de « L’herbe des nuits ». Le temps passé, évanoui que l’on essaie de retrouver, de réanimer. Âgé, Jean repense à cette période de sa jeunesse qui le marqua et le hante toujours. On ne saura que peu de choses sur lui en dehors de ses promenades avec Dannie, ses rencontres avec Aghamouri, étudiant marocain, Paul Chastagnier ou l’inquiétant George. Des zones d’ombre entourent chacun de ces personnages. La mémoire de Jean est parcellaire, troublée par les années qui le séparent de sa jeunesse.

 Comme Patrick Modiano, Jean est écrivain. Le livre qu’il écrit parlera de Dannie. Il sera sa bouteille à la mer vers elle. Un espoir qu’elle se reconnaisse, qu’elle le contacte pour enfin mettre un point final à cet épisode de sa jeunesse. Qu’enfin elle lui explique pourquoi elle changeait de noms, d’appartement, pour quoi elle fréquentait des hommes patibulaires, pourquoi un jour elle a disparu.

Paris, véritable personnage central du roman comme souvent chez Modiano, peut peut-être aider Jean à retrouver Dannie et les autres. C’est pourquoi, il parcourt le quartier de Montparnasse où il n’était plus revenu depuis. Il y cherche une incarnation de ses souvenirs. Mais la ville, comme Jean, a beaucoup changé : « Ce dimanche, il faisait presque nuit quand je suis arrivé avenue du Maine, et je longeais les grands immeubles neufs sur le côté des numéros pairs. Ils formaient une façade rectiligne. Pas une seule lumière aux fenêtres. Non, je n’avais pas rêvé. La rue Vandamme s’ouvrait sur l’avenue à peu près à cette hauteur, mais ce soir-là les façades étaient lisses, compactes, sans la moindre échappée. Il fallait bien que je me rende à l’évidence : la rue Vandamme n’existait plus. » Les lieux, comme les gens, disparaissent, la mémoire n’a plus de point d’ancrage. Les souvenirs de Jean n’en sont que plus vaporeux.

Certains diront que Patrick Modiano écrit toujours le même livre mais son œuvre est une quête proche de celle de Marcel Proust. Celle du temps que l’on cherche à retrouver, à fixer, celle des personnes oubliées que l’on fait resurgir grâce à la littérature, à la poésie des mots. « L’herbe des nuits » est un volet de cette cathédrale du temps où l’on cherche l’étrange Dannie dans un Paris troublé par le kidnapping de Ben Barka. Une œuvre envoûtante où la mélancolie s’insinue entre chaque ligne. Du grand art comme toujours avec Patrick Modiano.

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L’échange des princesses de Chantal Thomas

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En 1721, Philippe d’Orléans est régent en attendant la majorité de Louis XV. Pour asseoir sa position et son pouvoir, une idée brillante lui vient : il veut marier Louis XV à Maria Anna Victoria, l’infante d’Espagne. Cela permettra de réunir les deux royaumes. Maria Anna Victoria et Louis XV sont cousins germains et ont respectivement 4 et 11 ans. Philippe d’Orléans pousse encore plus loin son idée en proposant de marier sa propre fille, Mlle de Montpensier, à l’héritier de la couronne espagnole, le prince des Asturies. La fille du régent n’a que 12 ans. Les deux princesses vont voyager l’une vers l’autre pour être échangées en 1722 sur une petite île au milieu de la Bidassoa, rivière qui concrétise la frontière entre la France et l’Espagne. « Elles vont traverser la ligne, se retrouver l’une en Espagne, l’autre en France, coupées de leurs origines, séparées de leurs servantes et dames d’accompagnement, coupées de tout ce qui pourrait les rattacher à leurs parents, pure princesse française, pure princesse espagnole. Sur l’autre rive une vie nouvelle les attend. Leur passé est un pays étranger. »

Chantal Thomas continue à explorer son cher XVIIIème siècle et nous propose ici un épisode fort intéressant . L’histoire de ces deux princesses a tout pour nous captiver et nous surprendre. Ces deux enfants sont les jouets de la raison politique, de la diplomatie. A 4 et 12 ans, elles sont supposées se comporter comme des adultes (c’est le cas également pour le jeune Louis XV), accepter leur nouvelle situation et s’adapter sans broncher. Comment cela pouvait-il bien se passer ? Louise Elisabeth, Mlle de Montpensier, adopte une attitude extravagante, provocante. La petite Maria Anna Victoria se barricade derrière des murs de poupées et ne comprend pas la froideur de son cher fiancé. Leurs destinées parallèles sont un véritable crève-cœur, leurs deux vies sont totalement sacrifiées.

Malgré l’intérêt évident de ce fait historique méconnu, j’ai été déçue par le traitement qu’en a fait Chantal Thomas. Elle semble ne pas avoir su choisir entre l’essai historique et le roman. Elle cite par exemple beaucoup d’extraits de lettres des différents protagonistes comme si elle souhaitait témoigner de la véracité de ses propos. Mais quelle est la nécessité de ces citations si l’on est dans un roman ? Le ton employé n’est pas non plus celui du roman, il est beaucoup trop factuel. Et je n’ai pas non plus retrouvé la magnifique langue qui m’avait fait tant aimé « Les adieux à la reine ».

« Dans « L’échange des princesses », Chantal Thomas rate ce qu’elle avait si parfaitement réussi dans « Les adieux à la reine » : romancer l’Histoire. Et c’est d’autant plus dommage que le sujet était prometteur et original.

Le billet d’Eliza qui m’a gentiment prêté ce livre et celui de George avec qui j’ai fait cette lecture.

Une photo, quelques mots (155ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

Résumé des épisodes précédents : Après s’être débarrassé de sa femme grâce à son petit bateau  de plaisance (atelier d’écriture n°153), Henry Wilson revenait vivre dans sa chère ville de New York. Mais la vie avec June étant pleine de surprises, il avait été obligé à 64 ans de se remettre à travailler… comme gardien d’immeuble, lui que se rêvait journaliste au New Yorker. Une retraite pas aussi paisible qu’il l’espérait…(atelier d’écriture n°154)

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© Romaric Cazaux

Qu’est-ce qu’ils font ces flics ? Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Pourquoi restent-ils là ? Ils complotent encore contre moi. Pas la peine de vous torturer les méninges, je suis plus malin que vous. Vous n’avez aucune preuve contre moi. Vous n’avez même pas retrouvé le corps de June ! Ils pensent que je vais craquer sous la pression, qu’en m’espionnant continuellement, je vais finir par avouer. C’est mal connaître Henry Wilson ! Je le vois leur manège. Ce matin encore, un flic était devant mon immeuble. Il faisait semblant de s’occuper de la circulation. Mais moi, je sais qu’il était là pour moi. Ils sont après moi depuis des semaines.

Comment je le sais ? C’est June qui me l’a dit. Elle n’arrête pas de me parler, de me railler. Elle dit que sa mort ne restera pas impunie, que je ne vais pas m’en sortir à si bon compte, qu’elle travaille depuis l’au-delà pour que les flics m’attrapent. Fous-moi la paix June ! Je ne t’ai pas tuée pour que tu continues à me pourrir la vie. Vas-tu te taire à la fin ? Et ce rire… ce rire démoniaque m’est insupportable.

Il faut que je rentre. Chez moi, je serai à l’abri. Ils ne peuvent rien contre moi. Là-haut, dans ma chambre, je ne crains rien, je suis bien caché. Même l’ascenseur de l’immeuble ne va pas jusqu’à ma soupente. J’y suis incognito. Personne n’ose parler au vieux fou qui marmonne tout seul. Je les vois leurs regards en biais lorsque je les croise, leurs airs dégoûtés par mon allure. Mon odeur les fait frémir. J’ai arrêté de me laver pour qu’ils s’éloignent tous ! Je suis sûr que la police a placé des espions dans l’immeuble. Ils ne m’auront pas. Jamais !

Je vais bien me calfeutrer, mettre mes meubles derrière la porte. Je ne vais pas faire de bruit. Personne ne saura que je suis là. Les flics ne me retrouveront pas. Si seulement June pouvait la fermer. Elle m’assomme, me donne mal à la tête. J’ai envie de me percer les tympans pour que ça cesse. Sa voix remplit toute la pièce, elle empoisonne mon oxygène. J’ai besoin d’air. Je m’asphyxie.

Vite ouvrir la fenêtre. L’air frais de février me fait du bien. Tout est calme au dehors. Encore une fois, la neige étouffe les sons de la ville. Comme il serait agréable de s’allonger en bas sur le trottoir, dans l’épaisse couche de neige. June n’a jamais aimé la neige. Le froid réussirait peut-être à la faire taire. Je veux juste un moment de paix, juste un instant de silence. Le trottoir en bas m’appelle. Il suffit juste de sauter, de plonger dans le vide pour ne plus l’entendre. Juste un petit effort Henry. Dans quelques secondes, ce sera le calme absolu. Enfin.

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Le bois du rossignol de Stella Gibbons

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Viola Wither se retrouve veuve à 21 ans. Sans ressources, elle doit aller vivre chez ses beaux-parents,  propriétaires d’un manoir dans la campagne de l’Essex. La famille Wither vit une vie monotone et austère. Le père est uniquement intéressé par l’argent et la manière de le placer. Il impose aux autres membres de sa famille une vie réglée, régie par la pendule et ne supporte aucun retard. Les deux filles de la maison ne sont pas mariées : Madge se consacre au sport et à son désir d’avoir un chien, Tina attend toujours l’homme providentiel et le trouve dans le chauffeur de son père. Viola s’ennuie donc ferme parmi les Wither. Elle, si frivole, ne rêve que de la vie des voisins : les Spring qui organisent fêtes sur fêtes. Viola tombe d’ailleurs sous le charme du fils de la famille, Victor, qui malheureusement vient de se fiancer. Va-t-il enfin advenir quelque chose dans la vie de Viola ?

« Le bois du rossignol » est un roman très caustique, so english, qui évoque ceux de Jane Austen. Ce sont en effet les femmes qui en sont le cœur. Stella Gibbons nous en offre toute une galerie. Dans cette société conventionnelle et traditionaliste, ce sont elles qui font bouger les lignes. Viola est issue d’un milieu populaire, son père était propriétaire d’un magasin de mode. Son mariage ne plaisait absolument pas à Mr Wither, une mésalliance pour lui. Il devra en subir une autre avec l’amour de Tina pour le chauffeur. Chez les Spring aussi, c’est une femme qui veut révolutionner les habitudes. Il s’agit de la cousine orpheline de Victor, Hetty. Elle voudrait faire des études à l’université, être indépendante et passe son temps à lire de la poésie. « À présent, Hetty devait s’y consacrer en cachette, sous peine de provoquer les moqueries puis les commentaires acerbes de sa tante et son cousin, ils n’appréciaient pas la singularité et l’intelligence chez les jeunes filles. De telles créatures, incapables de faire carrière malgré leurs dons, étaient des inadaptées. Si, comme Hetty, elles ne montraient aucun talent pour les fêtes, l’équitation, le tennis, le ski, l’avion, la voile et le golf, elles étaient une épreuve, un constant sujet d’irritation pour les Spring. » Hetty rêve du calme et de la vie monacale des Wither ! Elle aussi va à l’encontre du modèle féminin traditionnel et espère pouvoir enfin choisir sa vie.

« Le bois du rossignol » est un roman plein d’esprit qui nous livre des portraits de femmes très modernes et très justes. Une jolie découverte.

Un grand merci aux éditions Points pour ce roman.

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Le chien qui louche d’Etienne Davodeau

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Voilà bien longtemps que je voulais découvrir cette BD, c’est enfin chose faite. Fabien est surveillant au musée du Louvre. Loin des stéréotypes, il prend plaisir à son métier. Il aime discuter avec les habitués, les passionnés comme M. Baloutchi. Sa vie privée se passe également très bien. Fabien est en couple depuis peu avec Mathilde, une jeune femme libre et vive. Celle-ci décide de présenter son amoureux au reste de sa famille. Son père et ses frères travaillent ensemble dans une entreprise de meubles. Ils sont un peu rustres mais attachants. Lorsqu´ils découvrent le métier de Fabien, ils décident de lui montrer le tableau de leur aïeul. La toile représente un chien qui louche et est très loin d’être un chef-d’œuvre ! Fabien est bien trop poli pour donner son avis et se retrouve embarqué dans une drôle d’aventure : la famille de Mathilde veut faire rentrer « Le chien qui louche » au Louvre !

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La thématique ne pouvait que me plaire et Étienne Davodeau rend un bel hommage au Louvre et aux gens qui y travaillent. J’ai beaucoup aimé le passage où les gardiens parient sur le temps qu’il leur faudra pour avoir la première personne de la journée à demander la Joconde ! On comprend dans cette page, et dans d’autres, toute la problématique du musée : comment faire pour que les touristes ne se contentent pas de la Joconde et de la Victoire de Samothrace ? Les salles du musée sont très joliment mises en scène dans cette BD et cela donne envie d’y retourner pour explorer les salles désertées par les hordes de visiteurs. Et puis, il y a la République du Louvre, une société secrète très « Da Vinci code ». Une société d’amoureux du musée qui regardent les œuvres d’art avec un regard neuf et beaucoup de bienveillance.

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Les personnages sont tous parfaitement croqués. Le couple Fabien et Mathilde est plein de tendresse, de fraîcheur. On sent bien les débuts du couple, on ne sait pas encore bien quels sont les réactions, les traits de caractère de l’autre. La famille de Mathilde est aussi parfaitement rendue. Ce sont des hommes du terroir, terre à terre, loin des considérations artistiques de Paris mais avec la main sur le cœur. Et il y a les histoires touchantes des membres de la société secrète qui tous ont un rapport très personnel au musée. Étienne Davodeau est doué pour créer des personnages attachants, sympathiques et très humains.

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« Le chien qui louche » est une très belle bande dessinée qui rend un bel hommage au musée du Louvre et à ses admirateurs.

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