L’homme au complet gris de Sloan Wilson

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 Thomas R. Rath habite dans le Connecticut avec sa femme Betsy et leurs trois enfants. Leur maison n’est plus à la hauteur de leurs espérances, elle se fendille, est terne. Le jardin n’est pas entretenu et est franchement miteux. Tom travaille à la Fondation Schanenhauser qui aide des artistes et des chercheurs scientifiques. Il en est le directeur depuis plusieurs années et ses perspectives professionnelles lui semblent bouchées. « La barbe, se dit-il. Ce qu’il y a, c’est que jusqu’à maintenant, nous nous sommes leurrés. Autant nous avouer que ce dont nous avons envie c’est d’une grande maison, d’une voiture neuve, de vacances d’hiver en Floride et d’une bonne police d’assurance. Quand on regarde les choses en face, un homme qui a trois enfants n’a pas le droit de dire que l’argent n’entre pas en ligne de compte. » Tom se doit d’améliorer sa situation. Et un nouveau travail s’offre à lui à l’United Broadcasting. Il ne sait pas exactement ce qui va lui être proposé mais Tom n’hésite pas à se rendre à plusieurs entretiens vêtu de son complet de flanelle grise.

La quatrième de couverture évoque à juste titre l’univers de mon cher Richard Yates. On retrouve effectivement des thématiques communes. Tom Rath a fait la deuxième guerre mondiale. Il n’évoque jamais ce qu’il y a vécu mais ce douloureux passé va la rattraper, le hanter. Comme dans « La fenêtre panoramique », le couple Rath vit dans une banlieue et rêve de réussite sociale dans cette Amérique des 50’s en plein boom économique. Betsy pousse son mari pour qu’il gravisse les échelons, pour qu’il soit ambitieux.

La situation de départ est donc proche de celle du célèbre roman de Yates. Mais la suite est très différente. Sloan Wilson n’est pas désespéré et sa vision du couple est beaucoup plus lumineuse que celle de Yates. « L’homme au complet gris » m’a évoqué les comédies américaines des années 50 de Lubitsh, Capra ou Hawks. Tom Rath se demande ce qu’il doit choisir entre sa réussite professionnelle et son bonheur familial. Question que se pose également Don Draper dans « Mad men » qui semble s’être inspiré du roman de Sloan Wilson. Mais encore une fois, on est très loin de la noirceur de la série et les choix de vie de Tom Rath sont modernes et le rendent fort sympathique.

Malgré des longueurs liées au manque de rebondissements de l’intrigue, « Lhomme au complet gris » est un roman plaisant aux interrogations contemporaines. Il a été adapté en 1956 avec le merveilleux Gregory Peck, il va donc falloir que j’en fasse l’acquisition !

Merci à Babelio pour cette lecture.

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Un dernier moment de folie de Richard Yates

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 « Un dernier moment de folie » est un recueil de nouvelles publié de manière posthume. En plus d’être un immense romancier, Richard Yates était également un excellent novelliste.

L’Amérique des années 50 est une nouvelle fois passée sous l’œil d’entomologiste de Yates. La guerre est bel et bien finie mais elle imprègne toujours le quotidien de ceux qui en sont revenus. Certains ont des difficultés à retrouver une vie normale. Leurs corps restent marqués, blessés. Comme Yates lui-même, certains font de longs séjours en sanatorium (« Une aventure clinique », « Voleurs »). D’autres sont en convalescence à domicile comme dans « Un ego convalescent ». Mais la maladie questionne leur place dans la société, leur rôle d’homme fort et performant. L’Amérique des années 50 veut balayer la guerre et ses traumatismes pour mieux se reconstruire et s’imposer. Mais les hommes en costumes gris qui doivent chaque jour aller conquérir le monde, sont pétris de doute et de souvenirs traumatisants.

Et la vie privée n’a rien de réjouissant. Que ce soit pour les hommes (« Le contrôleur ») ou pour les femmes (« Une soirée sur la Côte d’Azur »), l’amour n’est qu’une vaste désillusion, un jeu de dupes où l’on est certain de perdre. Néanmoins, Richard Yates peut parfois échapper à son pessimisme noir. La dernière nouvelle du recueil, « Un ego convalescent », se termine sur une étonnante note d’espoir et de bonheur.

Au cœur de « Un dernier moment de folie » est la désillusion, le désespoir d’hommes et de femmes qui ne trouvent pas leur place dans l’Amérique conquérante de l’après-guerre. Un superbe recueil de nouvelles qui concentre les thématiques classiques de Yates et culmine avec une nouvelle un peu à part puisqu’elle se passe pendant la guerre. « Des cloches dans le petit matin » est un bijou de nouvelle, courte et percutante.

Merci aux éditions Robert-Laffont qui m’offrent une nouvelle fois le plaisir de lire ce grand auteur américain.

Une photo, quelques mots (154ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

m_399764325_0© Romaric Cazaux

La neige était tombée sans discontinuer depuis une semaine. Recouverte d’un épais manteau blanc, la ville semblait différente. Plus silencieuse, plus calme. Le pont de Brooklyn avait été fermé à la circulation. Central Park s’était transformé en patinoire géante. Les bonhommes de neige fleurissaient sur les trottoirs. Henry avait toujours aimé cette atmosphère particulière due à la neige, le rythme de la ville se ralentissait, les enfants répandaient leur bonne humeur dans les rues. La neige lui avait manqué à Naples.

Après le décès « accidentel » de sa femme, Henry avait eu envie de revenir à New York. Sa ville. Celle qu’il n’avait quittée que pour satisfaire les désirs de June. Voilà quatre ans que les évènements s’étaient déroulés. Il avait pu fuir Naples rapidement. La marina, son bateau, sa maison, trop d’endroits qui lui rappelaient June et sa mort prématurée. Il avait parfaitement joué son rôle de veuf éploré. Aucun soupçon n’avait plané au-dessus de lui. Son plan avait fonctionné à merveille, sa vie allait pouvoir recommencer.

Ce que Henry ne savait pas alors, c’est que June n’avait pas fini de lui gâcher l’existence. Une fois installé à New York, il avait découvert qu’il était totalement fauché. June avait toujours eu la main sur leur compte en banque. Henry se préoccupait peu des chiffres. Il préférait les livres, rêvasser en mer, écrire ses articles loin des contingences matérielles. June avait tout dépensé en vêtements, maquillage, botox et décoration intérieure. Elle avait même hypothéqué la maison ! Henry n’avait non seulement plus un sou vaillant mais il devait de l’argent à ses créanciers. Il n’avait bien évidemment pas mis assez d’argent de côté, son fonds de pension faisait pâle figure face à ses dettes. Et ce n’était pas ses deux filles qui allaient l’aider. Il n’avait de leurs nouvelles qu’une fois par an pour la nouvelle année. Ils n’avaient d’ailleurs pas grand-chose à se dire.

Il avait bien essayé de proposer ses services à des journaux. Mais son âge était rédhibitoire. Et il faut être honnête, sa carrière au Naples Daily News n’impressionnait personne à New York. Il fallait pourtant qu’il trouve du travail. Lui qui pensait finir ses jours paisiblement entre ses lectures en bibliothèques, ses promenades à Manhattan et Central Park.

Assez ressassé, Henry avait du pain sur la planche. Les locataires de l’immeuble commençaient à s’éveiller. Ils n’allaient pas tarder à sortir. Il fallait que Henry déblaie l’entrée et le trottoir. Si un locataire venait à tomber, sa responsabilité de gardien serait engagée. Et il n’avait pas besoin de ça. Malgré le froid, malgré ses rhumatismes qui se faisaient chaque jour plus prégnants, Henry entreprit de nettoyer consciencieusement le trottoir. Décidément, se dit-il, il est vrai que le crime ne paie pas.

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1 mois après

Cela fait un mois déjà que les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher de la porte de Vincennes ont eu lieu.  Un mois où la vie a doucement repris son cours, un mois où les actualités se sont succédé et ont balayées les évènements de janvier. Il y a un mois, nous étions effarés devant tant de violence et nous nous étions mobilisés en masse pour la liberté d’expression. Nous étions des millions. Ces rassemblements à travers la France nous ont réconfortés, nous ont fait croire que vivre ensemble était toujours possible. Pour ne pas oublier les attentats, pour ne pas oublier le formidable mouvement qui les a suivi, Galéa nous a proposé de réaliser une vidéo. Nous avons été 33 blogueurs à lui envoyer une photo et elle en a tiré une très belle et émouvante vidéo. Un grand merci à elle d’avoir eu cette idée et de l’avoir concrétisée.

Une partie des participants :

Anne-Véronique, Asphodèle,Céline, Enna, Eva, Féli, Fleur, Céline, Galéa,Jérôme,  Laurielit, Le Petit Carré Jaune, Littér’auteurs, Marilyne, Martine, Mind the Gap, Miss Léo, Mo’, Mon Petit Chapitre, Pascale, Philisine, Sharon, Sidonie, Syl, Sylire, TiphanieValou

Rudik de Philippe Grimbert

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La collection Miroir des éditions Plon propose de réinventer le genre de la biographie et de découvrir de grandes personnalités par le biais de la fiction. Après le Jim Morrison de Harold Cobert, j’ai découvert Rudolf Noureev grâce à Philippe Grimbert. Ce dernier a choisi l’angle de sa profession d’origine, la psychanalyse, pour aborder le grand danseur russe.

A la fin des années 80, Tristan Feller s’est fait une belle réputation de psychanalyste dans la haute société parisienne. C’est grâce à cela qu’on lui propose un  nouveau patient : Rudolf Noureev. Le psychanalyste accepte de le recevoir. S’engage alors entre les deux homme une véritable lutte de pouvoir et de domination.

Philippe Grimbert a personnellement connu Rudolf Noureev puisque sa femme fut son assistante à l’Opéra de Paris. Et il avoue avoir été fasciné par cet homme comme le sera Tristan Feller dans le roman. Comment ne pas l’être lorsqu’on lit la description qu’en fait le psychanalyste : « Ses portraits m’apparurent sous un autre jour : je découvrais cette beauté sauvage avec un œil neuf, sans doute aiguisé par la proximité de notre rencontre. Pommettes hautes, nez fin, lèvre supérieure barrée d’une cicatrice, je fus frappé par l’insolence de ce visage sculpté dans l’orgueil et dont chaque trait était un défi lancé à ceux qui le contemplaient. » Noureev est un mythe vivant qu’il alimente lui-même. L’exemple le plus frappant est son passage à l’ouest. Il aurait échappé à ses gardes grâce à un grand jeté le transportant au-dessus d’eux. Noureev lui-même raconte cette histoire et nourrit ainsi sa légende.

Ce que l’on découvre petit à petit, ce sont les fêlures profondes cachées sous la flamboyance de l’artiste. Noureev a du quitter son pays, sa famille pour conquérir sa liberté. Pendant 25 ans, il devra vivre loin des siens et le retour sera douloureux puisque sa mère mourante ne le reconnait pas. Noureev perdra également son grand amour, le danseur danois Eric Bruhn, à la même période que son retour en Russie. On comprend alors mieux pourquoi la danse était à ce point vitale pour Noureev. La danse était son pays, sa raison de vivre, sa liberté conquise. On comprend aussi pourquoi le psychanalyste rompt toutes les règles pour ce personnage brillant et magnétique. La vie de Noureev permet à Philippe Grimbert de faire une distinction intéressante entre réalité et vérité. Ce qui importe à l’historien et à l’essayiste c’est la réalité des faits. Mais pour le psychanalyste et le romancier, c’est la vérité qui compte, la manière dont on se réinvente, dont on recrée nos souvenirs.

« Rudik » est un roman très agréable à lire notamment grâce à la qualité de l’écriture de Philippe Grimbert. . Elle rend un bel hommage à la personnalité, la stature de Rudolf Noureev.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Une photo, quelques mots (153ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Le ciel s’obscurcit. La lumière décline. Il va bientôt falloir embarquer. Tout est prêt. June ne devrait pas tarder à arriver. Notre 40ème anniversaire de mariage, j’ai du mal à y croire.

Nous nous sommes mariés si jeunes. J’avais tout juste 20 ans et elle 18. Nous nous sommes connus sur le campus de NYU. Et je dois bien admettre que j’ai eu un coup de foudre pour June. Elle arrivait  d’une petite ville de la banlieue de New York. Son visage respirait l’innocence, la spontanéité. Une belle blonde, souriante, très sportive qui semblait attirer la sympathie de tous. Populaire, c’est sans doute ce qui la caractérisait le mieux à l’époque. Studieuse était en revanche un mot banni de son vocabulaire. Peut-être s’était-elle assurée un avenir en épousant le brillant Henry Wilson. Je n’ai jamais réellement su pourquoi elle m’avait choisi.

Mon diplôme obtenu, je comptais rester à New York. Quelle autre ville pouvait offrir autant d’opportunités à un journaliste en devenir comme je l’étais ? Mais June n’aimait pas New York. La ville, trop vaste, ne lui permettait pas d’avoir une cour autour d’elle, d’être le point de mire. Et elle ne supportait plus le climat. Elle rêvait de soleil, de chaleur. C’est ainsi que nous atterrîmes à Naples, près des Everglades. Je rêvais d’écrire pour le New Yorker, je fis ma carrière au Naples Daily News. Mais June semblait heureuse, mes parents m’avaient dit que le mariage était affaire de compromis. J’en faisais donc.

Naples est une petite ville qui permettait à June d’exercer sa popularité : associations sportives, galas de charité, réunions tupperware. Elle déployait une énergie folle pour se faire connaître et apprécier. Toujours apprêtée, toujours parfaitement maquillée, toujours souriante, toujours à l’écoute des autres… du moins en apparence. Plutôt que les besoins des autres, c’est la valorisation de son ego qui importait à June. Ce ne sont pas mes petits articles sur la politique locale qui risquaient de lui faire de l’ombre. J’étais parfaitement inoffensif. Mais je portais à merveille le smoking, j’étais bel homme. J’étais donc un faire-valoir idéal et séduisant à son bras lors de ses nombreuses soirées.  Je pouvais alors provoquer l’envie de ses soi-disant amies.

J’espérais qu’avoir des enfants changerait June. Nous avons eu deux filles : Betsy et Susan. Deux adorables petites blondes, aux yeux en amande et au teint lumineux. J’étais tellement heureux, j’avais envie de leur apprendre tant de choses. Mais rapidement Betsy et Susan furent plus inquiètes de leur apparence que de l’état du monde. June en faisait des répliques d’elle-même. J’ai alors lâché prise. J’ai acheté ce bateau pour m’enfuir au large, pour avoir des moments de tranquillité. De la lâcheté penserez-vous. Probablement, mais je ne supportais plus la suffisance, la superficialité de mes trois femmes. Et leur mépris envers moi, ma culture, mes livres.

Aujourd’hui, Betsy et Susan ont quitté la maison. Elles ont épousé des hommes aussi fades que riches. June est une publicité vivante pour le botox. Elle voudrait que je m’y mette, que je reprenne le sport, que j’arrête de lire et que je vende mon vieux bateau. C’est pour cela que je l’amène en mer ce soir : pour la dernière sortie de mon cher bateau… en tout cas, c’est ce que je lui fais croire. Je lui ai préparé une soirée romantique au clair de lune sur l’eau. J’ai des petits fours, une bouteille de champagne qui refroidit dans son seau à glace et ma batte de base-ball. Un bon coup sur la tempe pour l’assommer, pas trop fort non plus,  il faut qu’elle ait l’air de s’être cognée accidentellement. La houle, le vent doivent se lever vers 23h. La mer devrait rapidement être agitée. Je sais à quel point mon bateau peut tanguer. Il ne me sera pas difficile de faire croire qu’elle est tombée à l’eau après s’être assommée. Et ma femme est beaucoup trop coquette pour porter un gilet de sauvetage ! Il faut quand même que je maîtrise ma force en la frappant au cas où le corps serait retrouvé. Mais je compte sur les alligators pour éviter cela. Enfin je vais être débarrassé de cette salope !

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Bilan plan Orsec et films de janvier

C’est reparti pour le bilan du plan Orsec, toujours organisé par ma chère George. Cette année, je dois lire trois livres de ma PAL chaque mois. En janvier, j’ai lu 4 livres de ma PAL.

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Petit début d’année au niveau cinématographique car je n’ai pu voir que quatre films.

Mes coups de cœur :

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 Au début des années 80, Abel Morales (Oscar Isaac) tente de faire décoller son entreprise en l’agrandissant. Abel travaille dans le pétrole et il est le seul dans son secteur à travailler en toute légalité. Une gageure dans ce New York ultra violent et corrompu. Même sa femme (Jessica Chastaing) est la fille d’un escroc notoire et elle ne comprend pas toujours le besoin d’honnêteté de son mari.

Voilà un film comme on aimerait en voir plus souvent. JC Chandor maîtrise totalement son sujet : la mise en scène est soignée, le scénario est parfaitement construit, tout est travaillé dans le détail. Les personnages eux-mêmes sont d’une grande profondeur psychologiques et les rôles secondaires sont crédibles et incarnés. Ajouter à cela le talent remarquable des deux acteurs principaux et vous obtiendrez un très grand film, passionnant et esthétiquement réussi.

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 Le documentaire de Claudine Bories et Patrice Chagnard nous plonge dans le quotidien d’Ingeus, un cabinet de placement privé du nord de la France qui travaille pour le Pôle Emploi. Les jeunes qui ont rendez-vous sont tous dans des situations sociales et familiales précaires. En rupture de bans, sans niveau d’études qualifiant pour la plupart, Lolita, Kevin, Tierry et Hamid vont devoir apprendre les règles du jeu de l’entretien d’embauche. Et rentrer dans les cases, obéir à des règles, c’est là tout leur problème.

Le documentaire est tourné sans aucun commentaire, sans aucun jugement autre que les titres des différents chapitres. On a souvent le sourire, on admire la patience des conseillères d’Ingeus qui tentent au mieux d’aider ces jeunes en manque de repères. Le documentaire souligne bien toute la difficulté pour ses jeunes à accepter les fameuses règles du jeu, ils n’ont pas les mots pour s’exprimer mais comprennent aisément l’absurdité de certaines de ses règles. Ils ne sont pas prêts à tout accepter. D’ailleurs, ils finissent par se rebeller et cela montre bien à quel point les salariés sont aujourd’hui maltraités et à quel point les conditions du travail se dégradent.

 

Et sinon :

  • « The Riot Club » de Lone Scherfig : L’ouverture historique nous explique que le Riot Club a été inventé à Oxford pour rendre hommage à Lord Riot, roi de la débauche mort sous la lame d’un mari jaloux. De jeunes hommes veulent réactiver les valeurs de ce club : tous les excès sont permis, l’argent autorise tout. Mais la grande soirée du club va tourner au drame. « The Riot Club » est un récit initiatique où chacun va devoir choisir son chemin moral. Sous des dehors parfois lisses et convenus, le film laisse transparaître une dureté et un terrible cynisme.
  • « Mon amie Victoria » de Jean-Paul Civeyrac : Victoria (Guslagie Malanda), petite fille noire et pauvre, est un soir recueillie dans une grande famille bourgeoise suite à l’hospitalisation de sa tante qui l’élève. La découverte de l’immense appartement et la soirée passée avec le fils aîné de la famille lui laisseront un souvenir impérissable qui changera sa vie à tout jamais. Victoria est un personnage étonnant, absolument pas maître de sa vie. Elle se laisse totalement porter, ballotter par la vie et les choix des autres. Guslagie Malanda incarne parfaitement l’étrangeté de Victoria, son absence au monde. Tous les acteurs sont d’ailleurs au diapason. Jean-Paul Civeyrac traite son sujet avec délicatesse et finesse. Il m’a manqué un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur mais j’ai maintenant envie de découvrir le roman de Doris Lessing dont il est tiré.

Les apparences de Gillian Flynn

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Nick est journaliste à New York. Il est fier de sa réussite sociale et de son mariage avec la splendide et brillante Amy. Celle-ci rédige des tests de personnalité pour différents magazines. Elle est à la tête d’une belle fortune grâce à ses parents et à leurs livres pour enfant « L’épatante Amy ». Le couple semble avoir une vie parfaite jusqu’à ce que la crise s’en mêle. Nick perd son travail. Et rapidement, c’est le tour d’Amy. Désœuvré, le jeune couple se laisse aller. Les parents de Nick étant tous les deux gravement malades, la décision est prise de déménager dans le Missouri, dans la petite ville où Nick a grandi. « J’avais simplement présumé que je prendrais sous le bras ma femme new-yorkaise, avec ses goûts new-yorkais et sa fierté new-yorkaise, et que je l’enlèverais à ses parents new-yorkais – en abandonnant Manhattan et son enivrante frénésie futuriste – pour la transplanter dans un petit bled paumé au bord de la rivière Missouri, et, que tout irait bien. » Et tout n’est pas allé comme Nick l’aurait souhaité. Les relations entre Nick et sa femme s’enveniment rapidement. Et c’est le jour de leur cinquième anniversaire de mariage que la police constate la disparition d’Amy. Le salon est en désordre. Une bagarre semble y avoir eu lieu. La vie du couple est alors sous les feux des projecteurs.

J’ai enfin lu « Les apparences » et mon billet va se rajouter au concert de louanges que ce roman a déjà reçu. C’est un thriller parfaitement maîtrisé, il faut souligner la maestria de sa construction. Les évènements de la vie du couple sont alternativement racontés par Nick et Amy. La succession des points de vue amène à se poser des questions sur la véracité des propos lus. Qui nous dit la vérité ? Et pendant 570 pages, Gillian Flynn mène son lecteur en bateau. Les récits, les indices, les retournements de situation se succèdent et créent à chaque fois la surprise du lecteur. Ce thriller est véritablement machiavélique, on ne sait jamais à quel saint se vouer. Nick et Amy sont tour à tour attachants et méprisables. Leur psychologie est finement approfondie. La vie du couple en prend un coup et les apparences volent en éclat.

Je défie quiconque de pouvoir lâcher ce livre avant la fin qui est parfaitement glaçante. « Les apparences » est un excellent thriller, intelligent, complexe et totalement prenant.

Une photo, quelques mots (152ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Cette semaine, la photo de Julien Ribot m’a inspirée deux textes qu’après avoir hésité, je vous propose de lire tous les deux :

Gravée, balafrée, tailladée, incisée, blessée, mon écorce porte les stigmates de vos amours. Inès, Jorge, Selia, Isabelle, tous font partie de moi maintenant. Tous ont été saisis par la beauté de la vue, surtout le soir lorsque les tours de Notre Dame éclaboussent de lumière la nuit parisienne. Tous ont eu envie d’immortaliser ce moment. Paris, la soirée enivrante, l’eau sombre qui s’écoule paisiblement et inexorablement, la pénombre du quai, l’endroit rêvé pour un rendez-vous romantique. Les Parisiens comme les touristes sont passés devant moi et ont ressenti cette émotion singulière de se trouver dans un cadre exceptionnel, de vivre un moment magique. Tous ont voulu laisser une trace de leur passage ici, comme si cette marque sur mon tronc pouvait empêcher le temps de s’écouler, les souvenirs de s’envoler, les amours de se briser.

Que sont-ils devenus les Inès, Jorge, Selia, Isabelle et tous les autres ? Leurs amours ont-ils survécu longtemps à cette soirée idéale le long des bords de Seine ? Les amours légendaires de Tristan et Iseult ou de Roméo et Juliette n’étaient que des feux de paille, très vite embrasés et très vite éteints. Ces amours-là ne durent pas et l’on ne meurt plus par amour de nos jours. La passion s’éteint dans le quotidien, se noie dans des disputes stériles.

Tiens en voilà deux, enlacés qui avancent de manière chaotique le long du quai. Ils s’étreignent, s’embrassent et croient que leur amour surmontera toutes les épreuves. Ils s’approchent de moi, lisent les nombreux noms qui parsèment mon écorce. Et voilà qu’immanquablement le jeune homme sort un canif. Ils sont émus, leurs yeux pétillent, ils se prennent la main pour graver leurs prénoms ensemble, ne sont-ils pas touchants ? Allez, d’accord, je veux bien être tatoué encore une fois !

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Un homme, à l’allure racée et élégante, marche lentement le long du quai St Bernard. Le halo des réverbères fait briller les mèches argentées de son épaisse chevelure. Sa haute stature attire le regard des autres passants. Un bel homme qui ne paraît pas ses soixante dix ans. Il scrute chaque tronc d’arbre bordant le quai. Enfin, il s’arrête devant l’un d’eux et caresse du doigt l’un des nombreux graffitis qui marquent son écorce. Deux noms : Inès et Jorge, maladroitement encerclés d’un cœur. Incroyable, il l’avait retrouvé, la gravure était toujours là.

Cinquante ans auparavant, il était venu sur ce même quai avec Inès. Lui, Jorge, l’argentin venu à Paris pour des études d’architecture, avait réussi à plaire à la ravissante Inès. Il n’était pourtant pas le seul à lui faire les yeux doux. Elle travaillait dans un café non loin de Notre Dame pour payer ses études de lettres. Son père, veuf et ouvrier, ne pouvait se permettre de lui offrir l’université. Les grands yeux noirs et vifs d’Inès, ses pommettes roses et saillantes, son rire sonore et communicatif. Les jeunes étudiants de la Sorbonne étaient toujours après elle. Et pourtant, c’est bien Jorge qui la séduisit malgré sa maladresse et son français approximatif ou peut-être grâce à  cela. Leur amour était comme un tourbillon, une vague submergeant leurs êtres. Jamais Jorge n’avait ressenti cela, une passion aussi pure qu’évidente.

L’année universitaire passa rapidement entre les cours et les bras d’Inès. Le mois de juillet le ramena à Buenos Aires pour ne jamais le voir revenir. Son père, gravement malade, succomba peu de temps après son retour. Il fallut s’occuper de la succession. Jorge, fils unique, dût reprendre les reines de l’entreprise textile familiale. Les responsabilités ont plongé le doux visage d’Inès dans les limbes. La lâcheté le fit totalement disparaître. Jorge savait que sa famille n’aurait pas accepté les origines sociales d’Inès. Il fallait que Jorge tienne son rang maintenant qu’il était capitaine d’entreprise et ne pas décevoir.

Il ne déçut pas, l’entreprise devint encore plus florissante, son mariage l’associa à une autre grande et riche famille. Certes, il était fier de sa réussite, de ses trois enfants mais de temps en temps un sentiment diffus de culpabilité venait assombrir son regard. Qu’était-elle devenue ?

Et puis, cette lettre arrivée la semaine dernière en provenance de Paris avait ravivé ses souvenirs. Deux lettres dans une grande enveloppe. L’une venait d’un notaire, Maître Verdurin, qui lui expliquait que Mlle Inès Landel était décédée le mois dernier et qu’elle avait demandé dans son testament l’envoi de la lettre ci-joint à Jorge. Dans cette dernière y était dit toute la douleur, toute l’incompréhension dues à son absence. Elle disait aussi qu’Inès ne s’était jamais mariée et qu’elle avait un fils. Leur fils. Prénommé Victor, en hommage à Horta que Jorge admirait, il était devenu architecte et avait un cabinet à Sèvres. Un fils, cinquante ans à rattraper, à se faire pardonner.

Les passants, qui se promenèrent ce soir-là quai St Bernard, virent un homme élancé, distingué, le visage noyé par les larmes et s’accrochant désespérément au tronc d’un arbre.

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Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

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 A l’occasion d’un voyage officiel organisé en 2010 pour l’année France-Russie, Maylis de Kerangal eut l’occasion de prendre le Transsibérien et elle écrivit par la suite ce court roman.

« Tangente vers l’est » est le récit d’une rencontre improbable, aussi courte qu’intense. Deux solitudes se trouvent et s’entraident à bord du transsibérien. Aliocha est un jeune conscrit russe. Il ne veut pas intégrer l’armée, ne veut pas passer des mois au fin fond de la Sibérie. Il a pourtant essayer d’y échapper mais Aliocha n’a pas l’argent nécessaire et il n’a pas non plus de petite amie prête à tomber enceinte pour qu’il puisse rester chez lui.

Hélène est une trentenaire française. Elle a suivi son amant Anton en Russie. Mais elle ne s’habitue pas à ce pays, ne se fait pas à l’ambiance. Anton travaille beaucoup sur un projet de barrage et Hélène est très souvent seule.

Hélène est en 1ère classe, Aliocha en 3ème. Et Pourtant, ils se rencontrent. « Le paysage défile maintenant par les ouvertures de la cellule grise qu’ils ont occupée ensemble, à touche-touche, unis dans les mêmes soubresauts, dans les mêmes accélérations et les mêmes ralentissements, où ils ont mélangé la fumée de leurs clopes et la chaleur de leurs souffles. Aliocha retient sa respiration, il n’est pas suppliant, il n’est pas une victime, il est comme elle, il s’enfuit, c’est tout. La femme pose ses yeux dans ceux du garçon -une clairière se lève dans le petit jour sale, très verte-, se mord les lèvres, suis-moi. »

« Tangente vers l’est » est un huis-clos sur la fuite. Hélène et Aliocha sont tous les deux en fuite pour des raisons différentes, chacun veut échapper à sa vie actuelle ou future. Au-delà de la barrière de la langue (aucun ne parle celle de l’autre), de la classe sociale, Hélène et Aliocha vont se protéger et se comprendre.

Le récit est haletant, Hélène doit cacher Aliocha, sa désertion est découverte très rapidement. Le suspense nous tient de bout en bout. Comme toujours avec Maylis de Kerangal, le roman est parcouru d’une multitude de détails qui rendent crédibles la situation et les personnages. Ceux-ci se dévoilent petit à petit, au fur et à mesure de leurs pensées.

Malgré l’enfermement, Maylis de Kerangal ouvre l’horizon de son lecteur sur les paysages sibériens. La description du lac Baïkal, que les voyageurs guettent de leurs fenêtres, est splendide.

« Tangente vers l’est » fait une nouvelle fois montre du formidable talent de Maylis de Kerangal. J’ai été totalement entraînée par sa langue bouillonnante, rythmée et poétique.