Série Z de JM Erre

Z

Félix Zac est fan de série Z et tient un blog, CinéBisBlog, sur son sujet de prédilection. En dehors du visionnage de nanars tous plus navrants les uns  que les autres (quelques titres pour égayer votre journée : « Arrête de ramer, t’attaques la falaise », « L’attaque de la moussaka géante », « Y a un os dans la moulinette »), Félix ne fait pas grand chose au grand dam de sa femme Sophie, enseignante et écolo militante, et de sa sœur Marie-Jo, urgentiste chez les pompiers de Paris. Mais la situation va changer, Félix va leur montrer que sa passion n’est pas vaine et inutile : il a écrit un scénario. Il y est question d’une maison de retraite pour anciens acteurs de seconde zone où les morts suspectes se multiplient. Le problème c’est que la résidence existe réellement et les décès également. Félix devient le suspect numéro un de l’inspecteur Galachu.

Amis du grand n’importe quoi, bienvenus dans l’univers génialement loufoque de JM Erre ! J’avais déjà eu l’occasion d’admirer le talent délirant de l’auteur dans « Le mystère Sherlock » et j’ai eu la chance de gagner ce roman chez Miss Léo. Et encore une fois, j’ai ri de la première à la dernière page. « Série Z » est composé de nombreux niveaux de lecture et de mise en abîme : extraits du scénario de Félix ainsi que de son carnet aide-mémoire, articles et commentaires de CinéBisBlog, journal de l’inspecteur Galachu, progression de la lecture de « Série Z » par Hubert C., lecteur à Knokke-le-Zoute. L’intrigue est rythmée, bien construite et les personnages sont tous totalement frappés. Vous croiserez au fil des pages un chat nommé Krasucki, un producteur de film-boucher résidant avenue Crosfeld-Jacob à Rungis, un directeur de maison de retraite passionné de taxidermie (en voilà un qui n’a pas choisi son métier par hasard…), un inspecteur tirant son sens déductif des épisodes de « Columbo », un apprenti policier au français approximatif et vous assisterez à une superbe et palpitante course-poursuite en déambulateur. De plus, les pensionnaires de la maison de retraite sont d’une méchanceté réjouissante et ils se débinent à longueur de journée.

JM Erre manie le nonsense et l’absurde avec brio et se permet une fin surprenante nous faisant réfléchir sur la vieillesse et la mort. Son roman fourmille d’idées, de trouvailles hilarantes qui ne laisseront pas vos zygomatiques en paix. Je vous conseille à tous cette cure de franche rigolade, de reboostage de moral instantané.

Kiki de Montparnasse de Catel et Bocquet

KikiDeMontparnasse1_25032007

Suite à l’exposition Brassai, où l’on pouvait voir plusieurs photos de Kiki de Montparnasse, j’ai eu envie de découvrir le roman graphique qui était consacré à ce personnage haut en couleurs du Montparnasse  de l’entre-deux-guerres.

IMG_0242

Née Alice Pin en 1901 à Châtillon, Kiki n’eut pas une enfance facile. Bâtarde, elle fut élevée avec ses cousins par sa grand-mère. Sa mère lui demande de la rejoindre à Paris en 1913 mais elle se débarrasse rapidement de Kiki. Cette dernière vit alors d’expédients avant de devenir modèle pour des peintres. C’est grâce à cela qu’elle devient rapidement la coqueluche du Montparnasse des années 1920. Muse et modèle, elle croisa Modigliani, Soutine, Foujita, Pascin, Risling, Picasso. Sa rencontre la plus durable et la plus décisive fut celle de Man Ray. Elle lui inspira ses photos les plus réussies et les plus connues comme « Le violon d’Ingres » ou « Les larmes ». Cet amour tumultueux fait entrer Kiki dans le monde de Dada et des surréalistes. Elle participa à tous leurs projets cinématographiques et était également danseuse et chanteuse dans des cabarets.

IMG_0247

manray

La bande-dessinée rend parfaitement compte de l’émulation artistique de l’époque, de sa folle légèreté et de la vie de bohème des Montparnos. La vie de Kiki est un tourbillon de soirées, d’alcool, d’amusements et de passion pour la vie et pour les hommes. Ce que montre la bande-dessinée de Catet et Bocquet, c’est une femme totalement libre et sans tabous. Une femme qui a su profiter de la vie jusqu’au bout sans jamais abdiquer sa gaieté, sa fierté et sans jamais penser aux lendemains. Sa fin est certes triste mais la vie de Kiki fut menée tambour battant et sans regret.

IMG_0246

Une époque et un personnage qui valaient bien ce beau roman graphique au style épuré.

 

mélange des genres

Le sillage de l’oubli de Bruce Machart

sillage

En 1895, Vaclav Skala, propriétaire terrien de Lavaca County au Texas, attend la naissance de son quatrième enfant. Malheureusement l’accouchement se déroule mal et sa femme meurt en donnant naissance à leur quatrième fils, Karel. Vaclav ne se remettra jamais de ce décès : « A compter de ce jour, les gens du coin diraient que la mort de Klara avait transformé cet homme d’un naturel gentil en une personne amère et dure, mais en vérité Vaclav  le savait, l’absence de sa femme avait seulement fait resurgir celui qu’il était avant de la connaître, celui que seule cette compagnie féminine avait su adoucir. » Et cet homme est taciturne, austère, dur à la tâche et ses fils doivent le devenir. Ce sont eux qui labourent la terre, le joug sur le cou, ce qui les déformera à vie. Eux qui subissent les coups de Vaclav lorsque le travail est mal fait ou que leur insouciance d’enfants réapparaît. La haine des fils de Vaclav grandit en même temps que le nombre de ses terres. L’arrivée d’un propriétaire espagnol et de ses trois filles va changer le destin de la famille Skala.

« Le sillage de l’oubli » est l’éblouissant premier roman de Bruce Machart, et est une saga familiale sentant la poussière, le tabac et la sueur des hommes comme celle des chevaux. C’est l’histoire de Karel qui prime sur celles des autres membres de la famille. Le livre fait des aller-retours entre trois moments-clés de son existence : 1895 au moment de sa naissance ; 1910 au moment où la fratrie se divise et où Vaclav meurt ; 1924 au moment où sa propre femme Sophie accouche de leur troisième enfant  et où Karel est à nouveau confronté à ses frères. Karel est hanté par les évènements du passé : la mort de sa mère qu’il n’a pas connue, la violence et l’indifférence de son père, l’arrivée de Graciela, une des filles du propriétaire espagnol, dont le corps l’obsède. Celle-ci deviendra la femme d’un de ses frères suite à un pari. Le destin chez les Skala n’est pas le fruit du hasard mais le résultat de courses de chevaux. Deux se déroulent en miroir dans le roman, à chaque fois Karel est le représentant de la famille. Il gagne la première mais perd la deuxième face à Graciela et scelle ainsi le sort de ses frères. La vie est âpre à Lavaca County, les habitants le sont également, surtout les hommes dont la virilité ne doit pas être prise en défaut.

La prose de Bruce Machart est puissante, dense et poétique. Il y a dans « Le sillage de l’oubli » un souffle romanesque indéniable qui emporte le lecteur de bout en bout. Cette histoire familiale a des allures de tragédie classique où la fratrie se déchire, la mort frappe et où le poids du passé écrase. Une vraie pépite littéraire à lire absolument.

challenge US

Bilan plan Orsec et films de mars

Et revoici venu le temps du bilan du plan Orsec lancé par George et Miss Bouquinaix. Ce mois-ci mon contrat est parfaitement rempli avec trois livres de ma PAL et un de ma PAL prêt. Croisons les doigts pour que ça dure….

IMG_0241 (2)

Passons maintenant aux films que je suis allée voir en mars.

Mes coups de cœur :

Grand-Budapest-Hotel-131017

 Gustave H (Ralph Fiennes) est le majordome du Grand Budapest Hotel perché sur une montagne. Il est très à l’écoute des besoins des clients (surtout les clientes d’un certain âge) qui reviennent dans cet hôtel pour le plaisir de le revoir. La vie de Gustave H se complique lorsqu’il est soupçonné d’avoir assassiné une cliente. On retrouve toute la loufoquerie et la mélancolie de Wes Anderson dans ce film. Les décors sont extrêmement soignés et colorés. L’ambiance est celle d’une Mittleuropa sur le point de disparaître, le fascisme commence à monter. Comme toujours chez Wes Anderson, toute une galerie de personnages défile devant nous, les caméos de sa bande d’amis font sa marque de fabrique.

affiche-La-Cour-de-Babel-2013-1

Julie Bertucelli réalise un formidable documentaire sur une classe d’accueil pour primo-arrivants. Les jeunes ont entre 11 et 15 ans et viennent de partout : Irlande, Chili, Serbie, Chine, plusieurs pays d’Afrique, etc… Ils sont là pour apprendre le français et ils abordent tous les sujets. Ils débattent sérieusement, ils se chamaillent, tournent un film, pouffent de rire, deviennent inséparables. Au détour des cours, on découvre des vies bouleversantes marquées par la violence, la pauvreté, l’exil politique, l’intégrisme. Ces enfants ont envie d’apprendre le français pour mieux vivre dans leur nouveau pays, pour recommencer à zéro. C’est un documentaire plein de vie, d’énergie, d’émotion et d’espoir.

Et sinon :

  • « Aimer, boire et chanter », le dernier film d’Alain Resnais, reprend les codes utilisés dans « Smoking, no smoking » : les décors sont dessinés, les acteurs rentrent et sortent comme s’ils étaient sur une scène de théâtre. Il s’agit de la troisième adaptation par Resnais du dramaturge Alan Ayckbourn. Toutes les femmes du film (Sabine Azéma, Sandrine Kiberlain et Caroline Silhol) se disputent les faveurs de George que l’on ne verra jamais. Leurs maris (Hippolyte Girardot, Michel Vuillermoz et André Dussolier) sont quelque peu perplexes… Les relations de couple y sont donc disséquées avec beaucoup d’humour et d’ironie.
  • « Ida » de Pawel Pawlikowski : A quelques jours de ses vœux, une jeune nonne découvre ses origines juives et l’existence d’une tante. Toutes deux vont chercher à connaître la vérité sur la mort des parents d’Ida. Film très touchant sur la culpabilité polonaise tenu par une jeune actrice formidable et un somptueux noir et blanc.
  • Un week-end à Paris de Roger Michell : Un couple d’anglais (Jim Broadent et Lindsay Duncan) reviennent à Paris où ils avaient passé leur voyage de noce trente ans plus tôt. Le couple se dispute beaucoup à travers les rues de la capitale et dans leur chambre d’hôtel. C’est un divertissement plutôt agréable et sympathique. Il m’a surtout donné envie de revoir « Bande à part » de Godart auquel il est fait référence à plusieurs reprises.

 

Guerre et amour de Woody Allen

affiche

« Guerre et amour » de Woody Allen est une parodie du roman de Tolstoï. Le scénario prend beaucoup de liberté avec l’intrigue de départ. Fils cadet d’un petit propriétaire terrien (son lopin de terre se limite à un ridicule bout de pelouse qu’il a toujours sur lui), Boris (Woody Allen) est amoureux de sa cousine Sonia (Diane Keaton). Mais celle-ci ne s’intéresse qu’à Ivan, le frère aîné de Boris, qui lui même est amoureux d’une autre femme. Sonia épouse alors le premier qui passe au grand désespoir de Boris. La guerre contre Napoléon éclate alors.

guerre-et-amour_WEB

 

Il y a quand même des points communs entre les deux œuvres puisque  nous sommes à la même époque en Russie. Boris est un piètre et pleutre soldat, il n’arrive pas à se servir de son fusil à l’entraînement. Le personnage de Boris reprend celui de Pierre : il affronte plus fort que lui en duel ; il tente d’assassiner Napoléon ; il est fait prisonnier. On trouve également dans « Guerre et amour » des tirades philosophiques qui sont filmées à la manière de Ingmar Bergman.

Guerre-et-amour_w

« Guerre et amour » est totalement dans la veine des premiers films de Woody Allen : burlesque où les gags et les jeux de mots s’enchaînent. A noter un dialogue excellent au cachot où Boris et son père se parlent uniquement en employant des titres de Dostoïevski !

Le mois de mars se termine, je vais laisser Natacha, André et Pierre à leurs aventures sur celluloïd et sur papier. Après plus de quinze heures de visionnage, je ne me suis pas lassée d’eux, signe que l’histoire de Tolstoï est exceptionnelle et dense.

guerre-et-paix

Le chardonneret de Donna Tartt

chardonneret

 Un américain occupe une chambre d’hôtel au moment de Noël à Amsterdam. Il est fiévreux, agité et inquiet. Il s’intéresse aux journaux, à un fait divers en particulier : une scène de crime en plein cœur de la capitale néerlandaise. Quel est le rapport entre le narrateur et ce crime ? Comment a-t-il atterri dans cette chambre dont il ne sort pas ? C’est ce que Theodore Decker, le narrateur, va nous raconter durant 786 pages palpitantes. Le point de départ de son flash-back est l’évènement qui transforme à jamais sa vie : sa mère meurt lors d’un attentat au Metropolitan Museum où ils étaient venus pour voir une exposition sur l’âge d’or de l’art flamand.

Vous avez beaucoup entendu parler du « Chardonneret » depuis sa sortie et la plupart du temps dans des articles dithyrambiques. Force m’est de constater que ce roman mérite amplement tous les éloges, toutes les couronnes de laurier qu’on lui a tressées. Le dernier livre de Donna Tartt est un bijou, une œuvre ample et superbe. L’auteur maîtrise à la perfection son intrigue, c’est une formidable conteuse d’histoires. Elle sait changer d’ambiance, créer des rebondissements sur 786 pages sans lasser à aucun moment. Le début est déjà un tour de force : on découvre Theo à Amsterdam avant de plonger dans son enfance, au moment de ses treize ans et du drame de sa vie. Pendant tout le roman, l’idée de ce début de roman à Amsterdam reste inscrit dans la tête du lecteur : à quel moment allons-nous y retourner ?

Donna Tart excelle également dans tous les genres , toutes les atmosphères : roman d’apprentissage à la Dickens (présent sous la forme de nombreux clins d’œil) ; histoire d’amour sublime et infiniment triste ; roman d’amitié ; roman noir avec voyous, alcool et drogue ; roman du secret et de la culpabilité ; réflexion sur le destin, sur le bien et le mal (avec l’ombre tutélaire de Dostoïevsky). « Le chardonneret » réussit à être tout ça à la fois. Les trois villes où vit Theo (New York, Las Vegas et Amsterdam) sont de véritables personnages, leur atmosphère est très marquée. New York est la ville des doux souvenirs avec sa mère disparue, Vegas celle de tous les excès et de l’amitié avec Boris, Amsterdam celle où le destin s’accomplit. La galerie de personnages secondaires est foisonnante mais aucun n’est laissé de côté, chacun prend corps pour accompagner l’évolution de Theo. Il y a le monde policé et bourgeois de la famille Barbour où Theo est accueilli après la mort de sa mère. Pippa dont il tombe amoureux au MET avant l’attentat et qui est brisée comme lui par l’évènement. Hobie, le restaurateur de meubles, admirable de compréhension et qui transmet son art à Theo. Le père, revenu de nulle part, est rongé par l’alcool et la fièvre du jeu. Et il y a Boris, l’ami ukrainien rencontré à Vegas. Il est à l’origine de tous les excès, de tous les risques mais son amitié est indéfectible.

Enfin « Le chardonneret » est un hommage à l’art, à l’imaginaire. Le splendide tableau de Carel Fabritius est au cœur de l’intrigue et aussi de la philosophie que tire Theo de la vie : « Et tandis que nous mourons, tandis que nous émergeons de l’organique, c’est une gloire et un privilège d’aimer ce que la Mort n’atteint pas. Parce que si le désastre et l’oubli ont suivi ce tableau au fil du temps, l’amour l’a suivi aussi. Dans la mesure où il est immortel (il l’est), et où j’ai un petit rôle, lumineux et immuable, à jouer dans cette immortalité. Il existe ; il continue d’exister. Et j’ajoute mon propre amour à l’histoire des amoureux des belles choses, eux qui les ont cherchées, les ont arrachées au feu, les ont pistées lorsqu’elles étaient perdues, ont œuvré pour les préserver et les sauvegarder tout en les faisant passer de main en main, littéralement, leurs chants éclatants s’élevant du naufrage du temps vers la prochaine génération d’amoureux, et la prochaine encore. »

Alors ne vous privez pas de cette plongée dans un roman foisonnant et totalement captivant.

Un grand merci aux éditions Plon pour ce grand moment de lecture.

 

challenge US

Guerre et paix de Matilde et Luca Bernabei et Nicolas Traube

2014-03-22 11.34.25 (2)

Autant le dire tout de suite, cette adaptation de « Guerre et paix » est totalement catastrophique. Il faut chercher pour retrouver les scènes et la chronologie du roman. Tout est traité avec un manque de subtilité et une sensiblerie pénible. Le premier épisode de la série en est la démonstration calamiteuse. Une des premières scènes se déroule chez les Rostov où est organisé un bal. Natacha (Clémence Poésy) descend un escalier au bas duquel se trouve le prince André (Alessio Boni). C’est le coup de foudre, Natacha pense déjà qu’il est l’homme de ses rêves. Pire, André lui-même est sous le charme et ne pense plus dès lors qu’à la ravissante comtesse Rostov. Toute la scène est un contresens total puisque c’est à la mort de sa femme que André commence à s’ouvrir à la vie et aux autres. Tout l’histoire d’amour de Natacha et André est traitée de cette façon, tout est tiré vers le mélo, le larmoyant. C’est le cas également de l’histoire entre Anatole Kouraguine et Natacha. Le séducteur sans cœur est ici amoureux fou de Natacha ! Les sentiments amoureux d’Anatole se doublent d’une histoire de vengeance envers le prince André qui l’aurait obligé à épouser une paysanne lors d’une campagne militaire. Ces quelques remarques vous montrent l’ampleur du désastre et à quel point le scénario s’éloigne du roman.

18832788.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Et ce traitement larmoyant de « Guerre et paix » est fort dommage car cette adaptation avait de bons atouts. Des trois adaptations que j’ai regardées, celle-ci est la seule à rendre leur importance à Nicolas Rostov et à la princesse Marie Bolkonsky. Dans l’ensemble, les acteurs sont bons : Alessio Boni est un plaisant prince André, Alexandre Beyer réussit plutôt bien  dans le rôle de Pierre. Je suis moins convaincue par la prestation de Clémence Poésy dont la voix toujours dans un souffle finit par agacer. J’aurais aimé les voir dans une adaptation à la hauteur de l’œuvre de Tolstoï. Les costumes et les décors sont également somptueux.

50354206_p

Cette version de « Guerre et paix » est une grande déception. Tirant sans cesse vers l’excès de sentimentalité, elle passe totalement à côté de son sujet.

Lundi ou mardi de Viriginia Woolf

PremièreCouverture_WOOLF_02OCT13

« Je veux penser paisiblement, calmement, avec tout l’espace dont je peux disposer, sans jamais être interrompue, sans jamais avoir à me lever de mon fauteuil, pouvoir passer facilement d’une chose à une autre, sans ressentir la moindre hostilité, sans rencontrer le moindre obstacle. Je veux couler de plus en plus profond, loin de la surface avec ses faits brutalement séparés. » Le résultat de cette pensée libérée est ce petit recueil de huit nouvelles. Virginia Woolf y laisse s’exprimer son flot de pensées, sa fantaisie, sa recherche littéraire. « Lundi ou mardi » fut publié en avril 1921 et chacun des textes qui le composent est un petit univers en soi marqué par les impressions, les sensations. Les huit textes sont très représentatifs du travail de Virginia Woolf.

« Une société » évoque la misogynie de la société anglaise de l’époque et le peu de femmes écrivains ou peintres sur un ton drolatique. « Un roman non écrit » place deux femmes dans un wagon de train. L’une d’elles tente de deviner la vie de l’autre à travers les traits de son visage, ses vêtements, ses attitudes. « T’ai-je bien lue ? Mais le visage humain – le visage humain au-dessus de la page de caractères imprimés la plus dense contient plus, dissimule plus. » Dans « La marque sur le mur », l’esprit divague, s’évade à partir de l’observation d’une tâche sur un mur. Les pensées passent d’un sujet à l’autre en continu.

Mon texte préféré est « Kew Gardens ». L’auteur choisit de se fixer sur une plate-bande du jardin comme on placerait une caméra que l’on laisserait tourner. Elle y observe ce qui se passe dans la plate-bande (fleurs, insectes) et autour (des gens se promènent, discutent). « Comme il faisait chaud ! Si chaud que même la grive avait choisi de sautiller, comme un oiseau mécanique, à l’ombre des fleurs, avec de longs arrêts entre deux mouvements ; au lieu d’errer sans but, les papillons blancs dansaient l’un au-dessus de l’autre, faisant de leurs éclats blancs le contour d’une colonne de marbre effondrée au-dessus des fleurs les plus hautes ; les verrières de la palmeraie brillaient comme si tout un marché rempli d’ombrelles d’un vert éclatant avait ouvert sous le soleil ; et dans le ronronnement d’un aéroplane, la voix du ciel d’été soufflait son âme farouche. »

« Lundi ou mardi » permet de mesurer toute l’audace littéraire de Virginia Woolf, sa recherche permanente pour exprimer les sensations qui peuplent nos esprits. Se dégage de ces huit textes une délicate et sensible poésie.

tous les livres sur Babelio.com

Guerre et paix de Sergueï Bondartchouk

guerre_et_paix

L’adaptation de « Guerre et paix » de Sergueï Bondartchouk a été réalisée de 1965 à 1967. L’ensemble dure 7h10 et est composé de quatre parties comme le roman, elles sont intitulées : Andreï Bolkonski, Natacha Rostov, 1812 et Pierre Bezoukhov. Le film est l’un des plus chers de toute l’histoire du cinéma.

war-and-peace-bondarchuk-6003_11

Bien entendu en 7h10, Sergueï Bondartchouk a le temps de rendre toute l’ampleur du roman de Tolstoï et toute la complexité des personnages et il choisit de se concentrer principalement sur les trois principaux. Il y a une forte concordance entre les scènes montrées par King Vidor et celles de Bondartchouk.  Et ce dernier s’est donné les moyens de marquer les esprits, certaines scènes sont proprement spectaculaires comme la prise de Moscou où règne le chaos ou la bataille de Borodino et ses 120 000 figurants. Les deux grandes scènes de bataille, Austerlitz et Borodino, sont formidablement filmées, chorégraphiées à l’instar de la grande scène du bal où Natacha fait ses débuts. Cette recherche de mise en scène ne nuit pas au réalisme de ces scènes. Et il me semble qu’elles montrent assez bien ce que signifiait la guerre à cette époque : des attaques frontales, des centaines de milliers de pauvres soldats emmenés au front et tant de sacrifiés, des conditions de vie déplorables.

2a78tu1

Les scènes de vie civile et mondaine sont également réussies et très travaillées. Il faut souligner le choix de Bondartchouk de conserver l’emploi du français lors des réceptions de la haute société ce qu’avait également fait Tolstoï dans son roman (en tout cas dans la première version). J’ai beaucoup aimé la scène du premier bal de Natacha. Elle y arrive excitée par ce rendez-vous où sa vie semble commencer véritablement. Mais au départ personne ne la remarque. Elle nous fait face, elle regarde les danseurs avec un air de plus en plus triste. Derrière elle, un grand miroir nous montre les couples tournoyant au rythme de la musique. A un moment, passe le Prince Andreï, apparition furtive annonciatrice de leur rencontre. Entre ces différentes scènes, Sergueï Bondartchouk insiste beaucoup sur la présence de la nature par des images élégiaques des bois, des vallées. Cela donne un côté panthéiste au film que n’aurait pas renié Tolstoï.

warandpeace2-05

Les trois principaux acteurs sont au diapason de leurs personnages. Viatcheslav Tikhonov me semble trop âgé pour le rôle du Prince Andreï mais se dégage de son visage beaucoup de dignité et de noblesse. Mais, comme dans le film de King Vidor, la scène de sa mort est loin d’être le meilleur du film. Lioudmila Savelieva incarne la frivolité, l’insouciance de Natacha puis, au fil des évènements, elle gagne en gravité et en profondeur. Bondartchouk semble l’avoir choisi pour sa ressemblance avec Audrey Hepburn. Le réalisateur s’est lui-même emparé du rôle de Pierre : l’austérité et la discrétion même !

images index pierre

Cette longue et fidèle adaptation de « Guerre et paix » est certes austère, un peu surannée par certains côtés mais je ne l’ai à aucun moment trouvée ennuyeuse. C’est une fresque spectaculaire et démesurée (assez russe en somme !). Encore une fois, l’épilogue du roman est supprimée, le film s’achève au moment des retrouvailles de Pierre et Natacha.

guerre-et-paix

Le théorème du homard de Graeme Simion

Don Tillman est professeur de génétique à l’université de Melbourne. C’est un vrai génie dans son domaine. Mais Don a un sérieux problème dans ses relations avec autrui, il est totalement inadapté à la vie en société. En fait, Don est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme, mais il n’en a pas pris conscience. Son dernier projet n’est pas scientifique, il aimerait trouver une compagne. Pour se faire, il décide d’employer les grands moyens : il établit un questionnaire pour trouver la femme idéale. Les questions portent sur ses exigences (elle ne doit pas fumer, ne doit pas boire, ne doit pas être végétarienne) et s’inspirent de ses navrantes expériences passées (notamment une histoire de glace à l’abricot qui a fait échouer une possible histoire). Une fois le questionnaire finalisé, l’opération épouse peut commencer. Don participe à des soirées où il glisse discrètement ses questions, envoie le formulaire sur des sites de rencontres. Son ami Gene, lui aussi professeur, lui envoie une possible candidate : Rosie Jarman. Mais Don s’aperçoit vite que celle-ci ne va pas convenir : elle fume, boit, est serveuse dans un bar (elle n’a donc pas le niveau intellectuel suffisant), est désordonnée. Don va néanmoins la revoir car Rosie a un problème que ses compétences en génétique  peuvent résoudre : elle cherche son père biologique. L’opération père est alors lancé.

« Le théorème du homard » est un livre hautement sympathique et je vais vous expliquer pourquoi l’opération lecture s’est bien passé :

  1. Le personnage de Don est vraiment très réussi et sort totalement de l’ordinaire. « J’ai trente-neuf ans, je suis grand, en bonne santé et intelligent, j’occupe une position sociale relativement élevée et je touche un salaire supérieur à la moyenne en tant que professeur associé. En toute logique, un grand nombre de femmes devraient me trouver attirant. Dans le règne animal, je n’aurais pas de difficulté à me reproduire. » Voilà le type de raisonnement produit par le cerveau de Don et vous pouvez comprendre sa parfaite inadéquation avec les personnes qu’il croise sur sa route. Il les jauge à l’aune de leur poids et de leur IMC. Il vit dans un monde parfaitement régler, chaque minute de la journée fait partie d’un emploi du temps, chaque repas est normalisé. Il n’y a pas de place pour l’imprévu dans la vie de Don, seule la science à toute son attention. Et pourtant, Don va faire preuve d’une incroyable capacité d’adaptation en aidant Rosie à trouver son véritable père. Il va faire montre d’une imagination sans limité pour trouver des moyens de prélever l’ADN des pères putatifs de Rosie (il devra notamment apprendre à danser avec l’aide d’un squelette, apprendre à faire des cocktails). Il va même monter  un projet scientifique bidon pour expliquer son utilisation de la machine servant à identifier l’ADN. Quand Don se lance dans un projet, il ne le fait pas à moitié !
  2. Forcément, l’inadaptation de Don entraîne des quiproquos, des malentendus, des catastrophes. Le roman est ainsi émaillé de scènes et de réflexions très drôles. Car Don est du genre direct, il ne s’embarrasse pas de politesse pour dire ce qu’il pense. Et il est totalement incapable de déchiffrer les réactions d’autrui ! Quand Don doit se rendre à une soirée d’anciens étudiants, il y va très habillé, avec chapeau haut de forme et queue de pie !
  3. « Le théorème du homard » est un feel-good book ! Don est un personnage extrêmement attachant et positif. Au fil des pages, l’histoire avec Rosie se développe et ses efforts pour la conquérir sont dignes des comédies romantiques qu’il regarde pour comprendre le sentiment amoureux. Le livre est dans la droite ligne de films comme « Coup de foudre à Notting Hill » ou « Le journal de Bridget Jones ». Il allie l’humour et le romantisme sans verser dans le fleur bleue, dans le tire-larmes. D’ailleurs, Graeme Simion avait d’abord écrit son histoire sous la forme d’un scénario. Il semble qu’une adaptation soit déjà à l’étude.

Pour ses trois raisons, je vous conseille la lecture du « Théorème du homard » qui vous mettra du baume au cœur grâce aux péripéties rocambolesque de Don. Et le titre du roman m’a tout de suite fait penser à un passage de ma série culte « Friends » où Phoebe explique à Ross que Rachel est son homard. Il semble que Don, lui aussi, à trouver son homard femelle !
Merci aux éditions Nil pour cette découverte.