Bilan livresque et cinéma de mars

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Parmi mes lectures de mars, j’ai déjà pu chroniquer le splendide tome 2 du « Jardin secret » de Maud Begon et « Le petit roi » de Mathieu Belezi dont l’écriture m’a totalement éblouie. Je vous parle la semaine prochaine du formidable roman de Timothée Demeillers et du premier roman de Coco Mellers qui décrypte la désagrégation d’un couple qui avait tout pour réussir. Et j’espère vous parler rapidement de l’étonnant roman de Catriona Ward et du sombre « Dernière reine » de Rochette. Je ne ferai en revanche pas de billet sur le dernier titre de mon cher J.M. Erre que je conseille surtout aux aficionados. L’ensemble de son œuvre est en effet évoquée dans ce recueil de textes qui ne sont pas tous aussi hilarants que je l’aurais souhaité. « Les autres ne sont pas des gens comme nous » n’en reste pas moins un livre très agréable et drolatique. Je garde le meilleur pour la fin : « Divorce à l’anglaise », un vrai plaisir de lecture qui m’a permis de retrouver la talentueuse Margaret Kennedy.

Côté cinéma, je suis allée voir huit films dont voici mes préférés :

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C’est dans un épais brouillard que le taxi de Julie et sa mère arrive dans un hôtel-manoir de la campagne galloise. Les lieux sont isolés, les deux femmes semblent être les seules clientes de l’hôtel. Julie, qui est cinéaste, tente d’écrire un film sur sa mère. Cette dernière se remémore ses souvenirs et notamment ceux de cette étrange demeure où elle a vécu pendant le seconde guerre mondiale.

L’année dernière, j’avais découvert Joanna Hogg avec « The souvenir part I & part II » qui m’avaient éblouie. Ici la cinéaste nous propose un conte gothique qui mélange l’univers « Des autres » et de « La maison du diable ». L’atmosphère inquiétante est créée par les bruits, par des cadrages particuliers des escaliers, des miroirs, des fenêtres et par une musique ensorcelante. Le manoir semble habité par des fantômes et nous plonge dans une sorte de songe. Tilda Swinton incarne à la fois Julie et sa mère ce qui accentue le trouble causé par les lieux et l’ambiance. Le personnage de Julie est aussi une forme de double de Joanna Hogg. Comme dans « The souvenir », les souvenirs et leurs réminiscences sont au cœur de l’intrigue. A nouveau, j’ai été envoûtée par le cinéma de Joanna Hogg et par la singularité de Tilda Swinton.

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Madeleine, une comédienne débutante, est accusée du meurtre d’un producteur de cinéma qui aurait tenté de la violer. Pour la défendre, elle peut compter sur sa colocataire, Pauline, avocate sans clients pour le moment. L’histoire est largement médiatisée et le procès apportera gloire et succès aux deux jeunes femmes.

« Mon crime », tiré d’une pièce de théâtre, est une comédie réjouissante et totalement irrésistible. Ce film d’époque s’amuse avec les thématiques actuelles : dénonciation du patriarcat dans la plaidoirie de Pauline, égalité des droits homme/femme, etc… Les deux jeunes amies sauront profiter de la situation avec beaucoup de malice et d’habileté. Les dialogues virevoltent et sont millimétrés. Le casting est un bonheur absolu. Rebecca Marder et Nadia Tereszkiewicz sont éclatantes et parfaitement complémentaires. Les seconds rôles font également le sel de « Mon crime » : Fabrice Luchini est plus Louis Jouvet que jamais, Dany Boon se régale à jouer le milliardaire attendri par Madeleine, Isabelle Huppert incarne avec brio une actrice cabotine et has been. « Mon crime » est un régal, une comédie enlevée, rythmée où François Ozon met une nouvelle fois en valeur ses acteurs.

Et sinon :

  • « Emily » de Frances O’Connor : Pour que les choses soient claires, « Emily » n’est pas un biopic d’Emily Brontë. Le film de Frances O’Connor est une évocation de la personnalité de l’autrice et de l’univers de son unique et fantastique roman « Les Hauts de Hurlevent ». C’est un portrait fiévreux, intense qui souligne le caractère revêche, sauvage et indépendant d’Emily Brontë. On la sent habitée par la fiction et son pouvoir d’imagination effraie son entourage (la scène du masque est sans doute la plus réussie du film). Emma Mackey est absolument parfaite et elle incarne avec beaucoup de force le personnage principal. Il faut également souligner la beauté de la photographie, des paysages (les rudes landes du Yorshire) et des costumes. Si globalement j’ai apprécié le film et la liberté incarnée par cette jeune femme, j’ai également trouvé deux gros défauts : la relation entre Emily et le vicaire n’avait pas besoin d’aller jusqu’au charnel, d’autant plus que l’homme d’église semble très accroché à ses principes moraux ; le deuxième point noir est le fait qu’Emily publie seule son roman et que celui-ci porte son nom. Cela fait oublier la formidable émulation littéraire des sœurs Brontë qui publièrent leurs romans ensemble et sous des pseudonymes masculins.
  • « Toute la beauté et le sang versé » de Laura Poitras : Le documentaire de Laura Poitras revient sur le scandale de l’Oxycontin, un anti-douleur à base d’opiacés qui a fait des ravages aux Etats-Unis. Le groupe pharmaceutique le commercialisant appartenait à la famille Sackler qui plaça une partie de ses énormes profit dans le mécénat artistique. Leur nom apparaissait dans de nombreux musées à travers le monde et la photographe Nan Goldin se bat pour que celui soit effacé. Elle fut elle-même victime de leur médicament. Le documentaire raconte à la fois son engagement, son combat acharné et sa vie marquée par de nombreux épisodes douloureux (le suicide de sa sœur, l’hécatombe parmi ses amis au moment de l’apparition du sida). A travers son art, Nan Goldin a cherché à montrer les marginaux, les milieux underground, les homosexuels comme les trans. Son engagement militant cherche également à mettre en lumière les victimes de l’Oxycontin que les Sackler aimeraient faire oublier.Le documentaire, au titre magnifique, est émouvant et marquant. Si le sujet vous intéresse, en 2021, la très bonne série « Dopesick » évoquait ce scandale pharmaceutique.
  • « The Fabelmans » de Stephen Spielberg : Dans son dernier film, Steven Spielberg revient sur son enfance et la naissance de sa vocation. Un accident de train dans « Sous le plus grand chapiteau du monde » le ravit et le traumatise. Sa manière de l’exorciser sera de reproduire l’accident avec son train électrique puis de le filmer. Il ne quittera plus jamais sa caméra mettant en scène par la suite des westerns, des films de guerre avec ses camarades. « The fabelmans » est également une saga familiale entre un père scientifique, inventeur et une mère pianiste fantasque. Récit d’apprentissage, naissance d’une vocation, le film de Steven Spielberg touche par le regard qu’il porte sur une famille qui se défait et sur sa découverte de la puissance des images. Entre « Babylon » et « Empire of lights », les cinéastes ne cessent de clamer leur amour pour leur art et nous offre des films réjouissants autant qu’émouvants.
  • « Goutte d’or » de Clément Cogitore : Ramsès est médium à la Goutte d’or. Son commerce est florissant, prospère ce que lui reprochent les autres voyants du quartier. Ramsès reçoit les personnes en deuil et il est bluffant. Il semble réellement en contact avec les morts, son arnaque est parfaitement organisée. Mais bientôt son quotidien est perturbé par l’arrivée de jeunes gamins venus de Tanger et qui vivent dans la rue. Ils veulent obliger Ramsès à retrouver l’un de leurs amis disparu. « Goutte d’or » commence comme un film noir, un thriller social nous montrant ce quartier populaire en plein changement. Rapidement, Clément Cogitore nous entraine vers plus d’étrangeté puisque Ramsès sera rattraper par son « don » de médium. Il plongera dans les arrières boutiques de la Goutte d’or avec le groupe de gamins et sera touché par leurs destinées. Toujours parfait et intrigant, Karim Leklou incarne Ramsès qui tombera le masque au fur et à mesure de son exploration de son quartier.
  • « Empire of lights » de Sam Mendès : A Margate, Hilary travaille dans un cinéma à l’ancienne, un brin décrépit. Elle est célibataire, borderline et se soigne au lithium. L’ensemble des employés forme une petite famille menée par un directeur paternaliste. Ce dernier profite de la vulnérabilité d’Hilary pour coucher avec elle. Tout change pour elle avec l’arrivée de Stephen, un beau jeune homme noir, à qui elle s’attache fortement. Plusieurs choses m’ont séduite dans le dernier film de Sam Mendès. Tout d’abord, la reconstitution de cette Angleterre thatchérienne où les skinheads insultent et violentent les personnes de couleurs (« This is England » montrait également avec brio la montée en puissance de ces groupes au moment où le chômage explose dans le pays). Ensuite, Sam Mendès livre ici un bel hommage au cinéma et à la puissance de la fiction que va finalement découvrir Hilary. Enfin, il faut saluer la performance d’Olivia Colman, vibrante et émouvante.
  • « La syndicaliste » de Jean-Paul Salomé : Maureen Kearney est une syndicaliste inflexible et opiniâtre chez Areva. Lorsque Anne Lauvergeon doit quitter la présidence, l’ambiance se tend entre les nouveaux dirigeants et Maurren. Elle finit par découvrir un transfert de technologie nucléaire entre la France et la Chine via EDF. La syndicaliste se transforme en lanceur d’alerte et va le payer cher : elle est retrouvée ligotée chez elle à une chaise, un A scarifié sur le ventre et un couteau dans le vagin. Un engrenage terrifiant va alors s’engager pour transformer la victime en manipulatrice. L’histoire de Maureen Kearney parait folle et pourtant tout est vrai. Jean-Paul Salomé réalise un film politique qui décortique de manière compréhensible tous les rouages de cette affaire. Pour incarner cette syndicaliste d’exception, il fallait une grande Isabelle Huppert au jeu d’une infinie subtilité.

Un psaume pour les recyclés sauvages de Becky Chambers

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Froeur Dex, moine de jardin, a décidé de changer de vie pour devenir moine de thé itinérant. « Le rôle des moines de thé n’avait de secrets pour personne, et Dex ne redoutait pas de se lancer. Servir le thé n’était pas sorcier. Les gens arrivaient à la roulotte avec leurs problèmes et repartaient avec une tasse fraichement infusée. Dex avait maintes fois trouvé refuge dans des salons de thé, comme tout le monde, et iel avait lu une foule de livres sur l’art de le servir. » Avec travail et patience, Dex devient un excellent moine de thé, attendu dans tous les villages où il passe. Mais la lassitude finit par le gagner. Dex rêve d’entendre le bruit des grillons des nuages qui se trouvent dans le massif des Cornes, zone naturelle protégée depuis la Transition. Ce moment historique a vu les robots abandonner les usines pour aller vivre dans la forêt, loin des hommes. Lorsque Dex s’enfonce dans la zone naturelle, il rencontre Omphale, un robot aux composants recyclés, qui cherche des contacts avec les humains pour prendre de leurs nouvelles et savoir de quoi ils ont besoin.

« Un psaume pour les recyclés sauvages » est un conte philosophique, écologique et surtout une dystopie optimiste ce qui est rare en SF. Le cœur du roman est la relation qui se noue entre Dex et Omphale, tous les deux redécouvrent une forme d’altérité. Cela se fait avec douceur, drôlerie mais également au travers de questionnements sérieux sur la condition humaine. Omphale tente de comprendre son nouvel ami et son éternelle insatisfaction. Avec bienveillance et patience, le robot accompagne le cheminement intérieur, personnel de Dex. Il lui apprend à ouvrir les yeux, à regarder autour de lui. La leçon d’Omphale, qui m’a séduite, est de retrouver son émerveillement à être au monde. A cela s’ajoute une redécouverte de la nature, de sa préexistence à toute vie humaine. Dans la zone protégée, elle reprend ses droits, elle reconquiert les espaces abandonnés par les hommes.

Becky Chambers nous propose, avec son roman, une histoire lumineuse, pleine de douceur et de poésie. Une belle dystopie réconfortante.

Traduction Marie Surgers

Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher

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Dans l’Écosse du 17ème siècle, le révérend Charles Leslie se rend à Inverary pour interroger une jeune femme enfermée pour sorcellerie. L’homme d’église jacobite veut obtenir le témoignage de Corrag sur les massacres de Glencoe pour faire la preuve de l’implication du roi Guillaume qui règne sur le pays depuis le renversement de Jacques. La jeune femme est en effet la seule rescapée. Elle va être brûlée dès que la neige aura fondue et que le bûcher pourra être érigé. Il lui reste peu de temps pour faire le récit de sa courte vie. Sa grand-mère et sa mère furent également tuée pour sorcellerie. Cette lignée de femmes paie sa connaissance des vertus thérapeutiques des plantes. Après la mort de sa mère, Corrag a fui vers le nord-ouest et a trouvé refuge dans les Highlands auprès du clan MacDonald. Des hommes et des femmes qui paieront chèrement leur soutien au roi Jacques.

« Sorcière. Comme une ombre, ce n’est jamais loin. Il y a d’autres noms : gueuse, et putain. Malfaisante. Roulure revient souvent, aussi, et pareils noms sont trop cruels pour les lier à un chien mais on les a aisément liés à moi. Je les traîne. Saleté une fois, comme si j’étais une coulée de fiente dans la rue, même pas un être humain. Après ça j’ai pleuré. Un jour, au marché, on a traité Cora de trou du Diable. Mais sorcière… » Dans son roman, Susan Fletcher fait le récit des maltraitances, des brutalités infligées par les hommes à certaines femmes singulières qui refusent de se plier aux règles de la société. Corrag se raconte longuement à Charles Leslie, ses humiliations, ses peurs mais aussi le profond réconfort trouvé dans la nature sauvage et inhospitalière des Highlands. Son regard, sans aucune haine ou volonté de vengeance, se pose avec humanité sur chacun et sur chaque chose. Elle décrit à merveille le frémissement de chaque saison, les plantes, les animaux. Les beautés de la nature habitent les pages de « Un bûcher sous la neige ». Le lecteur progresse dans ce récit comme le révérend Leslie : surpris par le flot de paroles de Corrag, il se laisse de plus en plus attendrir par son histoire. La jeune femme apporte de la lumière, de la beauté au fond de sa cellule.

« Un bûcher sous la neige » m’a permis de découvrir (enfin !) le talent incomparable de conteuse de Susan Fletcher. On se laisse emporter par les mots de Corrag qui nous transporte au cœur des Highlands. Quel autre roman de l’autrice me conseillez-vous ?

Traduction Suzanne V. Mayoux

La vierge néerlandaise de Marente de Moor

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Été 1936, Janna quitte Maastricht pour se rendre à Aix-la-Chapelle. Son père l’y envoie pour qu’elle perfectionne son escrime. Son maître d’armes sera Egon von Bötticher, un ancien ami de son père qu’il a connu lors de la première guerre mondiale. Le père de Janna est médecin et il a soigné von Bötticher, gravement blessé au visage. Janna a 18 ans et elle rêve de ressembler à Hélène Mayer depuis qu’elle a assisté aux JO d’Amsterdam. Rêveuse, elle imagine, durant son voyage en train, que son maître d’escrime ressemblera au Prince Andreï de « Guerre et paix ». Impressionnant physiquement, von Bötticher accueille de manière froide la jeune fille. Taciturne, peu loquace, il prépare Janna à la découverte de son domaine de Raeren, proche de la décrépitude. « Je me tenais face à un couvercle de cercueil. J’exagère, bien-sûr, mais, quand von Bötticher m’a plantée devant la porte close parce qu’il avait oublié quelque chose dans la voiture, l’aspect solitaire de la maison m’a frappée, comme ma solitude face à elle. Pendant les quelques minutes qui se sont écoulées, j’ai fixé la laque noire, le heurtoir terne et les clous argentés, puis la porte s’est ouverte sur un nouveau personnage d’une pâleur cadavérique qui restait muet sur le seuil. » Cette atmosphère lugubre n’empêchera pas Janna de tomber sous le charme de von Bötticher.

« La vierge néerlandaise » est le premier roman d’une nouvelle maison d’édition Les Argonautes et c’est également le premier roman de Marente de Moor a être traduit en français. Le texte est très riche et mélange l’escrime et son apprentissage, aux premiers émois amoureux de Janna et à l’entre-deux-guerres. Il y est question de ligne que l’on doit franchir ou non. C’est le cas pour la relation que Janna souhaite entretenir avec son maitre d’escrime. Mais la question de la ligne se pose aussi dans le cadre d’un match entre fleurettistes ou lors d’une guerre (les Pays-Bas était neutre lors de la première guerre mondiale).

Marente de Moor nous fait bien sentir le climat délétère qui s’installe en Allemagne. L’imminence de la catastrophe plane sur le Raeren malgré son isolement. Une certaine idée de l’honneur au combat, une certaine aristocratie allemande commencent à être balayées par les nazis. La figure d’Hélène Mayer est d’ailleurs significative, son comportement très ambigu lors des JO de Berlin interroge également la notion de ligne entre le bien et le mal.

« La vierge néerlandaise » nous raconte le passage d’un monde à l’autre : la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte pour Janna, le basculement de l’Allemagne dans la barbarie. Le texte de Marente de Moor nous offre de plus une belle galerie de personnages à la psychologie complexe. Une lecture que j’ai grandement appréciée.

Traduction Arlette Ounanian

Le petit roi de Mathieu Belezi

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A douze ans, Mathieu doit aller vivre avec son grand-père au cœur de la Provence, dans une ferme. Après s’être déchirés, ses parents préfèrent l’abandonner. Seule sa mère reviendra occasionnellement le voir. Pas suffisant pour apaiser la colère, la rage de Mathieu qui ne trouve que la violence, la cruauté comme bouclier de protection. « Instinctivement mes mains se font tendres, et je ne peux éviter les larmes qu’en basculant dans la cruauté. » Seul son grand-père est source de tendresse et d’affection.

« Le petit roi » a été publié en 1998 et il vient d’être réédité par les éditions du Tripode. Ce texte court de Mathieu Belezi est marquant à plus d’un titre. L’histoire de cet enfant abandonné oscille sans cesse entre ombre et lumière, entre la violence qu’il ne peut contenir et l’amour profond pour son grand-père. Mathieu fait souffrir pour annihiler sa propre douleur dû au manque d’amour (les scènes de retour de sa mère sont déchirantes, l’enfant s’accroche au moindre signe d’affection). Lui qui vient de la ville, doit également s’habituer à la rudesse de la vie à la campagne, il doit conquérir son nouveau royaume. J’ai apprécié que Mathieu Belezi ne cherche jamais à justifier les brutalités infligées par son héros aux animaux et à son camarade de classe mais il le ne juge pas non plus. La profonde noirceur de l’enfant est également toujours contrebalancée par la lumineuse relation qu’il noue avec son grand-père.

Mais ce qui m’a ébloui dans « Le petit roi », c’est l’écriture de Mathieu Belezi faite de poésie et de concision. Elle rend la profondeur, la puissance des émotions de l’enfant mais également la splendeur des paysages qui ont une grande importance dans le roman. « La ferme de mon grand-père est à flanc de colline. Un chemin de châtaigniers y monte, semé de traitres cailloux gros comme le poing. Ici les ciels sont écurés par un mistral qui n’a pas la main légère. Il en résulte des bleus intenses, tant crus qu’ils indisposent. Partout ce ne sont que chênes-lièges, garrigues, rochers qui affleurent et saboulent le paysage. Dans ce repli de terres pauvres ma mère m’abandonne. »

La beauté et la cruauté se côtoient sous la plume de Mathieu Belezi pour nous offrir un roman puissant, touchant malgré les actes terribles de son héros.

Tenir sa langue de Polina Panassenko

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Née Polina à Moscou, elle est devenue Pauline lorsque ses parents s’installèrent à St Étienne. Deux prénoms dont elle pensait pouvoir disposer à sa guise. Mais lorsqu’elle entame des démarches pour son passeport, elle comprend que la mention « autorisée à s’appeler Pauline », sur le décret de naturalisation, rendait obligatoire l’utilisation de son prénom francisé. Polina a bel et bien disparue. La narratrice va alors aller devant les tribunaux pour retrouver son prénom d’origine. Celui-ci lui avait été donné en hommage à sa grand-mère paternelle qui avait du transformer son prénom de Pessah, trop juif, en Polina. Retrouver son véritable prénom, c’est retrouver l’histoire de sa famille, entre la Russie et la France.

« Tenir sa langue » est un roman intime, familial où Polina Panassenko nous conte avec talent et intelligence son arrivée en France et sa difficile intégration. La Russie et la France s’entremêlent, tous les été continuent de se dérouler dans la datcha familiale avec les grands-parents maternels. Les pages consacrées à l’enfance sont remarquables de justesse, elles montrent la fidélité de l’autrice à ses souvenirs, ses sensations d’enfant.

Le premier roman de Polina Panassenko est également (peut-être même surtout) un texte sur la langue. « Russe à l’intérieur, français à l’extérieur. C’est pas compliqué. Quand on sort, on met son français. Quand on rentre à la maison, on l’enlève. » Les deux langues ont chacune un espace bien défini et ne doivent pas se mélanger. La mère se fait gardienne de la langue russe que Polina ne doit pas oublier. Mais son français doit être impeccable, sans aucune pointe d’accent comme les présentateurs du journal télévisé. Il ne faut pas que l’on puisse deviner ses origines, comme il faut masquer le fait de vivre en France en Russie par peur des kidnappings. Polina Panassenko s’amuse beaucoup avec la langue, les malentendus et les incompréhensions de la jeune narratrice lorsqu’elle arrive en France sont très cocasses. Son prénom raconte l’histoire des ses parents, de ses grands-parents mais également celle de la Russie, celle d’une petite fille qui s’est construite entre deux langues et deux cultures.

Polina Panassenko utilise l’humour, l’ellipse et une langue inventive pour nous conter son parcours de la Russie à la France et son combat pour retrouver son prénom. Un très beau premier roman qui m’a totalement conquise.

Le jardin secret seconde partie de Maud Begon

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C’est avec grand plaisir que nous retrouvons Mary, Dickon et Colin dans ce tome 2 du « Jardin secret » de Maud Begon d’après le roman de Frances H. Burnett. A la fin du premier tome, Mary venait de découvrir l’existence de son cousin Colin. Le jeune garçon souffreteux est persuadé qu’il va bientôt devenir bossu et mourir.  Il vit comme un reclus dans sa chambre et ne voit même pas la lumière du jour. Mais Mary a bien l’intention de changer cela et d’empêcher son cousin de se morfondre et de s’apitoyer sur son sort. Sous prétexte d’être mourant, Colin est un véritable tyran qui terrorise tout le personnel du manoir. Mary a constaté sur elle tous les bienfaits de la nature et de la découverte du jardin secret qu’elle a décidé d’entretenir avec son ami Dickon. Le grand air, le printemps et son explosion de couleurs et d’odeurs ne peuvent que mettre fin aux caprices du jeune Colin.

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Le tome 2 est, comme le premier, un régal pour les yeux. La nature s’épanouit dans les pages de Maud Begon, elle déborde du cadre et nous enchante totalement. Chaque page se déroulant dans le jardin est une merveille de délicatesse, une profusion de verdure et de fleurs. J’aurais bien aimé accompagner les trois amis dans ce jardin splendide ! Le dessin de Maud Begon est toujours aussi doux, frais et elle sait rendre les enfants extrêmement expressifs et attachants.

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Tout est absolument adorable et charmant dans cette bande dessinée. L’histoire, les dessins sont lumineux et soulignent à quel point notre capacité d’émerveillement face à la nature est salutaire.

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Actrice d’Anne Enright

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Katherine O’Dell, décédée à 58 ans en 1986, était une actrice éclatante du théâtre et du cinéma. Son talent la fit quitter l’Irlande pour Londres, Broadway puis Hollywood. Mais sa chute fut également brutale : elle fut internée dans un hôpital psychiatrique après avoir agressé un producteur de cinéma. « Lorsque son cas fut examiné par un tribunal, nous réussîmes à trouver non pas un mais deux psychiatres qui la déclarèrent folle : elle quitta le tribunal dans le même fourgon blanc qui l’y avait conduite. Au bout de trois ans supplémentaires, elle fut libérée de l’asile, les poches pleines de pilules – une femme profondément diminuée et bientôt mortellement malade, invisible aux yeux des passants qui la croisaient dans la rue. » Pourquoi Katherine O’Dell a-t-elle commis un tel acte ? Qui était-elle ? C’est ce que sa fille Norah se demande, elle va plonger dans les archives de sa mère pour tenter de mieux la connaître et la comprendre.

Anne Enright entremêle le portrait de Katherine O’Dell à celui de sa fille qui se raconte tout en faisant des recherches sur sa mère. Le personnage de Katherine O’Dell est tout à fait fascinant et touchant, passant de l’ombre à la lumière pour retomber dans l’obscurité la plus totale. Son destin est fait de nombreuses zones d’ombre, de douleurs que Norah, écrivaine, découvre. Sa quête la plonge dans les affres d’une époque, d’un milieu. « Actrice » est également le récit d’une relation filiale, celle d’une mère qui tente de rester disponible malgré son succès et de ne pas écraser la personnalité de sa fille. Anne Enright nous offre deux beaux portraits de femmes qui gagnent en épaisseur au fil des pages.

Le début du roman m’a semblé un peu décousu et anecdotique mais la suite m’a beaucoup plu tant le destin tragique de Katherine O’Dell est touchant et incarné.

Traduction Mathilde Bach

Les sources de Marie-Hélène Lafon

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« Dans trois semaines, le 30 juin, elle aura trente ans. Trente ans, trois enfants, Isabelle, Claire et Gilles, deux filles et un garçon, sept, cinq et quatre ans, une ferme, une belle ferme, trente trois hectares, une grande maison, vingt sept vaches, un tracteur, un vacher, un commis, une bonne, une voiture, le permis de conduire. Heureusement, elle a le permis de conduire ; sa mère a eu raison d’insister pour qu’elle le passe. Isabelle, Claire, Gilles, les trois prénoms reviennent toujours dans ses listes ; trois enfants, trois prénoms, trente trois hectares, trente ans. Elle s’accroche à ses listes. » Un weekend de juin 1967, elle ressasse son mariage, les enfants, les césariennes qui abîment le corps, les tâches ménagères sans fin, les remarques acides et brutales de son mari qui blessent plus profondément que les coups. Pourquoi n’est-elle pas partie dès la première main levée ?

Mai 1974, il rumine, n’arrive pas à s’endormir. Il pense à ses filles qui réussissent bien à l’école, à son fils trop couvé par sa mère, à sa ferme que ses enfants ne reprendront pas, au nouveau président élu.

Octobre 2021 clôt ce court roman de Marie-Hélène Lafon avec les trois enfants qui reviennent dans la ferme du Cantal de leur enfance.

Grâce à Vleel, je découvre enfin la plume sèche, à l’os de Marie-Hélène Lafon. Pas de fioriture inutile ou de pathos mais des mots justes et précis pour raconter la vie de cette famille sous l’emprise d’un père violent. Tout est suggéré, évoqué et cela n’en donne que plus de force au texte (la fin de la partie consacrée au père fait froid dans le dos). Le roman de Marie-Hélène Lafon, sur ce thème souvent traité récemment, est singulier de part sa concision, son sens de l’ellipse mais surtout parce qu’elle donne la parole au père, à celui qui brutalise et effraie sa famille. Un homme dur, glaçant qui n’exprime aucun regret.

Mon entrée dans l’univers de Marie-Hélène Lafon se révèle fort concluante et je retournerai sans aucun doute dans la vallée de Santoire.

Bilan livresque et cinéma de février

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Un mois de février placé sous le signe de la découverte ! A part la poursuite de la lecture des aventures de la malicieuse Astrid Bromure et la lecture du dernier roman de Stéphane Carlier, je n’ai lu que des auteurs dont je découvrais le travail.

Je me suis régalée à la lecture de la plupart de ces romans, une mention spéciale pour « La vierge néerlandaise » de Marente de Moor qui est également le premier roman publié par une nouvelle maison d’édition : Les argonautes qui se consacre à la littérature européenne non anglophone.

J’ai achevé les lectures du Prix des lectrices et lecteurs des bibliothèques de la ville de Paris avec « Tenir sa langue » de Polina Panassenko et « Jean-Luc et Jean-Claude de Laurence Potte-Bonneville. Ce prix est décerné chaque année à un premier roman adulte. Les trois autres romans en lice sont : « Les enfants endormis » d’Anthony Passeron, « Les gens de Bilbao naissent où ils veulent » de Maria Larrea et « En salle » de Claire Baglin.

Le mois de février ayant passé très vite, je n’ai vu que quatre films mais j’ai quand même eu deux coups de cœur :

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Jeune élève du conservatoire, Antonina est passionnément amoureuse de Tchaïkovski. Elle le rencontre, il la repousse. Elle lui écrit des lettres enflammées et le grand maître finit par céder à ses avances. Il a surtout besoin de sa dote et il la prévient : il ne pourra l’aimer que comme un frère. Tchaïkovski est homosexuel mais Antonina ne veut rien comprendre tant elle est heureuse. Mais ce mariage sera inévitablement un échec et il entrainera sa chute.

Kirill Serebrennikov, lui-même homosexuel, concentre toute son attention sur Antonina, le grand compositeur restera à l’arrière. La passion folle d’Antonina m’a beaucoup fait penser à celle d’Adèle H. Il y a le même aveuglement, la même furie destructrice chez notre héroïne russe. C’est à son humiliation, à sa déchéance que nous assistons durant 2h23. Et Antonina est un personnage souvent peu aimable, elle prendra un amant qu’elle méprisera, elle abandonnera leurs enfants sans le moindre regret. Alyona Mikhailova est extraordinaire dans le rôle titre. Le film de Serebrennikov est particulièrement sombre, les rues de Moscou sont peuplées de mendiants et le destin d’Antonina est tragique (elle mourra dans un asile en 1917). La mise en scène est flamboyante, tourbillonnante. Je regrette uniquement une scène de danse contemporaine dont le film aurait pu se passer aisément.

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A onze ans, Sophie passe ses vacances seules avec son père, Calum, dans une station balnéaire de Turquie. C’est rétrospectivement que Sophie évoque ces moments au travers de films réalisés à l’époque avec une caméra amateur. La jeune fille semble y profiter du soleil, de la piscine, des copains et des soirées organisées. Mais son père, qui se coupe en quatre pour lui faire plaisir, semble être ailleurs par moment et emprunt d’une profonde tristesse.

Le film de Charlotte Wells est un bijou de délicatesse et de sensibilité. Le père, formidablement interprété par Paul Mescal, nous laisse deviner ses fragilités, ses problèmes d’argent et une profonde mélancolie. Celle-ci se distille durant tout le film lui donnant une atmosphère de dernière fois. On ne sait pas ce qu’il adviendra de Calum mais j’ai eu le sentiment qu’il n’y aura plus de vacances comme celles-ci entre le père et sa fille. Le lien entre eux n’en est que plus touchant et plus fragile. « Aftersun » peut paraître modeste mais il se révèle intense et infiniment beau dans l’observation de la relation des deux personnages.

Et sinon :

  • « Pour la France » de Rachid Hami : Une nuit, dans une eau glacée, des élèves officiers se débattent, tentent de s’extirper, de réussir ce rituel de passage. Le lendemain est annoncée la mort d’Aïssa, 23 ans, noyé lors de ce bizutage à St Cyr. Sa famille va se battre pour que l’armée reconnaisse sa responsabilité et pour que Aïssa soit enterré avec les honneurs militaires. Rachid Hami raconte dans son deuxième film l’histoire de son frère Jallal, décédé en 2012. Malgré le résultat du procès (quelques mois de prison avec sursis pour les coupables), il n’y a ni colère ni vengeance dans « Pour la France ». Certes, le réalisateur nous montre le poids de la hiérarchie, du silence, des protocoles au sein de l’armée. Mais il s’agit surtout d’un film sur deux frères aux parcours très différents. L’aîné, Ismaël, se remémore leur enfance en Algérie avec un père brutal, leur fuite en France, un séjour à Taipei où Aïssa finit ses études. Ismaël n’est pas brillant comme son cadet, il traficoque et embarrasse sa famille qui souhaite s’intégrer. Histoire d’un drame familial, d’une volonté de rendre à la France ce qu’elle a donné, « Pour la France » est un film sobre, poignant au casting impeccable (c’est toujours un plaisir de revoir Lubna Azabal ).
  • « Un petit frère » de Léonor Serraille : Rose a quitté l’Afrique avec deux de ses enfants. Elle vient vivre en France et s’installe chez des membres de sa famille en région parisienne. Elle trouve du travail dans un hôtel comme femme de ménage et elle inculque à ses fils l’importance de l’école pour réussir dans la vie. Rose est une femme libre, elle danse, elle aime. Elle finit par s’installer à Rouen après avoir suivi un homme. « Un petit frère » est la vie de Rose, de ses deux fils Jean et Ernest sur une vingtaine d’années. Léonor Serraille chronique le quotidien de cette famille monoparentale venue de Côte d’Ivoire : Rose veut le meilleur pour ses fils sans sacrifier sa vie de femme. Elle fera des erreurs, sera déçue par le hommes mais également par son fils aîné. Le film évite tous les clichés sur l’immigration, la réalisatrice nous livre une histoire toute en nuance. Annabelle Lengronne est époustouflante, elle est magnétique et j’ai été bluffée par la performance intense et sobre d’Ahmed Sylla.