Bilan livresque et cinéma d’avril

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Un mois d’avril où j’ai été peu productive en terme de nombre de lectures mais j’ai fait de très belles découvertes avec « Anna Thalberg » le formidable premier roman d’Eduardo Sangarcia, « Maud Martha » l’unique roman de la poétesse américaine Gwendolyn Brooks, le détonnant « Ce que Majella n’aimait pas » de Michelle Gallen. J’ai enfin sorti de ma pal le passionnant récit de Robert Linhart qui a été adapté au cinéma. Si vous souhaitez faire fonctionner vos zygomatiques, je vous conseille de goûter au « Guacamole vaudou » de Eric Judor et Fabcaro. Une seule déception, « Le tribunal des oiseaux » qui avait pourtant tout pour me plaire.

Côté cinéma, j’ai été beaucoup plus efficace avec neuf films à mon actif dont trois anciens de Johanna Hogg dont je ne vais pas vous parler ici.

Mes préférés :

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Irlande, 1981, Càit grandit dans une famille pauvre avec des parents qui sont plutôt indifférents face à cette enfant rêveuse et réservée. Alors que sa mère s’apprête à accoucher, la jeune Càit est envoyée à la campagne chez des parents éloignés. Elle y restera durant tout un été.

Colm Bairéad a adapté, pour son premier film, « Les trois lumières » de Claire Keegan.  Il a su retranscrire la délicatesse, la douceur de l’écrivaine irlandaise. La jeune Càit, farouche et timide, est laissée seule chez de quasi inconnus, un couple qui cache une profonde blessure. Tous les trois vont lentement s’apprivoiser, en peu de gestes et peu de mots. La beauté du film réside dans la profonde harmonie, compréhension qui naissent entre ces personnages fragiles et sensibles. L’enfant s’épanouit auprès d’adultes attentionnés et tendres. Les interprètes sont parfaits, exprimant les sentiments des personnages avec beaucoup de subtilité et de pudeur. Difficile de résister face au talent des comédiens, à la lumière qui se dégage de la relation entre Càit et ses parents d’adoption le temps d’un été.

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L’Adamant est une péniche amarrée en face de la gare d’Austerlitz et il accueille dans la journée des personnes atteintes de troubles psychiques. Ils peuvent participer à des ateliers, un ciné club, prendre un café ou jouer de la musique. Comme toujours dans les documentaires de Nicolas Philibert, le réalisateur et son équipe laissent les personnes croisées s’exprimer librement en intervenant le moins possible. Les soignés et les soignants se mélangent avec simplicité et chaleur sur la péniche. On croise des destins brisés, contrariés et ce qui frappe c’est la lucidité de certains (François qui explique que sans médicaments, il partirait en vrille) et leur créativité qui s’exprime malgré leur profonde souffrance. L’Adamant semble être une utopie flottante où la parole est totalement libre et où règne une certaine harmonie. Le film de Nicolas Philibert a reçu l’Ours d’or à la dernière Berlinale et c’est amplement mérité.

Et sinon :

  • « L’établi » de Mathias Gokalp : A la fin de l’année 1968, Robert Linhart choisit de se faire embaucher à l’usine Citroën de la porte de Choisy alors qu’il est normalien. Comme d’autres intellectuels de la gauche prolétarienne, il devient un « établi ». Mathias Gokalp adapte le formidable livre que Linhart a écrit à partir de son expérience. Il choisit de le romancer en ajoutant des scènes dans l’intimité du héros, avec sa femme et sa fille. D’autres éléments sont modifiés (l’ajout d’un traitre parmi les ouvriers ne me semble pas du tout pertinent) mais globalement le film retranscrit bien le texte. Il montre un jeune intellectuel confronté à la difficulté du monde ouvriers, des cadences, à de la pression de la hiérarchie, à la discrimination des travailleurs immigrés. Le panel de personnages donne une bonne idée de la société française et du monde du travail à la fin des années 60. Swan Arlaud incarne Robert Linhart et il est, comme toujours, irréprochable. Le remarquable travail de Robert Linhart trouve ici une adaptation qui lui rend un juste hommage et souligne son importance.
  • « Chien de la casse » de Jean-Baptiste Durand : Dog et Morales sont des amis d’enfance. Ils vivent toujours dans leur petit village du sud de la France. Ils y trainent, jouent au jeux vidéo et Morales deal du shit. Ce dernier est cultivé (il cite Montaigne notamment), intelligent et il ne cesse de taquiner son ami, impassible et doux. Lorsqu’Elsa arrive au village, les choses changent. Dog et elle sortent ensemble, Morales ne le supporte pas. « Chien de la casse » est un premier film original et singulier. Entre thriller et western, il nous parle de la forte amitié de Dog et Morales, assemblage improbable du faible et du fort, du taiseux réservé et de la grande gueule. Le petit village est un cul-de-sac pour les deux amis, Morales s’y complait alors que Dog envisage un autre avenir (une autre contrariété pour son compère). Le personnage de Morales est la grande réussite de ce film : complexe, il se révèle aussi attachant qu’insupportable. De plus, il bénéficie du talent étonnant de Raphaël Quenard qui marque profondément le spectateur à chacune de ses apparitions.
  • « De grandes espérances » de Sylvain Declous : Madeleine et Antoine sont venus en Corse, où la famille du jeune homme possède une belle villa, pour réviser l’oral de l’ENA. L’avenir semble sourire à ce couple qui veut s’engager en politique. Mais une altercation avec un automobiliste violent va changer le cours de leurs vies. « De grandes espérances » ce sont celles de Madeleine qui, venue d’un milieu modeste, a du travailler avec acharnement pour être accepter dans le milieu social d’Antoine. Elle en est même arrivée à couper les ponts avec son père qui sera pourtant bien présent lorsqu’elle en aura besoin. Sylvain Declous nous montre, dans ce thriller politique, que les transfuges de classe ne font jamais vraiment partie de la famille (et encore moins quand l’ambitieuse est une femme). Benjamin Lavernhe est parfait dans le rôle d’Antoine, veule et lâche. Madeleine est incarnée par la rayonnante et solide Rebecca Marder qui fait un début de carrière au cinéma sans faute.
  • « Les âmes sœurs » d’André Téchiné : David, 23 ans, soldat au Mali, est rapatrié en France suite à une très grave blessure. Il reste de long mois à l’hôpital pour se soigner er se rétablir. A la fin de sa rééducation, il va vivre chez sa sœur, Jeanne, dans les montagnes de l’Ariège. Le problème, c’est que David a totalement perdu la mémoire. Le frère et la sœur doivent réapprendre à se connaître alors qu’une profonde gêne semble habiter Jeanne depuis l’arrivée de son frère chez elle. Le dernier film d’André Téchiné est plutôt décevant. On y retrouve son talent pour la direction d’acteurs. Noémie Merlant et Benjamin Voisin illuminent le film. Téchiné s’attache au corps, à la jeunesse de ses personnages et sait les mettre en valeur. « Les âmes sœurs » s’achève sur une belle scène au bord de mer irriguée d’éclats de soleil. Mais l’intrigue laisse un goût d’inabouti et André Téchiné donne le sentiment de ne pas savoir où il va ni comment il va achever son film.

Le tribunal des oiseaux d’Agnès Ravatn

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Allis Hagtorn se fait embaucher comme aide à domicile dans une maison isolée près d’un petit fjord. A sa grande surprise, son employeur n’est pas un vieillard impotent mais un quadragénaire séduisant et ténébreux. Sigurd Bagge vit, pour le moment, seul dans sa demeure et passe ses journées retiré dans son bureau. Allis est chargé de l’entretien du jardin et des différents repas. Son employeur lui impose une distance et des règles de vie strictes. Malgré le caractère déplaisant de Bagge, Allis se plie à ses exigences et est rapidement fascinée par la beauté et la singularité de cet homme. L’atmosphère ne cesse pourtant de s’alourdir…

« Le tribunal des oiseaux » est un thriller psychologique entre « Barbe bleue » et « Rebecca » de Daphné du Maurier. Les deux personnages principaux de ce huis-clos sont troubles, mystérieux. La relation, qui se noue entre eux, est rapidement malsaine. Allis est soumise dès le départ, subjuguée par cet homme autoritaire. Cette femme, qui a pourtant eu une vie avant d’arriver dans cette maison, m’a semblé immature, son adoration pour Bagge frôle la lubie adolescente. Son comportement m’a un peu agacée et j’avoue ne pas avoir ressenti beaucoup d’empathie pour elle. C’est sans doute pour cette raison que la tension m’a paru s’émousser au fil des pages.

« Le tribunal des oiseaux » avait tout pour me plaire, malheureusement je ressors déçue de cette lecture qui n’a pas tenu jusqu’au bout sa promesse de thriller tendu.

Traduction Terje Sinding

La dernière maison avant les bois de Catriona Ward

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« Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la disparition de la petite fille à la glace au sirop. Ça s’est passé près du lac, il y a onze ans – elle était là, et ensuite plus. Donc, c’était déjà une mauvaise journée avant que je découvre qu’il y a un Meurtrier parmi nous. » Ted Bannerman réside au bout de l’impasse de Needless Street. Il vit en reclus avec sa fille et son chat. Il y a onze ans, sa marginalité avait fait porter les soupçons sur lui quand l’enfant avait disparu. Mais il était ressorti libre du commissariat. La sœur de la disparue, Dee, reste pourtant convaincue de sa culpabilité. C’est donc pour surveiller Ted et trouver des indices qu’elle s’installe dans la maison voisine dans l’impasse.

Catriona Ward développe son intrigue sous différents points de vue : celui de Ted, de Dee et d’Olivia, le chat de Ted (ce qui est pour le moins original). Les personnalités, les histoires de chacun  se dévoilent lentement. Le roman se révélera plus complexe qu’il n’y paraissait au départ. Certains points m’ont semblé évidents rapidement mais Catriona Ward m’a quand même surprise à la fin. La résolution des différents problèmes s’avère très originale. Ce qui marque dans « La dernière maison avant les bois », c’est son atmosphère étrange, de plus en plus inquiétante avec un personnage principal totalement en marge et rongé par ses souvenirs d’enfance.

« La dernière maison avant les bois » est un roman bien mené, aux personnages intrigants et au dénouement surprenant. Ce dernier s’étire un peu à mon goût, est un peu trop explicatif et il aurait sans doute gagner à être plus court pour gagner en puissance.

Traduction Pierre Szczeciner

Jean-Luc et Jean-Claude de Laurence Potte-Bonneville

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Jean-Luc et Jean-Claude vivent dans un foyer mais le jeudi ils ont la permission d’aller au café pour boire un verre (sans alcool naturellement). Ce jour-là, un jeune homme blond, répondant au prénom de Florent, est également au café. Il vient d’Abbeville ce qui plait immédiatement aux deux amis. Ils veulent faire connaissance, rester avec lui. Ils feront un petit bout de chemin ensemble, jusqu’à l’Intermarché et le PMU. Jean-Luc n’a pas très envie de retourner au foyer, le lendemain c’est le jour de son traitement. Jean-Claude étant diabétique, il aimerait mieux rentrer mais hors de question qu’il abandonne son ami.

Laurence Potte-Bonneville met en avant, dans son premier roman, trois hommes inadaptés. Jean-Luc et Jean-Claude ont été fragilisés par la maladie, Florent est au chômage et il est aussi paumé que les deux autres. Leur rencontre change le cours des choses. L’autrice nous parle avec beaucoup de tendresse de ces personnages décalés qui tentent une échappée belle de leur quotidien. Ils croiseront beaucoup de personnages secondaires (mais que Laurence Potte-Bonneville ne laisse pas au bord de la route, elle prend le temps de bien les caractériser) : une jeune femme travaillant à l’EHPAD, une classe de 5ème en sortie scolaire, un naturaliste, la directrice du foyer, des gendarmes, etc… C’est tout un village qui se met à exister autour de Jean-Luc et Jean-Claude.

Le premier roman de Laurence Potte-Bonneville est très agréable à lire, sympathique à l’image de ses trois personnages en roue libre.

La dernière reine de Rochette

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Edouard Roux a grandi dans les montagnes du Vercors, il y a vécu seul avec sa mère. Leur isolement dans la forêt leur attire la malveillance des villageois. En 1916, Edouard revient de la guerre avec une grande partie du visage arrachée. Il porte un sac sur la tête à la manière d’Elephant man et il se refusera à revoir sa mère. Un autre soldat à la gueule cassée lui conseillera de faire appel au talent de Jeanne Sauvage, une sculptrice animalière qui crée des masques pour les hommes revenus défigurés de la guerre. Edouard quitte Grenoble pour Paris où il rencontre Jeanne. Elle lui sculpte un masque et lui rend sa dignité. Tous  deux tombent amoureux et finissent par s’installer dans le massif du Vercors.

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« La dernière reine » de Rochette est une bande dessinée riche et passionnante. Le cœur de l’album est la belle et émouvante histoire d’amour de deux personnages venues d’univers totalement différents. Avec Jeanne, Rochette nous plonge dans le bouillonnement artistique du Paris des années 20. On croise Soutine, Cocteau, Picasso, Pompon. Une critique des galeristes et du monde de l’art se glisse à ce moment dans les pages de la bande dessinée. De l’autre côté, il y a les montagnes tant aimées par Edouard. Ce milieu naturel qui le protège des autres et qu’il respecte. Rochette propose une histoire du massif du Vercors qui commence en -100 000 avant J-C. Avec ses pages, c’est la rapport des hommes à la nature sauvage, aux animaux qui l’habitent (surtout l’ours) qui se dessine. On voit l’homme s’en éloigner et vouloir la maîtriser, la détruire.

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La tonalité de « La dernière reine » est globalement sombre, Edouard est devenu misanthrope pour se protéger des autres mais son refuge naturel ne suffira pas. Le trait brut, les couleurs  froides et sombres reflètent parfaitement l’atmosphère de l’histoire.

« La dernière reine » est une bande dessinée qui brasse des thématiques variées, la construction est très maitrisée et le propos est captivant.

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Divorce à l’anglaise de Margaret Kennedy

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1936, Betsy Canning mène une vie confortable entre sa maison londonienne, sa demeure de vacances à Pandy Madoc au Pays de Galles, ses trois enfants et son mari Alec qui connait un certain succès dans l’écriture de livrets d’opérette. Pourtant, elle ne se sent pas satisfaite, pas pleinement heureuse. « Elle n’avait jamais été comblée par l’existence, elle avait toujours été en quête de quelque chose qu’elle ne pouvait nommer, de quelque chose qui ne se produisait jamais. Lorsqu’elle se réjouissait d’un évènement à venir, il finissait par se produire, était bientôt du passé avant de lui sembler n’être jamais survenu. L’expérience lui échappait. Elle n’avait jamais vécu dans l’instant, n’avait jamais capturé ce moment éternel entre passé et avenir qu’est le maintenant. » Elle propose à Alec de divorcer dans un consentement mutuel et amical. Malheureusement ses proches, et surtout sa belle-mère, vont s’en mêler pour sauver leur mariage et les apparences. Les choses vont alors tourner à l’aigre.

Après « Tessa » et « Le festin », j’étais enchantée de retrouver la talentueuse Margaret Kennedy. « Divorce à l’anglaise » est le récit de l’inévitable désagrégation d’un couple mais également d’une famille. Chacun sera touché, impacté par la séparation de Betsy et Alec. C’est notamment le cas de leurs trois enfants qui auront des difficultés à trouver leur place dans cette nouvelle composition familiale. Margaret Kennedy décrit avec beaucoup d’acuité et de justesse les sentiments de ses personnages, leur relation aux autres.

Si le début du roman nous laisse à penser que nous sommes dans une comédie (le chapitre 2 entre les deux belles-mères est hilarant), la suite se révèlera plus amère. L’histoire de Betsy et Alec est finalement un beau gâchis, leur orgueil aura raison de leur mariage. Margaret Kennedy nous rappelle à quel point divorcer entre les deux guerres restait compliqué même si les mœurs évoluaient. Rester célibataire ensuite l’est d’ailleurs tout autant.

Parfaitement construit, « Divorce à l’anglaise » est le roman d’une séparation mais également celui des compromis, de l’âge adulte et de la reconstruction. Le temps fait son œuvre et il faut s’en accommoder. Dense, profond, ce roman de Margaret Kennedy m’a totalement conquise.

Traduction Adrienne Terrier

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers

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Du fond de sa cellule, Erwan repense à sa vie d’avant et à « l’évènement » qui l’a mené là où il est aujourd’hui. Pendant quinze ans, il a travaillé dans un abattoir au Lion d’Angers. Il était assigné aux frigos, sa vie était rythmée par le bruit des carcasses qui s’entrechoquaient sur les rails. Clac, clac, clac. Il se souvient de ce quotidien répétitif, des cadences qui s’accélèrent de façon insidieuse, des blagues graveleuses de ses collègues, du sang partout. Le seul rayon de lumière, qui émerge de sa mémoire, est celui  des moments passés avec Laëtitia, venue travailler à l’abattoir pendant ses vacances. Il y a aussi le frère d’Erwan, sa femme et leurs filles qui apportent de la joie et de la douceur même derrière les murs de la prison. Mais rien ni personne ne réussiront à empêcher « l’évènement » d’advenir.

A la lecture du roman de Timothée Demeillers, j’ai inévitablement pensé au livre de Joseph Ponthus. Mais « Jusqu’à la bête » a été écrit en 2017, avant « A la ligne ». Les deux textes ont pour point commun de nous plonger dans le quotidien des ouvriers des abattoirs. La productivité effrénée, la répétition des gestes, l’ennui, le bruit et les odeurs sont parfaitement rendus et nous saisissent. De cet univers poisseux, Erwan n’arrive plus à sortir, son cerveau ne connait aucun repos. L’écriture concrétise l’état d’esprit du personnage avec une alternance de phrases courtes et des passages plus longs, et des mots qui reviennent de façon obsessionnelle. Le roman de Timothée Demeillers est très noir, tout le récit tend vers les actes qui ont conduit Erwan en prison.

Si vous appréciez les romans noirs et ceux qui parlent du monde du travail, je vous recommande chaudement « Jusqu’à la bête », un texte juste, lucide et implacable.

Cléopâtre et Frankenstein de Coco Mellors

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Dans un ascenseur, à la sortie d’une fête de nouvel an, Cléo fait la connaissance de Frank, de vingt ans son aîné. La jeune femme travaille en free-lance comme designer textile dans la mode et son visa étudiant va bientôt expirer. Frank possède sa propre agence de publicité, il connaît le succès et la richesse. Tous deux tombent amoureux et se marient en juin au milieu de leurs amis, de l’alcool et de la drogue. Entre le milieu artistique où baigne Cléo et l’argent sans limite de celui de Frank, tous les excès semblent permis. Mais les démons ne sont jamais loin. Frank noie ses angoisses dans l’alcool alors que Cléo plonge dans la dépression.

Le premier roman de Coco Mellors commence comme une comédie romantique, un coup de foudre le soir de la Saint Sylvestre ! Mais l’idylle tourne rapidement au vinaigre et « Cléopâtre et Frankenstein » se transforme en étude du délitement d’un couple qui avait tout pour durer : le glamour, la richesse, la singularité. Mais nos deux héros sont trop abîmés et comptent trop sur l’autre pour se réparer. Au travers de différents points de vue (les leurs comme ceux de leurs proches), Coco Mellors nous dévoile mois après mois la noirceur, les dérives du couple mais également de leur entourage. Parmi la galerie de personnages qui gravitent autour du couple, il faut mettre en lumière Eleanor, assistante de Frank, d’une féroce ironie envers elle-même et le monde qui l’entoure. Par sa lucidité et son humour, elle apporte une tonalité différente au roman.

« Cléopâtre et Frankenstein » est un premier roman maîtrisé au niveau de son intrigue, de sa construction, des personnages et des dialogues justes et percutants. Une autrice que je ne manquerai pas de suivre à l’avenir.

Traduction Marie de Prémonville

Bilan livresque et cinéma de mars

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Parmi mes lectures de mars, j’ai déjà pu chroniquer le splendide tome 2 du « Jardin secret » de Maud Begon et « Le petit roi » de Mathieu Belezi dont l’écriture m’a totalement éblouie. Je vous parle la semaine prochaine du formidable roman de Timothée Demeillers et du premier roman de Coco Mellers qui décrypte la désagrégation d’un couple qui avait tout pour réussir. Et j’espère vous parler rapidement de l’étonnant roman de Catriona Ward et du sombre « Dernière reine » de Rochette. Je ne ferai en revanche pas de billet sur le dernier titre de mon cher J.M. Erre que je conseille surtout aux aficionados. L’ensemble de son œuvre est en effet évoquée dans ce recueil de textes qui ne sont pas tous aussi hilarants que je l’aurais souhaité. « Les autres ne sont pas des gens comme nous » n’en reste pas moins un livre très agréable et drolatique. Je garde le meilleur pour la fin : « Divorce à l’anglaise », un vrai plaisir de lecture qui m’a permis de retrouver la talentueuse Margaret Kennedy.

Côté cinéma, je suis allée voir huit films dont voici mes préférés :

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C’est dans un épais brouillard que le taxi de Julie et sa mère arrive dans un hôtel-manoir de la campagne galloise. Les lieux sont isolés, les deux femmes semblent être les seules clientes de l’hôtel. Julie, qui est cinéaste, tente d’écrire un film sur sa mère. Cette dernière se remémore ses souvenirs et notamment ceux de cette étrange demeure où elle a vécu pendant le seconde guerre mondiale.

L’année dernière, j’avais découvert Joanna Hogg avec « The souvenir part I & part II » qui m’avaient éblouie. Ici la cinéaste nous propose un conte gothique qui mélange l’univers « Des autres » et de « La maison du diable ». L’atmosphère inquiétante est créée par les bruits, par des cadrages particuliers des escaliers, des miroirs, des fenêtres et par une musique ensorcelante. Le manoir semble habité par des fantômes et nous plonge dans une sorte de songe. Tilda Swinton incarne à la fois Julie et sa mère ce qui accentue le trouble causé par les lieux et l’ambiance. Le personnage de Julie est aussi une forme de double de Joanna Hogg. Comme dans « The souvenir », les souvenirs et leurs réminiscences sont au cœur de l’intrigue. A nouveau, j’ai été envoûtée par le cinéma de Joanna Hogg et par la singularité de Tilda Swinton.

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Madeleine, une comédienne débutante, est accusée du meurtre d’un producteur de cinéma qui aurait tenté de la violer. Pour la défendre, elle peut compter sur sa colocataire, Pauline, avocate sans clients pour le moment. L’histoire est largement médiatisée et le procès apportera gloire et succès aux deux jeunes femmes.

« Mon crime », tiré d’une pièce de théâtre, est une comédie réjouissante et totalement irrésistible. Ce film d’époque s’amuse avec les thématiques actuelles : dénonciation du patriarcat dans la plaidoirie de Pauline, égalité des droits homme/femme, etc… Les deux jeunes amies sauront profiter de la situation avec beaucoup de malice et d’habileté. Les dialogues virevoltent et sont millimétrés. Le casting est un bonheur absolu. Rebecca Marder et Nadia Tereszkiewicz sont éclatantes et parfaitement complémentaires. Les seconds rôles font également le sel de « Mon crime » : Fabrice Luchini est plus Louis Jouvet que jamais, Dany Boon se régale à jouer le milliardaire attendri par Madeleine, Isabelle Huppert incarne avec brio une actrice cabotine et has been. « Mon crime » est un régal, une comédie enlevée, rythmée où François Ozon met une nouvelle fois en valeur ses acteurs.

Et sinon :

  • « Emily » de Frances O’Connor : Pour que les choses soient claires, « Emily » n’est pas un biopic d’Emily Brontë. Le film de Frances O’Connor est une évocation de la personnalité de l’autrice et de l’univers de son unique et fantastique roman « Les Hauts de Hurlevent ». C’est un portrait fiévreux, intense qui souligne le caractère revêche, sauvage et indépendant d’Emily Brontë. On la sent habitée par la fiction et son pouvoir d’imagination effraie son entourage (la scène du masque est sans doute la plus réussie du film). Emma Mackey est absolument parfaite et elle incarne avec beaucoup de force le personnage principal. Il faut également souligner la beauté de la photographie, des paysages (les rudes landes du Yorshire) et des costumes. Si globalement j’ai apprécié le film et la liberté incarnée par cette jeune femme, j’ai également trouvé deux gros défauts : la relation entre Emily et le vicaire n’avait pas besoin d’aller jusqu’au charnel, d’autant plus que l’homme d’église semble très accroché à ses principes moraux ; le deuxième point noir est le fait qu’Emily publie seule son roman et que celui-ci porte son nom. Cela fait oublier la formidable émulation littéraire des sœurs Brontë qui publièrent leurs romans ensemble et sous des pseudonymes masculins.
  • « Toute la beauté et le sang versé » de Laura Poitras : Le documentaire de Laura Poitras revient sur le scandale de l’Oxycontin, un anti-douleur à base d’opiacés qui a fait des ravages aux Etats-Unis. Le groupe pharmaceutique le commercialisant appartenait à la famille Sackler qui plaça une partie de ses énormes profit dans le mécénat artistique. Leur nom apparaissait dans de nombreux musées à travers le monde et la photographe Nan Goldin se bat pour que celui soit effacé. Elle fut elle-même victime de leur médicament. Le documentaire raconte à la fois son engagement, son combat acharné et sa vie marquée par de nombreux épisodes douloureux (le suicide de sa sœur, l’hécatombe parmi ses amis au moment de l’apparition du sida). A travers son art, Nan Goldin a cherché à montrer les marginaux, les milieux underground, les homosexuels comme les trans. Son engagement militant cherche également à mettre en lumière les victimes de l’Oxycontin que les Sackler aimeraient faire oublier.Le documentaire, au titre magnifique, est émouvant et marquant. Si le sujet vous intéresse, en 2021, la très bonne série « Dopesick » évoquait ce scandale pharmaceutique.
  • « The Fabelmans » de Stephen Spielberg : Dans son dernier film, Steven Spielberg revient sur son enfance et la naissance de sa vocation. Un accident de train dans « Sous le plus grand chapiteau du monde » le ravit et le traumatise. Sa manière de l’exorciser sera de reproduire l’accident avec son train électrique puis de le filmer. Il ne quittera plus jamais sa caméra mettant en scène par la suite des westerns, des films de guerre avec ses camarades. « The fabelmans » est également une saga familiale entre un père scientifique, inventeur et une mère pianiste fantasque. Récit d’apprentissage, naissance d’une vocation, le film de Steven Spielberg touche par le regard qu’il porte sur une famille qui se défait et sur sa découverte de la puissance des images. Entre « Babylon » et « Empire of lights », les cinéastes ne cessent de clamer leur amour pour leur art et nous offre des films réjouissants autant qu’émouvants.
  • « Goutte d’or » de Clément Cogitore : Ramsès est médium à la Goutte d’or. Son commerce est florissant, prospère ce que lui reprochent les autres voyants du quartier. Ramsès reçoit les personnes en deuil et il est bluffant. Il semble réellement en contact avec les morts, son arnaque est parfaitement organisée. Mais bientôt son quotidien est perturbé par l’arrivée de jeunes gamins venus de Tanger et qui vivent dans la rue. Ils veulent obliger Ramsès à retrouver l’un de leurs amis disparu. « Goutte d’or » commence comme un film noir, un thriller social nous montrant ce quartier populaire en plein changement. Rapidement, Clément Cogitore nous entraine vers plus d’étrangeté puisque Ramsès sera rattraper par son « don » de médium. Il plongera dans les arrières boutiques de la Goutte d’or avec le groupe de gamins et sera touché par leurs destinées. Toujours parfait et intrigant, Karim Leklou incarne Ramsès qui tombera le masque au fur et à mesure de son exploration de son quartier.
  • « Empire of lights » de Sam Mendès : A Margate, Hilary travaille dans un cinéma à l’ancienne, un brin décrépit. Elle est célibataire, borderline et se soigne au lithium. L’ensemble des employés forme une petite famille menée par un directeur paternaliste. Ce dernier profite de la vulnérabilité d’Hilary pour coucher avec elle. Tout change pour elle avec l’arrivée de Stephen, un beau jeune homme noir, à qui elle s’attache fortement. Plusieurs choses m’ont séduite dans le dernier film de Sam Mendès. Tout d’abord, la reconstitution de cette Angleterre thatchérienne où les skinheads insultent et violentent les personnes de couleurs (« This is England » montrait également avec brio la montée en puissance de ces groupes au moment où le chômage explose dans le pays). Ensuite, Sam Mendès livre ici un bel hommage au cinéma et à la puissance de la fiction que va finalement découvrir Hilary. Enfin, il faut saluer la performance d’Olivia Colman, vibrante et émouvante.
  • « La syndicaliste » de Jean-Paul Salomé : Maureen Kearney est une syndicaliste inflexible et opiniâtre chez Areva. Lorsque Anne Lauvergeon doit quitter la présidence, l’ambiance se tend entre les nouveaux dirigeants et Maurren. Elle finit par découvrir un transfert de technologie nucléaire entre la France et la Chine via EDF. La syndicaliste se transforme en lanceur d’alerte et va le payer cher : elle est retrouvée ligotée chez elle à une chaise, un A scarifié sur le ventre et un couteau dans le vagin. Un engrenage terrifiant va alors s’engager pour transformer la victime en manipulatrice. L’histoire de Maureen Kearney parait folle et pourtant tout est vrai. Jean-Paul Salomé réalise un film politique qui décortique de manière compréhensible tous les rouages de cette affaire. Pour incarner cette syndicaliste d’exception, il fallait une grande Isabelle Huppert au jeu d’une infinie subtilité.

Un psaume pour les recyclés sauvages de Becky Chambers

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Froeur Dex, moine de jardin, a décidé de changer de vie pour devenir moine de thé itinérant. « Le rôle des moines de thé n’avait de secrets pour personne, et Dex ne redoutait pas de se lancer. Servir le thé n’était pas sorcier. Les gens arrivaient à la roulotte avec leurs problèmes et repartaient avec une tasse fraichement infusée. Dex avait maintes fois trouvé refuge dans des salons de thé, comme tout le monde, et iel avait lu une foule de livres sur l’art de le servir. » Avec travail et patience, Dex devient un excellent moine de thé, attendu dans tous les villages où il passe. Mais la lassitude finit par le gagner. Dex rêve d’entendre le bruit des grillons des nuages qui se trouvent dans le massif des Cornes, zone naturelle protégée depuis la Transition. Ce moment historique a vu les robots abandonner les usines pour aller vivre dans la forêt, loin des hommes. Lorsque Dex s’enfonce dans la zone naturelle, il rencontre Omphale, un robot aux composants recyclés, qui cherche des contacts avec les humains pour prendre de leurs nouvelles et savoir de quoi ils ont besoin.

« Un psaume pour les recyclés sauvages » est un conte philosophique, écologique et surtout une dystopie optimiste ce qui est rare en SF. Le cœur du roman est la relation qui se noue entre Dex et Omphale, tous les deux redécouvrent une forme d’altérité. Cela se fait avec douceur, drôlerie mais également au travers de questionnements sérieux sur la condition humaine. Omphale tente de comprendre son nouvel ami et son éternelle insatisfaction. Avec bienveillance et patience, le robot accompagne le cheminement intérieur, personnel de Dex. Il lui apprend à ouvrir les yeux, à regarder autour de lui. La leçon d’Omphale, qui m’a séduite, est de retrouver son émerveillement à être au monde. A cela s’ajoute une redécouverte de la nature, de sa préexistence à toute vie humaine. Dans la zone protégée, elle reprend ses droits, elle reconquiert les espaces abandonnés par les hommes.

Becky Chambers nous propose, avec son roman, une histoire lumineuse, pleine de douceur et de poésie. Une belle dystopie réconfortante.

Traduction Marie Surgers