Faire mouche de Vincent Almendros

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Pour le mariage de sa cousine Lucie, Laurent revient à Saint-Fourneau, un petit village de montagne où il n’a pas remis les pieds depuis longtemps. La famille Malèvre est assez réduite, il ne reste que la mère de Laurent et le père de Lucie. Ces deux-là partagent d’ailleurs le même toit. Les relations sont assez tendues depuis les morts accidentelles (ou pas) de la mère de Lucie et du père de Laurent. Ce dernier n’est pas venu seul à Saint-Fourneau, il est accompagné par une amie, Claire. Il la fait passer pour sa femme, Constance, auprès de ses proches. Le couple semble s’être gravement disputé, ce qui ne contribue pas à détendre l’atmosphère.

Je découvre Vincent Almendros avec « Faire mouche » et son univers avait vraiment tout pour me plaire. Dans ce roman, nous sommes chez Simenon, chez Chabrol avec une atmosphère trouble, ambigüe dans une petite ville de province en décrépitude. Dès le départ, un malaise insidieux s’installe. Cela tient à la froideur des relations entre les membres de la famille. Mais aussi aux rumeurs qui ont couru sur la mère de Laurent qui aurait empoisonné son mari et essayé de faire la même chose avec son fils. La mère devient une figure inquiétante, menaçante sans que l’on sache ce qui est véritablement advenu. Après tout, doit-on réellement croire ce que nous dit Laurent ? Il est aussi taiseux que le reste de la famille et son mensonge sur l’identité de Claire questionne.

Tout le talent de Vincent Almendros se trouve dans les non-dits, les double-sens. L’auteur s’applique à choisir avec une grande précision les termes qu’il emploie. Des thèmes sont développés tout au long du roman : la décomposition (les mouches, la charogne dans la forêt), la mort (l’oncle malade, les urnes funéraires du père et de la tante mises en évidence). Les protagonistes, l’intrigue et les mots eux-mêmes contribuent à l’inconfort du lecteur, à faire naître chez lui une certaine inquiétude.

« Faire mouche » est un roman noir parfaitement maîtrisé à l’ambiance et aux non-dits pesants. L’économie de moyen, les jeux sur les double-sens des mots m’ont enchantée. Un court roman à déguster avec un vin de noix !

Le festin de Margaret Kennedy

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1947, Cornouailles, le révérend Gerald Seddon vient passer quelques jours à St Sody chez son ami le révérend Samuel Bott. Balades, observation des oiseaux, parties d’échecs, voilà les activités qui ponctuaient habituellement les vacances des deux compères. Mais cette fois, le révérend Seddon trouve son ami fort préoccupé. Ce dernier doit en effet écrire une oraison funèbre. L’hôtel de Pendizack a été entièrement détruit après l’éboulement d’une falaise. Celle-ci avait été fragilisée par l’explosion d’une mine dans une crique. Des résidents de l’hôtel ont péri dans la catastrophe.

Quel grand plaisir de lire ce texte de Margaret Kennedy si singulier et intelligemment construit. Suite au prologue entre les deux révérends, le roman est un long flash-back qui revient sur les jours précédents le drame. La narration est déjà par ce fait originale mais Margaret Kennedy nous propose également différents modes narratifs : le journal de l’un des personnages, des notes dactylographiées du révérend Bott, différents points de vue développés dans le même chapitre (la messe du dimanche et le débat politique sont des bijoux, des moments de bravoure dans la construction narrative). A cela, s’ajoute le fait que « Le festin » est à la fois une comédie sociale, un roman à suspens (durant tout le livre, le lecteur se demandera qui va périr dans l’accident et Margaret Kennedy nous rappelle régulièrement l’épée de Damoclès qui est suspendue au-dessus de ses personnages) et un conte moral. En effet, le thème des sept péchés capitaux a présidé à la rédaction du roman et ils se retrouvent dans le caractère des personnages.

La galerie de personnages est savoureuse et nous propose un large panel de la société anglaise : un Lord et sa famille, un couple brisé par la mort de leur enfant, un chanoine colérique et sa fille, une écrivaine bohême et son chauffeur, une veuve désagréable et ses trois filles, une femme de chambre bienveillante, une intendante envieuse et curieuse. Au fur et à mesure, certains personnages dévoilent des secrets, un côté sombre et vil. D’autres au contraire, se révéleront altruiste, courageux et plein d’espoir. Le choix de la période de l’après-guerre n’est pas un hasard : les difficultés matérielles sont de bons révélateurs de la nature humaine. Le gouvernement socialiste ne fait qu’exacerber les différences de classes sociales dans la population anglaise et a fortiori chez les résidents de l’hôtel de Pendizack.

« Le festin » est un roman aussi divertissant que profond dans son analyse de la nature humaine, qu’elle soit sombre ou lumineuse. Margaret Kennedy revisite le roman anglais avec talent, brio et une dose bienvenue d’ironie.

Traduction Denise Van Moppès

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette belle découverte.

Nowhere girl de Magali Le Huche

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Pour Magali, c’est un grand jour : elle fait sa rentrée en 6ème. Un peu intimidée par ce nouvel environnement, elle est ravie d’y retrouver sa meilleure amie. Elle a également la chance d’avoir en français, la professeure préférée de sa grande sœur qui est maintenant au lycée. Tout commençait bien pour Magali mais progressivement, sa scolarité va se transformer en véritable calvaire. On lui diagnostique alors une phobie scolaire. Pour se sortir de ce cauchemar, Magali va se réfugier dans la musique des Beatles.

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« Nowhere girl » est le premier album pour adultes dessiné et scénarisé par Magali Le Huche. Le récit est autobiographique, l’auteure décrit ce moment extrêmement douloureux où elle paniquait à l’idée de prendre le chemin de l’école. Elle pensait être une élève comme une autre, une élève appliquée qui cherchait à être appréciée par ses enseignants. La pression du collège (et notamment de l’horrible prof de français) aura raison de sa bonne volonté. S’ajoute à ce problème, une difficulté à grandir, à accepter les changements de son corps. Et la solution de Magali est de s’accrocher désespérément aux Beatles ! Sa passion, incompréhensible pour ses camarades puisque nous sommes dans les années 90, devient une obsession. Mais « Nowhere girl » n’est pas un récit triste ou déprimant puisqu’il s’agit également celui de la naissance d’une vocation. L’interruption de sa scolarité aura permis à Magali Le Huche de s’inscrire dans un collège avec spécialité Arts Appliqués où elle pourra enfin s’exprimer.

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Au-delà de l’histoire, j’ai également beaucoup apprécié l’inventivité graphique de Magali Le Huche. La vie réelle de l’héroïne se décline en peu de couleurs : noir, blanc, rose et le blond de ses cheveux. Lorsqu’elle plonge dans l’univers des Beatles, c’est une explosion de couleurs, un foisonnement de trouvailles merveilleuses.

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« Nowhere girl » est un récit touchant mais il est également emprunt de beaucoup d’humour, de recul sur soi et son graphisme original et coloré m’a enchantée.

Une chambre au soleil de John Braine

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« Nul rêve n’était possible à Dufton où la neige semblait noircir avant même de toucher le sol. Là-bas, Noël paraissait toujours un peu honteux de lui-même, comme s’il avait trop conscience de n’être qu’un gaspillage d’argent. Tout simplement, Dufton et la gaieté n’allaient pas ensemble. » C’est cette ville que Joe Lampton veut fuir à tout prix. Il part s’installer à Warley, une ville plus prospère, où il compte réussir. Comptable, il est embauché à l’Hôtel de ville. Par le biais de ses logeurs, il intègre la troupe de théâtre des Thespians et y fait de nombreuses rencontres notamment féminines. Son intérêt se porte rapidement sur Susan qui appartient à un milieu social élevé. Un bon argument pour notre jeune héros ambitieux et envieux des richesses des autres.

Les éditions du Typhon continuent à nous faire découvrir le mouvement littéraire des angry young men qui écrivirent dans les années 50-60 en Angleterre. Le livre de John Braine fut d’ailleurs adapté au cinéma en 1959 par Jack Clayton et il valut le prix d’interprétation à Cannes et l’oscar de la meilleure actrice à Simone Signoret. L’auteur disait s’être inspiré de « Bel ami » pour écrire « Une chambre au soleil ». Et effectivement, le roman est le récit d’une ascension sociale. Joe rejette son milieu (son père était ouvrier), sa ville d’origine. Il ne rêve que de luxe, de confort, d’un statut imposant. Il compte sur son charme et ses compétences professionnelles pour y parvenir. Mais Joe va rapidement réaliser que la guerre n’a rien changé à la hiérarchie des classes sociales, l’ancien monde est toujours là et Joe subira la condescendance et le paternalisme de ceux qui ont le pouvoir et l’argent.

Ce qui rend « Une chambre au soleil » passionnant, c’est la psychologie de Joe Lampton. Certes, il est prêt à tout pour réussir mais la culpabilité l’habite sans cesse. Son conflit intérieur est au cœur du roman et c’est ce qui humanise Joe. Il veut pénétrer le monde des puissants mais il craint de devenir aussi cynique qu’eux. La lucidité de Joe lui permet de ne jamais être dupe. Mais cette mutation sociale aura un goût extrêmement amer, le prix à payer pour changer de vie sera plus lourd que ce que notre héros imaginait.

« Une chambre au soleil » est un roman très cruel, rageur et politique dans son constat sans concession de la société anglaise d’après-guerre. Merci aux éditions du Typhon de nous permettre de découvrir cette pépite de la littérature anglaise.

Traduction Sarah Londin

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Triste boomer d’Isabelle Flaten

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John est nouvellement retraité et le vit mal. Ancien star-uper, ancien workaholic, il déprime et s’ennuie dans son grand appartement parisien. Il passe beaucoup de temps sur son ordinateur, John, et c’est ainsi qu’il se met à chercher des nouvelles de ses ex. L’une d’elles titille tout particulièrement sa curiosité : Salomé. John découvre qu’elle a fait son chemin dans la vie. Salomé est devenue duchesse et vit dans un château. Magie d’internet, il est si simple de reprendre contact, mais le message de John obtiendra-t-il une réponse ?

Isabelle Flaten nous entraine dans un conte de fée romantique mais surtout ironique. Elle se moque gentiment de nos deux tourtereaux sur le retour : John qui est incapable de rester tranquille et imagine un nouveau projet par seconde, Salomé, transfuge de classe qui n’est plus si à l’aise dans son vaste domaine. A travers leurs retrouvailles, Isabelle Flaten traite de thèmes d’actualité : le rapport au travail, la réussite sociale, la vie en communauté sur un mode écolo, le grand âge. Sous la légèreté de l’intrigue, l’autrice souligne les excès, les stupidités de notre époque.

Ce qui fait le charme de « Triste boomer » est l’originalité de la narration. Ce ne sont pas John et Salomé qui nous content leur histoire mais l’ordinateur du premier et le portrait d’un ancêtre du mari de la seconde. Se rajoutent à ces deux objets, deux voisines de John qui cancanent et l’espionnent sans vergogne. Ces trouvailles narratives fonctionnent à merveille et donnent un ensemble des plus amusants.

Me voilà à nouveau séduite par un texte d’Isabelle Flaten, « Triste boomer » est un roman vif, enlevé, drôle et un brin mélancolique.

L’autre moitié du monde de Laurine Roux

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Espagne, années 30, la jeune Toya vit dans le delta de l’Ebre où ses parents s’épuisent à travailler pour la Marquise et sa famille. Le père travaille dans les rizières avec de nombreux paysans, corvéables et punissables à merci. La mère est cuisinière, son sort pourrait paraitre plus enviable si le fils de la Marquise ne la considérait pas comme sa chose. Mais la colère gronde et elle gagne de plus en plus de régions espagnoles. Toya entend des conversations, suit les paysans qui se réunissent la nuit autour d’Horacio, l’instituteur. La lutte anarchiste est en marche pour libérer les paysans du joug de leurs maîtres. Le combat sera sanglant, la vie de Toya en sera à jamais bouleversée.

Le troisième roman de Laurine Roux m’a totalement transportée grâce à son ampleur, son souffle romanesque. Encore une fois, son remarquable talent de conteuse se met au service de personnages attachants et incarnés. C’est tout particulièrement le cas avec les femmes du roman. Toya traverse un moment charnière de sa vie et de l’Histoire de son pays, elle sera à jamais habitée par les fantômes de ceux partis trop tôt. Et il y a également sa mère, Pilar, extraordinaire cuisinière dont l’infinie tendresse sera mise à mal par la brutalité des hommes. La révolution sociale comme la montée en puissance de Franco viennent fracasser la destinée des personnages du roman pour lesquels on tremble durant la lecture.

La nature reste au cœur du travail de Laurine Roux. La terre est bien évidemment essentielle pour les paysans qui la cultivent. Elle ne leur appartient pas et elle sera à l’origine de leur combat. Le delta est toujours présent, il accompagne, il entoure les protagonistes. Les descriptions précises et délicates de l’autrice donnent de l’épaisseur aux paysages qui ne sont pas un simple décor. « Luz se met en route au plus fort de la chaleur. Le ventre des nuages pendouille à crever. Elle passe devant des baraques aux volets cloués, des pergolas tordues par la végétation ; la poussière danse derrière la roue de son vélo. Petit à petit, les contours de la colline se précisent, on dirait que les plantes l’appellent – rejetons de broussailles, gourmands d’agrumes. » Entre la nature et la cuisine de Pilar, Laurine Roux nous entraine dans un univers de sensations, d’odeurs, de lumière.

Avec une plume fluide et vibrante, Laurine Roux nous conte la destinée de Toya, de sa jeunesse à sa vieillesse aux bords des rizières du delta de l’Ebre. L’intime et le politique s’entrecroisent pour nous offrir un roman fort et terriblement émouvant.

Le pain perdu d’Edith Bruck

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« Il y a très très longtemps, il était une fois une petite fille qui, au soleil du printemps, avec ses petites tresses blondes virevoltantes, courait les pieds nus dans la poussière tiède. » Cette enfant pleine de vie, c’est Edith Bruck qui livre, à 90 ans, un témoignage saisissant avant que sa mémoire ne lui fasse défaut. Le livre débute comme un conte, une fable car ce passé heureux semble irréel et trop lointain. Edith Bruck a grandi dans le village hongrois de Tiszabercel. En avril 1944, alors qu’elle a 13 ans, les gendarmes raflent tous les juifs du village. Edith fut déportée à Auschwitz avec l’une de ses sœurs puis dans d’autres camps avant d’être libérée en avril 1945.

Ce qui est particulièrement intéressant dans « Le pain perdu », c’est le récit de la vie d’Edith et de sa sœur après les camps. L’autrice nous décrit les difficultés qu’elle a éprouvé à trouver sa place dans le monde des vivants. Le retour dans son village natal est calamiteux, son séjour en Tchécoslovaquie est un échec. Personne ne veut voir les rescapés. Edith décide alors de rejoindre sa sœur partie s’installer en Israël. Mais là non plus, elle ne se sent pas à sa place. La terre promise, tant rêvée par sa mère, se révélera bien âpre. La désillusion est de taille et Edith Bruck décide de quitter le pays en intégrant une troupe de cabaret. C’est grâce à cela qu’elle trouve enfin le pays qui l’accueillera et où elle réside toujours : l’Italie.

Le témoignage d’Edith Bruck est aussi tragique qu’emprunt d’une vitalité extraordinaire. Écrit de manière directe, sans pathos, ce texte montre la trajectoire d’une femme qui refuse de se laisser dicter sa vie, refuse toute forme d’autorité et fait fi des difficultés, des obstacle qui se dressent devant elle après sa libération. « Le pain perdu » se clôt sur une lettre à Dieu absolument bouleversante : « (…) pitié oui, envers  n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre et c’est ce dont je Te remercie, dans la Bible Hashem, dans la prière Adonai, et dans la vie de tous les jours, Dieu. »

Traduction René de Ceccatty

Felis Silvestris d’Anouk Lejczyk

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Felis a tout quitté pour s’installer dans une forêt qui est menacée de destruction par la Firme. Elle a laissé derrière elle une famille, inquiète, et son nom de naissance. Elle ne donne aucune nouvelle à ses proches et vit en communauté au cœur de la forêt. Sa sœur tente de comprendre Félis, jeune femme fragile et perpétuellement en révolte. « Être la même chaque jour : tu ne pouvais pas. Être celle qu’on attendait que tu sois : tu ne voulais pas. Te satisfaire de cette vie-là : impossible ! Plus rien ne te guidait hormis tes voix, trop nombreuses pour être d’accord, trop imprévisibles pour être domptées. Alors tu suivais celle qui parlait le plus fort, à tort ou à raison. Ton corps devenait une maison ambulante, des pilotis à la place des pieds. »

« Felis Silvestris » est le premier roman d’Anouk Lejczyk et il prend la forme d’un long monologue, celui de la sœur de Felis. Elle s’adresse à l’absente, tente de faire le lien entre celle-ci et leurs parents séparés. Felis, élément perturbateur de la tranquillité  familiale, a laissé un vide immense et douloureux en partant. Le monologue de la sœur tente de combler ce trou noir qu’est l’absence. Et pour ce faire, elle imagine la vie que mène Felis dans la forêt, les gens qu’elle côtoie. Elle parle également de sa vie dans un petit appartement, ses choix, ses questionnements sur son avenir, son enfance. Elle-même semble sur le départ. Les parents pallient l’absence de façon différente : la mère s’inquiète des conditions de vie de Felis, se documente sur les forêts, le père fait des recherches sur la maladie de Lyme qu’il est sûr que Felis va attraper. Les trois personnages sont figés dans leur solitude, leur tentative de compréhension en attendant un signe, un retour de Felis. Le texte d’Anouk Lejczyk est mélancolique, sensible. Il est ponctué par une question : « Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ? » à laquelle la narratrice apporte une réponse différente à chaque fois, essayant ainsi d’expliciter le parcours de Felis.

« Felis Silvestris » est un beau premier roman qui nous plonge au cœur d’une famille déchirée et de la blessure béante créée par l’absence de Felis.

Toucher la terre ferme de Julia Kerninon

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« J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. A 32 ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter. » Dans « Toucher la terre ferme », Julia Kerninon questionne la maternité et la tempête qu’elle provoque. L’autrice se livre entièrement, sans peur du jugement (sur le parking de la maternité, l’envie de tout quitter l’étreint.) Elle y raconte son cheminement, ses histoires d’amour incandescentes. L’une d’elles fut essentielle dans sa construction : à 16 ans et demi, à Paris, elle tomba sous le charme d’un homme de dix ans son aîné. Leur relation a été tourmentée et passionnée.

Le mouvement me semble définir le récit de Julia Kerninon. « J’ai passé ma vingtaine à partir tout le temps. Une autre intéressante maxime de mon père : Ta liberté s’arrête là où commence celle des autres. J’avais bien compris. La première chose que j’ai faite quand j’ai pu, ça a été de fuir les autres. Je voulais me comporter dignement, mais je voulais aussi désespérément être libre, alors j’ai fui. J’ai fui et fui et fui, je n’étais jamais là, je voulais seulement être seule, travailler, poursuivre mon bonheur dans les livres (…). » C’est ce trait de caractère qui vient s’opposer à l’idée de maternité. Comment rester soi tout en étant mère ? « Toucher la terre ferme » entre en résonance avec le livre précédent de Julia Kerninon « Liv Maria ». J’aurais probablement plus apprécié ce roman si j’avais pu lire ce texte auparavant. J’ai mieux compris la nécessité de fuir de Liv Maria en lisant le parcours de son autrice.  Ce récit est celui d’une femme qui doit apprendre à concilier les différentes facettes de sa personnalité, apprendre aussi à aimer et à se laisser aimer.

« Toucher la terre ferme » est un texte d’une rare honnêteté sur le parcours d’une femme, d’une écrivaine libre et qui est porté par la splendide écriture de Julia Kerninon.

Merci aux éditions de L’iconoclaste pour cette lecture.

Daddy d’Emma Cline

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Après le formidable « The girls » et le glaçant « Harvey », j’ai eu le plaisir de retrouver la talentueuse Emma Cline. « Daddy » est un recueil de dix nouvelles qui nous plonge dans la vie de personnages très variés : un père qui accueille ses enfants pour les fêtes de Noël, une jeune femme venue à Los Angeles pour devenir actrice, un ancien réalisateur à succès, une adolescente faisant la une de la presse à scandale après avoir été la nounou chez une célébrité, etc… Emma Cline transforme ses nouvelles en instantanés de vie, des moments suspendus dans la vie de ses personnages. Les chutes sont ouvertes, il semble que les personnages continuent à vivre sans nous après la conclusion de leur histoire.

Chacune des vies côtoyées nous montre une Amérique bien loin du rêve sur papier glacé. Les nouvelles d’Emma Cline parlent de dépendance, de solitude, de vulnérabilité et de perversité. Le ton est extrêmement désabusé, ses personnages sont souvent perdus, en plein trouble ou en pleine impasse. Dans des moments qui devraient s’avérer joyeux comme Noël, la projection d’un premier film ou les retrouvailles de trois amis, le malaise finit toujours par s’installer. Comme dans « Harvey » (la dernière nouvelle « A/S/L » comporte un personnage proche de celui de ce texte), Emma Cline nous propose à plusieurs reprises le portrait d’hommes d’âge mûr dépassés par leur époque, leur progéniture et dont la réussite professionnelle est bien loin derrière eux. Mais les jeunes gens, que l’on croise dans les nouvelles, ne semblent pas savoir tellement plus où ils en sont.

Au travers de ses nouvelles, Emma Cline dresse un portrait désespéré de l’Amérique d’aujourd’hui. L’ambiance, qui s’en dégage, est glaçante, imprégnée de tristesse. « Daddy » prouve à nouveau le talent de cette jeune autrice, sa capacité à saisir l’air du temps.

Traduction Jean Esch

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.