Une photo, quelques mots (217ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Ils sont tous partis. Enfin. Cela fait trois quarts d’heure que j’attends. Je les entendais derrière la porte parler et rire. Ils n’étaient pas pressés de quitter la salle, à croire qu’ils n’avaient pas envie de rentrer chez eux… alors que moi, j’aimerais déjà être dans mon lit… Rien ne sert d’y penser maintenant, ma journée n’est pas encore finie.

La salle résonne maintenant de leurs silences. Elle est encore chaude de leurs présences. Ils sont restés là durant plusieurs heures à écouter et à débattre. Je ne sais pas qui a eu cette drôle d’idée : une salle de conférence sans conférenciers ! Il paraît que c’est l’avenir, que tout sera numérique et virtuel. Ça va bien améliorer les relations humaines !

J’ai parfois l’impression d’être moi-même virtuelle, de ne pas exister aux yeux des autres. Tout à l’heure encore, ils sont sortis de la salle sans me voir, sans me saluer. Je dois avoir des pouvoirs d’invisibilité. Pourtant si je ne faisais pas mon travail, ça râlerait, ça ferait des moues de dégoût. Je redeviendrais soudainement bien réelle, concrète.

Je rumine, je rumine mais ça ne fait pas avancer le boulot. Autant en finir le plus rapidement possible pour ne pas rentrer trop tard… où est mon balai ?

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Westwood de Stella Gibbons

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En 1940, Margaret et ses parents déménagent à Londres où la jeune femme a trouvé un travail d’institutrice. En se promenant dans les rues de la ville, elle trouve un carnet de rationnement. Elle le rapporte à son propriétaire et fait la connaissance de la famille Challis. Le carnet appartient à un peintre reconnu qui est également le gendre du grand dramaturge Gerard Challis. Margaret est en admiration devant son œuvre et va tout faire pour pénétrer dans la magnifique demeure de Westwood. Parallèlement, Gerard Challis fait la connaissance de Hilda, la meilleure amie de Margaret, à qui il fait la cour malgré la différence d’âge et son épouse.

« Westwood » est un roman d’apprentissage où l’on voit évoluer Margaret, une jeune femme un peu fade et ennuyeuse qui vit sous le joug d’une mère caractérielle et déprimée. L’héroïne apprendra que l’habit ne fait pas le moine et que les idoles doivent un jour descendre de leur piédestal. Margaret a soif de nourritures intellectuelles, elle ne peut pas exprimer sa sensibilité artistique au quotidien. L’attrait de la famille Challis est donc grand pour elle. Pour être auprès d’eux, elle sera prête à servir à de nombreuses reprises de garde d’enfants. Fort heureusement, elle va finir par s’éveiller grâce au caractère parfaitement égoïste et arrogant de Gerard Challis. La rencontre entre Margaret et une enfant handicapée l’aidera également à prendre du recul.

Stella Gibbons nous raconte l’histoire de Margaret avec beaucoup d’humour et d’ironie. Elle n’est d’ailleurs pas tendre avec ses personnages. Margaret est parfaitement transparente, Hilda est d’une grande frivolité, Gerard Challis a un ego démesuré, sa fille est méprisante, etc… Ils ne sont pas très sympathiques et Stella Gibbons est assez cruelle avec son héroïne qui reste apathique devant la famille Challis. On aimerait parfois la secouer un peu ! J’ai vraiment apprécier la causticité de l’auteur envers ses créatures. Il y a également une distance très anglaise qui s’installe entre le lecteur et les personnages. Peut-être est-ce du au manque d’empathie que l’on ressent à leur égard.

« Westwood » est un roman très anglais de part son humour teinté d’ironie. Ce n’est pas un coup de cœur mais j’ai passé un très plaisant moment en compagnie Margaret et de la famille Challis.

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Une photo, quelques mots (216ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

7308910486_27584ee0e6_o-1© Romaric Cazaux

Cette pièce…Tant de souvenirs y sont enfermés. Cela fait presque vingt ans que je n’avais pas pénétré dans le grand salon. Après la vente du domaine, je n’avais pas eu l’occasion d’y revenir. C’est dans le journal régional que j’ai vu l’annonce du propriétaire concernant la journée portes ouvertes. Il avait besoin de fonds pour rénover la toiture des dépendances.

J’ai longuement hésité à venir. Mais mes amis m’ont encouragée à y aller pour surmonter ma douleur et mes souvenirs. Vingt ans ont passé et pourtant j’ai l’impression d’avoir été hier dans l’encadrement de cette porte.

C’était un soir de début décembre. J’avais douze ans. Avant d’aller me coucher, j’avais eu le droit de repasser au salon pour dire au revoir à mes parents et à mes grands-parents. Nous vivions tous ensemble dans cette grande demeure familiale. Mon père y avait grandi et il n’imaginait pas élever ses enfants ailleurs. D’enfants, il n’y eu que moi, Lucie, leur lumière après plusieurs fausses couches. Je vivais donc au milieu de ces quatre adultes qui me choyaient et que j’observais avec admiration. Ils étaient pour moi l’incarnation de l’élégance aussi bien physique que moral.

Et ce soir-là, dans l’encadrement de la porte, c’est bien ça que je regardais. Mes parents et mes grands-parents étaient invités à dîner chez des amis. Je les revois tous les quatre au salon avant leur départ. Mon père et mon grand-père portaient des costumes noirs et fumaient une dernière cigarette. Ma mère était grande, élancée, j’admirais l’insolente finesse de sa taille soulignée par sa robe cintrée vert émeraude. Elle tenait sa prestance de sa mère toujours parée d’une coquetterie discrète et subtile.

Le moment était venu pour eux de partir et pour moi de monter me coucher. Ma mère se pencha vers moi pour m’embrasser et me souhaiter bonne nuit. Elle laissa sur ma joue le sillage de son parfum. Mon père m’embrassa sur le haut de la tête. Je les regardais s’éloigner vers l’entrée avant que ma nounou m’accompagne jusqu’à ma chambre.

Ils ne refranchirent jamais la porte d’entrée. Une plaque de verglas, un chauffeur de camion ivre et ma vie bascula pour toujours. Tous les quatre restèrent emprisonnés dans ma mémoire à l’instant de leur départ, figés à jamais dans leurs tenues de soirée dans le grand salon.

Lorsque j’allumerai la lumière dans cette pièce, mes fantômes se désintègreront. Le grand salon ne sera plus celui qui est gravé dans ma mémoire, le présent pourra m’envahir. Dans un instant, je vais allumer la lumière, dans un instant.

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L’accompagnatrice de Nina Berberova

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 Sonetchka a été élevée par sa mère, une professeur de piano célibataire. Une fois la naissance de Sonetchka dévoilée, sa mère perd peu à peu ses clients. La pauvreté, la misère deviennent le quotidien des deux femmes. La jeune fille se met bien évidemment à la musique et essaie d’en faire soin gagne-pain. « J’avais dix huit ans. J’avais terminé mes études au Conservatoire. Je n’étais ni intelligente ni belle ; je n’avais pas de robes coûteuses, pas de talent sortant de l’ordinaire. Bref, je ne représentais rien. La famine commençait. Les rêves que maman avait faits de me voir donner des leçons ne se réalisaient pas ; maintenant il y avait à peine assez de leçons pour elle. Moi, il m’arrivait de tomber sur un travail occasionnel dans quelque soirée musicale, dans des usines et des clubs. Je me rappelle que, plusieurs fois, pour du savon et du saindoux, j’étais allée jouer de la musique de danse, des nuits entières, quelque part dans le port. »  La chance de sa vie se présente pourtant. On propose à Sonetchka de devenir l’accompagnatrice d’une grande soprano : Maria Nikolaevna. Ce nouveau travail va lui permettre de voyager jusqu’à Paris.

Dans ce court roman, c’est toute la lutte des classes sociales qui se joue. Rapidement, la relation entre Sonetchka et Maria se complique. C’est la voix de la jeune femme que nous entendons puisque le texte est une sorte de journal. Sonetchka est au départ admirative du talent de Maria, de sa voix exceptionnelle. Elle est également sous le charme de son intérieur élégant et riche. La bâtarde n’a connu qu’économies et privations. L’admiration se mût en détestation, en jalousie. Sonetchka épie Maria cherchant les failles, les secrets qu’elle pourrait utiliser contre elle. Les sentiments de Sonetchka deviennent malsains, mauvais. Elle veut détruire son idole, la faire chuter pour se sentir au moins une fois supérieure. L’histoire de Sonetchka et de Maria se déroule sur fond d’exil de la bourgeoise pétersbourgeoise après la révolution d’octobre. L’opposition des deux femmes devient emblématique, elles sont l’incarnation de la fracture qui divise la Russie en 1917.

Dans un style concis, sans fioritures, Nina Berberova nous livre ce roman dense et intense sur la vénéneuse et politique relation d’une soprano et de son accompagnatrice.

Merci Jeeves de P.G. Wodehouse

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Bertram Wooster, jeune aristocrate londonien, s’est mis à jouer du banjo au grand désespoir de ses voisins mais également de son majordome Jeeves. Mis à la porte par ses voisins, Bertie décide de s’exiler avec son banjo à la campagne dans un cottage prêté par un ami. Malheureusement pour lui, Jeeves refuse catégoriquement d’entendre encore une seule note de banjo et donne son congé. Cette retraite campagnarde est également l’occasion d’éviter Mr Stoker et sa fille Pauline avec laquelle Bertie fut fiancé, ainsi que Sir Glossop avec qui il a eu des différends. Les trois viennent tout juste d’arriver à Londres. Mais l’aristocratie anglaise est un bien petit monde puisque Bertie retrouve à la campagne les trois personnes qu’il cherchait à fuir. Jeeves est également de la partie puisqu’il s’est fait embaucher par le baron Chuffnell, l’ami-propriétaire de cottage de Bertie.

En France, nous avons le théâtre de boulevard, en Angleterre ils ont Wodehouse ! Notre cher Bertie a en effet le chic pour se mettre dans des situations inextricables. Lorsqu’il cherche à aider un ami, il ne crée que des quiproquos en pagaille. Heureusement, l’astucieux et stoïque Jeeves est là pour tout arranger. Les évènements se succèdent à un rythme effréné, Bertie est forcé de dormir dans sa remise, est enlevé sur un yacht, se déguise en musicien noir, sa maison prend feu et son banjo aussi ! La campagne anglaise est loin d’être aussi calme que ce que l’on croyait ! Tout cela est totalement rocambolesque, farfelu et bien évidemment extrêmement drôle.

C’est léger, enlevé, terriblement anglais et le duo Jeeves/Bertie fonctionne à merveille. Un divertissement fort sympathique qui m’a bien amusée.

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Une photo, quelques mots (215ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

P1010196© Leiloona

Luca regarda le groupe de touristes avec envie. Eux, au moins, quittaient le site de Pompeï, ils allaient pouvoir regagner leurs pénates et se mettre à l’abri. Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris de dire oui à Marcello ? Et par un temps pareil ! Étant donné la couleur du ciel, l’averse torrentielle n’était pas loin et il ne tarderait pas à être trempé malgré le parapluie et le ridicule imperméable jetable rose. Au moins, son orientation sexuelle était clairement établie ! Luca essayait de prendre la situation à la rigolade mais il sentait que cette fin de journée risquait d’être longue et pénible.

Le vin, c’était la faute du vin. Marcello lui avait proposé d’assister à ce vernissage de sculptures contemporaines sur le site de Pompeï après un dîner fort arrosé. Le vin était le péché mignon de Luca. Et il faut bien le reconnaître, Marcello connaissait parfaitement ses points faibles et comment les exploiter à son avantage. Et cela faisait vingt-cinq ans que ça durait !

Marcello possédant une galerie d’art, Luca n’en était pas à son premier vernissage. Les premiers l’avaient amusé, les suivants ennuyé. Non pas qu’il n’aimait pas l’art mais il n’était guère friand des mondanités. Lui, l’archiviste, n’aimait rien tant que le calme et le confort de son salon. Mais Marcello le prenait toujours en traître. Une bouteille de Barolo se transformait alors immanquablement en arme de destruction massive de la volonté de Luca.

Et voilà que pour la énième fois, il était le faire-valoir de Marcello. Il devrait sourire, saluer, discuter avec l’artiste de son travail, faire semblant de s’intéresser avant d’avoir le droit de retrouver son canapé accompagné d’un  verre de vin et d’un bon bouquin. Il fallait vraiment qu’il travaille sa volonté et sa capacité à dire non… Et Marcello qui s’approchait, souriant, deux verres de champagne à la main… ah ce sourire, ces fossettes, ces petites rides d’expression au coin des yeux… non, décidément, Marcello était irrésistible !

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Bilan livresque et films de mars

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Une belle moisson de livres durant ce mois de mars et je n’ai eu aucune déception, que de belles découvertes (« Une sacrée vertu » ou « Une jolie fille comme ça ») et des confirmations notamment avec  les auteurs classiques de la littérature anglaise que ce sont EM Forster ou DH Lawrence.

Un mois de mars très cinématographique avec sept films au compteur et quasiment que du très bons :

Mes coups de cœur :

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Ellis Lacey doit quitter sa terre irlandaise pour New York et un avenir plus réjouissant. De l’autre côté de l’Atlantique l’attend un travail dans un grand magasin mais également la solitude loin de sa mère et de sa sœur. Les débuts seront douloureux mais un charmant plombier italien pourrait lui rendre la vie plus facile. Comme le roman de Colm Toibin dont il s’inspire, ce film parle de la douleur de l’exil mais également d’une libération, de la découverte de l’amour. Ellis va s’épanouir à New York, devenir une jeune femme sophistiquée qui sera maîtresse de ses choix et de sa vie. Saoirse Ronan incarne magnifiquement Ellis avec beaucoup de retenue, de subtilité. Emory Cohen est absolument délicieux, timide et tendre dans le rôle de Tony. La facture du film est certes très classique mais la photographie, les couleurs sont vives, splendides. Ce sont bel et bien les personnages qui sont au centre du film et leur évolution. Une très belle et réussie adaptation.

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Vincent Machot est coiffeur dans une petite ville de province. Sa vie se limite à son salon, à sa mère fantasque qui habite au-dessus de chez lui, à son chat et son cousin. Un jour, il pénètre dans l’épicerie de Rosalie Blum et est persuadé de l’avoir déjà vue. Intrigué par cette femme, il commence à la suivre. Mais celle-ci se rend vite compte du manège et le suiveur devient le suivi. Pour ce faire, Rosalie fait appel à sa nièce Aude qui n’arrive pas à trouver du travail et vit avec un colocataire pour le moins étonnant. « Rosalie Blum » est l’adaptation de la très jolie et tendre bande-dessinée de Camille Jourdy. On retrouve dans le premier film de Julien Rappeneau toute l’empathie pour les personnages qui s’éveillent à la vie ou se réveillent enfin. Le film est drôle, léger et plein de douceur. Le casting est extrêmement bien choisi. Kyan Khojandi incarne parfaitement un Vincent timide, maladroit et sensible. Alice Isaaz est une Aude fraîche, inquiète à l’idée de se lancer dans la vie. Et Noémie Lvovsky est tout simplement parfaite dans le rôle de Rosalie Blum, cette femme en retrait, au passé mystérieux mais qui n’attend qu’une chose : qu’on la ramène à la vie.

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Quelle jolie surprise que ce nouveau Disney ! Zootopie est une ville où tous les mammifères vivent en paix et en harmonie. La ville est le lieu de tous les possibles, de toutes les réalisations. Une lapine en rêve et veut y devenir policier. Une gageure puisque aucun lapin n’est jamais devenu policier. Les différences entre grands et petits mammifères sont toujours d’actualité dans cette cité utopique. Mais une enquête sur la disparition de grands prédateurs pourrait changer les choses. Les caractéristiques des animaux sont formidablement bien utilisées pour nous faire rire. Le scénario est très bien ficelée et délivre un message sur la peur qui permet de gouverner, de maîtriser les masses. Le duo d’enquêteurs lapine tenace/renard filou fonctionne à merveille. Un régal qui n’est pas réservé qu’aux enfants.

Et sinon :

  • « Saint Amour » de Benoît Delépine et Gustave Kerven : Au salon de l’agriculture, un père et son fils viennent présenter leur taureau Nabuchodonosor. Comme tous les ans, le fils fait la route des vins avec un ami en restant à l’intérieur du salon. Il veut changer de métier et quitter l’exploitation familiale. Son père décide de l’emmener faire véritablement la route des vins pour essayer de le faire changer d’avis. Benoît Poolvoorde, Gérard Depardieu, Vincent Lacoste, Gustave Kervern, Izia Higelin, Chiara Mastroianni, Céline Sallette, Ana Girardot, Michel Houllebecq, Andrea Ferreol, le casting de « Saint Amour » a de quoi faire rêver et les prestations de chacun sont absolument irrésistibles. Évoquant la difficulté d’être agriculteur aujourd’hui (mais aussi d’être chauffeur de taxi), le dernier film de Delépine et Kervern est avant tout un hommage aux femmes et à l’amour que les hommes leur portent. Drôle, tendre, éméché, « Saint Amour » est le film les plus abouti du duo grolandais.
  • « Je ne suis pas un salaud » de Emmanuel Finkiel : Eddie est séparé de sa femme et de leur fils, il cherche du travaille, picole beaucoup et drague pas mal. Un soir, il propose de raccompagner une jeune femme chez elle. Près de son immeuble, Eddie interpelle deux enfants en train de voler une voiture. Les grands frères s’en mêlent, le tabassent et l’un d’eux poignarde Eddie. Une fois rétabli, Eddie est convoqué au commissariat pour reconnaître son agresseur. Il désigne Ahmed qui nie de toutes ses forces. Mais Eddie s’enfonce dans le mensonge, pour une fois il est en position de force et écouté. L’incident lui redonne confiance, il trouve du travail et reconquiert sa femme. Le film de Emmanuel Finkiel montre parfaitement le mal-être de notre société au travers de celui d’Eddie dont la médiocrité l’amène a toujours plus de violence. Le paraître (avoir un travail, une famille, une belle télévision) prime mais n’est vecteur que de destruction, de dépression. Il faut souligner l’extraordinaire prestation de Nicolas Duvauchelle tout en rage rentrée et en échec latent. Mélanie Thierry, qui joue sa femme, est également magnifique et elle illumine le film.
  • « Nahid » de Ida Panahandeh  : Nahid est une femme iranienne divorcée qui a pu obtenir la garde de son fils à condition de ne pas se remarier. Mais un homme attend Nahid, il est très amoureux et veut l’épouser. Nahid lui propose pour patienter de faire un mariage temporaire qui doit rester secret pour leurs deux familles. Bien entendu, le secret finit par être éventé. « Nahid » est un très beau film qui montre bien le combat des femmes iraniennes contre une société totalement machiste où les femmes ne sont absolument pas maîtresses de leur destinée. Nahid a beau vivre seule avec son fils, travailler, elle est toujours à la merci des hommes et de leur bon-vouloir. Ce sont eux qui décident de ce qu’elle peut ou ne peut pas faire. Sareh Bayat, qui incarne Nahid, est formidable, vibrante, déterminée, elle est la grande force du film.
  • « Louis-Ferdinand Céline » de Emmanuel Bourdieu : Milton Hindus, universitaire new yorkais, était un grand défenseur de Louis-Ferdinand Céline et il était juif. A force de correspondance, il réussit à convaincre l’écrivain de le recevoir à Copenhague où il se trouve en exil avec sa femme Lucette. Chacun cherche à exploiter l’autre : Céline veut une caution morale et Hindus veut écrire le livre qui lui apportera la reconnaissance professionnel. Emmanuel Bourdieu décortique la relation complexe et intrigante entre les deux hommes. La prestation de Denis Lavant souligne parfaitement les différentes facettes de l’auteur, il est tour à tour génial et ridicule. J’ai beaucoup apprécié le jeu de Géraldine Pailhas, gracieuse et raisonnable, Lucette tente désespéramment de sauver son mari de ses démons. Mais le film manque de vie, il est trop cérébral, peut-être trop explicatif.

Les jonquilles de Green Park

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Londres, 1940. Tommy Bratford, sa sœur Jenny et ses parents tentent de vivre le plus normalement possible malgré les bombes et les ruines qui s’accumulent dans la ville. La mère travaille dans une usine de fabrication d’ampoules pendant que le père met au point des inventions fantasques. La dernière en date est une sorte d’armure-moyen de locomotion en forme de tatou. Jenny veut s’engager comme volontaire à l’hôpital, pas tellement pour aider ses concitoyens mais pour voir Clark Gable qui y passerait régulièrement. Tommy a 13 ans et il rêve de devenir écrivain. Il écrit déjà des nouvelles aventures pour Buck Rogers, un de ses héros préférés. Comme tous les garçons de son âge, ils jouent avec sa bande de copains, se mesurent aux petites frappes du coin et surtout tombe amoureux de la belle Mila Jacobson. Une alerte à la bombe, les entraînant tous dans les sous-sols de Lord Papoum, permet à Tommy de se rapprocher d’elle. Celle-ci lui avoue que ce qui la fait tenir durant ses moments difficiles, c’est l’espoir de revoir les jonquilles de Green Park en avril, lorsqu’elles se dressent « belles et fières (…) ». Tommy se jure alors de les voir à ses côtés.

Après « Aide-moi si tu peux » et son policier nostalgique des années 80, Jérôme Attal change complètement d’atmosphère et nous entraîne dans le quotidien des habitants de Londres au moment du Blitz. L’angle de vue choisi, le regard d’un adolescent et son quotidien, ne l’empêche pas de montrer l’horreur de la guerre. Les enfants, pour se repérer dans la ville sinistrée, comptent les cratères et rencontrent à cette occasion la photographe Lee Miller. Winston Churchill est à leurs yeux un super-héros qui les défend contre l’ennemi. Les monceaux de vêtements, de détritus amoncelés et sortis des immeubles en ruines, deviennent un possible terrain de jeu. Les aventures de Tommy, les inventions farfelues de son père sont autant de trouvailles qui poétisent et éloignent pour un temps le conflit.

Mais le véritable sujet de Jérôme Attal est ailleurs et il est au cœur de son œuvre. Ce thème récurrent c’est l’enfance, sa préservation, la protection et l’amour d’une famille. Chaque livre de Jérôme Attal ravive cette période de notre vie : « J’avais l’âge d’être un homme et pourtant je ne désirais qu’une chose : rester môme le plus longtemps possible parce que, j’en étais certain, il n’y avait pas de plus grand bonheur que d’avoir un chez-soi et d’être dans sa chambre, et que votre mère vienne vous border et qu’elle vous autorise à lire une dernière page de votre BD de Superman, et qu’ensuite elle revienne vous border. Tout le monde devrait avoir une mère et un chez-soi. » 

Comme dans chacun de ses livres, Jérôme Attal traite avec poésie et tendresse de son rapport à l’enfance. Tommy Bratford se voit forcer de grandir rapidement sous la pluie de bombes qui s’abat sur Londres mais son âme reste celui d’un enfant rêveur. Un joli moment de lecture comme toujours avec Jérôme Attal.

Merci aux éditions Robert Laffont pour cette lecture.

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Une jolie fille comme ça de Alfred Hayes

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Lors d’une soirée, le narrateur, un scénariste hollywoodien à succès, sort prendre l’air sur une terrasse donnant sur la plage. C’est de là qu’il voit une jeune femme ivre se diriger avec détermination vers la mer. Elle s’y enfonce dangereusement et le narrateur se précipite pour la secourir. Suicide ? Bain de minuit trop arrosé ? Difficile de savoir ce que la jeune femme voulait réellement faire. Deux jours plus tard, elle contacte le narrateur pour le remercier, le revoir. Il est surpris de son appel mais sent qu’un lien s’est créé entre eux lors de la fameuse nuit : « En lui sauvant la vie, j’avais, je le constatais, accompli un acte intime, et une sorte de relation s’était créée entre nous à la suite de cet évènement. Elle s’était étranglée en recrachant de l’eau de mer ; elle s’était trouvée là, devant moi, à nu, sans la moindre affectation, en train de vomir ; elle avait été comme ça, dans mes bras, avant que j’aie pu la connaître, avant de lui avoir parlé. A cet instant, il n’y avait eu rien d’autre entre nous, aucune autre émotion. »  Un premier rendez-vous, un deuxième, l’engrenage vers le drame se met en place.

Alfred Hayes était un romancier,  un scénariste et comme son personnage, il travailla à Hollywood. « Une jolie fille comme ça » est un roman noir dans le Los Angeles des années 50. L’ambiance est sombre, crépusculaire. Les deux personnages, qui resteront anonymes, semblent absolument sans illusion sur la vie, l’amour. Ils ne paraissent pas se plaire plus que ça. Le narrateur trouve la jeune femme belle mais n’est pas attiré par elle. Il est lui-même marié, sa femme vit à New York. Et pourtant, une relation se noue, ils sortent ensemble. Le désir est triste dans ce roman d’Alfred Hayes. L’envie, le plaisir ne sont pas au programme dans la vie de ces deux-là. La lassitude, l’ennui les poussent dans les bras l’un de l’autre. Les deux personnages sont rapidement pris au piège de cette histoire et leurs sentiments sont disséqués par l’auteur. C’est presque sur un ton froid, clinique que Alfred Hayes nous décrit cette relation vouée à l’échec et à la tragédie. Tout semble écrit d’avance, le poids de la fatalité pèse sur la destinée de la jeune femme dévorée, comme tant d’autres, par l’ogre hollywoodien.

« Une jolie fille comme ça » est une belle redécouverte à l’atmosphère venimeuse et désabusée qui nous rappelle l’univers de Raymond Chandler et des films noirs des années 50.

Maurice de E.M. Forster

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Avant d’arriver à Cambridge, Maurice Hall avait connu un parcours sans histoire, sans éclat. Il ne brillait ni intellectuellement, ni physiquement. « Bien qu’assez gauche, il ne manquait ni de force ni de courage physique, mais il n’était pas fameux en cricket. Comme il avait subi à son arrivée les brimades habituelles, à son tour il brimait les plus faibles ou les moins bien armés, non par cruauté, mais parce que c’était l’usage. En un mot, il fut un membre médiocre d’un collège médiocre, et il laissa derrière lui un souvenir vague mais plutôt favorable : « Hall ? Attendez voir ! C’était lequel, déjà ? Ah oui, je me souviens un chic type. » A Cambridge, il fait la connaissance de Clive, un esthète avec qui il noue une amitié amoureuse très forte. Cette première proximité avec un homme va permettre à Maurice d’ouvrir  les yeux sur son être véritable et sera la première étape vers l’acceptation de son homosexualité.

E.M. Forster écrivit « Maurice » entre 1913 et 1914. Mais il ne fut publié qu’en 1971, un an après la mort de son auteur. Il faut rappeler que l’homosexualité ne fut dépénalisée en Angleterre qu’en 1967. Le sujet ne pouvait que créer un tollé gigantesque au moment de sa sortie. Le roman est d’ailleurs scandaleux à plus d’un titre. « Maurice » est un roman sur l’éveil d’un homme à son homosexualité,  sur l’acceptation de soi. Le chemin est bien évidemment long et difficile. Maurice met du temps à admettre ce qu’il est véritablement. Après Clive, il consultera plusieurs médecins espérant accéder à la normalité de son époque et de son milieu. Le mariage, la famille étaient les seules solutions acceptables. C’est d’ailleurs le choix que fera Clive qui avait totalement intellectualisé sa relation avec Maurice. Il s’agissait pour lui d’une relation purement platonique, d’un idéal. Forster nous montre bien les affres, les souffrances liées au désir contrarié. Maurice aspire à plus.

Tout change lorsqu’il rencontre Alec, le garde-chasse de Clive. Comme dans « L’amant de Lady Chatterley », l’épanouissement sexuel et charnel vient d’une personne de classe inférieure. La relation entre les deux hommes n’en était que plus choquante. Ce qui empêchait encore plus la publication du roman aux yeux de Forster était le fait que le livre se termine sur une note positive, optimiste. C’était presque « pousser au crime » que d’imaginer qu’une telle relation pouvait être viable. Sans doute l’auteur espérait-il la même chose pour lui-même, lui qui n’assuma jamais réellement sa propre homosexualité.

« Maurice » est un roman d’apprentissage intimiste, psychologique qui montre brillamment et subtilement l’évolution de son personnage central.  Maurice, un homme fade et médiocre, devient lumineux, courageux en acceptant son homosexualité. Pour compléter cette formidable lecture, je vous conseille de voir le très beau film de James Ivory avec James Wilby, Hugh Grant et Rupert Graves dans les rôles titres.

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