Avis à mon exécuteur de Romain Slocombe

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Le lundi 10 février 1941, un homme est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. La police conclut au suicide. Quelques années après, un manuscrit est retrouvé dans une poubelle. Il est intitulé « Le grand mensonge » et a été écrit par un certain Victor Krebnistky, ancien agent du renseignement soviétique. Il est rapidement établi que c’est Victor qui a été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. La thèse sur les causes de son décès semble alors suspect car Victor a toujours déclaré qu’il serait un jour suicidé. Son manuscrit raconte ses années au service de Staline et son désenchantement face à la folie du dirigeant russe.

Voilà un livre exigeant qui ne se laisse pas appréhender facilement. Les cent premières pages sont ardues et austères. Le lecteur est noyé sous une énumération de noms, de dates et de sigles. Il faut un certain temps pour s’y retrouver entre la Tchéka, le GPou, le NKVD, le Poum, l’Okhrana, etc… Mais cela vaut le coup de s’accrocher, le récit devient ensuite passionnant et évoque la dérive sanguinaire du parti communiste de Staline.

Le récit de Victor Krebnistky est emblématique de ces idéalistes s’engageant au PC par conviction profonde et qui découvrirent avec horreur la vraie personnalité de Staline. « La révolution valait aussi que l’on mourût pour elle. Qu’importaient nos existences fortuites, négligeables, en regard du bonheur futur de l’humanité ? Nous détruirions le vieux monde, afin de bâtir sur ses ruines noircies le splendide monde à venir. Nathan Poretski et moi-même, déjà inscrits en 1919 au nouveau Parti Communiste des ouvriers de Pologne (KPRP), rejoignîmes le Parti Communiste de Russie lors de la guerre russo-polonaise de 1920. » Toute la première partie du roman de Romain Slocombe est consacrée à la guerre d’Espagne où Staline joue déjà un double-jeu. Son soutien n’est que superficiel, il envoie des armes endommagées avec peu de munitions pour ménager sa possible alliance avec Hitler.

C’est bien évidemment l’accentuation des purges à partir de 1937 qui fait réfléchir Victor Krebnistky. Les trotskistes sont tous éliminés les uns après les autres. Les anciens camarades de Victor sont tous amenés à la Loubianka et n’en ressortent jamais. Victor, grâce à son intelligence et à son sens de l’esquive, réussit longtemps à éviter de franchir les portes du quartier général des services de renseignements soviétiques. Romzin Slocombe rend parfaitement compte de la montée de la paranoïa dans le régime soviétique. Staline est un arriviste, prêt à changer de camp pour conserver le pouvoir et prêt à tout pour se débarrasser des voix discordantes. Il montre aussi sa formidable capacité à faire accepter ses mensonges sous un vernis idéaliste.

« Avis à mon exécuteur » est un roman qui demande de l’attention et de la persévérance à son lecteur. Mais ce dernier est récompensé par un récit extrêmement bien documenté, haletant et au souffle romanesque indéniable.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont pour cette découverte.

Une photo, quelques mots (149ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

15961334320_6511b3e0a2_z© Julien Ribot

Un vent glacé s’engouffrait par bourrasques dans la gare. Richard remonta le col de sa veste. Il attendait son train pour rentrer chez lui. Il se sentait particulièrement seul. Sur le quai face à lui, une foule grandissante patientait, stoïque dans les courants d’air. Tous ces gens partaient pour les fêtes de fin d’année, rejoindre leurs familles quelque part en province.

Une vague d’infinie tristesse submergea Richard. Il n’aimait pas cette période de l’année. Il se sentait matraqué par les bons sentiments, les guirlandes, les lumières accrochées partout, les vitrines des magasins, les marchés de Noël qui pullulaient dans Paris. Impossible d’y échapper, d’oublier que la fin du mois de décembre approchait. Richard attendait avec impatience que cette période s’achève. Chaque année, le mois de décembre réveillait des souvenirs qu’il essayait d’oublier le reste de l’année.

Le réveillon de Noël de ses sept ans. Un sapin richement décoré et illuminé. Sa mère vêtue d’une robe de soirée rouge. Son rire forcé, ses yeux éteints. Son père lointain, boudeur. Et lui, trop excité pour se rendre compte du malaise, trop pressé d’aller se coucher pour être à demain. Puis, le sommeil interrompu par des lumières, des cris. L’escalier dévalé pour apercevoir ce qu’il croyait être le Père Noël. Son père en bas, en larmes qui le retient et l’étreint. Une ambulance, un corps, des policiers.

Richard ne comprit que plus tard les mots entendus ce soir-là : partie, dépression, suicide. Une seule certitude lui était apparue dans ce chaos : jamais, jamais plus, il ne pourrait fêter Noël.

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Adieu 2014, hello 2015 !

Et voilà une nouvelle année qui s’achève dans les agapes et les feux d’artifices. Il est donc temps de faire un petit bilan. Du changement, du changement dans la vie perso qui a bien fait diminuer le total des livres lus : seulement 76 (BD comprises). Ce n’est pas avec ça que ma PAL va disparaître ! La preuve, c’est le statu quo : 30 livres dans ma PAL en janvier 2014 et 29 aujourd’hui ! Un dernier bilan pour le plan Orsec de George et Miss Bouquinaix : 4 livres de ma PAL en décembre mais aucun prêté.

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De belles lectures encore cette année et mes coups de coeur de 2014 ont été :

1- « Les mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar (ne cherchez pas mon billet, je n’ai pas trouvé le temps pour l’écrire…)

2- « Le coeur est un chasseur solitaire de Carson McCullers et ex-aequo « Le chardonneret » de Donna Tartt

3– « Le sillage de l’oubli » de Bruce Machart

Deux auteurs ont véritablement marqué ma vie de lectrice cette année et sont rentrés tous les deux dans mon Panthéon personnel :

-Maylis de Kerangal qui peut me parler aussi bien de la construction d’un pont que d’une transplantation cardiaque et cela me passionne à chaque fois. Sa langue est puissante, touchante, vibrante.

-Dans un genre totalement différent, l’auteur qui me fait avoir des crampes aux zygomatiques à chacun de ses romans : JM Erre.  Le remède absolu contre la morosité et les baisses de moral !

Je ne lis pas beaucoup de bande-dessinée, je confesse mon ignorance crasse dans ce domaine, mais j’ai eu la chance grâce à Miss Léo de lire une excellente BD : « Blacksad » que je vous conseille à nouveau chaleureusement.

La grosse nouveauté de ce blog en 2014 aura été mes participations aux ateliers d’écriture de Leiloona tous les lundis. L’idée me plaisait depuis longtemps et j’ai fini par franchir le pas ! Nous sommes d’ailleurs de plus en plus nombreux à participer toutes les semaines et c’est un réel plaisir de lire les textes des autres blogueurs autour de la photo choisie par Leiloona.

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L’article qui a été le plus commenté l’année passée fut celui annonçant le retour du mois anglais ! How surprising ! Mes petites camarades et moi n’avons donc pas d’autre choix que de vous proposer pour la quatrième année consécutive de partir en Angleterre en juin !

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Et cette année, le mois américain sera également de retour pour devenir un rendez-vous annuel. Je ne sais pas s’il aura lieu en septembre ou un peu plus tard pour me laisser le temps de récupérer du mois anglais !

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Et très, très vite, je vous parle enfin de François Truffaut ! Je n’ai pas abandonné mon idée de challenge, j’ai juste pris un peu de retard…

Je vous souhaite à nouveau une merveilleuse et culturelle année 2015 ! Have fun my dear friends !

Une photo, quelques mots (148ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

echiquier©Marion Pluss

Son jeu d’échec est posé là depuis des semaines. Des mois même. Les pièces ensommeillées sont méticuleusement rangées dans une boîte. Je n’ai personne avec qui jouer. Et je n’en aurais pas le cœur. C’est lui qui m’a appris à déplacer les pièces sur l’échiquier. Son jeu préféré. Il m’avait appris patiemment les règles et comment les dépasser. Il voyait les échecs comme une métaphore de la société : chaque pièce a son rôle à jouer, sa place immuable. Mais à l’intérieur de ces règles, tout était possible, chaque partie était différente de la précédente. Comme dans la vie quotidienne, il fallait y insuffler de la fantaisie. Et c’est exactement ce que je cherchais, un homme capable de rompre la monotonie des habitudes. J’avais gardé sur mon bureau une photo de mes parents sur la plage de Juan-les-Pins en 1973. Cette photo respire l’ennui et l’incommunicabilité. Tout ce que je souhaitais éviter dans ma vie de couple. Et pendant quinze ans, nous avons réussi à le faire, à lutter contre l’inévitable répétition des jours. Il faut beaucoup de créativité, d’imagination et d’énergie pour y parvenir.
Mais inévitablement, cela épuise, use même les plus résistants, les plus déterminés à lutter. Insidieusement la routine gagnait du terrain. Petit à petit, elle nous encerclait, nous enfermait. Une brume de morosité s’abattait sur nous.
C’est lui qui a réagi, qui s’est éloigné pour faire une pause. Du moins, c’est ce que j’espère. Nous nous sommes séparés en septembre en se donnant rendez-vous le 31 décembre. Une nouvelle année pour un nouveau départ. Un peu cliché mais il fallait bien se donner une date butoir.
Depuis, j’attends. Le temps s’est étrangement dilaté. L’attente m’anesthésie et me rend fébrile à la fois. Cette impression d’avoir vécu une vie entière en quatre mois qui pourtant ont passé si vite. La distorsion du temps, le quotidien et ses habitudes qui abrutissent et amollissent les repères temporels.
Et je suis là à attendre impatiemment. Les dernières heures auront été plus insupportables que les quatre derniers mois. La table est mise. J’ai fait les choses en grand. Notre plus belle vaisselle embellit la table du salon. Le champagne attend au frais. La dinde dore dans le four. Ce 31 décembre sera le plus beau ou le plus pitoyable s’il ne se montre pas. Les heures s’écoulent implacablement et toujours rien. J’entends les invités des voisins arriver les uns après les autres. Les rires en cascade, les bouchons qui sautent, les couverts qui s’activent. L’année se meurt dans les agapes.
Je guette ses pas dans l’escalier, surveille les allées et venues de la rue, vérifie que ma sonnette fonctionne bien. Que fait-il ? Les glaçons du seau à champagne ont tous fondu. Toujours pas là. J’ai envie de renverser la table, de balancer son fichu échiquier par la fenêtre !
Le décompte avant minuit…il ne manquait plus que ça pour m’achever…
5… 4… 3… 2… 1…
Driiiiiiiiiiing !!!!!!!!!

Je souhaite un excellent réveillon à mes petits camarades d’atelier d’écriture et merci à Leiloona de l’avoir créé !

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Une photo, quelques mots (147ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

3198545545_f27143f086_o© Romaric Cazaux

Début juillet 1973, ils étaient arrivés en début de semaine à Juan-les-Pins. Comme l’année dernière et  l’année d’avant, ils avaient réservé un petit bungalow au camping Rossignol d’Antibes. Des vacances un peu plus chères que lorsqu’ils partaient en Vendée. Mais les congés de juillet étaient les seuls où ils partaient. Le seul luxe de l’année, le seul moment où ils quittaient leur appartement de Meudon. Ils économisaient durant l’année pour s’offrir le soleil et la chaleur en juillet.

Le rituel était toujours le même. Le matin, il écoutait la radio, lisait le journal auquel le camping était abonné. Elle allait faire les courses pour le déjeuner à la supérette du bas de la rue. Elle prenait son temps, faisait connaissance avec ses voisins de bungalow qui, eux aussi, venaient ici depuis plusieurs années. Le déjeuner se déroulait sur la petite table pliante en formica installée devant le bungalow. Ils profitaient du plein air, se racontaient les petits riens de leur matinée. Une petite sieste concluait le repas.

Il était ensuite temps de se diriger vers la plage, ils étaient là pour ça. Les sacs avec les maillots de bain, les serviettes, les bouteilles d’eau, les attendaient dans la voiture. Arrivés sur la plage, ils installaient leur éternel et infatigable parasol à grosses fleurs orange sur fond marron. Elle aimait se baigner en mer pour ensuite se sécher au soleil, sentir sa chaleur envahir tout son corps. Lui préférait rester hors de l’eau, il n’avait jamais appris à nager. Il regardait la mer et le ciel se confondre au lointain. Il observait ses congénères étalés sur leur serviette, se laissant dorer par le soleil assommant de juillet.

L’après-midi s’écoulait doucement, dans une torpeur languide. Chaque après-midi ressemblait aux autres, la monotonie des jours d’été, finalement pas si différente de celle du reste de l’année, s’installait.

Le déclin du soleil les faisait reprendre la voiture, pour rejoindre le bungalow, pour s’ennuyer ailleurs.

Une journée ordinaire de juillet 1973 à Juan-les-Pins.

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Souvenir de l’amour, Chrysis de Jim Fergus

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Bogart Lambert a 17 ans en 1916 et il vit dans le nord du Colorado dans le ranch familial. A cause de lointaines origines françaises, il décide de rejoindre la France pour se battre dans le Légion étrangère. Un matin, il grimpe sur son cheval Crazy Horse et quitte ses parents. Après moult péripéties, Bogey arrive à New York. En attendant le prochain transatlantique, il travaille dans une maison de passe où il découvre la sensualité. Une fois sur le champ de bataille européen, Bogey devient une légende. Toujours accompagné de Crazy Horse, il se faufile entre les lignes ennemies, évitant les balles et les obus. Tous les soldats sont en admiration devant le « courrier cow boy ».

Gabrielle Jungbluth a 18 ans en 1925. Elle étudie le dessin, la peinture dans l’atelier Humbert à l’École Supérieure des Beaux-Arts. Fille du colonel Charles Ismaël Jungbluth, elle apprit à peindre en plein air avec celui-ci. Malgré son autorité et sa rigueur, le colonel sut déceler le talent de sa fille et lui permit de s’inscrire aux Beaux-Arts. Gabrielle prit alors le pseudonyme de Chrysis en hommage au roman « Aphrodite : mœurs antiques » de Pierre Louÿs. La jeune femme, curieuse de la vie et anticonformiste, va plonger à cœur perdu dans le Montparnasse des années folles et y rencontrer l’amour fou.

L’histoire qui préside à l’écriture de ce roman est bouleversante. J’ai eu le plaisir de l’entendre de la bouche de Jim Fergus lors du Festival America. Pendant l’été 2007 à Nice, Jim Fergus et sa compagne dénichèrent chez un antiquaire « Orgie » de Chrysis Jungbluth. La compagne de l’auteur étant atteinte d’un cancer, ils n’avaient pas les moyens de se l’offrir. De retour aux États-Unis, Jim Fergus eut envie de faire plaisir à sa compagne et il le fit venir de France.  « Orgie » fut le dernier cadeau de Noël de cette dernière. Elle légua le tableau à sa fille afin qu’elle soit plus libérée et à l’aise dans son corps comme les personnages du tableau. Jim Fergus dédie à son tour son roman à sa belle-fille.

« Souvenir de l’amour » nous raconte bien entendu la création de ce tableau et la deuxième naissance de Chrysis Jungbluth. Le Montparnasse des années 20 est un éblouissement pour la jeune femme : « Les gens qui y vivaient depuis longtemps l’appelaient simplement « le village », tant l’atmosphère de ce quartier était particulière, insufflant une sorte d’énergie folle qui avait été étouffée par la guerre et qui s’exprimait tout à coup librement comme le champagne qu’on vient de déboucher, jaillissant dans une explosion festive, pour célébrer un nouveau mode d’expression, une nouvelle manière d’être – la renaissance et la réinvention de la vie comme de l’art. » On croise dans les pages de ce roman Braque, Picasso, Pascin, Soutine … Un Montparnasse possédé par la fièvre de la liberté, de la sensualité et de l’art que j’aurais beaucoup aimé connaître et dont Jim Fergus sait rendre l’atmosphère.

Et puis, il y a l’amour fou de Chrysis et Bogey. Ces deux-là n’étaient pas nés pour se rencontrer mais leurs destinées vont finir par se croiser. Et c’est ce point de rencontre qui est également au coeur du roman. Jim Fergus prend plaisir à nous raconter la vie de Bogey et Chrysis avant que leurs regards ne se croisent. Les deux personnages semblent se construire pour cet amour, se transformer pour le recevoir.

« Souvenir de l’amour » est un très bel hommage à Chrysis Jungbluth, au Montparnasse des années 20 follement libre et créatif, au sentiment amoureux. Merci à ma copine Delphine de ma l’avoir fait découvrir.

Une photo, quelques mots (146ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Ce matin, Romain s’est levé de bonne heure. Avec la boule au ventre. Un mélange d’anxiété et d’excitation qui lui a fait ouvrir les yeux plus tôt que de coutume. 7h10. Son rendez-vous était prévu à 11h. Ne surtout pas se rendormir, ne pas se laisser submerger par le sommeil. Il voulait faire bonne impression pour ce premier rendez-vous. Il sait que s’il se rendort, son visage aura l’air froissée, chiffonné. Hors de question pour lui d’avoir l’air négligé. Ce n’était pas dans ses habitudes.

Romain a le souci du détail, du raffinement et de l’élégance vestimentaire. Ses amis se moquaient assez de sa manière de se vêtir, de ses afféteries de dandy intemporel. Ils l’avaient d’ailleurs averti avant son rendez-vous : surtout n’en fait pas trop, ne sois pas trop intimidant avec tes costumes trois pièces et tes chapeaux. Avoir l’air abordable, pas trop original, voilà à quoi il devait arriver.

Il avait le temps pour se préparer, pour choisir soigneusement ce qu’il allait porter. Romain avait attendu longtemps ce premier rendez-vous. Un rendez-vous qui pouvait changer sa vie. En tout cas, c’est ce que Romain espérait. Un café et une longue douche pour finir de le réveiller. Rasé de près, sobrement parfumé, Romain se dirigea vers son imposante penderie. Résister au veston, penser à plus de simplicité.

La fébrilité commençait à le gagner. Rencontrer quelqu’un pour la première fois n’avait jamais été évident pour lui. Sa timidité passait pour de la distance, de l’arrogance parfois. Pour éviter de trop se dévoiler, il se lançait dans des sujets pointus comme la peinture française du 18ème siècle, le sujet de sa thèse. La conversation tournait rapidement court, la personne en face sombrait peu à peu dans l’ennui.

Le temps passait rapidement. Déjà 10h ! Vite, il fallait se décider. Une chemise, un pull, un jean noir, il ne pouvait pas faire plus abordable ! Son long imper bleu roi, un peu militaire, avec un chapeau à bords courts dans la même teinte. Sa seule fantaisie serait ses gants à clous. Son originalité devait bien apparaître quelque part !

Il fallait se décider à partir, rejoindre le RER, descendre à Versailles Rive Gauche, traverser les jardins tant aimés pour rejoindre le bureau de la conservatrice en chef des peintures du château. « Allez Romain, il faut que tu décroches ce boulot ! Le boulot de tes rêves ! »

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Mr Turner

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Les dernières années de la vie de John Mallord William Turner (1775-1851) sont actuellement à l’honneur avec l’exposition de la Tate Britain et le film de Mike Leigh sorti la semaine dernière en France.

L’exposition de la Tate porte sur les années 1835-1851. Les seize dernières années de la vie de Turner sont celles où son travail est le plus audacieux. Ces œuvres vont très loin dans l’innovation picturale, elles vont à la limite de l’abstraction. Turner travaille aussi bien la forme que le fond. Une salle entière est consacrée aux petits formats carrés, octogonaux ou ronds créés à cette époque. Ce type de format est inhabituel à l’époque et c’est dans cette série que Turner lâche le plus sa touche et explore son art.

A River Seen from a Hill circa 1840-5 by Joseph Mallord William Turner 1775-1851A river seen from a hill

Le travail de Turner est à l’époque très mal reçu par la critique. On pense qu’il devient aveugle ou qu’il perd la tête. Ses tentatives picturales détonnent par rapport aux autres œuvres exposées à la Royal Academy.

snow_storm_steam_boat_off_a_harbour_s_mouthSnow storm-Steam boat off a Harbour’s mouth

Malgré ses innovations, Turner a toujours voulu exposer à la Royal Academy, il le fit d’ailleurs jusqu’en 1850. Loin de lui l’idée de sortir du sérail, sa peinture s’inscrit dans une tradition picturale directement venue de Le Lorrain. Ses toiles sont imprégnées de culture classique, ses thèmes sont empruntés à la mythologie, à Shakespeare ou à l’histoire récente.

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La grande affaire de Turner restera tout au long de sa vie la mer, la nature. Sa fascination pour la mer semble s’accentuer avec l’âge. Il fait de très nombreux séjours à Margate, dans le Kent, où il rencontre Mrs Booth avec qui il finit sa vie. Toute son attention se porte sur la manière de rendre les phénomènes naturels, la lumière du bord de mer. Il continue à beaucoup voyager jusqu’à la fin de sa vie. L’exposition présente une série magnifique d’aquarelles de ses derniers voyages notamment en Suisse.

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Le film de Mike Leigh est un parfait complément à l’exposition de la Tate Britain et il en est même une illustration. Le film se concentre sur les vingt cinq dernières années de Turner.

Mike Leigh nous dépeint un personne peu aimable, perpétuellement en train de grogner et peu séduisant. Il montre également très bien le fossé qui se creuse entre les membres de la Royal Academy et Turner dont le travail les dépasse. Même le fervent Ruskin finit par le lâcher.

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Ce que montre admirablement le film, c’est un homme habité par son art. Turner ne sort jamais sans son matériel à dessin ou à aquarelles. Chaque sortie est un prétexte pour dessiner. Une des scènes montre Turner accroché au mât d’un bateau en pleine tempête de neige. Cela fait partie du mythe du peintre mais elle montre bien son extrême fascination pour les éléments naturels.

Timothy Spall n’a pas volé son prix d’interprétation à Cannes, il est un parfait Turner. Grimaçant, bourru, il laisse échapper de l’émotion par petites touches comme dans la scène où le peintre chante du Purcell. La reconstitution de l’Angleterre du 19ème siècle est très réussie, on y voit les débuts de l’industrialisation qui intéressèrent tant le peintre. Mike Leigh a utilisé les mêmes tonalités pour ses paysages que la palette de Turner, un bel hommage esthétique au travail du peintre.

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Une exposition, un film pour célébrer l’immense talent de JMW Turner, peintre précurseur qui inspira les impressionnistes et qui nous entraine dans un tourbillon pictural de couleurs et de sensations.