1 mois après

Cela fait un mois déjà que les attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher de la porte de Vincennes ont eu lieu.  Un mois où la vie a doucement repris son cours, un mois où les actualités se sont succédé et ont balayées les évènements de janvier. Il y a un mois, nous étions effarés devant tant de violence et nous nous étions mobilisés en masse pour la liberté d’expression. Nous étions des millions. Ces rassemblements à travers la France nous ont réconfortés, nous ont fait croire que vivre ensemble était toujours possible. Pour ne pas oublier les attentats, pour ne pas oublier le formidable mouvement qui les a suivi, Galéa nous a proposé de réaliser une vidéo. Nous avons été 33 blogueurs à lui envoyer une photo et elle en a tiré une très belle et émouvante vidéo. Un grand merci à elle d’avoir eu cette idée et de l’avoir concrétisée.

Une partie des participants :

Anne-Véronique, Asphodèle,Céline, Enna, Eva, Féli, Fleur, Céline, Galéa,Jérôme,  Laurielit, Le Petit Carré Jaune, Littér’auteurs, Marilyne, Martine, Mind the Gap, Miss Léo, Mo’, Mon Petit Chapitre, Pascale, Philisine, Sharon, Sidonie, Syl, Sylire, TiphanieValou

Rudik de Philippe Grimbert

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La collection Miroir des éditions Plon propose de réinventer le genre de la biographie et de découvrir de grandes personnalités par le biais de la fiction. Après le Jim Morrison de Harold Cobert, j’ai découvert Rudolf Noureev grâce à Philippe Grimbert. Ce dernier a choisi l’angle de sa profession d’origine, la psychanalyse, pour aborder le grand danseur russe.

A la fin des années 80, Tristan Feller s’est fait une belle réputation de psychanalyste dans la haute société parisienne. C’est grâce à cela qu’on lui propose un  nouveau patient : Rudolf Noureev. Le psychanalyste accepte de le recevoir. S’engage alors entre les deux homme une véritable lutte de pouvoir et de domination.

Philippe Grimbert a personnellement connu Rudolf Noureev puisque sa femme fut son assistante à l’Opéra de Paris. Et il avoue avoir été fasciné par cet homme comme le sera Tristan Feller dans le roman. Comment ne pas l’être lorsqu’on lit la description qu’en fait le psychanalyste : « Ses portraits m’apparurent sous un autre jour : je découvrais cette beauté sauvage avec un œil neuf, sans doute aiguisé par la proximité de notre rencontre. Pommettes hautes, nez fin, lèvre supérieure barrée d’une cicatrice, je fus frappé par l’insolence de ce visage sculpté dans l’orgueil et dont chaque trait était un défi lancé à ceux qui le contemplaient. » Noureev est un mythe vivant qu’il alimente lui-même. L’exemple le plus frappant est son passage à l’ouest. Il aurait échappé à ses gardes grâce à un grand jeté le transportant au-dessus d’eux. Noureev lui-même raconte cette histoire et nourrit ainsi sa légende.

Ce que l’on découvre petit à petit, ce sont les fêlures profondes cachées sous la flamboyance de l’artiste. Noureev a du quitter son pays, sa famille pour conquérir sa liberté. Pendant 25 ans, il devra vivre loin des siens et le retour sera douloureux puisque sa mère mourante ne le reconnait pas. Noureev perdra également son grand amour, le danseur danois Eric Bruhn, à la même période que son retour en Russie. On comprend alors mieux pourquoi la danse était à ce point vitale pour Noureev. La danse était son pays, sa raison de vivre, sa liberté conquise. On comprend aussi pourquoi le psychanalyste rompt toutes les règles pour ce personnage brillant et magnétique. La vie de Noureev permet à Philippe Grimbert de faire une distinction intéressante entre réalité et vérité. Ce qui importe à l’historien et à l’essayiste c’est la réalité des faits. Mais pour le psychanalyste et le romancier, c’est la vérité qui compte, la manière dont on se réinvente, dont on recrée nos souvenirs.

« Rudik » est un roman très agréable à lire notamment grâce à la qualité de l’écriture de Philippe Grimbert. . Elle rend un bel hommage à la personnalité, la stature de Rudolf Noureev.

Merci aux éditions Plon pour cette découverte.

Une photo, quelques mots (153ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Le ciel s’obscurcit. La lumière décline. Il va bientôt falloir embarquer. Tout est prêt. June ne devrait pas tarder à arriver. Notre 40ème anniversaire de mariage, j’ai du mal à y croire.

Nous nous sommes mariés si jeunes. J’avais tout juste 20 ans et elle 18. Nous nous sommes connus sur le campus de NYU. Et je dois bien admettre que j’ai eu un coup de foudre pour June. Elle arrivait  d’une petite ville de la banlieue de New York. Son visage respirait l’innocence, la spontanéité. Une belle blonde, souriante, très sportive qui semblait attirer la sympathie de tous. Populaire, c’est sans doute ce qui la caractérisait le mieux à l’époque. Studieuse était en revanche un mot banni de son vocabulaire. Peut-être s’était-elle assurée un avenir en épousant le brillant Henry Wilson. Je n’ai jamais réellement su pourquoi elle m’avait choisi.

Mon diplôme obtenu, je comptais rester à New York. Quelle autre ville pouvait offrir autant d’opportunités à un journaliste en devenir comme je l’étais ? Mais June n’aimait pas New York. La ville, trop vaste, ne lui permettait pas d’avoir une cour autour d’elle, d’être le point de mire. Et elle ne supportait plus le climat. Elle rêvait de soleil, de chaleur. C’est ainsi que nous atterrîmes à Naples, près des Everglades. Je rêvais d’écrire pour le New Yorker, je fis ma carrière au Naples Daily News. Mais June semblait heureuse, mes parents m’avaient dit que le mariage était affaire de compromis. J’en faisais donc.

Naples est une petite ville qui permettait à June d’exercer sa popularité : associations sportives, galas de charité, réunions tupperware. Elle déployait une énergie folle pour se faire connaître et apprécier. Toujours apprêtée, toujours parfaitement maquillée, toujours souriante, toujours à l’écoute des autres… du moins en apparence. Plutôt que les besoins des autres, c’est la valorisation de son ego qui importait à June. Ce ne sont pas mes petits articles sur la politique locale qui risquaient de lui faire de l’ombre. J’étais parfaitement inoffensif. Mais je portais à merveille le smoking, j’étais bel homme. J’étais donc un faire-valoir idéal et séduisant à son bras lors de ses nombreuses soirées.  Je pouvais alors provoquer l’envie de ses soi-disant amies.

J’espérais qu’avoir des enfants changerait June. Nous avons eu deux filles : Betsy et Susan. Deux adorables petites blondes, aux yeux en amande et au teint lumineux. J’étais tellement heureux, j’avais envie de leur apprendre tant de choses. Mais rapidement Betsy et Susan furent plus inquiètes de leur apparence que de l’état du monde. June en faisait des répliques d’elle-même. J’ai alors lâché prise. J’ai acheté ce bateau pour m’enfuir au large, pour avoir des moments de tranquillité. De la lâcheté penserez-vous. Probablement, mais je ne supportais plus la suffisance, la superficialité de mes trois femmes. Et leur mépris envers moi, ma culture, mes livres.

Aujourd’hui, Betsy et Susan ont quitté la maison. Elles ont épousé des hommes aussi fades que riches. June est une publicité vivante pour le botox. Elle voudrait que je m’y mette, que je reprenne le sport, que j’arrête de lire et que je vende mon vieux bateau. C’est pour cela que je l’amène en mer ce soir : pour la dernière sortie de mon cher bateau… en tout cas, c’est ce que je lui fais croire. Je lui ai préparé une soirée romantique au clair de lune sur l’eau. J’ai des petits fours, une bouteille de champagne qui refroidit dans son seau à glace et ma batte de base-ball. Un bon coup sur la tempe pour l’assommer, pas trop fort non plus,  il faut qu’elle ait l’air de s’être cognée accidentellement. La houle, le vent doivent se lever vers 23h. La mer devrait rapidement être agitée. Je sais à quel point mon bateau peut tanguer. Il ne me sera pas difficile de faire croire qu’elle est tombée à l’eau après s’être assommée. Et ma femme est beaucoup trop coquette pour porter un gilet de sauvetage ! Il faut quand même que je maîtrise ma force en la frappant au cas où le corps serait retrouvé. Mais je compte sur les alligators pour éviter cela. Enfin je vais être débarrassé de cette salope !

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Bilan plan Orsec et films de janvier

C’est reparti pour le bilan du plan Orsec, toujours organisé par ma chère George. Cette année, je dois lire trois livres de ma PAL chaque mois. En janvier, j’ai lu 4 livres de ma PAL.

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Petit début d’année au niveau cinématographique car je n’ai pu voir que quatre films.

Mes coups de cœur :

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 Au début des années 80, Abel Morales (Oscar Isaac) tente de faire décoller son entreprise en l’agrandissant. Abel travaille dans le pétrole et il est le seul dans son secteur à travailler en toute légalité. Une gageure dans ce New York ultra violent et corrompu. Même sa femme (Jessica Chastaing) est la fille d’un escroc notoire et elle ne comprend pas toujours le besoin d’honnêteté de son mari.

Voilà un film comme on aimerait en voir plus souvent. JC Chandor maîtrise totalement son sujet : la mise en scène est soignée, le scénario est parfaitement construit, tout est travaillé dans le détail. Les personnages eux-mêmes sont d’une grande profondeur psychologiques et les rôles secondaires sont crédibles et incarnés. Ajouter à cela le talent remarquable des deux acteurs principaux et vous obtiendrez un très grand film, passionnant et esthétiquement réussi.

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 Le documentaire de Claudine Bories et Patrice Chagnard nous plonge dans le quotidien d’Ingeus, un cabinet de placement privé du nord de la France qui travaille pour le Pôle Emploi. Les jeunes qui ont rendez-vous sont tous dans des situations sociales et familiales précaires. En rupture de bans, sans niveau d’études qualifiant pour la plupart, Lolita, Kevin, Tierry et Hamid vont devoir apprendre les règles du jeu de l’entretien d’embauche. Et rentrer dans les cases, obéir à des règles, c’est là tout leur problème.

Le documentaire est tourné sans aucun commentaire, sans aucun jugement autre que les titres des différents chapitres. On a souvent le sourire, on admire la patience des conseillères d’Ingeus qui tentent au mieux d’aider ces jeunes en manque de repères. Le documentaire souligne bien toute la difficulté pour ses jeunes à accepter les fameuses règles du jeu, ils n’ont pas les mots pour s’exprimer mais comprennent aisément l’absurdité de certaines de ses règles. Ils ne sont pas prêts à tout accepter. D’ailleurs, ils finissent par se rebeller et cela montre bien à quel point les salariés sont aujourd’hui maltraités et à quel point les conditions du travail se dégradent.

 

Et sinon :

  • « The Riot Club » de Lone Scherfig : L’ouverture historique nous explique que le Riot Club a été inventé à Oxford pour rendre hommage à Lord Riot, roi de la débauche mort sous la lame d’un mari jaloux. De jeunes hommes veulent réactiver les valeurs de ce club : tous les excès sont permis, l’argent autorise tout. Mais la grande soirée du club va tourner au drame. « The Riot Club » est un récit initiatique où chacun va devoir choisir son chemin moral. Sous des dehors parfois lisses et convenus, le film laisse transparaître une dureté et un terrible cynisme.
  • « Mon amie Victoria » de Jean-Paul Civeyrac : Victoria (Guslagie Malanda), petite fille noire et pauvre, est un soir recueillie dans une grande famille bourgeoise suite à l’hospitalisation de sa tante qui l’élève. La découverte de l’immense appartement et la soirée passée avec le fils aîné de la famille lui laisseront un souvenir impérissable qui changera sa vie à tout jamais. Victoria est un personnage étonnant, absolument pas maître de sa vie. Elle se laisse totalement porter, ballotter par la vie et les choix des autres. Guslagie Malanda incarne parfaitement l’étrangeté de Victoria, son absence au monde. Tous les acteurs sont d’ailleurs au diapason. Jean-Paul Civeyrac traite son sujet avec délicatesse et finesse. Il m’a manqué un petit quelque chose pour en faire un coup de cœur mais j’ai maintenant envie de découvrir le roman de Doris Lessing dont il est tiré.

Les apparences de Gillian Flynn

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Nick est journaliste à New York. Il est fier de sa réussite sociale et de son mariage avec la splendide et brillante Amy. Celle-ci rédige des tests de personnalité pour différents magazines. Elle est à la tête d’une belle fortune grâce à ses parents et à leurs livres pour enfant « L’épatante Amy ». Le couple semble avoir une vie parfaite jusqu’à ce que la crise s’en mêle. Nick perd son travail. Et rapidement, c’est le tour d’Amy. Désœuvré, le jeune couple se laisse aller. Les parents de Nick étant tous les deux gravement malades, la décision est prise de déménager dans le Missouri, dans la petite ville où Nick a grandi. « J’avais simplement présumé que je prendrais sous le bras ma femme new-yorkaise, avec ses goûts new-yorkais et sa fierté new-yorkaise, et que je l’enlèverais à ses parents new-yorkais – en abandonnant Manhattan et son enivrante frénésie futuriste – pour la transplanter dans un petit bled paumé au bord de la rivière Missouri, et, que tout irait bien. » Et tout n’est pas allé comme Nick l’aurait souhaité. Les relations entre Nick et sa femme s’enveniment rapidement. Et c’est le jour de leur cinquième anniversaire de mariage que la police constate la disparition d’Amy. Le salon est en désordre. Une bagarre semble y avoir eu lieu. La vie du couple est alors sous les feux des projecteurs.

J’ai enfin lu « Les apparences » et mon billet va se rajouter au concert de louanges que ce roman a déjà reçu. C’est un thriller parfaitement maîtrisé, il faut souligner la maestria de sa construction. Les évènements de la vie du couple sont alternativement racontés par Nick et Amy. La succession des points de vue amène à se poser des questions sur la véracité des propos lus. Qui nous dit la vérité ? Et pendant 570 pages, Gillian Flynn mène son lecteur en bateau. Les récits, les indices, les retournements de situation se succèdent et créent à chaque fois la surprise du lecteur. Ce thriller est véritablement machiavélique, on ne sait jamais à quel saint se vouer. Nick et Amy sont tour à tour attachants et méprisables. Leur psychologie est finement approfondie. La vie du couple en prend un coup et les apparences volent en éclat.

Je défie quiconque de pouvoir lâcher ce livre avant la fin qui est parfaitement glaçante. « Les apparences » est un excellent thriller, intelligent, complexe et totalement prenant.

Une photo, quelques mots (152ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Cette semaine, la photo de Julien Ribot m’a inspirée deux textes qu’après avoir hésité, je vous propose de lire tous les deux :

Gravée, balafrée, tailladée, incisée, blessée, mon écorce porte les stigmates de vos amours. Inès, Jorge, Selia, Isabelle, tous font partie de moi maintenant. Tous ont été saisis par la beauté de la vue, surtout le soir lorsque les tours de Notre Dame éclaboussent de lumière la nuit parisienne. Tous ont eu envie d’immortaliser ce moment. Paris, la soirée enivrante, l’eau sombre qui s’écoule paisiblement et inexorablement, la pénombre du quai, l’endroit rêvé pour un rendez-vous romantique. Les Parisiens comme les touristes sont passés devant moi et ont ressenti cette émotion singulière de se trouver dans un cadre exceptionnel, de vivre un moment magique. Tous ont voulu laisser une trace de leur passage ici, comme si cette marque sur mon tronc pouvait empêcher le temps de s’écouler, les souvenirs de s’envoler, les amours de se briser.

Que sont-ils devenus les Inès, Jorge, Selia, Isabelle et tous les autres ? Leurs amours ont-ils survécu longtemps à cette soirée idéale le long des bords de Seine ? Les amours légendaires de Tristan et Iseult ou de Roméo et Juliette n’étaient que des feux de paille, très vite embrasés et très vite éteints. Ces amours-là ne durent pas et l’on ne meurt plus par amour de nos jours. La passion s’éteint dans le quotidien, se noie dans des disputes stériles.

Tiens en voilà deux, enlacés qui avancent de manière chaotique le long du quai. Ils s’étreignent, s’embrassent et croient que leur amour surmontera toutes les épreuves. Ils s’approchent de moi, lisent les nombreux noms qui parsèment mon écorce. Et voilà qu’immanquablement le jeune homme sort un canif. Ils sont émus, leurs yeux pétillent, ils se prennent la main pour graver leurs prénoms ensemble, ne sont-ils pas touchants ? Allez, d’accord, je veux bien être tatoué encore une fois !

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Un homme, à l’allure racée et élégante, marche lentement le long du quai St Bernard. Le halo des réverbères fait briller les mèches argentées de son épaisse chevelure. Sa haute stature attire le regard des autres passants. Un bel homme qui ne paraît pas ses soixante dix ans. Il scrute chaque tronc d’arbre bordant le quai. Enfin, il s’arrête devant l’un d’eux et caresse du doigt l’un des nombreux graffitis qui marquent son écorce. Deux noms : Inès et Jorge, maladroitement encerclés d’un cœur. Incroyable, il l’avait retrouvé, la gravure était toujours là.

Cinquante ans auparavant, il était venu sur ce même quai avec Inès. Lui, Jorge, l’argentin venu à Paris pour des études d’architecture, avait réussi à plaire à la ravissante Inès. Il n’était pourtant pas le seul à lui faire les yeux doux. Elle travaillait dans un café non loin de Notre Dame pour payer ses études de lettres. Son père, veuf et ouvrier, ne pouvait se permettre de lui offrir l’université. Les grands yeux noirs et vifs d’Inès, ses pommettes roses et saillantes, son rire sonore et communicatif. Les jeunes étudiants de la Sorbonne étaient toujours après elle. Et pourtant, c’est bien Jorge qui la séduisit malgré sa maladresse et son français approximatif ou peut-être grâce à  cela. Leur amour était comme un tourbillon, une vague submergeant leurs êtres. Jamais Jorge n’avait ressenti cela, une passion aussi pure qu’évidente.

L’année universitaire passa rapidement entre les cours et les bras d’Inès. Le mois de juillet le ramena à Buenos Aires pour ne jamais le voir revenir. Son père, gravement malade, succomba peu de temps après son retour. Il fallut s’occuper de la succession. Jorge, fils unique, dût reprendre les reines de l’entreprise textile familiale. Les responsabilités ont plongé le doux visage d’Inès dans les limbes. La lâcheté le fit totalement disparaître. Jorge savait que sa famille n’aurait pas accepté les origines sociales d’Inès. Il fallait que Jorge tienne son rang maintenant qu’il était capitaine d’entreprise et ne pas décevoir.

Il ne déçut pas, l’entreprise devint encore plus florissante, son mariage l’associa à une autre grande et riche famille. Certes, il était fier de sa réussite, de ses trois enfants mais de temps en temps un sentiment diffus de culpabilité venait assombrir son regard. Qu’était-elle devenue ?

Et puis, cette lettre arrivée la semaine dernière en provenance de Paris avait ravivé ses souvenirs. Deux lettres dans une grande enveloppe. L’une venait d’un notaire, Maître Verdurin, qui lui expliquait que Mlle Inès Landel était décédée le mois dernier et qu’elle avait demandé dans son testament l’envoi de la lettre ci-joint à Jorge. Dans cette dernière y était dit toute la douleur, toute l’incompréhension dues à son absence. Elle disait aussi qu’Inès ne s’était jamais mariée et qu’elle avait un fils. Leur fils. Prénommé Victor, en hommage à Horta que Jorge admirait, il était devenu architecte et avait un cabinet à Sèvres. Un fils, cinquante ans à rattraper, à se faire pardonner.

Les passants, qui se promenèrent ce soir-là quai St Bernard, virent un homme élancé, distingué, le visage noyé par les larmes et s’accrochant désespérément au tronc d’un arbre.

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Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

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 A l’occasion d’un voyage officiel organisé en 2010 pour l’année France-Russie, Maylis de Kerangal eut l’occasion de prendre le Transsibérien et elle écrivit par la suite ce court roman.

« Tangente vers l’est » est le récit d’une rencontre improbable, aussi courte qu’intense. Deux solitudes se trouvent et s’entraident à bord du transsibérien. Aliocha est un jeune conscrit russe. Il ne veut pas intégrer l’armée, ne veut pas passer des mois au fin fond de la Sibérie. Il a pourtant essayer d’y échapper mais Aliocha n’a pas l’argent nécessaire et il n’a pas non plus de petite amie prête à tomber enceinte pour qu’il puisse rester chez lui.

Hélène est une trentenaire française. Elle a suivi son amant Anton en Russie. Mais elle ne s’habitue pas à ce pays, ne se fait pas à l’ambiance. Anton travaille beaucoup sur un projet de barrage et Hélène est très souvent seule.

Hélène est en 1ère classe, Aliocha en 3ème. Et Pourtant, ils se rencontrent. « Le paysage défile maintenant par les ouvertures de la cellule grise qu’ils ont occupée ensemble, à touche-touche, unis dans les mêmes soubresauts, dans les mêmes accélérations et les mêmes ralentissements, où ils ont mélangé la fumée de leurs clopes et la chaleur de leurs souffles. Aliocha retient sa respiration, il n’est pas suppliant, il n’est pas une victime, il est comme elle, il s’enfuit, c’est tout. La femme pose ses yeux dans ceux du garçon -une clairière se lève dans le petit jour sale, très verte-, se mord les lèvres, suis-moi. »

« Tangente vers l’est » est un huis-clos sur la fuite. Hélène et Aliocha sont tous les deux en fuite pour des raisons différentes, chacun veut échapper à sa vie actuelle ou future. Au-delà de la barrière de la langue (aucun ne parle celle de l’autre), de la classe sociale, Hélène et Aliocha vont se protéger et se comprendre.

Le récit est haletant, Hélène doit cacher Aliocha, sa désertion est découverte très rapidement. Le suspense nous tient de bout en bout. Comme toujours avec Maylis de Kerangal, le roman est parcouru d’une multitude de détails qui rendent crédibles la situation et les personnages. Ceux-ci se dévoilent petit à petit, au fur et à mesure de leurs pensées.

Malgré l’enfermement, Maylis de Kerangal ouvre l’horizon de son lecteur sur les paysages sibériens. La description du lac Baïkal, que les voyageurs guettent de leurs fenêtres, est splendide.

« Tangente vers l’est » fait une nouvelle fois montre du formidable talent de Maylis de Kerangal. J’ai été totalement entraînée par sa langue bouillonnante, rythmée et poétique.

Une photo, quelques mots (151ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

13874594085_bf4818628c_o© Romaric Cazaux

Rose saumon, fuschia, rouge, turquoise, bleu ciel, bleu marine, jaune couleur des blés, vert émeraude, des couleurs vives, pimpantes, lumineuses ! Quel plaisir pour les yeux ! Un arc-en-ciel de culottes ! C’est vraiment amusant. J’avais repéré de loin cette vitrine de magasin. Elle m’avait tapé dans l’œil avec ces belles couleurs. Nous n’avions pas de si jolis sous-vêtements lorsque j’étais enfant. Tout était beaucoup plus austére, beaucoup plus sombre et uniforme. C’est peut-être pour cette raison  que je n’ai jamais porté de couleurs vives, la force de l’habitude qui prend ses racines dans l’enfance. C’est dommage. J’aurais dû me forcer. Je suis sûre que cela aide à voir la vie du bon côté de porter des couleurs si éclatantes. Ça égaie le quotidien. C’est dommage. Il est trop tard maintenant pour s’y mettre.

C’est trop tentant, il faut que je rentre dans cette boutique. Je vais acheter quelques bodys pour Chloé et des tee-shirts pour Charlotte. Elles seront à croquer mes petites-filles. Peut-être que cela leur donnera le goût de la couleur, de toutes les couleurs.

Après, j’aurai le temps de passer au Louvre. J’ai envie de contempler les noces de Cana. Ah les couleurs de Veronèse, c’est quand même quelque chose ! Ce jaune d’or du serviteur de vin, le rouge carmin du joueur de violone, ce vert forêt du personnage debout à gauche, le blanc éblouissant des marbres, c’est si beau, si chatoyant. Il faut que j’enregistre tout ça, que je mémorise les détails. J’ai le temps de l’examiner, de le scruter minutieusement. Mon rendez-vous chez l’ophtalmo n’est qu’à 11h30. J’ai le temps de flâner un peu, j’ai le temps avant qu’il ne m’annonce que la DMLA a progressé.

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François Truffaut à la cinémathèque

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 La cinémathèque française nous propose une belle exposition consacrée à François Truffaut jusqu’à la fin du mois de janvier. Cet évènement vient célébrer le trentième anniversaire du réalisateur mort en 1984 à l’âge de 52 ans. L’exposition montre parfaitement la passion totale qu’avait François Truffaut pour le cinéma. Il fut un spectateur assidu, un critique féroce, un réalisateur (21 films et quelques courts métrages) et un acteur (« L’enfant sauvage », « La nuit américaine » ou encore « Rencontres du troisième type » de Spielberg). Sa vie entière est un hymne au cinéma. On le sait également hommes de lettres, nombre de ses films furent tirés de romans (« Jules et Jim », « Les deux anglaises et le continent », « Tirez sur le pianiste » par exemple). L’exposition présente de très nombreux documents : extraits de films, scenarii annotés, photographies, lettres ou textes concernant son travail, costumes, etc… François Truffaut gardait tout !

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Son amour du cinéma naît très tôt, dès l’enfance. Une section de l’exposition est consacrée à cette partie essentielle de la vie de Truffaut et qui occupera un grand nombre de ses films (« Les 400 coups », « L’enfant sauvage », « Les mistons » ou « L’argent de poche »). François Truffaut faisait l’école buissonnière avec son camarade Robert Lachenay pour aller au cinéma. Il a conservé de cette époque des programmes de cinéma, ses carnets où il notait les films qu’il voyait. Les deux compères fondèrent un ciné-club mais les dettes s’accumulèrent rapidement. C’est pour cette raison que Truffaut fût envoyé en camp de redressement comme le jeune Antoine Doinel dans « Les 400 coups ».

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La section suivante est consacré au travail de critique de cinéma dans l’hebdomadaire Arts et surtout dans les Cahiers du cinéma. Comme toujours, Truffaut fut précoce et écrivit une centaine de critiques entre 1953 et 1968. Son livre d’entretiens avec Alfred Hitchcock date de 1966. L’article de Truffaut sur le cinéma français des années 40 qualifié de « cinéma de papa » fit grand bruit et on le considère comme fondateur du mouvement de la nouvelle vague.

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En 1957, François Truffaut créa les films du carrosse (en hommage à Jean Renoir), sa maison de production qui lui permit de réaliser son premier court métrage et surtout son premier film « Les 400 coups ». Le succès est immédiat et il obtint en 1959 le prix de la mise en scène à Cannes à l’âge de 27 ans. « Les 400 coups » est le premier film d’une série de 4 films et un court métrage dans un film à sketches. Une large section de l’exposition est bien entendu consacrée à ce travail unique dans l’histoire du cinéma et s’intitule « L’éducation sentimentale ». Pendant 20 ans, on voit grandir le personnage d’Antoine Doinel (magnifiquement interprété par Jean-pierre Léaud mais faut-il le rappeler?) : de son enfance malheureuse à ses nombreux déboires et hésitations sentimentaux.

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Dans le même esprit, la salle suivante est consacrée à la passion amoureuse qui occupe de manière centrale les films du réalisateur. François Truffaut aimait passionnément les femmes et ses actrices. Cet amour inconditionnel et sans limite est visible dans des films comme « La femme d’à côté », « La peau douce » ou « L’homme qui aimait les femmes ». Dans « Adèle H », c’est l’héroïne qui devient folle d’amour à cause d’un beau lieutenant.

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La fin de l’exposition est dédié aux prix, hommages et pérennité du travail du réalisateur.

L’exposition de la cinémathèque est très riche et extrêmement bien documentée. Y transparait parfaitement la passion entière de Truffaut pour le cinéma. Dans mon cas, cette exposition restera teintée d’émotion car le jour où je l’ai visitée avait lieu une visite présidentielle. Accompagnant le président de la République et le directeur de la cinémathèque, Jean-Pierre Léaud, incarnation vivante et presque fantomatique du travail de François Truffaut.

Léaud

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Une photo, quelques mots (150ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

coeur-verrouille© Julien Ribot

J’aurais pu vous raconter une histoire légère, une histoire d’amoureux à Paris achetant un cadenas sur le pont des Arts. Mais cette grille me ramène inévitablement à ce terrifiant 7 janvier 2015 où l’on a voulu cadenasser la liberté d’expression ; où deux hommes aveuglés par la haine et l’ignorance ont cru pouvoir nous empêcher de rire.

Face à cette barbarie innommable, nous nous sommes rassemblés, nous avons pleuré. Nous nous sommes recueillis en pensant au courage sous-estimé de ses journalistes qui ne cédèrent jamais face à la menace, qui n’oublièrent jamais leur irrévérence, leur humour, leur esprit critique et qui étaient juste de joyeux histrions cherchant à faire tomber tous les tabous.

Comme le disait Francois Morel dans sa chronique de vendredi en citant Julos Beaucarne,  « il faut s’aimer à tort et à travers ». Soyons humanistes, curieux des autres. L’humour, l’intelligence, l’éducation, la culture sont nos armes pour briser les chaînes de l’obscurantisme. Continuons de les utiliser, chacun à notre échelle.

C’est toujours, inlassablement, vers la lumière que nous devons aller, jamais vers la nuit.

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