Lady Susan de Jane Austen

Lady Susan, veuve sans le sou, vient s’installer à Churchill dans la demeure du frère de son mari. Malgré la cordialité de ses rapports avec sa famille, c’est contrainte et forcée que Lady Susan atterrit chez eux. Elle a précédemment logé  à Langford chez Mr et Mrs Manwaring et son comportement n’a été que peu apprécié par la maîtresse des lieux ; « Sa façon d’agir avec Mr Manwaring a rendu sa femme jalouse et malheureuse, et l’attention qu’elle a porté à un jeune homme auparavant attaché à la soeur de Mr Manwaring, a privé une aimable jeune fille de son prétendant. »

Lady Susan cherche donc à se faire un peu oublier durant son séjour chez son beau-frère, Mr Vernon. Mais il y a peu de mondanités à Churchill et Lady Susan, séductrice invétérée, s’ennuie rapidement. Pour occuper son esprit, elle tente tout d’abord de marier sa fille Frederica, qu’elle considère comme « la plus grande sotte de la terre » à l’ancien prétendant de Miss Manwaring. Frederica étant des plus réticentes à ce projet, Lady Susan se donne un autre but : séduire le frère de sa belle-soeur, Reginald de Courcy, qui pourtant avait un avis des plus négatifs sur elle. « Ce sera mon objet désormais d’humilier toujours davantage l’orgueil de ces De Courcy pleins de suffisance, de convaincre Mme Vernon que ses mises en garde fraternelles ont été faites en pure perte et de persuader Reginald qu’elle m’a scandaleusement calomniée. Ce projet aura au moins le mérite de m’amuser (…) » Reginald De Courcy se laissera-t-il abuser par les charmes dévastateurs de Lady Susan?

Jane Austen écrivit ce court roman en 1793-1794. Elle choisit  une forme typiquement XVIIIème pour raconter l’histoire de Lady Susan : le roman épistolaire. C’est d’ailleurs cette forme qu’elle choisit au départ pour écrire « Raison et sentiments » intitulé alors « Elinor et Marianne ». Elle se rend assez vite compte que cette forme est quelque peu désuète et elle réécrit son roman à l’aide d’un narrateur omniscient. La limite du roman épistolaire est également perceptible dans « Lady Susan » puisqu’il n’y a plus de lettres à la fin de l’histoire, un narrateur nous expose les destinées des différents personnages.

La personnalité de Lady Susan est plutôt réjouissante et Jane Austen compose l’un de ses personnages les plus manipulateurs. Lady Susan joue de sa beauté, de son intelligence pour manipuler tout son petit monde à son avantage. Elle est fausse, double en société et abuse surtout de la naïveté des hommes. Elle se fait de miel devant son beau-frère pour qu’il l’aide financièrement et n’a de considération pour lui que parce qu’il est facilement manipulable. Je n’ai eu que peu de compassion pour ces hommes qui changent d’avis face à la spirituelle Lady Susan. Les hommes considèrent les femmes comme de faibles personnes qu’il faut protéger. Lady Susan, qui est tout le contraire, en profite et on ne saurait l’en blâmer si elle ne s’occupait que de son propre destin.

Jane Austen nous fait le portrait d’une femme forte qui décide elle-même qui elle doit épouser. Le mariage n’est plus alors qu’une possibilité de s’enrichir ou de s’élever socialement. Mais il faut prendre en compte bien des paramètres pour s’assurer la tranquillité en plus de la fortune. Lady Susan à son amie Mme Johnson : « Ma chère Alicia, quelle erreur n’avez-vous pas commise en épousant un homme de son âge – juste assez vieux pour être formaliste, pour qu’on puisse avoir prise sur lui et pour avoir la goutte – trop sénile pour être aimable et trop jeune pour mourir. »  Mais pour arriver à cette liberté de ton, il faut oublier sa réputation. Lady Susan est considérée, à juste titre quand même, comme une aventurière. On ne peut impunément s’asseoir sur les convenances !

« Lady Susan » est un roman mineur de Jane Austen qui se lance dans l’écriture avec un personnage à la Madame de Merteuil. Le choix des lettres nous montre l’ancrage de l’auteure dans le XVIIIème mais c’est avec « le roman XIXème » qu’elle atteint la pleinitude de son art. « Lady Susan » est néanmoins tout à fait charmant, agréable à lire et la méchanceté de Lady Susan est assez jubilatoire.

 

 

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Bleu de chauffe de Nan Aurousseau

Daniel, le narrateur, est employé dans une entreprise de plomberie. Son patron s’appelle Dolto, « un petit homme suave d’une cinquantaine d’années assez rond à l’extérieur mais géométriquement pourri et sans pitié à l’intérieur ». Dolto exploite ses ouvriers, dédaignant leurs conditions de travail, les forçant à bâcler les chantiers pour réduire les frais et maximiser les gains. Il a également arnaqué Dujardin, dont il a fait son associé, laissant ce dernier sur la paille, sans maison et sans sa femme partie avec les enfants. Dujardin, une Winchester dans le coffre de sa voiture, recherche pour se venger un Dolto devenu insaisissable. Ecoeuré par les magouilles et la morgue de son patron, Daniel craque et obtient un arrêt-maladie de six mois, mais en profite pour surveiller Dolto. Il le surprend une nuit en train de déménager le coffre-fort de la boîte. Daniel le suit, bien décidé à le faire payer.

Comme Nan Aurousseau, Daniel est un ancien taulard. Issu d’un milieu ouvrier honnête et travailleur, il refuse le destin de prolétaire qui lui semble promis, et se lance très jeune dans les braquages. C’est en prison qu’il apprend la plomberie afin d’obtenir une liberté conditionnelle (« avec eux la liberté était toujours associée à des mots tels que « provisoire », « conditionnelle », « semi »… »). Bien des années plus tard, toujours révolté mais décidé à échapper au RMI, et pour aider sa femme à subvenir aux besoins du ménage, il est contraint d’accepter ce boulot. Le piège  « c’est comme ça qu’on pourrait nommer la société » – a fini par se refermer  sur lui.

L’intrigue principale du roman alterne avec des réminiscences de Daniel sur son expérience des chantiers, monde impitoyable dans lequel la soif de profit pousse à rogner sur la qualité du travail. Les premières victimes de ce système en sont les habitants pauvres des quartiers sensibles – « d’ailleurs on devrait dire « quartiers à vif » » -, un juteux marché pour les entreprises du BTP. Daniel doit également souvent se battre contre de petits chefs tyranniques et incompétents. Pour couronner le tout, il ne peut que faire le constat amer du délitement des valeurs de la classe ouvrière : « Ne me parlez pas de la classe ouvrière. Jamais. » Ou bien : « Vous ne l’aimez pas le prolo à ce moment-là, la très fameuse classe ouvrière des révolutionnaires romantiques de salon… »

Comme dans tout bon roman noir, l’intrigue est prétexte à la dénonciation d’un système inique qui broie les plus faibles et les moins adaptés. Ouvrier doué d’une conscience forte, mais brisé par la vie, Daniel ne semble avoir le choix qu’entre violence et folie. L’écriture sèche et nerveuse est l’exact reflet de sa colère, et les quelques détournements d’expression pleins d’humour (« Pas de quoi casser trois pattes à un connard », « On n’est jamais si bien asservi que par soi-même », « Une gueule longue comme un jour sans femme ») ne suffisent pas à masquer la tonalité tragique de cette histoire. Ce percutant roman donne envie de découvrir les autres œuvres de Nan Aurousseau, ex-taulard et véritable écrivain.

Maria avec et sans rien de Joan Didion (Blog-o-trésors)

 

Le livre de Joan Didion s’ouvre sur trois témoignages. Celui de Maria qui nous raconte son enfance dans une petite bourgade du Nevada avec un père joueur mettant en place des projets perpétuellement voués à l’échec. Elle parle aussi de sa fuite à New York où elle commence une carrière de mannequin. Puis elle rencontre Carter, un jeune réalisateur, qu’elle épouse et avec qui elle a une petite fille Kate. Cette confession s’adresse à des médecins, on devine que Maria est internée. On ne tarde pas à savoir pourquoi grâce au deuxième témoignage. Hélène, une amie de Maria, nous apprend que celle-ci a tué un certain BZ. La troisième personne à s’exprimer est Carter qui repense à son mariage avec Maria, à ses attitudes étranges qui auraient dû lui faire comprendre le mal-être de son épouse.

Ensuite Joan Didion reprend la narration en main. Elle décompose la vie de Maria en 84 fragments, 84 courts chapitres. Ils décrivent un destin tragique, un être à la dérive, le revers du rêve américain. Maria n’a  pas réussi à faire carrière comme actrice, elle a divorcé de Carter et leur fille est internée. Maria est perdue, elle passe ses journées à rouler sans but pour ne penser à rien. Elle vit pourtant à l’endroit où se cristallise le plus le rêve américain : Hollywood. Elle est entourée d’acteurs, de réalisateurs, de producteurs dont le fameux BZ qui la traîne de soirée en soirée. Mais Maria semble déjà morte, en dehors de la vie, ne ressentant plus rien, n’ayant plus d’espoir en rien. Elle va droit dans le mur jusqu’au drame : »Si Carter et Hélène veulent croire que c’est arrivé parce que j’étais folle, qu’on les laisse dire. Il faut bien qu’ils le mettent sur le dos de quelqu’un. Carter et Hélène croient encore au système cause-effet. Carter et Hélène sont également persuadés que les gens sont soit sains d’esprit, soit déments. »

Ecrit en 1970, « Maria avec et sans rien » est un livre culte aux Etats-Unis. Grâce aux éditions Pavillons de Robert Laffont, ce roman arrive enfin jusqu’à nous. Joan Didion a toute sa vie scruté son pays et l’a décrit avec une écriture au scalpel, crue, froide et sans concession. Le mal-être de Maria est celui d’une génération, celle des années des 70 marquée par la guerre du Vietnam, plongée dans la drogue et agitée par les mouvements pour les droits civiques. La perte des illusions sur le rêve américain est très présente dans la littérature de ce pays, on pense à John Fante, Hubert Selby Jr et, plus proche, Bret Easton Ellis. Tous nous montrent la noirceur de l’Amérique, la vie de ceux qui n’ont pas eu de chance et que le rêve a laissés sur le bord de la route.

J’ai été au départ déroutée par la forme fragmentaire du roman qui picore dans la vie de Maria de manière anachronique. Le livre refermé, j’ai eu un sentiment de grand pessimisme, d’un grand gâchis. Maria est le symbole d’une Amérique dépressive, se débattant contre le néant et sous prosac. « Maria avec et sans rien  » est un grand roman qui ne peut laisser indifférent, Joan Didion est un auteur de la trempe de ceux cités plus haut avec la même acuité de regard sur son pays.

 

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Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde

Londres, à la fin du XIXème siècle. Dorian Gray est un jeune homme de la bonne société, extraordinairement beau. Son ami, le peintre Basil Hallward réalise son portrait qu’il considère comme sa plus grande œuvre. Le portrait est pour Dorian Gray une révélation, celle de son incroyable beauté. Un ami de Basil, Lord Henry, personnage cynique et jouisseur sans conscience, fait remarquer à Dorian que le portrait gardera à jamais l’image de sa jeunesse tandis que lui subira les outrages du temps. Dorian, fasciné par sa propre image, émet alors un vœu : « Quel dommage ! Je deviendrai vieux, affreux, horrible. Mais ce portrait restera toujours jeune. Il ne sera jamais plus âgé qu’en ce jour de juin… Si ce pouvait être le contraire. Si je demeurais toujours jeune et que le portrait vieillisse à ma place ! Je donnerais tout, tout pour qu’il en soit ainsi. Il n’est rien au monde que je ne donnerais. Je donnerais mon âme ! » 

Dorian Gray est exaucé : son portrait vieillit et lui conserve intactes sa jeunesse et sa beauté. Sous l’influence pernicieuse de Lord Henry, l’éternel jeune homme s’adonne à une recherche effrénée de plaisirs : « Ah ! réalisez votre jeunesse aussi longtemps qu’elle est à vous. […] Vivez ! Vivez la vie merveilleuse qui est en vous. Ne laissez rien perdre de vos possibilités. Soyez toujours à la recherche de sensations nouvelles. N’ayez peur de rien… » Dès lors rien ne semble devoir arrêter Dorian, allant jusqu’à la dépravation et au meurtre pour assouvir ses désirs.

Le thème du pacte avec le diable pour dépasser sa condition mortelle a été maintes fois évoqué en littérature. Mais Oscar Wilde introduit là un élément original : non seulement le portrait vieillit, mais il porte aussi les stigmates physiques des vices et turpitudes de Dorian, finissant par composer une image horrible de lui-même. « Ce portrait serait pour lui le plus magique des miroirs. Il lui devait la révélation de sa beauté. Il lui devrait la révélation de son âme. » Tout en ayant la possibilité par la réalisation de son vœu de jouir éternellement et sans frein de sa jeunesse, Dorian ne peut se bercer d’illusions sur la nature corrompue de son âme. Cette lucidité forcée fait de lui un être inquiet et déséquilibré, attiré par le mal et subjugué par l’horreur qu’il lui inspire.

Le roman d’Oscar Wilde fit scandale à sa sortie en 1890. Il est imprégné de cet esprit décadent typique de la fin du XIXème siècle (à l’image d’un Huysmans en France) qui faisait tellement horreur aux critiques bien-pensants de l’époque. L’évocation d’un Londres mystérieux, sombre, enserré par les brumes qui masquent les frasques d’une jeunesse dorée désabusée, contribue certainement à la fascination que continue d’exercer ce roman fantastique (dans tous les sens du terme). « Le portrait de Dorian Gray » est un chef-d’œuvre promis à une éternelle jeunesse.

Le treizième conte de Diane Setterfield

Diane Setterfield s’inscrit avec « Le treizième conte » dans une tradition littéraire très britannique, celle des récits gothiques et des histoires de fantômes.

Margaret Lea travaille avec son père dans une librairie où tous les deux vendent et achètent des livres anciens. Un jour Margaret reçoit une lettre très étonnante de Vida Winter qui la somme d’écrire sa biographie. Margaret est perplexe devant ce courrier de « (…) l’écrivain le plus aimé d’Angleterre ; le Dickens de notre temps ; l’auteur vivant le plus célèbre du monde. » D’autant plus perplexe, qu’elle ne s’intéresse absolument pas aux écrivains contemporains et préfère amplement ceux du passé. De plus, Margaret n’a écrit que quelques biographies confidentielles et s’étonne d’avoir éveillé l’intérêt de la grande Vida Winter. Tentant au départ d’exprimer un refus poli, Margaret se lance dans la lecture des oeuvres de Miss Winter et se laisse totalement envoûter.

Elle se rend dans le Yorkshire où l’attendent Vida Winter et ses souvenirs. Margaret va aller de surprise en surprise tant la vie de l’écrivain est peuplée de drame, de folie et de fantômes. Et elle devra sortir de ce labyrinthe d’histoires pour recomposer la terrible vérité.

« Le treizième conte » est un récit qui m’a plu pour deux raisons. La première concerne la thématique gothique du récit de Vida Winter. Celui-ci est en effet peuplé de fantômes qui hantent le château d’enfance de l’écrivain. Vida Winter vit avec sa soeur jumelle, Emeline, dans un manoir laissé quasiment à l’abandon. Leur mère n’est plus là, leur oncle ne sort pas de sa chambre, il ne reste que deux vieux serviteurs pour s’occuper des jumelles. Une gouvernante, Hester, est embauchée mais elle finira par partir à cause du caractère des jumelles et d’une mystérieuse présence qui contre-carre sans cesse ses projets. Cet épisode du roman fait référence à la célèbre nouvelle d’Henry James « Le tour d’écrou ». D’ailleurs Hester y fait clairement référence dans son journal : « Il se trouve que ces histoires de fantômes tombent précisément le jour où le livre que je suis en train de lire a complètement disparu – pour être remplacé par un court roman d’Henry James. (…) Ce qui rend la chose remarquable, c’est qu’une coïncidence frappante fait de cette facétie une plaisanterie bien plus astucieuse que n’aurait pu le penser son auteur : le livre raconte l’histoire assez stupide d’une gouvernante et de deux enfants hantés. »  Je m’insurge contre l’adjectif « stupide » employé par Hester, « Le tour d’écrou » est excellent ! Un autre roman est très souvent cité et sert de parallèle à l’histoire de Vida Winter. Il s’agit de « Jane Eyre » de Charlotte Brontë. L’auteur nous y parle d’une gouvernante (décidément très british !) qui tombe amoureuse de Mr Rochester, son patron, et qui découvre l’existence cachée de la femme  de celui-ci. Dans « Le treizième conte » on découvre également une vie cachée… mais je ne peux en dire plus sous peine de gâcher  tout suspens. Dans « Jane Eyre » comme dans « Le treizième conte », tout se résoudra dans un incendie.

La deuxième raison qui me fait aimer le roman de Diane Setterfield, c’est l’hommage rendu à la littérature et à l’amour de la lecture. Margaret Lea et Vida Winter vivent toutes les deux au milieu des livres, au milieu des histoires et de l’imaginaire. Les livres sont pour toutes les deux une consolation aux douleurs de la vie. « De quelle aide peut être la vérité à minuit, dans l’obscurité, quand le vent hurle dans la cheminée comme un loup ? Quand les éclairs jettent des ombres sur le mur de la chambre et que la pluie griffe les vitres de ses ongles ? Non, quand la peur et le froid vous paralysent dans votre lit, n’espérez pas que la vérité, créature sèche et osseuse, vienne à votre secours. Ce dont vous avez besoin alors c’est du confort moelleux d’une histoire.  » De nombreux romans sont cités dans les pages du « Treizième conte » et ils sont tous des exemples de la grandeur  de la littérature anglaise : « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë, « La dame en blanc » de W. Wilkie Collins, « Le château d’Orante  » de H. Walpole, « Le secret de Lady Audley » de Mary Elizabeth Braddon, « Docteur Jekyll et Mr Hyde  » de Robet Louis Stevenson, « Middlemarch » de George Eliot, « Raisons et sentiments » et « Emma » de Jane Austen, « Les temps difficiles » de Charles Dickens, « Les diamants d’Eustace » d’Anthony Trollope… Margaret Lea qui égraine cette liste de chefs-d’oeuvre, serait une compagne bien agréable avec qui je discuterais avec plaisir !

« Le treizième conte » n’est bien entendu pas un chef-d’oeuvre à rajouter à la liste donnée ci-dessus. Il reste que lorsque l’on apprécie (et c’est mon cas… je crois que ça se voyait sans que je le dise !) la littérature anglaise, les fantômes et le suspens, on passe un excellent moment en compagnie de Diane Setterfield.

Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome

A la fin du XIXème siècle, trois petits employés de bureau londoniens (et un chien) décident de remonter la Tamise en canot, histoire de se délasser. Après de vives discussions sur l’organisation du voyage, les voilà partis pour un périple de deux semaines en bateau sur un fleuve chargé d’Histoire et d’histoires.

Jerome K. Jerome mêle les genres. Chaque ville ou village rencontrés, chaque parc, château ou cimetière est l’occasion de rappeler des faits historiques ou d’évoquer de hauts personnages. L’auteur décrit les paysages traversés, célèbre les beautés des rives de la Tamise, et recommande au lecteur de visiter tel lieu ou de s’arrêter à telle auberge. On a l’impression de tenir entre les mains un guide touristique version XIXème siècle.

Telle était bien son intention première. L’introduction – Garnier-Flammarion nous a habitués à de longues et souvent fastidieuses préfaces, mais celle-ci pour le coup apporte un éclairage intéressant sur la genèse et le contexte de l’œuvre – nous apprend qu’à l’origine le livre devait mêler « description de paysages et évocation historique », entrecoupées d’ « intermèdes humoristiques pour la détente du lecteur ». C’est cet humour qui retient finalement l’attention du lecteur, et continue de faire aujourd’hui la renommée du livre.

Nous assistons donc aux péripéties rocambolesques de nos trois amis (et du turbulent fox-terrier Montmorency), avec son lot d’incidents, de disputes, de chutes, de collisions ou de farces parfois douteuses. Le narrateur rapporte également quelques souvenirs ou anecdotes comiques du passé. « Trois hommes dans un bateau » est caractéristique du non-sens, de l’absurde, de l’excentricité et de la douce folie qui forment le fond de l’humour british. Le ressort du comique à l’anglaise naît (merci encore l’introduction !) d’ « un décalage entre, d’une part, un ordre social très contraignant, qu’il est exclu de remettre en question, et, d’autre part, les multiples catastrophes qui ne cessent de se produire à l’intérieur même de cette enveloppe de conventions ». Ainsi de Georges qui, se levant en pleine nuit alors qu’il croit être huit heures du matin et qui, constatant qu’il fait nuit et que sa logeuse n’est pas levée comme à son habitude, continue pourtant de faire les gestes quotidiens pour se préparer et partir à son travail : plutôt pousser une situation jusqu’à l’absurde que de chambouler les codes sociaux admis.

Les promenades en bateau sur la Tamise étaient très prisées par les Londoniens de l’époque, aussi bien des aristocrates que des gens du peuple, dont les petits-bourgeois, catégorie sociale en plein essor à laquelle appartenait Jerome K. Jerome. Fils d’un propriétaire de mines de charbon ruiné, il dut très tôt subvenir à ses besoins comme employé de bureau ou clerc de notaire. Les critiques lui reprochèrent son humour cockney de petit employé, représentatif de cette classe sociale à mi-chemin d’un peuple inculte et d’une élite cultivée. Mais qu’importe pour le lecteur d’aujourd’hui, français de surcroît, pour qui « Trois hommes dans un bateau » est un exemple savoureux de ce que l’humour anglais a produit de meilleur.

Fugitives de Alice Munro

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« Fugitives » d’Alice Munro n’est pas le roman qui était prévu pour cette édition de septembre du blogoclub. Je devais lire « La tournée d’automne » de Jacques Poulain mais le bibliobus québécois n’a pas croisé ma route et n’était pas présent dans mes librairies de vacances. J’ai donc choisi de lire l’oeuvre pour laquelle j’ai votée.

« Fugitives » est un recueil de huit nouvelles parlant de femmes en partance pour une possible autre vie. Elles se nomment Carla, Juliet, Grace, Delphine, Robin et Nancy. Je ne peux évoquer le destin de chacune, je choisis de vous parler de Juliet et de Robin qui m’ont beaucoup touchées.  Juliet est le personnage central de ce recueil puisque Alice Munro nous raconte sa vie sur trois nouvelles. On découvre Juliet, jeune enseignante, en route vers un homme qu’elle a rencontré six mois plus tôt dans un bus. Elle part sans savoir si cet homme est prêt à la recevoir, à l’aimer, elle part vers un avenir incertain. Heureusement pour Juliet, Eric ne l’a pas oubliée : « Au son de sa voix, elle sait qu’il fait valoir son droit sur elle. Elle se lève, toute engourdie, et voit qu’il est plus âgé, plus lourd, plus impétueux que dans son souvenir. Il s’avance droit sur elle et elle se sent ravagée de haut en bas, inondée de soulagement, assaillie par le bonheur. Que cela est donc étonnant. Que cela est proche du désarroi. » Dans la deuxième nouvelle, Juliet, jeune mère, doit faire le deuil de son enfance et fuir ses parents pour commencer sa propre vie. Dans la dernière, Juliet ne part plus, ne fuit plus rien, c’est sa fille Penelope qui largue les amarres sans raisons apparentes. La vie de Juliet est un pincement de coeur permanent.

Robin a 26 ans, elle s’occupe de sa soeur Joanne handicapée par un asthme sévère. Robin s’évade une fois par an pour voir une pièce de théâtre à Stratford. Le vol de son sac à main lui permet de rencontrer un homme qui lui promet un changement de vie dans un an si leurs sentiments l’un pour l’autre n’ont pas changé. La déception de Robin, un an plus tard, est terriblement douloureuse. Des années plus tard, elle apprendra les raisons de cette déconvenue mais la douleur n’en est que plus cruelle. Le hasard chez Alice Munro contrarie les vélléités de changer de vie.

Alice Munro décrit les vies de ces femmes avec une infinie délicatesse et une grande psychologie. Elle sait en peu de mots nous faire entrer dans les vies de ses personnages, chaque nouvelle est une vie en soi. Le lecteur est également surpris, il ne devine jamais comment vont se terminer les nouvelles. C’est le cas dès le début avec l’histoire au titre éponyme, Carla pense retrouver un mari plus tendre après sa fugue mais la vérité est beaucoup plus terrifiante. On passe alors le reste du livre à s’inquiéter pour ces héroïnes qui cherchent uniquement à fuir leur vie, à changer leur quotidien. L’auteur se montre d’ailleurs sans pitié avec elles, il semble que le prix de la liberté, de l’indépendance soit cher et qu’il faille toujours le payer un jour ou l’autre.

J’ai découvert Alice Munro avec beaucoup de bonheur, les trajectoires douloureuses de ces femmes resteront gravées dans ma mémoire. Je suis finalement très contente de ne pas avoir rencontré de bibliobus sur ma route des vacances! « Les fugitives » vient de sortir en poche chez Points et « Du côté de Castle Rock » aux éditions de L’Olivier.

 

 

Orgueil et préjugés de Joe Wright

Autant la version de 1995 était réussie, autant celle-ci est ratée. Joe Wright transforme le roman de Jane Austen en une romance hollywoodienne, une bluette sans aspérité.

Tout commence durant la première scène de bal à Meryton. On peut déjà noter que les danseurs s’agitent beaucoup, cela fait plus penser à de la country qu’à une danse du XIXème. Arrivent Mr Bingley, ses soeurs et Mr Darcy. Au moment où Lizzy et Mr Darcy se croisent, leurs regards sont troublés, émus. C’est le premier contre-sens, Lizzy et Darcy ne peuvent connaître le coup de foudre puisque leur amour naîtra progressivement. Une petite parenthèse sur l’attitude de Darcy. Il est supposé être hautain, méprisant, Matthew Macfadyen semble plutôt se débattre avec les affres de la dépression. Il a un regard de chien battu qui n’a pas grand chose à voir avec la distinction décrite dans le roman. La deuxième scène de bal à Netherfield accentue l’idée d’un coup de foudre. Lizzy et Darcy dansent ensemble et à un moment il n’y a plus personne autour d’eux. Ils sont littéralement seuls au monde ! La fin tourne au ridicule absolu. Lady Catherine de Bourgh rend visite à Lizzy en pleine nuit ce qui est totalement inconvenant pour l’époque et donc absurde. Suite à cette rencontre, nous voyons apparaître dans la brume Mr Darcy totalement débraillé et sur fond de musique d’ascenseur. Il rejoint Lizzy et le plan se termine sur leurs deux visages de profil se touchant avec soleil levant en arrière-plan. On atteint le summum de la mièvrerie alors que le roman de Jane Austen en est totalement dépourvu.

Le film de Joe Wright lisse les relations entre les personnages et rend Jane Austen politiquement correcte. C’est très visible dans les relations parents/enfants. Deux exemples pour prouver mon impression. On retrouve dans ce film la scène où Mr Bennet demande à sa fille Mary d’arrêter de jouer et de chanter devant toute une assemblée. Cette remarque de Mr Bennet a semblé trop cinglante au scénariste qui rajoute une scène où le père console gentiment sa fille. Autre exemple : Lydia a épousé Wickham, elle quitte sa famille pour plusieurs années. Mrs Bennet est désespérée, pleure et c’est Lizzy qui vient la réconforter alors que leurs relations dans le roman ne sont pas au beau fixe.

Je ferai une dernière remarque sur les incohérences de cette adaptation par rapport au roman. L’intérêt de l’histoire d’amour entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy est le dépassement de leur condition sociale. Il reste néanmoins que Lizzy est fille de gentleman. Dans la version de Joe Wright, les Bennet semblent pauvrets. Leur maison semble quelque peu délabrée, en désordre et la basse-cour y rentre presque. Keira Kneightley est vêtue toujours de la même robe marron qui ne ressemble à rien.

Voilà donc un film qui fait beaucoup de tort à l’oeuvre de Jane Austen et qui fait passer ses romans pour des love stories à l’eau de rose. L’ironie est gommée, tout est lisse et propret. Le film de Joe Wright est un contre-sens absolu, un manque de respect pour le travail de Jane Austen.

 

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Orgueil et préjugés de Simon Langton

Il s’agit de la série de la BBC datant de 1995 et qui se compose de six épisodes. Autant le dire tout de suite, cette version du roman de Jane Austen est ma préféree, j’ai été totalement charmée à l’instar de nombreuses bloggeuses participant au challenge Jane Austen 2009.

Ce qui m’a d’abord plu dans cette adaptation est le grand respect de l’oeuvre de Jane Austen. La longueur permet bien évidemment de développer les situations , les sentiments. Néanmoins la durée n’étant pas un gage de fidélité, il faut donc souligner l’excellente qualité du scénario. L’esprit et l’histoire du roman ne sont en rien dénaturés. Le coeur du roman et du feuilleton est la romance naissante entre Elizabeth Bennet et Mr Darcy. Mais c’est une histoire d’amour non conventionnelle, pas fleur bleue puisqu’elle doit dépasser le clivage strict entre les classes sociales. La différence de condition entre la famille Bennet, Mr Darcy et ses amis Bingley est clairement visible sans que cela tombe dans la caricature. La maison des Bennet est sobre, bourgeoise avec quelques domestiques. Pemberley, le domaine de Mr Darcy, est une demeure néo-classique grandiose au parc luxuriant. Les tenues des soeurs Bennet sont élégantes mais sans accessoires, dans des tons simples. Celles des soeurs Bingley sont de couleurs vives dans des tissus chatoyants avec plumes et bijoux. Tous les détails sont très soignés, très justes dans la série.

L’atout majeur est le casting d’acteurs. Les deux acteurs principaux (Jennifer Ehle et Colin Firth) sont excellents, on ne pouvait rêver meilleures incarnations d’Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy. Jennifer Ehle est pleine de malice, de distinction par rapport aux autres membres de sa famille. Elle décoche ses reparties cinglantes avec beaucoup de sang-froid ce qui lui évite l’insolence. Colin Firth a la raideur et le regard hautain de Mr Darcy. Les moments où il révèle ses sentiments sont d’autant plus émouvants, sa maladresse est attendrissante. Entre ces deux-là tout passe par le regard. L’évolution de leurs sentiments se lit dans leurs yeux. Jennifer Ehle et Colin Firth sont d’une grande subtilité dans leur jeu et sont d’une grande élégance. C’est pour cette raison que je trouve la fameuse scène de la chemise mouillée réussie. L’émotion, la gêne de Lizzy et Darcy sont palpables et leur émoi rejaillit sur le spectateur.

Le reste du casting est à l’unisson. Susannah Harker joue une Jane d’une grande douceur, toute en gentillesse et discrétion. Crispin Bonham-Carter est un Mr Bingley plein d’entrain et de joie de vivre. Adrian Lukis est parfait dans la rôle du bellâtre fourbe Wickham, lui aussi transmet beaucoup avec de simples regards. Les jeunes soeurs et la mère de Lizzy sont parfaitement ridicules, idiotes et exaspérantes à l’image du roman de Jane Austen. Une mention spéciale à Benjamin Whitrow qui incarne Mr Bennet, personnage que j’affectionne particulièrement pour son humour et ses reparties. Le père est donc très réussi, très pince-sans-rire.

Tout est réussi dans cette série, tout est à la hauteur du roman de Jane Austen. Chaque personnage est très justement rendu, l’humour est bien présent et les conventions de la société anglaise du début XIXème me semblent respectées. Cette série de la BBC est un ravissement pour les amoureux de « Orgueil et préjugés ». A voir, revoir sans modération!

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Orgueil et préjugés de Robert Z. Leonard

Cette adaptation de 1940 est assez fantaisiste et elle prend du recul par rapport au roman de Jane Austen. On s’en aperçoit dès la scène d’ouverture qui est inexistante dans le roman. Mrs Bennet se trouve dans un magasin de tissu avec ses filles lorsqu’un attelage déboule dans le village. Il s’agit bien entendu de Mr Bingley qui arrive accompagné de sa soeur et de Mr Darcy. Cette scène permet de faire connaissance avec l’ensemble des personnages centraux et d’établir le sujet principal : le mariage. Elle se termine d’ailleurs par un passage plutôt drôle : une course-poursuite d’attelages entre les Bennet et les Lucas, l’équipe arrivée en premier pourra inviter les nouveaux arrivants et ainsi espérer un mariage pour l’une de ses filles. J’ai aussi pu noter dans cette version des raccourcis pris avec le roman (Elizabeth ne se rend pas à Pemberley, sa relation avec Wickham est éludée) mais la durée du film en est la cause et on les excuse sans souci.

Malgré ses première réticences, une austinienne convaincue y retrouve ses petits puisque les personnages principaux sont tous présents et que certains aspects du roman sont bien respectés. J’en citerai quelques uns comme l’humour grinçant de Mr Bennet avec sa famille ou la différence de classe sociale entre Mr Darcy et Elizabeth qui est nettement soulignée. Le choix de Laurence Olivier dans le rôle de Mr Darcy est judicieux. Il est parfait dans le mépris, le snobisme mais également dans l’élégance et la séduction. J’ai été moins convaincue par Greer Garson dans le rôle d’Elizabeth. Mon premier problème c’est que je la trouve beaucoup trop vieille pour le rôle. Ensuite je trouve qu’elle minaude beaucoup trop et qu’elle surjoue par moments. Mais je pense que cela est dû au film qui est très kitsch, les costumes sont par exemple totalement extravagants et plus proches de la guerre de sécession que de l’Angleterre du XIXème.

Le gros bémol sur ce film est la fin choisie qui est totalement hollywoodienne. Catherine de Bourgh vient rendre visite à Elizabeth pour l’interroger sur ses intentions envers son neveu, Mr Darcy (jusque là tout est normal!). Mais elle le fait à la demande de ce dernier qui l’attend dehors et elle va même jusqu’à lui dire que Lizzie est la femme de sa vie ! Cette adaptation se termine sur une image de bonheur total où toutes les soeurs sont mariées et où Mary joue du piano et chante juste, un comble !

Ce film reste quand même une curiosité à voir, c’est délicieusement suranné.

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