Etude en rouge de Sir Conan Doyle (Blog-o-trésors)

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« Etude en rouge » de Sir Arthur Conan Doyle est tout simplement la naissance d’un mythe puisqu’il s’agit de la première apparition de Sherlock Holmes et de son fidèle ami le docteur Watson.

D’ailleurs nous faisons tout d’abord connaissance avec le docteur Watson de retour à Londres après avoir été blessé aux Indes.  Pour des raisons financières, il cherche un colocataire et un ami lui parle de Holmes et le décrit comme un personne étrange. « Holmes est un peu trop scientifique pour moi-cela frise l’insensibilité! Il administrerait à un ami une petite pincée de l’alcaloïde le plus récent, non pas, bien entendu, par malveillance, mais simplement par esprit scientifique, pour connaître exactement les effets du poison! » Holmes et Watson se rencontrent et emménagent  au fameux 221 bis Baker Street. Sherlock Holmes explique assez vite à son nouvel ami que son métier consiste à aider les enquêteurs en panne dans une affaire et ce grâce à son extraordinaire sens de la déduction. Watson est plus que débitatif devant ce soi-disant talent mais un mystère se présente qui pourrait bien le faire changer d’avis.

Les officiers Lestrade ( que l’on trouvera souvent dans les aventures de Sherlock Holmes) et Gregson de Scotland Yard apportent à Holmes un assassinat énigmatique. Un homme de 43-44 ans est retrouvé mort dans une maison abandonnée. L’homme ne porte sur lui aucune trace de blessure et pourtant il y a des éclaboussures de sang sur le mur. Les deux inspecteurs sont totalement perplexes devant ce crime alors que Sherlock Holmes considère qu’il s’agit là d’une affaire des plus simples! Effectivement Holmes débusque le coupable en quelques jours. A ce moment de l’histoire, Conan Doyle est extrêmement culloté puisqu’il casse le rythme de l’enquête pour nous emmenez en Amérique et le lecteur passe 40 pages sans Sherlock Holmes!

Il y a déjà tout le personnage de Holmes dans « Etude en rouge », Conan Doyle avait dès la première énigme trouvé toutes les caractéristiques de son héros. Sherlock Holmes est un homme complexe : flamboyant  par son esprit d’observation et de déduction, il est dans le même temps un être sombre et mélancolique. « Dans ses accès de travail, il déployait une énergie à tout épreuve; puis venait la réaction : pendant de longues journées, il restait étendu sur le canapé sans rien dire, sans remuer un muscle, depuis le matin jusqu’au soir. » Sa science experte de l’observation est bien entendu au coeur de cette histoire et elle éblouit totalement le docteur Watson, à tel point qu’il en fait la publicité! « Il faut que vos mérites soient reconnus. Publiez un compte-rendu de cette affaire. Si vous ne le faites pas, moi, je le ferai! » Et c’est donc grâce aux talents de conteur du docteur Watson que Sherlock Holmes deviendra un mythe et c’est toujours un plaisir de le retrouver!

 

Louise-Michel de Gustave Kervern et Benoît Delépine

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Louise (Yolande Moreau) est ouvrière dans une petite manufacture en Picardie. Pour garder leur usine gagnante dans la fameuse rude concurrence internationale, Louise et ses collègues ont déjà « su accepter courageusement » (dixit le DRH) la semaine de 45 heures et « su refuser » toute augmentation de salaire. Reconnaissant, le patron leur offre une nouvelle blouse de travail. Pourtant, en arrivant au travail un matin, les ouvrières trouvent les locaux vides. L’usine est sauvagement délocalisée. Envolés, l’outil de travail, l’emploi et le salaire ! Que faire ? Louise, d’habitude en retrait, soumet son idée : tuer le patron. La proposition est adoptée à l’unanimité.

Louise se charge de trouver le tueur. Elle le débusque (de quelle façon !) en la personne de Michel (Bouli Lanners), minable consultant en sécurité, complètement fauché, installé dans un mobile home. Il accepte immédiatement le contrat, payé avec les indemnités de licenciement des ouvrières. Voilà nos deux héros embarqués dans un road-movie déjanté qui les mènera de Picardie à l’île de Jersey, en passant par Bruxelles, à la poursuite du patron voyou.

Les personnages principaux semblent débarqués d’une autre planète. Louise, apathique mais obstinée, a l’air de porter la misère du monde sur ses épaules. Michel est poussé par la nécessité à faire un boulot pour lequel il n’a aucune compétence (il est incapable d’abattre un chien à un mètre), même s’il a connu les tranchées de 14-18 (!), et même si « Kennedy, c’est lui (mais il ne faut pas trop le dire) ». Deux paumés à face lunaire en quête d’une revanche sur le monde et sur leur vie, d’autant plus déterminés qu’ils n’ont rien à perdre.

Yolande Moreau et Bouli Lanners sont excellents. Ils sont accompagnés de quelques guest-stars réjouissantes : Benoît Poelvoorde (ingénieur fou reconstituant sur maquette les attentats du World Trade Center), Mathieu Kassovitz (également producteur du film), Philippe Katerine, Siné, et Denis Robert dans un rôle qui est un savoureux clin d’œil aux déboires du journaliste qui dérange les milieux financiers. Apparaissent également les tronches récurrentes de Groland : Gustave Kervern (co-réalisateur du film), Francis Kuntz, Christophe Salengro (le président de Groland).

On retrouve en effet dans « Louise-Michel » le ton satirique de l’émission de Canal +, une parodie de journalisme, potache et libertaire, qui ne respecte rien ni personne : la maladie, les animaux, les enfants, les vieux, le 11 septembre, la politique, le pouvoir…, et qui délivre avec son humour féroce une analyse fine et subversive du monde qui nous entoure.

Car la morale de l’histoire pourrait être : la revanche des faibles sur les forts est juste (bien qu’illégale). On ne peut indéfiniment exploiter son prochain sans retour de bâton. Votre patron vous ôte du jour au lendemain votre subsistance pour accroître la sienne : éliminez-le, il le mérite. Ce type de message passe beaucoup mieux enrobé d’une bonne dose d’humour. C’est sans doute pour cela que le film a bénéficié d’une étonnante promotion, dans les journaux télévisés en particulier. Ou bien est-ce parce que le sujet colle particulièrement bien à l’actualité sociale et économique ? Quoi qu’il en soit, j’espère que financiers, grands patrons et autres « décideurs » seront allés voir « Louise-Michel » (ça m’étonnerait). Histoire d’être prévenus…

Blog-o-trésors!

 

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Sur le blog J’ai-lu, nous avons découvert le challenge de Grominou : choisir 4 livres dans une liste établie par les internautes et  lire les ouvrages choisis avant le 31 décembre 2009. Notre amour pour la littérature a été titillé et voici notre choix (oui il  y en a 8 et non 4 car nous sommes deux!!)

– Joan Didion « Maria avec et sans rien »

-Sir Arthur Conan Doyle « Une étude en rouge »

-Sandor Marai « Les braises »

-Daphné Du Maurier « Rébecca »

-Albert Camus « L’étranger »

-Gustave Flaubert « L’éducation sentimentale »

-Georges Pérec « La vie mode d’emploi »

-Witold Gombrowicz « Ferdydurke »

L’occasion de découvrir des livres que nous voulions lire depuis longtemps et que nous ferons partager sur ce blog. Bonne lecture à tous les participants du challenge!

La cloche de détresse de Sylvia Plath

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Esther Greenwood a 19 ans en 1953 et tout lui réussit. Elle est extrêmement brillante, elle remporte des prix, reçoit une bourse pour aller au collège et se retrouve à travailler pendant un mois dans un magazine de mode à New York. Avec d’autres jeunes filles, Esther a gagné un concours en écrivant des essais, des poèmes, des histoires et des slogans publicitaires. Elle mène la grande vie à New York, court la ville de fêtes en fêtes, va au bout de ses envies jusqu’à l’excès. « Il n’y a rien de tel que de dégueuler ensemble pour faire de vieilles amies. »

Face à ce tourbillon permanent qu’est New York, Esther fait le point sur sa vie et s’en trouve fort déprimée. « Je suppose que j’aurais dû être emballée comme les autres filles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’oeil d’une tornade, qui se déplace tristement au milieu d’un chaos généralisé. » Esther ne sait plus quoi faire de sa vie, les options s’offrant à elle lui semblent des impasses. Elle se rêve poète mais cela ne fait pas vivre. Les possibilités professionnelles offertes aux femmes dans les années 50 ne peuvent lui convenir : « Je ne pouvais être que serveuse ou dactylo. je ne pouvais supporter d’être ni l’une ni l’autre. » Même sentimentalement Esther est en décalage avec ce que l’on attend d’elle. Elle semblait promise à Buddy qui attrape la tuberculose. Esther en profite pour le quitter, elle estime que Buddy mérite sa maladie. Il avait connu des petites amies avant Esther et celle-ci ne supporte pas que les hommes puissent avoir des aventures alors que les femmes doivent rester chaste avant le mariage.

Le voyage à New York prend fin et Esther doit rejoindre sa ville natale : Boston. Le retour est très douloureux. Esther sombre dans la dépression et tente de se suicider. « L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur. » Esther est internée et reçoit un traitement à base d’électro-chocs qui n’arrange pas son état.

« La cloche de détresse » est le seul roman de la poétesse Sylvia Plath (1932-1963). Cette oeuvre est largement autobiographique. Sylvia Plath nous narre sa première dépression qu’elle compare à une cloche dans laquelle elle est enfermée. « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. »  Sylvia était comme Esther tiraillée entre son devoir de mère et d’épouse et son aspiration à être poète. Sylvia Plath ne sortit jamais de sa cloche de détresse, la dépression revint sans cesse hanter sa vie jusqu’à son suicide à Londres en février 1963. Elle nous a laissé plusieurs recueils de poésie et ce roman qui nous montre la difficulté à trouver sa place pour une jeune femme dans les année 50. « La cloche de détresse » est un roman-témoignage émouvant. Il nous montre une jeune femme pleine de promesses qui n’arrive pas à s’épanouir dans le monde qui l’entoure. Sylvia-Esther reste toujours lucide sur son état et ne se fait guère d’illusion : « Comment savoir? Peut-être qu’un jour, au collège, en France, quelque part, n’importe où, la cloche de verre avec ses déformations étouffantes descendrait de nouveau sur moi? » Une vie gâchée.  

Il divo de Paolo Sorrentino

« Il divo » ou comment perdre 1h40 dans une salle obscure. Le film de Paolo Sorrentino a pour personnage central Giulio Andreotti, 7 fois président du conseil italien et 25 fois ministre. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un biopic mais plutôt d’une évocation de la vie de Giulio Andreotti. En effet le film se compose de scènes qui se succèdent de manière saccadée, sans lien et sans explication entre elles. On devine certains épisodes de la vie d’Andreotti comme ses remords suite à l’abandon d’Aldo Moro par leur parti de la Démocratie Chrétienne ou ses liens possibles avec la mafia. Néanmoins si vous ne connaissez pas en détails la vie politique italienne des cinquante dernières années, passez votre chemin. Des évènements, des scandales, des assassinats sont mentionnés sans plus de développements. Au début du film, on a tenté d’aider le spectateur à l’aide d’un glossaire qui défile tellement vite que l’on n’a pas le temps de lire les définitions proposées !

Paolo Sorrentino aggrave son cas avec des effets de style des plus déplaisants. La musique est omniprésente dans tout le film, passant du classique à la techno sans réelle cohérence, cela souligne-t-il  une modernité de mise en scène ? Au final, cela lasse totalement les oreilles du spectateur.

Sorrentino utilise également le ralenti à l’excès pour des effets trop appuyés. Une scène caractéristique des problèmes de ce film est celle où l’on nous présente les proches collaborateurs de Andreotti. Les hommes sont présentés comme dans un western : au ralenti ( !) avec leurs noms et surnoms s’affichant à côté d’eux. Les noms passent bien entendu très vite à l’écran et on nous montre une ribambelle de personnages qu’il est très difficile de retenir. Encore une fois, le spectateur n’est pas aidé dans sa compréhension !

Une chose à sauver malgré tout : l’interprétation de Toni Servillo qui campe un Andreotti comme un Nosferatu impénétrable, ambigu et souffreteux.

Rappelons que « Il divo » a obtenu le prix du jury à Cannes et ce trophée est aujourd’hui pour moi un mystère.

 

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Paris, 1760. Gaspard monte à Paris pour fuir sa province. Il vient de Quimper où ses parents possèdent une porcherie. Gaspard fuit cette vie dont il ne veut pas. « Il se remémorait aussi le bruit des cochons entassés dans la porcherie attenante à la maison, le grognement des porcelets agglutinés entre les truies, l’amoncellement de chair maculée de purin, le clapotement des groins remuant la boue mêlée de déjections, le frottement des peaux couvertes de soies longues, l’odeur, l’odeur acide jusqu’à la nausée, imprégnant les murs de la maison, les cheveux de sa mère. Sa mère puait la truie.«  La capitale est pour lui le lieu de sa réussite, de son ascension sociale et de tous les possibles.

Gaspard commence néanmoins par la fange, les bas-fonds de la ville. Il y rencontre Lucas qui l’aide à trouver un travail : acheminer du bois de la Seine à ses berges. Les hommes sont dans l’eau, dans la boue du fleuve putride qui charrie aussi bien les immondices que les cadavres. Gaspard est obsédé par le fleuve qui en même temps le dégoûte, il s’abrutit dans son travail. « L’enchaînement mécanique des gestes, l’implacabilité des jours anéantissaient toute probabilité de réflexion du moins pour Gaspard qui était étranger à la tension perceptible dans les bas-fonds parisiens. Le ventre de Paris avait faim. Gaspard avait faim, et cette faim l’hébétait un peu plus, tout comme la chaleur, le ronronnement fangeux quotidien. »

Mais le moteur de la venue à Paris de Gaspard, l’ambition, reprend le dessus pour le sortir de cette misère. Gaspard se retrouve apprenti perruquier et c’est là qu’il rencontre celui qui va changer sa vie : le comte Etienne de V., un homme « (…) sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. » Etienne, qui fascine Gaspard, l’entraine dans des sorties nocturnes dans les lieux les plus lugubres, les plus morbides. Le jeune homme semble avoir des prédispositions pour l’amoralité ce qui en fait un digne élève. L’ascension de Gaspard se fera par la chair ainsi que sa chute.

« Une éducation libertine » est le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo qui nous narre, dans un style extrêmement travaillé, l’apprentissage pervers de ce jeune provincial. Le roman n’est pas sans rappeler « Le parfum » de patrick Suskind, le personnage de Del Amo est aussi corrumpu que celui de Suskind et on trouve la même insistance sur les odeurs. « On s’éventait avec un rien, un vieux chiffon, une gazette, une main. On soulevait, ce faisant, le remugle aigrelet des corps transpirants. La puanteur de l’un se mêlait à la ouanteur de l’autre quand déjà les corps ne se frottaient pas, mélangeant leurs sueurs respectives. Cette pestilence gonflait les haillons, les vêtements de peu couvrant un reste de pudeur, montait paresseusement dans l’air stagnant, fleurissait, envahissait la ville entière. » Paris est d’ailleurs sur ce point une ville parfaitement égalitaire : « Il eût été préférable que ces gens se taisent et cessent de dévorer l’oxygène de la salle, mais tous semblaient se complaire dans la réunion de leurs sueurs. L’Opéra puait à défaillir. »

Jean-Baptiste Del Amo montre surtout la violence des rapports humains, l’abjection des sentiments. L’animalité prédomine dans toutes les strates de la société. Cela va du père de Gaspard qui veut obliger son fils à léchert le sang d’un cochon égorgé, en passant par Etienne de V. qui rejette Gaspard par ennui et à Gaspard lui-même livrant à la police son ancien ami Lucas devenu mendiant pouilleux.

« Une éducation libertine » est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe.

 

 

Two lovers de James Gray

Après nous avoir fait attendre 6 ans entre « Little Odessa » et « The yards », James Gray nous offre cette année deux films. « Two lovers » fait suite à « La nuit nous appartient » que nous avons chroniqué il y a quelques mois sur ce site. Le réalisateur aborde un thème qu’il n’avait pas encore exploité : une histoire d’amour.

Le film s’ouvre sur un homme marchant sur un ponton et qui se jette littéralement à l’eau. Des passants le sauvent de la noyade et Leonard (Joaquin Phoenix) rentre chez lui l’air penaud et pataud. Leonard se remet difficilement d’une rupture et est retourné vivre chez ses parents qui tentent de le protéger. Il semble inadapté, grand enfant ne sachant trouver sa place dans le monde des adultes. Ses parents tiennent un pressing dans lequel Leonard travaille alors qu’il se rêve photographe, artiste.

Voulant agrandir leur commerce, les parents de Leonard veulent s’associer avec un homme qui aimerait marier sa fille, Sandra (Vinessa Shaw). Les deux enfants sont présentés et se plaisent.

Malheureusement pour Sandra, Leonard a fait la connaissance d’une nouvelle voisine : Michelle (Gwyneth Paltrow). Les deux jeunes femmes sont comme deux contraires : Sandra est brune, Michelle blonde, Sandra est calme et posée, Michelle incendiaire et paumée. Leonard penche évidemment vers la femme la plus dangereuse pour lui. Il découvre que Michelle sort avec un homme marié et cela ne fait que renforcer son amour pour elle. Leonard est prêt à se brûler les ailes auprès de la magnétique Michelle et à tout quitter.

Comme souvent chez James Gray, le héros a un choix cornélien à faire qui va bouleverser sa vie. C’était le cas dans « la nuit nous appartient » où le personnage principal devait choisir entre la loi, la police, sa famille et un monde interlope, fait de fête et de drogue. Leonard doit choisir entre l’ombre et la lumière, entre une vie qui semble passionnée et exaltante et une autre rangée et ennuyeuse. Le choix de Leonard se fait dans la douleur et nous laisse un goût d’amertume.

« Two lovers » est le troisième film de James Gray avec Joaquin Phoenix. l’acteur est une nouvelle fois sensationnel dans le rôle de Leonard, cet adulte immature et en dehors du monde réel. Phoenix a déclaré que « Two lovers » était  son dernier film et on ne peut que souhaiter qu’il change d’avis tant son talent est grand.

Les deux filles ne sont pas en reste et on découvre deux talents. Vinessa Shaw est effectivement une découverte, elle est rayonnante, pleine de douceur et de patience énamourée. Gwyneth Paltrow n’est pas une débutante bien-sûr mais on l’avait rarement vue aussi intéressante. Elle joue parfaitement une Michelle  exaltée, torturée et ne sachant pas quoi faire de sa vie.

James Gray continue à explorer la noirceur de l’âme humaine. L’amour n’est pas chez lui un sentiment simple et lumineux, il est sombre, douloureux et forcément décevant.

 

Home de Ursula Meier

« Home » est le premier film de Ursula Meier. C’est une oeuvre hors norme, inclassable et très réussie.

Un couple (Isabelle Huppert et Olivier Gourmet) vit avec ses trois enfants dans une maison isolée au bord d’une route désaffectée. La vie de la famille s’est joyeusement adaptée à cette situation. La route se transforme en terrain de hockey, en salon où l’on regarde la tv en plein air. La mère semble être à l’origine de cet exil, sa fragilité affleure de plus en plus au fur et à mesure du film.

Après dix ans de tranquillité, la famille apprend que le tronçon E57 va réouvrir. Le jeune garçon de la famille voit des hommes en combinaison goudronner la route. La scène est irréelle, les hommes semblent être dans une zone de contamination, ils sont recouverts de la tête aux pieds. On voit déjà se dessiner deux zones : ceux qui sont sur la route regardant la vie de la maison comme un spectacle et ceux qui sont de l’autre côté du parapet subissant la circulation.

La mère refuse totalement de quitter la maison qui semble être le seul endroit où elle se sente bien. Elle organise la vie de sa famille malgré l’ouverture de l’autoroute, et cette nouvelle vie tourne à l’absurde. Les deux plus jeunes enfants doivent traverser l’autoroute pour aller à l’école à leurs risques et périls jusqu’à ce qu’ils trouvent une ancienne canalisation sous-terraine reliant les deux bords. Le problème des courses se pose aussi et la famille remplit outre mesure un congélateur. La fille cadette passe ses journées à calculer le taux de pollution, le nombre de voitures passant en moyenne par heure.

Le film va basculer du côté de l’obsession de la cadette, dans la paranoïa qui nous rappelle les premiers films de Roman Polanski. La famille sombre dans la folie de la mère et la situation n’est pas sans nous évoquer « Bug » de William Friedkin.

Les acteurs sont tous sensationnels. Isabelle Huppert est parfaite en mère vacillant entre bonheur et folie. Olivier Gourmet incarne le père qui étouffe de plus en plus, craque devant les siens mais finit par protéger sa femme au-delà de la raison.

On passe de la comédie au film d’horreur paranoïaque sans s’en apercevoir. Ursula Meier est une jeune femme de grand talent dont on est pas prêt d’oublier le premier film.

 

Ritournelle de la faim de J-M-G Le Clézio

J-M-G Le Clézio a reçu le prix Nobel de littérature au moment où sortait son dernier roman, « Ritournelle de la faim ». Celui-ci est l’histoire d’un apprentissage, celui d’Ethel pendant la seconde guerre mondiale.

Ethel a dix ans au début du livre, sa famille est aisée et vient des deux côtés de l’Ile Maurice. Son père Alexandre garde la nostalgie de son île. « Elle approchait sa chaise de celle de son père, elle respirait l’odeur âcre douce de ses cigarettes, elle l’écoutait parler du temps jadis, là-bas, dans l’île, quand tout existait encore, la grande maison, les jardins, les soirées sous la varangue. » Le grand oncle Soliman sait en revanche très bien pourquoi il a voulu quitter Maurice : « Petit pays, petites gens. » Soliman est l’homme riche de la famille, à sa mort il lègue tout ce qu’il possède à Ethel qu’il adorait. Ce décès marque la fin de l’innocence pour Ethel et le début de ses ennuis. Son père, Alexandre, est un rêveur et ce trait de caractère est peu compatible avec les affaires. Alexandre ne rapporte que des dettes à la maison; il entraîne Ethel chez le notaire pour qu’elle lui laisse l’argent de Soliman. « Elle n’avait que quinze ans, elle venait de tout perdre. »

Les parents semblent poursuivre leur vie comme si de rien n’était, comme s’ils ne savaient pas que la guerre et la banqueroute arrivaient à leur porte.Ethel voit ce qui arrive et tente de sauver sa famille. Elle reprend en main les affaires de son père mais ne peut que limiter les dettes qui coulent le vaisseau familial.

La guerre vient compléter la perte amenée par la faillite d’Alexandre. Ethel est bel et bien sortie de l’enfance. « Il fallait quitter l’enfance, devenir adulte. Commencer à vivre. Tout cela, pour quoi? Pour ne plus faire semblant, alors. Pour être quelqu’un, devenir quelqu’un. Pour s’endurcir, pour oublier. » C’est Ethel qui organise la fuite vers Nice, elle qui cache ses parents lorsque les allemands débarquent dans la ville. Le paradis perdu qu’était l’Ile Maurice est alors bien loin.

J-M-G Le Clézio s’interroge une nouvelle fois sur son identité et sur celle de notre monde occidental. Le personnage d’Ethel est fortement inspiré de celui de sa mère, « (…) d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans. » Le Clézio est lui même né pendant la guerre à Nice et il cherche à comprendre comment la France a pu laisser venir la guerre. Les conversations de la famille d’Ethel montrent cette violence, cette haine qui gagnent lentement le coeur et le cerveau. « A mesure que le vaisseau familial s’enfonçait revenaient à Ethel tous ces bruits de voix, ces conversations absurdes, inutiles, cet acide qui accompagnait le flux des paroles comme si,un après-midi après l’autre, de la banalité des propos se dégageait une sorte de poison qui rongeait tout alentour, les visages, les coeurs, et jusqu’au papier peint de l’appartement. » Seule Ethel semble lucide et sa clairvoyance la sort brutalement du cocon douillet de son enfance.

Le portrait d’Ethel est magnifique, c’est un personnage qui se construit au fil des pages, devient fort et s’illumine face à la noirceur du monde.

L’écriture de J-M-G Le Clézio fait toujours merveille, tour à tour poétique et grave, « Ritournelle de la faim » est un roman intense, cherchant à comprendre l’Homme et ses contradictions. Encore un roman de Le Clézio qui montrera aux esprits chagrin que cet écrivain humaniste méritait bel et bien son prix Nobel.

Affaires urgentes de Lawrence Durell

De 1949 à 1952, l’écrivain britannique Lawrence Durrell est attaché de presse de l’ambassade du Royaume-Uni à Belgrade. Plutôt désoeuvré, il a tout le loisir d’observer l’univers des missions diplomatiques, sorte de monde en vase clos, dans ce pays communiste en temps de guerre froide, où les étrangers ne peuvent établir aucun contact avec les Yougoslaves. Ce repli forcé explique peut-être l’atmosphère de douce folie décrite par Durrell dans ces chroniques hilarantes de la vie diplomatique en terre hostile.

Le comique des récits de Durrell tient beaucoup de la personnalité de certains employés de la chancellerie. Il nous offre une galerie de personnages tous plus gentiment frappés les uns que les autres. Ainsi Aubrey de Mandeville, troisième secrétaire de l’ambassade, joueur de flûte, parvenu affublé d’un chauffeur répondant au doux nom de Purfitt-Purfitt, avec qui il se lance dans un cancan déchaîné, déguisés en vierges des neiges, lors d’une réception officielle. Ou encore Trevor Dovebasket, l’attaché militaire adjoint, sourcils qui se touchent, bricoleur diabolique, fabrique des cigares explosifs , ou un train électrique pour servir les repas (bien sûr il déraille…), et organise avec de Mandeville une course de scarabées. Il y a aussi Butch Benbow, l’attaché naval, féru de spiritisme et d’astrologie, qui fait venir de Londres son « swami » indien, sorte de gourou qui se révèlera beaucoup plus attaché aux biens matériels que spirituels. Il faut bien sûr évoquer aussi Drage, le maître d’hôtel gallois, baptiste aux visions mystiques, dont la cérémonie de baptême par l’évêque de Malte tourne à la bouffonnerie. Sans oublier l’ambassadeur lui-même, Polk-Mowbray, aux lubies extravagantes, et qui doit souvent user de trésor de diplomatie pour rattraper certaines situations périlleuses.

Emulation, rivalités amoureuses ou cupidité, ennui et alcoolisme entraînent ce petit monde dans des aventures burlesques qui détonent dans l’univers guindé et extrêmement codifié de la diplomatie : un voyage dans un train vétuste devient une expédition dangereuse et éprouvante ; une mouche inopinément avalée lors d’un dîner officiel provoque des réactions en chaîne, ou comment un pudding peut se transformer en bombe incendiaire ; l’ambassadeur japonais et sa femme, ivres, se lancent dans une valse apocalyptique ; une réception sur un radeau à quai vire à l’expédition fluviale avec bataille navale et naufrage ; un match de football entre les ambassades anglaises et italiennes finit en pugilat, à deux doigts de l’incident diplomatique déclaré ; un diplomate de passage à Paris se retrouve poursuivi par la police en compagnie d’un individu douteux et d’un squelette revêtu d’un imperméable vert !…

Ce ne sont là que quelques-uns des épisodes truculents qui jalonnent le livre. Les coulisses de la vie diplomatique ont été de toute évidence une source vive d’inspiration pour l’humoriste Durrell. Réalité ou fiction ? Certainement extrapolation à partir de choses vues et entendues, étant donné l’outrance de certaines situations. Au fond peu importe, l’essentiel étant de savourer un cocktail détonant d’humour dévastateur, arrosé d’un doigt de slivovitza (eau-de-vie locale). Tout abus est recommandé.