Pan de Knut Hamsun

Le lieutenant Glahn écrit, deux ans après les faits, ce qu’il lui est arrivé en 1855 dans le Nordland. A l’époque, il est installé dans une hutte, au coeur de la forêt, retiré du monde. Il y vit avec son chien Esope et passe ses journées à la chasse ou à la pêche. « Je vivais dans la forêt, j’étais le fils de la forêt. (…) Certes non, je n’étais pas chasseur uniquement pour tirer, mais pour vivre dans la forêt. Là je me trouvais bien. (…) Dans la forêt je ne m’interdisais rien, je pouvais m’étendre sur le dos et fermer les yeux si je voulais, je pouvais aussi dire ce que je voulais. » Glahn est totalement libre, en harmonie avec la nature et loin des contraintes de la civilisation.

Malheureusement pour lui, son calme ne dure pas et sa paix est rompue par une femme : Edvarda. Glahn est tout de suite séduit par la jeune femme et tente à tout prix de la conquérir. Il quitte plus souvent la forêt, participe à des pique-nique, des bals pour se rapprocher d’Edvarda. Celle-ci semble charmée par le lieutenant et son côté sauvage, elle l’encourage jusqu’à ce que ce dernier soit éperdu d’amour. « S’il m’était donné de l’avoir pour femme je la servirais plus inlassablement qu’aucun autre ne pourrait le faire, et même si elle se montrait indigne de moi, si elle imaginait d’exiger de moi l’impossible, je ferais tout ce que je pourrais et même plus que je ne pourrais et je me réjouirais de ce qu’elle fût mienne. »

Hélas Glahn est tombé dans le piège d’Edvarda qui réduit les hommes à un amour servile pour mieux les rejeter par la suite. Elle ne cesse de souffler le chaud et le froid sur le lieutenant qui finit par ouvrir les yeux sur son aimée. Edvarda se laisse courtiser par deux autres hommes, elle est capricieuse, infantile et changeante.  Glahn tente de l’oublier dans les bras d’Eva, une femme simple et amoureuse. Mais l’ombre d’Edvarda continue de planer au-dessus de lui jusqu’au drame.

Knut Hamsun a écrit « Pan » à Paris en 1894 en réaction à l’écrivain à la mode Guy de Maupassant. « Pan » est la réponse du Norvégien au « Notre coeur » du Français. Hamsun trouve le roman de Maupassant superficiel, bâclé et considère donc qu’il faut le réécrire avec plus de gravité.

« Pan » est un concentré de passions humaines, un concentré de douleur et de drame. Glahn se perd dans son amour total, puis dans son désespoir. Toute sa personne est réduite à néant par la girouette Edvarda. J’admire la finesse de Knut Hamsun dans le traitement psychologique de ses personnages qui sont tous d’une grande complexité.

Le roman de Hamsun est aussi une ode au Nordland, à la nature. La vie de Glahn est au début paisible, heureuse car encadrée par la nature. Les descriptions de la forêt sont élégiaques et on souhaiterait que le lieutenant Glahn n’en soit jamais sorti. « A cette heure, un éclat féérique revêtait les champs et la forêt, le soleil s’était couché et teignait l’horizon d’une lumière rouge, onctueuse, qui s’étalait comme de l’huile. Le ciel était de toutes parts ouvert et pur, je regardais fixement dans cette mer de clarté, et c’était comme si je me trouvais face à face avec le fond du monde et comme si mon coeur s’y sentait chez lui et battait à l’unisson. » 

Titus d'Enfer de Mervyn Peake

Au pied de la montagne, au bord de la rivière, se dresse le château de Gormenghast, immense et labyrinthique, majestueux et en partie en ruine. C’est le domaine des comtes d’Enfer. Aujourd’hui est un grand jour : Titus est né, soixante-dix-septième comte d’Enfer. Gormenghast a un héritier, « l’héritier de milliers d’hectares de pierres croulantes et de vieux ciment, l’héritier de la tour des Silex et des douves stagnantes, des monts déchiquetés et du fleuve glauque […] ». L’héritier également d’une loi et de rites absurdes, dont l’origine remonte à des temps immémoriaux et la signification s’est perdue, mais qui n’en rythment pas moins la vie des habitants du château.

Dans les dédales sombres se croisent quantité de personnages : Lord Tombal, le mélancolique comte ; sa femme, Lady Gertrude, rousse, énorme, toujours entourée d’une nuée d’oiseaux ou d’un tapis de chats blancs ; Fuschia, leur fille, sombre et rêveuse, avide d’affection ; Craclosse, l’arachnéen serviteur, dévoué à son maître et à la tradition de Gormenghast ; le jovial docteur Salprune, qui doute et le cache sous ses airs mielleux ;  Grisamer, le vieux docteur de la loi des comtes d’Enfer ; et aussi Lenflure, Nannie Glu, Brigantin, Irma Salprune, les jumelles Cora et Clarice… Sans oublier Finelame, personnage clé, hautes épaules et front bombé, jeune marmiton évadé des sombres cuisines du château et qui aspire à une destinée plus haute.

Se nouent entre eux des intrigues, des colères et des tendresses, des haines et des attirances, des suspicions et des alliances, qui font du château un théâtre des passions humaines. La quête de l’amour, la jalousie, la recherche de l’identité, la soif du pouvoir, le crime animent leur cœur et inspirent leurs actes culminant dans des scènes d’anthologie grandioses.

L’humour et un sens certain de la dérision enrichissent un récit qui sinon tournerait à la tragédie pure. La nature humaine a aussi ses côtés comiques. Conte, roman gothique, fantasmagorie, « Titus d’Enfer » est tout cela à la fois, et surtout autre chose : un univers singulier. Gormenghast est de pur imaginaire, il existe dans un temps et un lieu indéterminés, mais ce qui se trame dans le château est de tout temps et de tout lieu : des humains, trop humains, se débattant pour s’affirmer et exister. C’est pourquoi les personnages et l’histoire nous fascinent tant.

C’est aussi grâce à la qualité de l’écriture, flot lyrique et sensuel, dense et précis, déversant dans la tête du lecteur une litanie d’images. Le style flamboyant du dessinateur anglais Mervyn Peake (1911-1968), concepteur de livres pour enfants, caricaturiste et illustrateur, ayant laissé quatre ou cinq livres, en particulier La Trilogie de Gormenghast, dont Titus d’Enfer est le premier épisode. Elle comprend également Gormenghast et Titus errant. Une œuvre épique et poétique, ayant inspiré nombre de commentaires et d’études tant elle est riche d’interprétations. En France ses livres sont plus ou moins tombés dans l’oubli pendant vingt-cinq ans. Erreur (faute ?) réparée grâce aux éditions Phébus (encore elles), qui nous permettent découvrir un écrivain unique. Et un livre inoubliable.

Les noces rebelles de Sam Mendes

 

« Les noces rebelles » de Sam Mendes, adapté de « La fenêtre panoramique » de Richard Yates, est littéralement l’anti-Titanic, l’anti-romantisme. La référence à « Titanic » s’impose d’elle-même puisque Sam Mendes a recomposé le couple vedette Kate Winslet/Leonardo DiCaprio. Ils y jouent April et Franck Wheeler, un jeune couple avec deux enfants installé dans une banlieue bourgeoise dans les années 50.

Ils se sont rencontrés lors d’une soirée, se plaisent au premier regard, ensuite April tombe enceinte rapidement et le piège se referme. Le couple achète une maison en banlieue en attendant mieux. On découvre les débuts de leur amour par flashs-back car le film s’ouvre sur un couple déjà en crise.

April tente de réaliser son rêve d’être actrice, la tentative est un échec et cela provoque une violente dispute entre mari et femme. Franck tente de réconforter maladroitement sa femme, veut à tout prix qu’elle exprime ce qu’elle ressent alors qu’elle ne souhaite que le silence. L’incompréhension est totale, le mari et la femme n’ont fait que s’éloigner au fil des ans. Les responsabilités familiales ont obligé Franck à faire un boulot sans intérêt et April à devenir une parfaite femme d’intérieur ennuyeuse.

April et Franck se pensaient au-dessus de la médiocre routine, se voulaient plus vivants que les autres. Ils rêvaient leur vie mais c’est la banalité de la vie qui s’est concrétisée. April, encore pleine d’idéalisme, tente de sauver son couple en proposant de tout quitter pour Paris mais n’est-il pas déjà trop tard?

« Les noces rebelles » est un film cruel, amer sur la vie de couple. Il s’agit du délitement, de la désagrégation d’un amour, de la perte des illusions. L’idéalisme des jeunes mariés ne fait pas le poids face au quotidien et face à la pression sociale. Le film nous montre aussi la violence de la société corsetée des années 50. Franck ne peut qu’assumer sa paternité, sa famille pour devenir un homme. April n’a d’autre choix que de devenir femme au foyer, une mère ne peut travailler. L’épanouissement personnel est nié par le carcan moral.

Sam Mendes traite son sujet avec un classicisme de la réalisation, l’environnement est joyeux : belles maisons blanches, pelouses nettes et verdoyantes. Cette manière de traiter du désarroi humain n’est pas sans rappeler le travail de Douglas Sirk qui lui aussi présentait un envers du décor désespéré.

Kate Winslet et Leonardo DiCaprio sont tout simplement époustouflants. Ils habitent leurs personnages avec une profondeur psychologique extraordinaire.  Le film ne tourne qu’autour du couple, les deux acteurs sont de tous les plans mais on en redemande lorsque la salle se rallume!

« Les noces rebelles » est un film déchirant avec un duo d’acteurs fascinant, il ne reste plus qu’à lire le livre de Richard Yates pour prolonger cet excellent moment de cinéma.

Etude en rouge de Sir Conan Doyle (Blog-o-trésors)

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« Etude en rouge » de Sir Arthur Conan Doyle est tout simplement la naissance d’un mythe puisqu’il s’agit de la première apparition de Sherlock Holmes et de son fidèle ami le docteur Watson.

D’ailleurs nous faisons tout d’abord connaissance avec le docteur Watson de retour à Londres après avoir été blessé aux Indes.  Pour des raisons financières, il cherche un colocataire et un ami lui parle de Holmes et le décrit comme un personne étrange. « Holmes est un peu trop scientifique pour moi-cela frise l’insensibilité! Il administrerait à un ami une petite pincée de l’alcaloïde le plus récent, non pas, bien entendu, par malveillance, mais simplement par esprit scientifique, pour connaître exactement les effets du poison! » Holmes et Watson se rencontrent et emménagent  au fameux 221 bis Baker Street. Sherlock Holmes explique assez vite à son nouvel ami que son métier consiste à aider les enquêteurs en panne dans une affaire et ce grâce à son extraordinaire sens de la déduction. Watson est plus que débitatif devant ce soi-disant talent mais un mystère se présente qui pourrait bien le faire changer d’avis.

Les officiers Lestrade ( que l’on trouvera souvent dans les aventures de Sherlock Holmes) et Gregson de Scotland Yard apportent à Holmes un assassinat énigmatique. Un homme de 43-44 ans est retrouvé mort dans une maison abandonnée. L’homme ne porte sur lui aucune trace de blessure et pourtant il y a des éclaboussures de sang sur le mur. Les deux inspecteurs sont totalement perplexes devant ce crime alors que Sherlock Holmes considère qu’il s’agit là d’une affaire des plus simples! Effectivement Holmes débusque le coupable en quelques jours. A ce moment de l’histoire, Conan Doyle est extrêmement culloté puisqu’il casse le rythme de l’enquête pour nous emmenez en Amérique et le lecteur passe 40 pages sans Sherlock Holmes!

Il y a déjà tout le personnage de Holmes dans « Etude en rouge », Conan Doyle avait dès la première énigme trouvé toutes les caractéristiques de son héros. Sherlock Holmes est un homme complexe : flamboyant  par son esprit d’observation et de déduction, il est dans le même temps un être sombre et mélancolique. « Dans ses accès de travail, il déployait une énergie à tout épreuve; puis venait la réaction : pendant de longues journées, il restait étendu sur le canapé sans rien dire, sans remuer un muscle, depuis le matin jusqu’au soir. » Sa science experte de l’observation est bien entendu au coeur de cette histoire et elle éblouit totalement le docteur Watson, à tel point qu’il en fait la publicité! « Il faut que vos mérites soient reconnus. Publiez un compte-rendu de cette affaire. Si vous ne le faites pas, moi, je le ferai! » Et c’est donc grâce aux talents de conteur du docteur Watson que Sherlock Holmes deviendra un mythe et c’est toujours un plaisir de le retrouver!

 

Louise-Michel de Gustave Kervern et Benoît Delépine

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Louise (Yolande Moreau) est ouvrière dans une petite manufacture en Picardie. Pour garder leur usine gagnante dans la fameuse rude concurrence internationale, Louise et ses collègues ont déjà « su accepter courageusement » (dixit le DRH) la semaine de 45 heures et « su refuser » toute augmentation de salaire. Reconnaissant, le patron leur offre une nouvelle blouse de travail. Pourtant, en arrivant au travail un matin, les ouvrières trouvent les locaux vides. L’usine est sauvagement délocalisée. Envolés, l’outil de travail, l’emploi et le salaire ! Que faire ? Louise, d’habitude en retrait, soumet son idée : tuer le patron. La proposition est adoptée à l’unanimité.

Louise se charge de trouver le tueur. Elle le débusque (de quelle façon !) en la personne de Michel (Bouli Lanners), minable consultant en sécurité, complètement fauché, installé dans un mobile home. Il accepte immédiatement le contrat, payé avec les indemnités de licenciement des ouvrières. Voilà nos deux héros embarqués dans un road-movie déjanté qui les mènera de Picardie à l’île de Jersey, en passant par Bruxelles, à la poursuite du patron voyou.

Les personnages principaux semblent débarqués d’une autre planète. Louise, apathique mais obstinée, a l’air de porter la misère du monde sur ses épaules. Michel est poussé par la nécessité à faire un boulot pour lequel il n’a aucune compétence (il est incapable d’abattre un chien à un mètre), même s’il a connu les tranchées de 14-18 (!), et même si « Kennedy, c’est lui (mais il ne faut pas trop le dire) ». Deux paumés à face lunaire en quête d’une revanche sur le monde et sur leur vie, d’autant plus déterminés qu’ils n’ont rien à perdre.

Yolande Moreau et Bouli Lanners sont excellents. Ils sont accompagnés de quelques guest-stars réjouissantes : Benoît Poelvoorde (ingénieur fou reconstituant sur maquette les attentats du World Trade Center), Mathieu Kassovitz (également producteur du film), Philippe Katerine, Siné, et Denis Robert dans un rôle qui est un savoureux clin d’œil aux déboires du journaliste qui dérange les milieux financiers. Apparaissent également les tronches récurrentes de Groland : Gustave Kervern (co-réalisateur du film), Francis Kuntz, Christophe Salengro (le président de Groland).

On retrouve en effet dans « Louise-Michel » le ton satirique de l’émission de Canal +, une parodie de journalisme, potache et libertaire, qui ne respecte rien ni personne : la maladie, les animaux, les enfants, les vieux, le 11 septembre, la politique, le pouvoir…, et qui délivre avec son humour féroce une analyse fine et subversive du monde qui nous entoure.

Car la morale de l’histoire pourrait être : la revanche des faibles sur les forts est juste (bien qu’illégale). On ne peut indéfiniment exploiter son prochain sans retour de bâton. Votre patron vous ôte du jour au lendemain votre subsistance pour accroître la sienne : éliminez-le, il le mérite. Ce type de message passe beaucoup mieux enrobé d’une bonne dose d’humour. C’est sans doute pour cela que le film a bénéficié d’une étonnante promotion, dans les journaux télévisés en particulier. Ou bien est-ce parce que le sujet colle particulièrement bien à l’actualité sociale et économique ? Quoi qu’il en soit, j’espère que financiers, grands patrons et autres « décideurs » seront allés voir « Louise-Michel » (ça m’étonnerait). Histoire d’être prévenus…

Blog-o-trésors!

 

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Sur le blog J’ai-lu, nous avons découvert le challenge de Grominou : choisir 4 livres dans une liste établie par les internautes et  lire les ouvrages choisis avant le 31 décembre 2009. Notre amour pour la littérature a été titillé et voici notre choix (oui il  y en a 8 et non 4 car nous sommes deux!!)

– Joan Didion « Maria avec et sans rien »

-Sir Arthur Conan Doyle « Une étude en rouge »

-Sandor Marai « Les braises »

-Daphné Du Maurier « Rébecca »

-Albert Camus « L’étranger »

-Gustave Flaubert « L’éducation sentimentale »

-Georges Pérec « La vie mode d’emploi »

-Witold Gombrowicz « Ferdydurke »

L’occasion de découvrir des livres que nous voulions lire depuis longtemps et que nous ferons partager sur ce blog. Bonne lecture à tous les participants du challenge!

La cloche de détresse de Sylvia Plath

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Esther Greenwood a 19 ans en 1953 et tout lui réussit. Elle est extrêmement brillante, elle remporte des prix, reçoit une bourse pour aller au collège et se retrouve à travailler pendant un mois dans un magazine de mode à New York. Avec d’autres jeunes filles, Esther a gagné un concours en écrivant des essais, des poèmes, des histoires et des slogans publicitaires. Elle mène la grande vie à New York, court la ville de fêtes en fêtes, va au bout de ses envies jusqu’à l’excès. « Il n’y a rien de tel que de dégueuler ensemble pour faire de vieilles amies. »

Face à ce tourbillon permanent qu’est New York, Esther fait le point sur sa vie et s’en trouve fort déprimée. « Je suppose que j’aurais dû être emballée comme les autres filles, mais je n’arrivais même pas à réagir. Je me sentais très calme, très vide, comme doit se sentir l’oeil d’une tornade, qui se déplace tristement au milieu d’un chaos généralisé. » Esther ne sait plus quoi faire de sa vie, les options s’offrant à elle lui semblent des impasses. Elle se rêve poète mais cela ne fait pas vivre. Les possibilités professionnelles offertes aux femmes dans les années 50 ne peuvent lui convenir : « Je ne pouvais être que serveuse ou dactylo. je ne pouvais supporter d’être ni l’une ni l’autre. » Même sentimentalement Esther est en décalage avec ce que l’on attend d’elle. Elle semblait promise à Buddy qui attrape la tuberculose. Esther en profite pour le quitter, elle estime que Buddy mérite sa maladie. Il avait connu des petites amies avant Esther et celle-ci ne supporte pas que les hommes puissent avoir des aventures alors que les femmes doivent rester chaste avant le mariage.

Le voyage à New York prend fin et Esther doit rejoindre sa ville natale : Boston. Le retour est très douloureux. Esther sombre dans la dépression et tente de se suicider. « L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur. » Esther est internée et reçoit un traitement à base d’électro-chocs qui n’arrange pas son état.

« La cloche de détresse » est le seul roman de la poétesse Sylvia Plath (1932-1963). Cette oeuvre est largement autobiographique. Sylvia Plath nous narre sa première dépression qu’elle compare à une cloche dans laquelle elle est enfermée. « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve. »  Sylvia était comme Esther tiraillée entre son devoir de mère et d’épouse et son aspiration à être poète. Sylvia Plath ne sortit jamais de sa cloche de détresse, la dépression revint sans cesse hanter sa vie jusqu’à son suicide à Londres en février 1963. Elle nous a laissé plusieurs recueils de poésie et ce roman qui nous montre la difficulté à trouver sa place pour une jeune femme dans les année 50. « La cloche de détresse » est un roman-témoignage émouvant. Il nous montre une jeune femme pleine de promesses qui n’arrive pas à s’épanouir dans le monde qui l’entoure. Sylvia-Esther reste toujours lucide sur son état et ne se fait guère d’illusion : « Comment savoir? Peut-être qu’un jour, au collège, en France, quelque part, n’importe où, la cloche de verre avec ses déformations étouffantes descendrait de nouveau sur moi? » Une vie gâchée.  

Il divo de Paolo Sorrentino

« Il divo » ou comment perdre 1h40 dans une salle obscure. Le film de Paolo Sorrentino a pour personnage central Giulio Andreotti, 7 fois président du conseil italien et 25 fois ministre. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un biopic mais plutôt d’une évocation de la vie de Giulio Andreotti. En effet le film se compose de scènes qui se succèdent de manière saccadée, sans lien et sans explication entre elles. On devine certains épisodes de la vie d’Andreotti comme ses remords suite à l’abandon d’Aldo Moro par leur parti de la Démocratie Chrétienne ou ses liens possibles avec la mafia. Néanmoins si vous ne connaissez pas en détails la vie politique italienne des cinquante dernières années, passez votre chemin. Des évènements, des scandales, des assassinats sont mentionnés sans plus de développements. Au début du film, on a tenté d’aider le spectateur à l’aide d’un glossaire qui défile tellement vite que l’on n’a pas le temps de lire les définitions proposées !

Paolo Sorrentino aggrave son cas avec des effets de style des plus déplaisants. La musique est omniprésente dans tout le film, passant du classique à la techno sans réelle cohérence, cela souligne-t-il  une modernité de mise en scène ? Au final, cela lasse totalement les oreilles du spectateur.

Sorrentino utilise également le ralenti à l’excès pour des effets trop appuyés. Une scène caractéristique des problèmes de ce film est celle où l’on nous présente les proches collaborateurs de Andreotti. Les hommes sont présentés comme dans un western : au ralenti ( !) avec leurs noms et surnoms s’affichant à côté d’eux. Les noms passent bien entendu très vite à l’écran et on nous montre une ribambelle de personnages qu’il est très difficile de retenir. Encore une fois, le spectateur n’est pas aidé dans sa compréhension !

Une chose à sauver malgré tout : l’interprétation de Toni Servillo qui campe un Andreotti comme un Nosferatu impénétrable, ambigu et souffreteux.

Rappelons que « Il divo » a obtenu le prix du jury à Cannes et ce trophée est aujourd’hui pour moi un mystère.

 

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Paris, 1760. Gaspard monte à Paris pour fuir sa province. Il vient de Quimper où ses parents possèdent une porcherie. Gaspard fuit cette vie dont il ne veut pas. « Il se remémorait aussi le bruit des cochons entassés dans la porcherie attenante à la maison, le grognement des porcelets agglutinés entre les truies, l’amoncellement de chair maculée de purin, le clapotement des groins remuant la boue mêlée de déjections, le frottement des peaux couvertes de soies longues, l’odeur, l’odeur acide jusqu’à la nausée, imprégnant les murs de la maison, les cheveux de sa mère. Sa mère puait la truie.«  La capitale est pour lui le lieu de sa réussite, de son ascension sociale et de tous les possibles.

Gaspard commence néanmoins par la fange, les bas-fonds de la ville. Il y rencontre Lucas qui l’aide à trouver un travail : acheminer du bois de la Seine à ses berges. Les hommes sont dans l’eau, dans la boue du fleuve putride qui charrie aussi bien les immondices que les cadavres. Gaspard est obsédé par le fleuve qui en même temps le dégoûte, il s’abrutit dans son travail. « L’enchaînement mécanique des gestes, l’implacabilité des jours anéantissaient toute probabilité de réflexion du moins pour Gaspard qui était étranger à la tension perceptible dans les bas-fonds parisiens. Le ventre de Paris avait faim. Gaspard avait faim, et cette faim l’hébétait un peu plus, tout comme la chaleur, le ronronnement fangeux quotidien. »

Mais le moteur de la venue à Paris de Gaspard, l’ambition, reprend le dessus pour le sortir de cette misère. Gaspard se retrouve apprenti perruquier et c’est là qu’il rencontre celui qui va changer sa vie : le comte Etienne de V., un homme « (…) sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. » Etienne, qui fascine Gaspard, l’entraine dans des sorties nocturnes dans les lieux les plus lugubres, les plus morbides. Le jeune homme semble avoir des prédispositions pour l’amoralité ce qui en fait un digne élève. L’ascension de Gaspard se fera par la chair ainsi que sa chute.

« Une éducation libertine » est le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo qui nous narre, dans un style extrêmement travaillé, l’apprentissage pervers de ce jeune provincial. Le roman n’est pas sans rappeler « Le parfum » de patrick Suskind, le personnage de Del Amo est aussi corrumpu que celui de Suskind et on trouve la même insistance sur les odeurs. « On s’éventait avec un rien, un vieux chiffon, une gazette, une main. On soulevait, ce faisant, le remugle aigrelet des corps transpirants. La puanteur de l’un se mêlait à la ouanteur de l’autre quand déjà les corps ne se frottaient pas, mélangeant leurs sueurs respectives. Cette pestilence gonflait les haillons, les vêtements de peu couvrant un reste de pudeur, montait paresseusement dans l’air stagnant, fleurissait, envahissait la ville entière. » Paris est d’ailleurs sur ce point une ville parfaitement égalitaire : « Il eût été préférable que ces gens se taisent et cessent de dévorer l’oxygène de la salle, mais tous semblaient se complaire dans la réunion de leurs sueurs. L’Opéra puait à défaillir. »

Jean-Baptiste Del Amo montre surtout la violence des rapports humains, l’abjection des sentiments. L’animalité prédomine dans toutes les strates de la société. Cela va du père de Gaspard qui veut obliger son fils à léchert le sang d’un cochon égorgé, en passant par Etienne de V. qui rejette Gaspard par ennui et à Gaspard lui-même livrant à la police son ancien ami Lucas devenu mendiant pouilleux.

« Une éducation libertine » est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe.

 

 

Two lovers de James Gray

Après nous avoir fait attendre 6 ans entre « Little Odessa » et « The yards », James Gray nous offre cette année deux films. « Two lovers » fait suite à « La nuit nous appartient » que nous avons chroniqué il y a quelques mois sur ce site. Le réalisateur aborde un thème qu’il n’avait pas encore exploité : une histoire d’amour.

Le film s’ouvre sur un homme marchant sur un ponton et qui se jette littéralement à l’eau. Des passants le sauvent de la noyade et Leonard (Joaquin Phoenix) rentre chez lui l’air penaud et pataud. Leonard se remet difficilement d’une rupture et est retourné vivre chez ses parents qui tentent de le protéger. Il semble inadapté, grand enfant ne sachant trouver sa place dans le monde des adultes. Ses parents tiennent un pressing dans lequel Leonard travaille alors qu’il se rêve photographe, artiste.

Voulant agrandir leur commerce, les parents de Leonard veulent s’associer avec un homme qui aimerait marier sa fille, Sandra (Vinessa Shaw). Les deux enfants sont présentés et se plaisent.

Malheureusement pour Sandra, Leonard a fait la connaissance d’une nouvelle voisine : Michelle (Gwyneth Paltrow). Les deux jeunes femmes sont comme deux contraires : Sandra est brune, Michelle blonde, Sandra est calme et posée, Michelle incendiaire et paumée. Leonard penche évidemment vers la femme la plus dangereuse pour lui. Il découvre que Michelle sort avec un homme marié et cela ne fait que renforcer son amour pour elle. Leonard est prêt à se brûler les ailes auprès de la magnétique Michelle et à tout quitter.

Comme souvent chez James Gray, le héros a un choix cornélien à faire qui va bouleverser sa vie. C’était le cas dans « la nuit nous appartient » où le personnage principal devait choisir entre la loi, la police, sa famille et un monde interlope, fait de fête et de drogue. Leonard doit choisir entre l’ombre et la lumière, entre une vie qui semble passionnée et exaltante et une autre rangée et ennuyeuse. Le choix de Leonard se fait dans la douleur et nous laisse un goût d’amertume.

« Two lovers » est le troisième film de James Gray avec Joaquin Phoenix. l’acteur est une nouvelle fois sensationnel dans le rôle de Leonard, cet adulte immature et en dehors du monde réel. Phoenix a déclaré que « Two lovers » était  son dernier film et on ne peut que souhaiter qu’il change d’avis tant son talent est grand.

Les deux filles ne sont pas en reste et on découvre deux talents. Vinessa Shaw est effectivement une découverte, elle est rayonnante, pleine de douceur et de patience énamourée. Gwyneth Paltrow n’est pas une débutante bien-sûr mais on l’avait rarement vue aussi intéressante. Elle joue parfaitement une Michelle  exaltée, torturée et ne sachant pas quoi faire de sa vie.

James Gray continue à explorer la noirceur de l’âme humaine. L’amour n’est pas chez lui un sentiment simple et lumineux, il est sombre, douloureux et forcément décevant.