Home de Ursula Meier

« Home » est le premier film de Ursula Meier. C’est une oeuvre hors norme, inclassable et très réussie.

Un couple (Isabelle Huppert et Olivier Gourmet) vit avec ses trois enfants dans une maison isolée au bord d’une route désaffectée. La vie de la famille s’est joyeusement adaptée à cette situation. La route se transforme en terrain de hockey, en salon où l’on regarde la tv en plein air. La mère semble être à l’origine de cet exil, sa fragilité affleure de plus en plus au fur et à mesure du film.

Après dix ans de tranquillité, la famille apprend que le tronçon E57 va réouvrir. Le jeune garçon de la famille voit des hommes en combinaison goudronner la route. La scène est irréelle, les hommes semblent être dans une zone de contamination, ils sont recouverts de la tête aux pieds. On voit déjà se dessiner deux zones : ceux qui sont sur la route regardant la vie de la maison comme un spectacle et ceux qui sont de l’autre côté du parapet subissant la circulation.

La mère refuse totalement de quitter la maison qui semble être le seul endroit où elle se sente bien. Elle organise la vie de sa famille malgré l’ouverture de l’autoroute, et cette nouvelle vie tourne à l’absurde. Les deux plus jeunes enfants doivent traverser l’autoroute pour aller à l’école à leurs risques et périls jusqu’à ce qu’ils trouvent une ancienne canalisation sous-terraine reliant les deux bords. Le problème des courses se pose aussi et la famille remplit outre mesure un congélateur. La fille cadette passe ses journées à calculer le taux de pollution, le nombre de voitures passant en moyenne par heure.

Le film va basculer du côté de l’obsession de la cadette, dans la paranoïa qui nous rappelle les premiers films de Roman Polanski. La famille sombre dans la folie de la mère et la situation n’est pas sans nous évoquer « Bug » de William Friedkin.

Les acteurs sont tous sensationnels. Isabelle Huppert est parfaite en mère vacillant entre bonheur et folie. Olivier Gourmet incarne le père qui étouffe de plus en plus, craque devant les siens mais finit par protéger sa femme au-delà de la raison.

On passe de la comédie au film d’horreur paranoïaque sans s’en apercevoir. Ursula Meier est une jeune femme de grand talent dont on est pas prêt d’oublier le premier film.

 

Ritournelle de la faim de J-M-G Le Clézio

J-M-G Le Clézio a reçu le prix Nobel de littérature au moment où sortait son dernier roman, « Ritournelle de la faim ». Celui-ci est l’histoire d’un apprentissage, celui d’Ethel pendant la seconde guerre mondiale.

Ethel a dix ans au début du livre, sa famille est aisée et vient des deux côtés de l’Ile Maurice. Son père Alexandre garde la nostalgie de son île. « Elle approchait sa chaise de celle de son père, elle respirait l’odeur âcre douce de ses cigarettes, elle l’écoutait parler du temps jadis, là-bas, dans l’île, quand tout existait encore, la grande maison, les jardins, les soirées sous la varangue. » Le grand oncle Soliman sait en revanche très bien pourquoi il a voulu quitter Maurice : « Petit pays, petites gens. » Soliman est l’homme riche de la famille, à sa mort il lègue tout ce qu’il possède à Ethel qu’il adorait. Ce décès marque la fin de l’innocence pour Ethel et le début de ses ennuis. Son père, Alexandre, est un rêveur et ce trait de caractère est peu compatible avec les affaires. Alexandre ne rapporte que des dettes à la maison; il entraîne Ethel chez le notaire pour qu’elle lui laisse l’argent de Soliman. « Elle n’avait que quinze ans, elle venait de tout perdre. »

Les parents semblent poursuivre leur vie comme si de rien n’était, comme s’ils ne savaient pas que la guerre et la banqueroute arrivaient à leur porte.Ethel voit ce qui arrive et tente de sauver sa famille. Elle reprend en main les affaires de son père mais ne peut que limiter les dettes qui coulent le vaisseau familial.

La guerre vient compléter la perte amenée par la faillite d’Alexandre. Ethel est bel et bien sortie de l’enfance. « Il fallait quitter l’enfance, devenir adulte. Commencer à vivre. Tout cela, pour quoi? Pour ne plus faire semblant, alors. Pour être quelqu’un, devenir quelqu’un. Pour s’endurcir, pour oublier. » C’est Ethel qui organise la fuite vers Nice, elle qui cache ses parents lorsque les allemands débarquent dans la ville. Le paradis perdu qu’était l’Ile Maurice est alors bien loin.

J-M-G Le Clézio s’interroge une nouvelle fois sur son identité et sur celle de notre monde occidental. Le personnage d’Ethel est fortement inspiré de celui de sa mère, « (…) d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans. » Le Clézio est lui même né pendant la guerre à Nice et il cherche à comprendre comment la France a pu laisser venir la guerre. Les conversations de la famille d’Ethel montrent cette violence, cette haine qui gagnent lentement le coeur et le cerveau. « A mesure que le vaisseau familial s’enfonçait revenaient à Ethel tous ces bruits de voix, ces conversations absurdes, inutiles, cet acide qui accompagnait le flux des paroles comme si,un après-midi après l’autre, de la banalité des propos se dégageait une sorte de poison qui rongeait tout alentour, les visages, les coeurs, et jusqu’au papier peint de l’appartement. » Seule Ethel semble lucide et sa clairvoyance la sort brutalement du cocon douillet de son enfance.

Le portrait d’Ethel est magnifique, c’est un personnage qui se construit au fil des pages, devient fort et s’illumine face à la noirceur du monde.

L’écriture de J-M-G Le Clézio fait toujours merveille, tour à tour poétique et grave, « Ritournelle de la faim » est un roman intense, cherchant à comprendre l’Homme et ses contradictions. Encore un roman de Le Clézio qui montrera aux esprits chagrin que cet écrivain humaniste méritait bel et bien son prix Nobel.

Affaires urgentes de Lawrence Durell

De 1949 à 1952, l’écrivain britannique Lawrence Durrell est attaché de presse de l’ambassade du Royaume-Uni à Belgrade. Plutôt désoeuvré, il a tout le loisir d’observer l’univers des missions diplomatiques, sorte de monde en vase clos, dans ce pays communiste en temps de guerre froide, où les étrangers ne peuvent établir aucun contact avec les Yougoslaves. Ce repli forcé explique peut-être l’atmosphère de douce folie décrite par Durrell dans ces chroniques hilarantes de la vie diplomatique en terre hostile.

Le comique des récits de Durrell tient beaucoup de la personnalité de certains employés de la chancellerie. Il nous offre une galerie de personnages tous plus gentiment frappés les uns que les autres. Ainsi Aubrey de Mandeville, troisième secrétaire de l’ambassade, joueur de flûte, parvenu affublé d’un chauffeur répondant au doux nom de Purfitt-Purfitt, avec qui il se lance dans un cancan déchaîné, déguisés en vierges des neiges, lors d’une réception officielle. Ou encore Trevor Dovebasket, l’attaché militaire adjoint, sourcils qui se touchent, bricoleur diabolique, fabrique des cigares explosifs , ou un train électrique pour servir les repas (bien sûr il déraille…), et organise avec de Mandeville une course de scarabées. Il y a aussi Butch Benbow, l’attaché naval, féru de spiritisme et d’astrologie, qui fait venir de Londres son « swami » indien, sorte de gourou qui se révèlera beaucoup plus attaché aux biens matériels que spirituels. Il faut bien sûr évoquer aussi Drage, le maître d’hôtel gallois, baptiste aux visions mystiques, dont la cérémonie de baptême par l’évêque de Malte tourne à la bouffonnerie. Sans oublier l’ambassadeur lui-même, Polk-Mowbray, aux lubies extravagantes, et qui doit souvent user de trésor de diplomatie pour rattraper certaines situations périlleuses.

Emulation, rivalités amoureuses ou cupidité, ennui et alcoolisme entraînent ce petit monde dans des aventures burlesques qui détonent dans l’univers guindé et extrêmement codifié de la diplomatie : un voyage dans un train vétuste devient une expédition dangereuse et éprouvante ; une mouche inopinément avalée lors d’un dîner officiel provoque des réactions en chaîne, ou comment un pudding peut se transformer en bombe incendiaire ; l’ambassadeur japonais et sa femme, ivres, se lancent dans une valse apocalyptique ; une réception sur un radeau à quai vire à l’expédition fluviale avec bataille navale et naufrage ; un match de football entre les ambassades anglaises et italiennes finit en pugilat, à deux doigts de l’incident diplomatique déclaré ; un diplomate de passage à Paris se retrouve poursuivi par la police en compagnie d’un individu douteux et d’un squelette revêtu d’un imperméable vert !…

Ce ne sont là que quelques-uns des épisodes truculents qui jalonnent le livre. Les coulisses de la vie diplomatique ont été de toute évidence une source vive d’inspiration pour l’humoriste Durrell. Réalité ou fiction ? Certainement extrapolation à partir de choses vues et entendues, étant donné l’outrance de certaines situations. Au fond peu importe, l’essentiel étant de savourer un cocktail détonant d’humour dévastateur, arrosé d’un doigt de slivovitza (eau-de-vie locale). Tout abus est recommandé.

Drôle de temps pour un mariage de Julia Strachey

« Drôle de temps pour un mariage » est un diamant noir, un petit livre rempli d’amertume et de douleur sourde. Le livre nous narre la journée de mariage de Dolly Thatcham avec Owen Bigham. Le futur mari est diplomate et à la fin de la journée il emmène sa femme en Amérique du Sud où il est en poste. Les amis et la famille de Dolly sont présents mais l’atmosphère est lourde : « La porte vitrée du jardin grinça et s’ouvrit brusquement de l’extérieur. Une violente bourasque s’engouffra dans la pièce. Les rideaux se gonflèrent d’un coup et faillirent se décrocher de leurs tringles. Déchirante et virulente, une longue plainte se fit entendre sous la porte du couloir, et tous les cœurs se serrèrent dans les poitrines, saisis d’un funeste pressentiment. »

L’un des amis de Dolly est à l’image de ce passage, il s’agit de Joseph Patton qui se tient à l’écart. Il est étudiant en anthropologie à Londres et il attend Dolly pour lui parler. Il n’a qu’une idée en tête, celle d’arrêter le mariage de Dolly. Joseph et Dolly ont passé l’été précédent ensemble et il n’a pas pu lui exprimer ses sentiments. Ensuite Dolly est partie et le mariage s’est décidé très rapidement. Il espère que sa chance n’est pas passée.

A l’étage, la mariée se prépare sans enthousiasme. Elle s’habille mécaniquement. « Ces différentes opérations furent exécutées à la manière d’un éléphant de cirque qui aurait procédé à sa toilette au centre de la piste, avec langueur et maladresse, comme si Dolly avait des bras de fer. » Ses amies la découvrent avec une bouteille de rhum à moitié vide ! La mariée est ivre et fond en larmes dans les bras de sa meilleure amie. Dolly repense à son été avec Joseph et se demande ce qu’elle ferait s’il lui demandait de tout abandonner pour lui.

La cérémonie se rapproche et la famille de Dolly ne lui laisse pas le temps de réfléchir. Elle retrouve Joseph dans le hall, mais auront-ils le temps de laisser parler leurs sentiments ?

« Drôle de temps pour un mariage » de Julia Strachey a un goût de gâchis. Deux jeunes personnes se croisent, s’aiment sans jamais se l’avouer pensant que leurs sentiments sont clairement lisibles. Joseph et Dolly ne font que se frôler, laissant le temps les séparer. Joseph, pendant le mariage, tente de se consoler en se disant : « Il vaut mieux avoir aimé et perdu que ne pas avoir aimé du tout. » Mais il n’arrive pas à se convaincre lui-même. L’amertume de Joseph teinte le court roman d’une infinie tristesse malgré la vie quotidienne qui bat son plein autour de lui. Chacun vaque à ses occupations sans se rendre compte du drame qui se joue dans la maison.

Julia Strachey (1901-1979) est la nièce de Lytton Strachey, critique et écrivain faisant partie du groupe de Bloomsbury mené par Vanessa Bell et Virginia Woolf. C’est d’ailleurs cette dernière qui publiera ce roman avec son mari en 1932. « Drôle de temps pour un mariage » a d’ailleurs un côté très woolfien. Julia Strachey décrit de manière très sensible le monde qui entoure les personnages. « Les fougères transparentes qui se dressaient en masse devant la fenêtre ressortissaient avec clarté, silhouettes un peu effrayantes. Elles avaient presque l’air vivantes. On aurait dit qu’elles venaient à l’instant de cambrer leur dos graciles, bombant leurs torses déliés et dentelés en un geste menaçant, s’entortillant avec souplesse les unes autour des autres, dardant leurs minces langues fourchues et onduleuses les unes vers les autres, mues soudain comme par une force irrésistible. » Une même attention est tournée vers chaque personne présente dans la demeure de la famille Thatcham, même les plus insignifiantes. « Jimmy avait une bouille toute ronde, et aussi brune qu’une coquille d’œuf. C’était un garçonnet minuscule. Quant à ses traits, ils étaient tellement petits que c’est à peine si on les voyait, resserrés qu’ils étaient au milieu de son visage, comme les raisins secs dans les petits pains lorsqu’ils se concentrent au cœur du gâteau. » Ce Jimmy est le fils d’un cousin, il n’apparaît que deux fois dans le roman et bien sûr sa présence n’influe en rien sur l’intrigue !

« Drôle de temps pour un mariage » évoque également les nouvelles de Katerine Mansfield qui sont précises dans les descriptions, attentives à chaque personne et teintées de la même mélancolie, du même engourdissement des sentiments.

Vicky, Cristina, Barcelona de Woody Allen

Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johansson) sont deux jeunes américaines qui viennent passer deux mois de vacances à Barcelone. Vicky vient y terminer une thèse en identité catalane et a demandé à sa meilleure amie de l’accompagner.

Les deux jeunes femmes sont fort différentes l’une de l’autre. Vicky est raisonnable, elle a planifié sa vie par avance, elle est fiancée à un homme stable et ennuyeux. Cristina se cherche perpétuellement, elle a des vélléités artistiques et se veut en dehors des conventions sociales et morales. Les deux femmes profitent bien de leur voyage touristique (merci à Woody Allen pour toutes les images des oeuvres de Gaudi!) jusqu’à l’arrivée d’un élément perturbateur : le ténébreux Juan Antonio (Javier Bardem). Vicky et Cristina le rencontrent dans une galerie car le bel ibère est peintre. Juan Antonio leur propose immédiatement de partir avec lui en week-end à Oviedo mais également de partager son lit. Bien entendu Cristina est instantanément conquise alors que Vicky rechigne à suivre cet inconnu. Elle finit par se laisser convaincre et durant le week-end chaucune des deux jeunes femmes succombe aux charmes de Juan Antonio.

Cristina va même venir habiter chez lui pensant tenir là sa véritable histoire d’amour. Arrive la fougueuse Maria Elena (Pénéloppe Cruz), l’ex-femme de Juan Antonio aux tendances suicidaires. Les relations entre Juan Antonio et Cristina semblent compromises par la folie, la passion de Maria Elena. Mais le dernier cru allenien est plein de surprises…

Vicky, quant à elle, est retournée à sa thèse et à son falot de fiancé. Elle est bien insatisfaite de sa vie présente, sa nuit avec Juan Antonio ne cesse de la hanter. Mais Vicky n’a pas tiré une croix sur une vie plus aventureuse…

Depuis « Match point », on sait que l’Europe a donné une deuxième jeunesse au cinéaste septuagénaire new yorkais. L’Espagne apporte un ingrédient rarement présent dans les films de Woody Allen: la sensualité. Un vent de passion souffle sur les personnages de Woody qui conserve également sa marque de fabrique principale : des dialogues ciselés et pleins d’humour.

Les acteurs participent bien-sûr à cette révolution sensuelle et sont particulièrement excellents. Javier Bardem et Pénéloppe Cruz forment un couple muy caliente, plein de fougue et de passion destructrice. Scarlett Johansson, qui est l’actrice symbole du renouveau de Woody Allen, est toujours aussi fraîche et séduisante. La découverte du film est Vicky, jouée par Rebecca Hall, tout en retenue et en déchirement intérieur.

Woody Allen a profité du soleil de Barcelone pour s’amuser avec un marivaudage, jouant des différentes combinaisons des couples. Il n’en oublie pas d’être cynique puisqu’au final aucune combinaison ne fonstionnera, et chacune des deux femmes repartira désabusée sur l’amour et le couple.

« Vicky, Cristina, Barcelona » doit être le dernier film de Woody Allen en Europe, on attend de voir ce que le retour à New York lui apportera.

Le Prince de Machiavel

Niccolo Machiavelli écrit Le prince en 1513. Jusqu’en 1512, en tant que secrétaire de la seconde chancellerie, chargé des affaires étrangères de la république florentine, il accomplit des missions diplomatiques en Italie et en France. En 1512, après le retour des Médicis à Florence, il est injustement accusé d’avoir conjuré contre eux, est emprisonné et torturé. Libéré un mois plus tard, il se retire dans la campagne toscane où il rédige Le prince. Il le dédicace à Laurent de Médicis le jeune, nouveau chef du gouvernement de Florence, auprès de qui il convoite une charge de conseiller.

Machiavel a mis à profit ses années d’expérience et d’observation de vie politique et diplomatique pour écrire un traité sur ce que doit être l’art de gouverner. Il émaille sa démonstration d’exemples tirés de l’histoire contemporaine – César Borgia revient sans cesse, il semble être la figure même du prince -, de l’histoire antique, de la mythologie ou de la bible, faisant de constants allers et retours entre théorie et pratique. Il s’intéresse aux systèmes monarchiques (les principats), et se propose d’étudier « de quelles espèces ils sont, comment ils s’acquièrent, comment ils se maintiennent, pourquoi ils se perdent » (lettre du 10 décembre 1513 à Francesco Vettori).

L’auteur a donné son nom à une doctrine à forte connotation péjorative, le machiavélisme. Définition du Robert : art de gouverner efficacement sans préoccupation morale quant aux moyens. Le mot charrie avec lui les notions de ruse, de perfidie, de cynisme. Qu’on en juge : un prince doit toujours s’exercer à la guerre, y compris en temps de paix ; des vices et des vertus communément admis chez les hommes, il ne doit garder que ceux qui lui sont utiles pour garder son Etat ; il doit être avare de sa fortune et de celle de ses sujets, mais généreux avec celle des autres ; il vaut mieux être craint qu’aimé, ne pas redouter d’être cruel mais fuir le mépris et la haine; il ne faut pas toucher au bien et aux femmes de ses sujets, mais plutôt leur ôter la vie lorsqu’on veut les punir ; il n’est pas nécessaire pour le prince de tenir sa parole si cela doit se retourner contre lui ; etc. En somme, le prince doit savoir être lion et renard : « renard pour connaître les filets, et lion pour effrayer les loups ». Savoir user de la carotte et du bâton.

De tout cela il ressort une vision très négative des rapports humains. Certes le prince doit avoir pour but le bien-être de son peuple, encourager la vertu et se donner en exemple, mais les hommes étant méchants par nature, et cherchant toujours à contester son pouvoir, il lui faut savoir biaiser pour le conserver. « Paraître enclin à la pitié, fidèle, humain, intègre, religieux, et l’être ; mais avoir l’esprit ainsi fait que, lorsqu’il faut ne pas l’être, tu puisses et tu saches devenir le contraire », dit Machiavel en interpellant le prince.

On peut voir ce livre comme la mise à nu de l’action politique, dépouillée des oripeaux moraux qui masquent sa vraie nature. Machiavel fait la lumière sur la réalité de l’exercice du pouvoir, fait avant tout d’opportunisme et de calcul. Mais c’est aussi une adresse au nouveau dirigeant de Florence, une sorte de mode d’emploi pour surmonter la crise que connaît alors la république. Et tout en se posant humblement en conseiller adoptant le point de vue du peuple, il tente de redorer son blason auprès des puissants. Machiavélique, Machiavel ?

Versailles de Pierre Schoeller


Paris, une jeune femme et son enfant de 5 ans vivent et dorment dans la rue cherchant jour après jour un lieu abrité. Cette jeune femme se nomme Nina (Judith Chemla) et on ne sait rien de son passé, des évènements qui l’ont précipitée dans la rue. Un soir le samu social l’emmène dans un foyer de Versailles où elle passe la nuit avec son fils Enzo (Max Baissette de Malglaive). Le lendemain elle veut rentrer sur Paris en empruntant un raccourci à travers la forêt. Là elle rencontre Damien (Guillaume Depardieu) qui vit dans une cabane de fortune. Tous deux ont tenté de s’insérer dans la société à coups de plan de réinsertion, d’emplois jeunes inadaptés. Le RMI ne concernant pas les moins de 25 ans, rien n’a empêché Damien et Nina de se retrouver à la rue. Ou plutôt dans les bois pour Damien qui y a trouvé refuge avec quelques autres marginaux. Nina passe la soirée avec lui et part à l’aube en laissant Enzo espérant ainsi pouvoir courir l’offre d’emploi plus facilement. Damien se retrouve avec un enfant sur les bras et finit par s’accommoder de cette présence. La vie s’organise entre les deux et le petit garçon dompte l’ermite bourru. Un vrai sentiment de filiation s’installe et Enzo s’adapte très bien à cette vie dans la forêt faite de débrouillardise et de bric-à-brac. Lorsque Damien fait un malaise, Enzo le sauve en allant chercher des secours au château du Roi Soleil. Les images du jeune garçon crasseux parmi les ors de la monarchie sont saisissantes. Damien comprend alors que lui aussi doit sauver Enzo et que la forêt n’est pas un lieu pour un enfant de 5 ans. Le retour à la vie « normale » est douloureux pour les deux, cette vie est contraignante : Damien retourne au travail, Enzo doit aller à l’école. Mais pour Damien il est trop tard, la réinsertion est devenue impossible et son retour à la cabane inévitable.

« Versailles » est le premier film de Pierre Schoeller et c’est une réussite. Il aborde le monde des sans-abris de manière lucide. La situation de ces personnes n’est pas enjolivée mais Pierre Schoeller ne se sert pas non plus du pathos, de l’émotion facile. « Versailles » fustige la dureté de la société actuelle. Les jeunes qui ne peuvent être aidés par des proches tombent rapidement dans la misère faute d’assistance adaptée. Le gaspillage de la société de consommation est également dénoncé dans une scène où Damien et Enzo font les poubelles d’un supermarché. Enzo se brule les mains à cause de l’eau de javel avec laquelle les supermarchés aspergent la nourriture jetée au lieu de la donner. On vit intensément « Versailles » à travers deux acteurs d’exception. Guillaume Depardieu est remarquable, sa puissance physique, le feu intérieur qui l’anime donnent chair et âme à son personnage. Max Baissette de Malglaive a lui aussi uyne présence physique incroyable, son regard nous hypnotise littéralement. On a peu parlé de « Versailles », sorti à la fin de l’été, dans les médias et c’est fort dommage. C’est un film juste, touchant comme on en voit peu.

 

La cité des hommes de Paulo Morelli

Une colline couvertes de bicoques. Sur une terrasse écrasée de soleil avec vue plongeante sur Copacabana au loin, de jeunes hommes, en sueur et torse nu, discutent le revolver dans une main et le joint dans l’autre. Nous sommes au Morro de Sinuca, l’une des favelas de Rio de Janeiro. Acerola et Laranjinha y ont grandi. Ils ont dix-huit ans. Ce ne sont pas des gangsters, juste deux jeunes débrouillards (par la force des choses), toujours entre combines et petits boulots pour survivre au jour le jour. Le quartier est tenu par Hibou, le cousin de Laranjinha. Il est à la tête d’une petite armée qui protège son business de dealer, et n’hésite pas pour cela à faire usage d’armes à feu contre la police (qui ne s’aventure guère) ou les bandes rivales. Les choses se compliquent et la violence monte d’un cran lorsqu’un des lieutenants de Hibou veut devenir calife à la place du calife. L’affrontement entre les deux hommes va influer sur les relations entre Acerola et Laranjinha, contraints de choisir leur camp.

La paternité est l’un des thèmes majeurs du film. Laranjinha, qui n’a pas connu son père mais sait qu’il est en vie, est à sa recherche. Aidé par Acerola, il finit par le retrouver. Tout juste sorti de prison, son père est d’abord méfiant et finit par se rapprocher de son fils. De son côté Acerola est un très jeune papa mais, contrairement à nombre de pères brésiliens des quartiers pauvres, il n’a pas abandonné son fils. Il l’élève tant bien que mal, tâche difficile pour un garçon si jeune qui peine à s’assumer lui-même. Comme Laranjinha, il n’a pas connu son père, mort assassiné. La vérité sur ce meurtre va constituer une autre pomme de discorde entre les amis, un motif de plus de les séparer.

Pauvreté, drogue, trafics, violence, mères seules, le quotidien est âpre pour les habitants de la favela. Malgré cette présence permanente de la mort, une grande vitalité déborde de nombreuses scènes du film : sorties à la plage, fêtes dans la favela, drague, rires, vannes… comme autant de soupapes au désespoir, autant d’occasions de célébrer cette joie enracinée dans la culture brésilienne, de surmonter un temps la misère et le désespoir.

Les deux jeunes acteurs, Douglas Silva et Darlan Cunha (formidables !), jouaient déjà dans la série du même nom, dont ce film est une sorte de conclusion. Gamins au début, ont les a vus grandir au fil des épisodes et des saisons. Issus eux-mêmes de la favela, comme la plupart des acteurs, ils apportent fraîcheur et justesse à leurs personnages. Avant la série, ils ont joué également dans « La cité de Dieu », réalisé par Fernando Meirelles, ici l’un des producteurs de « La cité des hommes ».

Dans les deux films, tournés caméra à l’épaule en décors naturels, la véritable star semble bien être la favela elle-même. Le petit peuple de Rio a construit là, de bric et de broc, une cité ramassée sur elle-même, immense, labyrinthique et bouillonnante, aux ruelles tortueuses et étroites qui sont autant de coupe-gorge, mais aussi un refuge pour qui en maîtrise la géographie. Tapie sur le dos des collines qui dominent la ville des riches, comme prête à fondre sur elle,  la cité des pauvres semble faire partie du décor. Mais sous l’apparent fatalisme qui accable ses habitants point une grande énergie (l’énergie du désespoir ?). Attention, la cité des hommes n’est qu’assoupie.

De la beauté de Zadie Smith

« De la beauté » de Zadie Smith nous montre le délitement de la vie professionnelle et personnelle d’Howard Belsey. Au début du roman, sa situation semble stable. Howard est professeur d’esthétique à l’université de Wellington près de Boston, spécialiste de Rembrandt sur lequel il tente depuis des années d’écrire un livre. Il est anglais et a épousé une afro-américiane, Kiki, avec qui il a trois enfants forts différents les uns des autres. L’aîné, Jérôme, est ultraconservateur, croyant à l’opposé de ses parents. Zora est étudiante à Wellington, travailleuse, défendant les idées de gauche et totalement en admiration devant le milieu universitaire. Levi, le dernier de la tribu, cherche sa place socialement et racialement. Métisse élevé dans un milieu privilégié, il se veut noir luttant pour sa survie dans les banlieues défavorisées de Boston. Levi explique d’ailleurs à un haïtiens vendant des sacs à la sauvette : « (…) Tu te démerdes, mec. Et c’est différent. C’est ça, le bitume. Se démerder, c’est rester vivant, t’es mort si tu sais pas te démerder. Et t’es pas un renoi si tu connais pas la démerde. »

Le monde d’Howard se fissure lentement tout au long du roman. Son mariage est en danger suite à une incartade entre Howard et une enseignante en poésie de Wellington. Kiki tente de pardonner à Howard mais il « (…) faisait le dur apprentissage des niveaux de purgatoire inclus dans le pardon. »

Son fils Jérôme, incompris par le reste de sa famille, se réfugie chez l’ennemi juré de son père : Monty Kipps également universitaire, ultraconservateur et auteur d’un livre sur Rembrandt. Howard commence à perdre totalement pied lorsque Monty Kipps est invité à faire une série de conférences à l’université de Wellington. La guerre est déclarée entre les deux familles, chacun participe : Howard et Monty s’affrontent à propos de la discrimination positive, leurs filles se battent pour le même homme… Aucun camp ne sortira indemne de la lutte des deux grands cerveaux…

A la manière de David Lodge, Zadie Smith égratigne le milieu universitaire dans son roman notamment à travers le personnage d’Howard. Ce dernier se pense fort important, ses idées sont supérieures au commun des mortels. Au final, Howard n’est pas fichu de terminer un livre et son cours semble abscons à la majorité des étudiants. « Ils prendraient des notes comme des sténographes détraqués et seraient tellement concentrés sur les mouvements de sa bouche qu’Howard serait persuadé d’avoir en face de lui une classe de sourds lisant sur ses lèvres ; chacun, sans exception -et en toute sincérité- noterait son nom et son e-mail, bien que le professeur Belsey eût martelé : « S’il vous plaît, marquez votre nom seulement dans le cas où vous avez sérieusement décidé de suivre ce cours. » Et le mardi suivant, il y aurait 20 gosses. Et le mardi d’après, 9. » le débat intellectuel opposant Howard à Monty sur la discrimination positive et la place d’élèves défavorisés à Wellington, n’est en réalité qu’un combat de coqs. L’ego brillant de chacun veut écraser celui de l’autre en public et remporter l’admiration de tous. Les deux universitaires ne sont pourtant pas d’une irréprochable moralité. Chacun prfite de sa position pour conquérir de jeunes étudiantes.

La jeune Zora prend d’ailleurs la mauvaise voie tracée par son père. Elle défend devant les institutions et à coups de pétitions la présence en cours de poésie d’un jeune slammeur ne payant pas de droits universitaires. Mais la belle amitié de Zora est loin d’être désintéressée, le slammeur au corps d’Apollon lui plaît beaucoup.

Heureusement au milieu du désagrégement des sentiments, l’amitié véritable et profonde de Kiki Belsey et de Carlene kipps nous permet de croire encore aux liens affectifs.

C’est avec une féroce ironie et une grande inventivité verbale que Zadie Smith nous narre les aventures de la famille Belsey. On rit, on grince des dents, on est finalement touché par cette humanité si imparfaite et fragile.

La bible de néon de John Kennedy Toole

John Kennedy Toole (1938 – 1969) a écrit là un petit chef d’œuvre. C’est d’autant plus remarquable qu’il avait alors seize ans ! Il n’aura malheureusement pas la joie de le voir publié, à la fin des années 80. Il s’est suicidé en 1969, à l’âge de 31 ans, sans doute déprimé par les refus successifs des éditeurs de publier La conjuration des imbéciles, cet autre chef-d’œuvre écrit une dizaine d’années plus tard.

David, le narrateur, un jeune garçon de 6 ans, vit avec ses parents dans une petite ville du sud des Etats-Unis, peu avant la seconde guerre mondiale. Son père travaille à l’usine, et la famille fréquente régulièrement la paroisse. La tante de sa mère, Mae, une ancienne artiste de cabaret sur le retour, vient s’installer chez eux. La dame s’occupe du petit garçon, l’emmène souvent se promener dans des tenues provocantes qui font jaser les habitants de la petite ville bigote et conformiste. Une relation tendre et complice se noue entre eux.

Tout commence à basculer lorsque le père de David perd son emploi. La famille s’installe alors dans une maison vétuste et branlante sur l’une des collines d’argile qui dominent la ville. Elle ne fréquente plus l’église, faute de pouvoir payer la cotisation de membre. Le père, désoeuvré, rumine son amertume, tandis que David fait ses premiers pas, difficiles, à l’école. Tout semble aller de travers, à l’image de la maison qui, lorsqu’il pleut sur la colline argileuse, s’enfonce de guingois dans la terre ramollie. Mais le jeune garçon est loin d’être au bout de ses peines, même si surgissent ça et là de rares moments de joie et de grâce.

« La bible de néon » est l’enseigne lumineuse qui orne la façade de l’église. David l’aperçoit de chez lui la nuit. Elle est le symbole de l’esprit puritain qui plane jour et nuit sur la communauté, et exclut tous ceux qui ne se conforment pas à ses dogmes. Pauvreté, maladie, vieillesse, singularité sont des fautes. « Si on était différent du reste des gens de la ville, on devait partir. C’était pour cela qu’ils se ressemblaient tous tellement. Leur façon de parler, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils aimaient, ce qu’ils détestaient. […] A l’école, ils nous disaient qu’on devait penser par soi-même, mais dans la ville, il n’était pas question de faire ça. Vous deviez penser ce que votre père avait pensé toute sa vie, c’est-à-dire ce que toute le monde pensait ». Malgré son jeune âge, David sent qu’on est loin du véritable christianisme : « Je commençais à être fatigué de ce que le pasteur appelait « chrétien ». Tout ce qu’il faisait était chrétien, et les gens de son église le croyaient, en plus. […] il me semblait savoir ce que cela voulait dire de croire en Jésus-Christ, et cela n’avait rien à voir avec la moitié des choses que faisait le pasteur. Je considérais Tante Mae comme une bonne chrétienne, mais personne n’aurait été d’accord dans la vallée, parce qu’elle n’allait jamais à l’église ».

John Kennedy Toole narre dans un style lumineux et sensible l’histoire d’un jeune garçon qui fait l’apprentissage d’une société intolérante et dure avec les faibles. Il ne fait pas bon être pauvre et sans défense dans l’Amérique puritaine des années 40 (comme des années 2000 d’ailleurs). Cette œuvre est d’une maturité étonnante pour un si jeune auteur. On se demande, en vain, ce qu’aurait pu encore offrir à la littérature John Kennedy Toole, ce génie trop tôt disparu.