La faute d’Alessandro Piperno

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Fils unique, le narrateur a grandi à l’est de Rome entre un père et une mère aussi dissemblables que possible. Le père est représentant d’électroménager, affectueux fantasque et dépensier. La mère est professeur de mathématiques, austère et énigmatique. Les problèmes d’argent minent de plus en plus la vie de la famille, les disputes s’enveniment. « Seul quelqu’un qui est né dans une zone sismique ou sur les flancs d’un volcan en activité peut se faire une idée relativement juste de ce que signifie venir au monde dans une famille endettée jusqu’au cou. Même si vous n’y pensez pas toute la journée, vous développez de formidables capacités de perceptions, exaltées par une imagination catastrophiste. Le niveau d’alerte est tel qu’il en perd tout caractère extraordinaire. » A l’adolescence de notre narrateur, la situation est extrêmement chaotique et c’est à ce moment que la famille de sa mère refait surface. Elle, qui n’a jamais voulu en parler, emmène son mari et son fils à un Seder de Pessah chez les Sacerdoti. Le narrateur découvre alors qu’il est juif mais également que cette branche de son arbre généalogique est très aisée. Sa vie va changer du tout au tout.

J’ai eu l’immense plaisir de découvrir la plume raffinée d’Alessandro Piperno avec ce texte qu’il a écrit comme un roman victorien contemporain. « La faute » a en effet l’ampleur des romans anglais du 19ème siècle et on y suit le destin d’un enfant jusqu’à l’âge adulte. Son histoire sera faite de rebondissements, d’un terrible drame qui lui fera changer de vie, de nom et de milieu social. Le narrateur, qui n’a pas de prénom, revient sur sa vie dans cette confession qui mêle la tragédie à la comédie. Son changement d’identité occasionnera chez lui un fort sentiment d’imposture et de culpabilité qui le rongera durant toute sa vie. 

Le cœur du roman d’Alessandro Piperno est la famille, il en étudie ses dysfonctionnements et ses ravages. Le narrateur, devenu écrivain, questionnera sans cesse son identité, son histoire tourmentée, son malaise face à sa famille. « Ma muse c’était la famille. Une muse noire et récalcitrante avec laquelle je ne pactiserais jamais. » 

« La faute » est un roman savoureux, foisonnant, délectable et bourré d’ironie. Roman d’apprentissage, fresque familiale, il nous offre une étude psychologique approfondie de son narrateur, anti-héros intranquille. Une histoire brillamment romanesque.

Traduction Fanchita Gonzalez Batlle

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Double V de Laura Ulonati

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« Ma sœur est morte.

Elle s’est noyée dans l’Ouse.

Pas le Tibre, la Seine ou la Tamise,

rien de noble ou de surfait

pour charrier son corps, un simple gris de fleuve traversé de pays plats,

d’écueils et de monts, de pâles collines.

Même pas la mer pour théâtre de son naufrage :

avant de l’atteindre, les griffes des racines et les alluvions poisseuses

l’ont retenue dans leur jeu. 

Le jeu sans fin du courant,

d’une ode où il n’y a plus rien à sauver. » 

Virginia Woolf se suicide le 28 mars 1941 et sa sœur Vanessa Bell revient sur leur histoire commune. Deux vies en parallèle, en miroir qui oscillent entre amour fusionnel et rivalité personnelle et artistique. Les sœurs Stephen ont connu des drames (la mort de la mère, de leur sœur Stella, de leur frère Thoby, l’inceste) avant de se libérer du poids des pesantes conventions victoriennes. A la mort de leur père, elles créèrent le groupe de Bloomsbury avec des amis de leurs frères et transcendèrent leurs souffrances dans leur art respectif.

Laura Ulonati a eu l’excellente idée de donner la parole à Vanessa Bell, dont le travail de peintre est peu connu en France. Comme l’autrice, j’avais été ravie de découvrir qu’une section de l’exposition « Elles font l’abstraction » lui était consacrée. La vie de Vanessa Bell me fascine autant que celle de sa sœur et Laura Ulonati s’est parfaitement bien documentée. Elle montre une artiste en pleine création, ses tableaux prennent vie dans les pages de son roman et elle souligne également son évolution vers les arts décoratifs (Omega workshops fondé avec Duncan Grant et Roger Fry). Dans ce beau portrait de Vanessa Bell, je regrette seulement la profonde tristesse, le peu d’amour décrits par Laura Ulonati durant la période de Charleston.

« Double V » est un roman marquant en raison du style de Laura Ulonati. Celle-ci passe de la troisième personne du singulier à la première, elle insère des moments autobiographiques dans son texte pour évoquer sa propre sœur. Sa plume est poétique, intense, particulièrement sensorielle avec l’utilisation d’images singulières. J’ai aimé me plonger dans cette langue évocatrice, dans l’esprit de celle de Virginia Woolf.

Même si la biographie des sœurs Stephen m’est bien connue, j’ai apprécié la lecture du roman de Laura Ulonati qui rend hommage à deux femmes d’exception et dont les destinées sont captivantes.

Valentina de Christophe Siébert

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Janvier 2000 à Mertvecgorod, capitale de la République indépendante de Mertvecgorod, Klara et ses potes trainent dans les rues, écoutent de la musique, se droguent et traficotent dans les boites de nuit pour gagner un peu d’argent. Leur avenir est loin d’être réjouissant : la misère, la pollution constituent leur quotidien. Ils vont à l’école mais uniquement parce que cela donne droit à des aides de l’État qui permettent aux parents de garantir un toit et de la nourriture à leur progéniture. Un évènement va venir interrompre les errances des cinq adolescents. Valentina, une voisine travestie, a été assassinée dans sa maison.

« Valentina » ouvre le cycle de « Un demi-siècle de merde » qui s’intéresse aux habitants de Mertvecgorod. Christophe Siébert a également écrit deux romans des « Chroniques de Mertvecgorod » qui portent sur l’histoire de la ville. Le projet est ambitieux et cohérent puisque l’auteur a imaginé un univers total, post-soviétique (sa république se situe entre l’Ukraine et la Russie) et punk pour l’ensemble des textes. L’ambiance poisseuse, glauque de la ville est le point fort du roman. Christophe Siébert rend parfaitement la ruine, le délitement, la noirceur de Mertvecgorod. Ce qui est également intéressant, c’est que malgré le profond désespoir  ambiant, la lumière n’est pas totalement absente de la vie des cinq adolescents : leur amitié indéfectible et ce que la mort de Valentina va entrainer en sont la preuve.

Malgré ses points positifs, je n’ai pas été totalement embarquée par ce roman. Après la mort de Valentina, je m’attendais à ressentir plus de tension narrative et de l’inquiétude pour Klara qui semble menacée. J’espérais une fin plus haletante et inquiétante.

Malgré un enthousiasme mesuré, je salue le projet de Christophe Siébert qui réussit à nous immerger dans une ambiance extrêmement sombre et une ville corrompue jusqu’à l’os.

Les gens de Bilbao naissent où ils veulent de Maria Larrea

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Dans l’Espagne franquiste, deux enfants naissent, l’une en Galice et l’autre à Bilbao, et sont abandonnés par leurs mères dans des institutions. Ils connaitront la pauvreté, la violence avant de se rencontrer et de se marier. Victoria et Julian décident de s’installer en France, à Paris où elle sera femme de ménage et lui gardien du théâtre de la Michaudière. En 1979, naît leur fille Maria qui sera choyée par ses parents malgré le manque d’argent. Celle-ci réussit son parcours scolaire, travaille dans le milieu du cinéma, se marie. Sa vie semble installée mais à 27 ans, une voyante lui annonce qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Maria engage alors des recherches sur les origines de sa famille.

Dans son premier roman fortement autobiographique, Maria Larrea fait s’entrecroiser plusieurs temporalités : l’enfance de Victoria et Julian et celle de sa narratrice. Toute la première partie du roman est consacrée à cette mise en place de l’histoire des protagonistes avant la révélation qui va changer la vie de la narratrice. La deuxième partie, qui m’a beaucoup plus emballée, est dédiée à l’enquête sur les origines. Cette partie est plus touchante que la première, la narratrice m’y a semblé beaucoup plus incarnée. Elle y questionne la famille et son fonctionnement. Il se dégage finalement énormément de tendresse pour ses parents, pour la manière dont ils ont élevé leur fille unique. L’histoire de cette famille, écrite dans une langue fluide et très visuelle, est d’un romanesque fou et méritait sans conteste un roman.

Même si j’ai des réserves sur la première partie du roman, j’ai été séduite par « Les gens de Bilbao niassent où ils veulent » qui se lit avec plaisir malgré les sujets difficiles qui y sont abordés.

Vie et mort de Harriett Frean de May Sinclair

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Harriett Frean est fille unique, elle est choyée et protégée durant toute son enfance par son père et sa mère. Une famille idyllique dont les membres sont heureux ensemble, loin du bruit du monde et de la sociabilité. Le temps passe, les années se répètent dans le confort d’un cocon que Harriett ne souhaite en aucun cas quitter. L’élégance morale de ses parents est un modèle qu’elle s’évertue à suivre, préférant sacrifier sa vie personnelle à son idée de la grandeur. Mais que va-t-il advenir de Harriett Frean lorsque ses parents ne seront plus là ?

« Vie et mort de Harriett Frean » est un petit bijou où May Sinclair étudie avec minutie la psychologie de son héroïne. Par petite touches, elle dresse son portrait, nous raconte toute sa vie. Harriett Frean est prisonnière de son milieu social et de sa famille. Mais contrairement aux classiques héroïnes victoriennes, c’est le modèle de la mère qui l’étouffe. Elle habitera avec elle jusqu’au décès de cette dernière (May Sinclair a d’ailleurs vécu la même chose et elle se mit à écrire après la mort de sa mère). Harriett se révèle en réalité orgueilleuse, égoïste, hautaine et incapable de changer. La vie lui offre des possibilités qu’elle laisse passer et plonge peu à peu dans l’immobilisme, la léthargie. May Sinclair fait le portrait de son personnage avec une grande acuité, une précision redoutable dans ses travers. Son héroïne est plus à plaindre que véritablement détestable.

Après avoir aimé « Les trois sœurs », je me suis régalée à la lecture de « Vie et mort de Harriett Frean », qui j’espère ouvrira la voix à de nouvelles traductions de May Sinclair.

Traduction Diane de Margerie

Ciel vert, ciel d’eau de Mavis Gallant

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Florence MacCarthy suit sa mère, Bonnie, à travers l’Europe depuis le divorce de ses parents. De Venise, à Cannes, en passant par Paris, Flo grandit dans des hôtels sans véritables attaches ni éducation. « Parce que sa mère l’avait trainée partout, parce qu’elle n’avait jamais appartenu à une société fixe, elle ignorait comment les gens parlaient : elle était démunie de la menue monnaie qui permet les échanges légers. » Lorsque Flo rencontre Bob à Cannes, elle s’y accroche comme à une bouée de sauvetage, elle le voit comme la patrie qu’elle n’a jamais eue.

Mavis Gallant est avant tout une autrice de nouvelles, elle n’a écrit que deux romans dont « Ciel vert, ciel d’eau » qui est un texte court. L’intrigue se décline en quatre chapitres où une personne regarde de manière extérieur le couple mère-fille. Il y a George, le cousin de Florence, qui  ouvre et ferme le livre ; Doris la voisine de Flo et Bob à Paris ; Wishart un ami de la mère qui vient lui rendre visite à Cannes. Chacun des chapitres pourrait être une nouvelle en soi. Ensemble, ils forment l’histoire d’une relation mère-fille exclusive, étouffante. Florence se sent responsable de sa mère depuis son divorce, et ce même si elle n’était qu’une enfant à l’époque. Un pacte tacite s’est noué entre elles qui les empêche de se séparer. Florence est un personnage à la dérive, en exil perpétuel. On la voit perdre pied petit à petit, elle s’enfonce dans la mélancolie et la dépression. L’atmosphère du livre est flottante, un peu étrange et triste. Elle m’a laissée à distance des personnages.

J’ai découverte Mavis Gallant avec ce roman qui décrypte une relation mère-fille toxique pour cette dernière. Ce court roman laisse à son lecteur une sensation de malaise et de profond gâchis.

Traduction Eric Diacon

Bilan livresque et cinéma de janvier

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Et nous voilà repartis pour une nouvelle année riche en lectures et en films et en ce mois de janvier 2023 j’ai lu sept livres. J’aurais commencé cette nouvelle année par une petite déception avec « La fin d’une ère » qui clôt la saga d’Elizabeth Jane Howard. Je n’ai pas non plus été totalement convaincue par le dernier roman de Julian Barnes « Elizabeth Finch », même si certains aspects m’ont plu. Le reste de mes lectures fut plus concluant avec la découverte d’Isabelle Amonou et son « Enfant rivière », celle de Laura Ulonati et de sa biographie romancée des sœurs Stephen, celle de Maria Larrea qui a écrit un premier roman très intéressant et singulier, celle d’Anne Enright avec son dernier roman « Actrice ». J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume de May Sinclair avec « Vie et mort de Harriett Frean », un petit bijou dont je vous parle très bientôt.

Huit films sont venus complétés ce premier mois de l’année avec trois coups de cœur :

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1953, M. Williams est fonctionnaire à la mairie de Londres. Austère, rigide, toujours ponctuel, il impressionne ses subalternes par sa rigueur. Mais cette vie si bien réglée va être bouleversée lorsqu’il va apprendre qu’il n’a plus que six mois à vivre. Ne serait-il pas temps qu’il profite de la vie ?

L’intrigue de « Vivre » est aussi simple que çà mais le résultat est un bijou d’émotions. Oliver Hermanus adapte le film d’Akira Kurosawa à partir d’un scénario de Kazuo Ishiguro (on ne peut s’empêcher de penser aux « Vestiges du jour »). M. Williams évolue dans le Londres gris d’après-guerre où il y a encore tant à reconstruire. Et après quelques jours de dérives à Brighton, il choisit de laisser une trace, de sortir un dossier de sa pile poussiéreuse de la mairie afin de concrétiser un projet pouvant améliorer le quotidien d’un quartier. Bill Nighy éclabousse le film de son élégance, de sa classe so english et de son talent minimaliste si précieux. « Vivre » et M. Williams se révèleront absolument bouleversants.

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Sur une petite île irlandaise, Colm a décidé de ne plus adresser la parole à Pàdraic. Ils sont pourtant amis de longue date. Pàdraic n’a pourtant rien fait pour mériter ça et il ne comprend pas la réaction de son ami. Il s’obstine à aller le chercher pour aller au pub, à lui parler sans cesse. Colm le menace alors de se couper un doigt s’il continuait à lui parler.

Le réalisateur de « Bons baisers de Bruges » et de « Billboards, les panneaux de la vengeance » nous propose ici une fable singulière et surprenante. Sur cette île isolée et peu peuplée, les relations humaines sont comptées et l’attitude de Colm est incompréhensible. Mais celui-ci, qui a la soixantaine, ne veut plus perdre de temps en bavardages, il veut créer, écrire de la musique. Pour Pàdraic en revanche, rien n’est plus important que ses soirées au pub avec son ami. L’histoire des deux hommes tourne à l’absurde lorsque chacun s’entête. Martin McDonagh a eu l’excellente idée de reformer le duo d’acteurs de « Bons baisers de Bruges » : Colin Farrell et Brendan Gleeson qui excellent. Les paysages splendides et rudes forment un cadre idéal à cette histoire d’amitié qui souligne l’étrangeté de l’autre.

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Los Angeles, années 1920, les débuts du cinéma font se croiser Jack Conrad, une star montante, Nellie LeRoy, une jeune femme prête à tout pour se voir sur grand écran et Manny Torres, un jeune émigré mexicain qui fera tous les métiers existants sur les plateaux de tournage. L’époque est aux fêtes orgiaques, les tournages sont épiques et bricolés mais la joie de filmer est éclatante. L’arrivée du cinéma parlant, et bientôt du code Hays, va changer la donne et transformer cet art artisanal en industrie.

Damien Chazelle nous offre avec son dernier film 3h10 de déclaration d’amour au cinéma. Celle-ci se terminera en apothéose dans une salle obscure. Avant cela, le spectateur est emporté dans un tourbillon d’images et de musique (le tempo est toujours important chez Damien Chazelle). Il fait revivre les débuts du cinéma avec brio, énergie, fièvre et il salue les pionniers du cinéma qui lui ont ouvert la voie. Le cinéma n’est pas un art mineur et le réalisateur le montre ici avec un talent fou. « Babylon » évoque « Chantons sous la pluie » mais ici la fin de nos trois héros est plus sombre et mélancolique. Le parlant, et les normes qu’il impose, enlève un peu de la magie et de la liberté. Margot Robbie, Brad Pitt et Diego Calva illuminent le film. « Babylon » est un régal, une grande réussite visuelle et le plus bel hommage qu’un réalisateur pouvait rendre au cinéma. Chapeau bas M. Chazelle.

Et sinon :

  • « Nostalgia » de Mario Martone : Felice revient à Naples, sa ville natale, après quarante ans d’absence. Il vient pour sa mère, pour la revoir une dernière fois. Il doit ensuite retourner en Egypte où l’attend sa femme et où il a réussi sa vie. Mais Felice est envoûté par Naples, par ses ruelles étroites, par ses habitants accueillants, par ses souvenirs d’enfance qui lui reviennent en mémoire. Le quartier de la Sanità, où il a grandi, n’est pourtant pas qu’un lieu joyeux, l’ombre de la Camorra y plane toujours fortement. « Nostalgia » est un formidable film sur la puissance des origines, de l’enfance. Felice ne pense revenir que quelques jours à Naples mais il s’y enracine à nouveau. Il s’obstine à vouloir revivre ses souvenirs, à retrouver son ami d’enfance Oreste qui est pourtant devenu un dangereux chef mafieux. Une volonté de réconciliation, de retrouvailles l’habite si fortement qu’il ne voit plus la menace. Mario Martone nous offre de belles scènes d’humanité, de fraternité malgré la violence (comme celles qui se déroulent dans l’église d’un prêtre qui veut sauver la jeunesse de la Sanità). Le réalisateur sait également faire vivre, palpiter ce quartier pauvre de Naples. « Nostalgia » a des allures de tragédie grecque. Saisissant.
  • « Tàr » de Todd Field : Tàr est une cheffe d’orchestre au sommet de sa gloire qui dirige un orchestre philharmonique allemand. Entre masterclass, cours, répétition de la 5ème symphonie de Mahler, sa femme et sa fille, se dessine l’univers de Tàr où elle maitrise tout. Son talent force l’admiration de tous. Mais le comportement de Tàr est loin d’être irréprochable avec certaines jeunes musiciennes et cela pourrait remettre en cause sa si belle carrière. « Tàr » est le récit d’une chute, du passage de la lumière à l’ombre pour une femme brillante et arrogante. Le personnage, imaginé pour Cate Blanchett, n’est guère sympathique : froid, hiératique et dominant tout le monde. La maîtrise est sans doute ce qui la caractérise le mieux. C’est pourquoi Tàr perd pied quand son destin lui échappe. Subtilement, la réalité se fissure et se montre, par petites touches, menaçantes. Cate Blanchett est fascinante à regarder, sa prestation est impeccable. Même si le film impressionne, je l’ai trouvé un peu long (2h38), la chute de Tàr met un peu trop de temps à s’enclencher et la fin en Asie s’éternise également un peu.
  • « Les survivants » de Guillaume Renusson : Après un terrible drame, Samuel retourne dans son chalet isolé dans les Alpes italiennes. Il y découvre Chehreh, une migrante qui s’est réfugiée chez lui pour se protéger du froid. Samuel, qui semble totalement déprimé, va décider d’aider la jeune femme à rejoindre la France où son mari doit l’attendre. « Les survivants » est le premier film très réussi de Guillaume Renusson. Le passage de frontière se transforme en une traque tendue. Samuel et Chehreh sont poursuivis dans les montagnes par des individus rejetant violemment l’immigration. Les paysages enneigés ne sont pas les seuls à être hostiles. Denis Menochet, toujours impressionnant physiquement, et Zar Amir Ebrahimi incarnent deux personnages qui n’auraient jamais du se croiser mais qui vont chacun sauver la vie de l’autre. L’entraide est ici le cœur du film et elle dépasse les frontières, la barrière de la langue. Elle permet également à Samuel de retrouver son humanité, son empathie pour les autres.
  • « L’immensità » d’Emanuele Crialese : Clara est une femme resplendissante, enjouée et aimante envers ses trois enfants. Ils aiment regarder ensemble des émissions de variétés. Derrière la façade de famille heureuse, se cache une femme malheureuse, sous la coupe de son mari. Comme les épouses des années 70, Clara est une potiche que son mari exhibe chez ses amis. Les trois enfants ressentent le mal-être de leur mère, sa fragilité. C’est surtout le cas d’Adri, l’aînée de la fratrie, qui vit elle-même un moment charnière où elle découvre son homosexualité. « L’immensità » est le portrait poignant de Clara, qui fait de moins en moins face, et celui d’Adri qui s’affirme. Emanuele Crialese nous offre une chronique familiale aussi tendre, joyeuse (la scène où Clara met la table avec ses enfants en chantant) que mélancolique. Penelope Cruz est à nouveau formidable de délicatesse, d’émotion, sa performance est intense comme celle de la jeune Luana Giuliani.
  • « Les cyclades » de Marc Fitoussi : Adolescentes, Blandine et Magalie s’étaient promises d’aller ensemble à Amorgos, l’île grecque où se déroulait « Le grand bleu ». Elles se sont ensuite perdues de vue. Elles vont se retrouver grâce au fils de Blandine qui veut aider sa mère à sortir de sa dépression  post-divorce. Il retrouve Magalie et programme un voyage en Grèce pour les deux femmes. La comédie de Marc Fitoussi tient dans l’opposition de caractère entre les deux amies. Blandine est austère, prudente, éteinte alors que Magalie est solaire, insouciante et exubérante. Bien sûr les deux femmes se révèleront plus complexes que ce qu’il parait. Leur voyage, semé de péripéties et de rencontres improbables, oscillera entre fantaisie et émotion. « Les cyclades » doit beaucoup à ses comédiennes, parfaites dans leur rôle respectif : Olivia Côte et Laure Calamy. S’ajoute à ce duo savoureux Kristin Scott Thomas que l’on a plaisir à retrouver. Une jolie comédie sur l’émancipation et l’amitié.

En salle de Claire Baglin

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L’été de ses vingt ans, la narratrice se fait embaucher dans un fast-food pour plusieurs mois. Elle découvre les différents postes : le drive, la salle, l’espace café, la préparation des salades, des frites. Les gestes sont millimétrés, comptés pour gagner du temps. Même dans les moments creux, il faut être perpétuellement actifs. Les managers surveillent chaque employé. La jeune femme découvre le travail répétitif qui aliène jusqu’à l’oubli de soi. « Certains me disent courage, ils savent que mes mains sont polies par le sel et que je ne pense plus depuis quelques heures mais je ne veux rien d’autre que rester là où je suis. Je n’espère plus le drive, accaparé par les anciens et ceux qui font des heures supplémentaires, je ne redoute que la salle et le vide qu’elle crée en moi. Aux frites, l’automatisme m’empêche de réfléchir. »

Dans son premier roman, Claire Baglin décrit un monde du travail exclusivement tourné vers la productivité où l’individu n’a pas sa place. Les managers ne prennent d’ailleurs pas la peine de retenir les prénoms des employés. En parallèle des descriptions minutieuses de ce quotidien abrutissant, Claire Baglin évoque les souvenirs d’enfance d’une famille de la classe ouvrière : l’installation au camping, le bonheur des enfants lorsqu’ils vont au fast-food, une rencontre avec des auteurs en bibliothèque, etc… De ses évènements ressort la figure du père, ouvrier dans le service de maintenance d’une usine. Il s’épuise à faire les 3/8, tente de réparer tout ce qu’il trouve et se sent fier d’obtenir la médaille du travail après vingt ans de bons et loyaux services.

Claire Baglin ne tisse pas de lien entre les deux parties de son texte qui s’enchainent d’un paragraphe à l’autre sous forme de fragments, d’instantanés. C’est au lecteur de donner de la cohérence à l’ensemble : dureté et vacuité du monde du travail, reproduction des classes sociales d’une génération à l’autre, fierté perdue du monde ouvrier. Chacun pourra donner le sens qu’il souhaite au texte.

Lucide, précise, Claire Baglin décrypte un système qui broie les individualités pour produire toujours plus et plus vite. Un texte maîtrisé qui démythifie le monde du travail, subi la plupart du temps et non choisi.

La fin d’une ère d’Elizabeth Jane Howard

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La Duche s’éteint paisiblement marquant ainsi la fin d’une ère pour ses enfants. Nous sommes en 1956 et l’entreprise familiale d’export de bois éprouve de graves difficultés financières. Hugh, Edward et Rupert doivent faire des choix pour tenter de la sauver et préserver Home Place où la famille aime tant se réunir  depuis des décennies.

Elizabeth Jane Howard a écrit le dernier tome de sa saga dix huit ans après les quatre autres volumes. Et il aurait sans doute mieux valu qu’elle s’abstienne. Bien-sûr, il est plaisant de retrouver les membres de la famille Cazalet, les lieux que nous avons tant appréciés et auxquels nous nous sommes attachés. Mais « La fin d’une ère » n’est malheureusement pas à la hauteur des romans précédents. L’autrice veut évoquer l’ensemble des membres de la famille (les arrières petits enfants compris) dans des chapitres courts. Cela donne l’impression de rester en surface, de ne plus approfondir la psychologie des personnages. Les trois cousines, Louise, Polly et Clary, avaient une place centrale dans les quatre premiers tomes. Elles symbolisaient le changement de société, l’indépendance nouvelle des femmes. Elles ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Elles se perdent dans les mariages et les désillusions amoureuses. Leurs talents, leurs déterminations sont étouffés par leur rôle de femme, d’épouse et de mère. Il est bien décevant de les retrouver ainsi et je ne vais pas évoquer le cas de Neville qui m’a exaspéré.

Heureusement, certains moments sauvent l’ensemble comme ceux que partagent Rachel et Sid ou ce final à Home Place qui nous réconcilie avec Elizabeth Jane Howard.

Comme il est difficile d’achever une série de la qualité des Cazalet par une déception. Néanmoins, il nous permet de dire adieu à cette famille sans regret.

Traduction Cécile Arnaud

Elizabeth Finch de Julian Barnes

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« J’ai repensé à la façon dont la classe avait d’abord réagi face à elle : avec un certain respect intimidé, beaucoup de silence préliminaire et de gaucherie, quelque amusement muet, tout cela bientôt remplacé par une authentique chaleur humaine. Et aussi une sorte de sentiment protecteur, parce que nous devinions qu’elle n’était guère adaptée à la vie dans ce monde, et que son élévation d’esprit pouvait la rendre vulnérable. Et cela ne se voulait pas condescendant non plus. » Neil a déjà une trentaine d’années, deux mariages ratés, lorsqu’il rencontre Elizabeth Finch. Celle-ci donne un cours de « Culture et civilisation » pour adultes. Elle cherche essentiellement à ouvrir l’esprit de ses élèves, à leur apprendre à réfléchir par eux-mêmes. Neil est fasciné par l’intelligence, la liberté de ton d’Elizabeth Finch. Même après la fin de ce cursus, Neil continuera à voir régulièrement son enseignante dont il n’arrive pas à percer le mystère. A la mort de E.F., il découvre qu’elle lui a légué sa bibliothèque et ses recherches sur l’empereur romain Julian l’Apostolat.

Quel drôle d’objet littéraire que ce roman de Julian Barnes. Il se décline en trois parties et celle du milieu est entièrement consacrée à Julien l’Apostolat, sa courte vie et sa fortune critique. Cette partie historique et philosophique, un peu longue à mon goût, sert le propos général du roman. Elizabeth Finch ne cesse de questionner l’Histoire, à quoi ressemblerait notre monde si Julien l’Apostolat avait réussi à faire reculer le christianisme au profit des religions polythéistes ?

Même si le personnage de Julien l’Apostolat m’a intéressée, ce sont surtout les deux autres parties qui m’ont séduite. Elles décortiquent la relation de Neil et d’Elizabeth Finch. Après la mort de cette dernière, Neil essaie de mieux la comprendre, d’explorer ses zones d’ombre et son intimité. Il comprend alors qu’il est impossible de connaître l’autre. Une vie humaine est faite de tant de facettes, d’évènements petits et grands qu’elle semble insaisissable.

« Elizabeth Finch » est un texte hybride qui interroge aussi bien l’Histoire que la connaissance que nous avons des autres. Les thématiques m’ont intéressée, le personnage d’Elizabeth Finch est intrigant et iconoclaste mais je dois reconnaître m’être un peu ennuyée à la lecture de ce roman.