Madame Mohr a disparu de Maryla Szymiczkowa

Mohr

Cracovie 1893, Zofia Turbotynska est mariée à un professeur d’université et elle essaie de gagner sa place dans la haute société de la ville. Ambitieuse et audacieuse, elle choisit donc de s’engager pour une cause caritative : les soins apportés aux malades et aux pauvres. C’est ainsi qu’elle fréquente la Maison Helcel qui est tenue par les sœurs de la charité. Lors de l’une de ses visites, une résidente, Mme Mohr, semble introuvable. Finalement, la vieille dame sera retrouvée morte dans le grenier. Crise cardiaque…mais Zofia, grand lectrice d’Edgar A. Poe, pressent que ce décès n’est pas naturel. Elle décide de mener l’enquête.

« Madame Mohr a disparu » est le premier volume d’une série qui doit aller de 1893 à 1946, nous montrant ainsi l’évolution de la ville de Cracovie. La reconstitution de l’époque est d’ailleurs l’un des points forts du roman. En 1893, Cracovie est une ville provinciale qui fait partie de l’empire austro-hongrois et de nombreuses nationalités, langues et religions s’y côtoient. Maryla Szymiczkowa (qui est en fait un duo constitué de Jacek Dehnel, romancier, et Piotr Tarczynski, historien) insère de véritables évènements et personnalités dans l’intrigue.

Ce roman policier historique est marqué par un ton ironique et satirique, ce qui le rend particulièrement réjouissant. Que ce soient les réparties bien senties de Zofia, ou les auteurs qui se moquent de leur héroïne, j’ai passé un excellent moment entre les pages de ce roman. Zofia est un personnage très réussi, aussi attachante qu’agaçante par sa pingrerie et son besoin de réussite sociale. L’appartenance à une classe sociale est essentielle dans la Cracovie de cette fin du XIXème siècle et tout le roman tourne autour de l’idée d’ascension sociale.

« Madame Mohr a disparu » est un cosy crime historique savoureux, bien construit, plein d’ironie et qui nous propose un personnage principal haut en couleurs.

Traduction Marie Furman-Bouvard

Céleste de Chloé Cruchaudet

Couv_449822

Arrivant à Paris du fin fond de la Lozère à l’âge de 22 ans, Céleste Albaret y rejoint son mari Odilon, chauffeur de son état. Ne sachant rien faire, ni ménage ni cuisine, l’employeur de son mari lui propose de porter ses colis. Il se trouve que celui-ci n’est pas ordinaire puisqu’il s’agit de Marcel Proust. Il offre rapidement à Céleste de venir le seconder à plein temps. Dans l’appartement de l’écrivain, elle apprend l’art du téléphonage, à renvoyer les fâcheux, devient experte en essence de café et en paperolles.

celeste-visuel-cote

J’avais lu les mémoires de Céleste Albaret intitulées « Monsieur Proust » et j’avais trouvé l’admiration qu’elle portait à l’écrivain particulièrement touchante. J’étais donc ravie de retrouver Céleste grâce à la talentueuse Chloé Cruchaudet. Et cette bande-dessinée a été un énorme coup de cœur. Elle nous plonge dans l’intimité de Marcel Proust, dans son quotidien où Céleste joue tous les rôles et se démène pour son confort. Mais le plus beau dans ces pages est la façon dont Chloé Cruchaudet matérialise le processus de création de l’artiste. La dessinatrice y fait preuve d’une merveilleuse inventivité.

e69b69c_722867248-celeste-22

La dessinatrice arrive également à rendre compte de la singularité de la relation qui se noue entre Céleste et M. Proust. Totalement improbable, cette amitié n’aurait jamais du exister. Céleste, modeste et naïve, va pourtant se rendre indispensable au génial dandy souffreteux et névrosé. Un duo étonnant qui est magnifié par les dessins virevoltants et élégants de Chloé Cruchaudet. A chaque lieu, sa couleur, l’aquarelle sublime l’ensemble et le texte de la Recherche s’inscrit tout naturellement dans le dessin.

24e5f4e_598052567-celeste-40

« Céleste » est le premier volet d’un diptyque dont je suis impatiente de découvrir la suite. Un bijou, une merveille, il ne faut manquer cette bande-dessinée sous aucun prétexte.

Madame Hayat de Ahmet Altan

9782330154530

Après le décès de son père, Fazil doit devenir boursier afin de poursuivre ses études de lettres et il emménage dans une modeste pension. Il y croise des personnes très diverses et attachantes : Gülsum le travesti, un journaliste surnommé le Poète, la petite Tevhide et son père, Mogambo qui vend des sacs à la sauvette. Pour gagner un peu d’argent, Fazil fait de la figuration dans une émission de variétés. C’est là qu’il rencontre la voluptueuse Mme Hayat dont il s’éprend. « Madame Hayat m’avait fait entrer dans sa vie avec la même simplicité naturelle, la même douceur harmonieuse avec laquelle elle offrait son corps, et je m’y étais installé sans rencontrer le moindre obstacle. » Fazil va également faire la connaissance d’une jeune étudiante, Sila, qui partage son amour de la littérature. Elle a connu le même déclassement social que lui. Les deux jeunes gens ne peuvent que se comprendre et s’accorder. Mais la sérieuse Sila peut-elle faire oublier la joyeuse légèreté de Mme Hayat ?

Ahmet Altan, écrivain et journaliste, a écrit son roman durant ses quatre années d’emprisonnement. « Madame Hayat » est bien entendu un roman d’apprentissage et un roman d’amour. Mais il est surtout un roman engagé, une ode à la liberté. L’histoire de Fazil se déroule pendant que la peur s’impose à tous en Turquie. Les arrestations arbitraires se multiplient, le gouvernement règne par la terreur. Mme Hayat, par sa joie de vivre et son caractère flamboyant, résiste à la situation. Elle célèbre le moment présent, la volupté et la désinvolture éloignent la peur. Et l’amour devient le dernier lieu de liberté. L’auteur célèbre également celle offerte par les mots et le courage de ceux qui osent prendre la plume pour la défendre.

« Madame Hayat » nous offre de belles réflexions sur le cliché et le hasard, un portrait éblouissant de femme et un hommage vibrant à ceux qui résistent pour rester libre.

Traduction Julien Lapeyre de Cabanes

Nêne d’Ernest Pérochon

169925

Madeleine est gagée chez Michel Cordier, un veuf avec deux enfants en bas âge. La jeune femme doit tenir la maison et s’occuper des petits. Sans enfant, Madeleine s’attache très profondément à ceux du fermier, allant jusqu’à dépenser son argent personnel pour eux. Michel Cordier est très satisfait de son travail et il la laisse gérer entièrement sa maison ce qui ne plaît pas à tous. C’est le cas de Boiseriot, le valet de ferme, qui a en plus vu ses avances repoussées. Il veut se venger de Madeleine et la voir quitter la ferme.

« Nêne » est le deuxième roman d’Ernest Pérochon et il obtint le Prix Goncourt en 1920. Il s’inscrit dans une veine naturaliste, les descriptions de la vie à la ferme sont très précises. De même, l’ambiance oppressante du village est très bien rendue. S’y côtoient des catholiques, des dissidents et des protestants, ce qui crée de fortes tensions et jalousies entre les habitants. Mais « Nêne » est avant tout un beau et touchant portrait de femme. Madeleine a un cœur simple, elle est solide, honnête, modeste et entière. Sa fidélité à sa famille, aux enfants de Michel Cordier est totale. Elle donne tout, argent et sentiments, à ceux qu’elle aime. Et comme Madeleine est incapable de se défendre face à la méchanceté, son destin sera inévitablement tragique à l’instar d’une Gervaise.

Ernest Pérochon est un auteur aujourd’hui méconnu et peu lu. « Nêne » vaut d’être redécouvert pour ses qualités littéraires et son personnage principal émouvant.

Moon river de Fabcaro

Moon-River

C’est lors du tournage d’un western que Betty Pennyway, la célèbre actrice de « Orgasmes bourguignons », est victime d’une odieuse agression : quelqu’un lui a dessiné une bite sur la joue. Le lieutenant Hernie Baxter est chargé de l’enquête. Un indice, laissé sur les lieux du crime, pourrait le mettre sur une piste : le criminel a laissé son cheval dans la chambre de Betty. Baxter va-t-il faire éclater la vérité ? Le tournage du film pourra-t-il reprendre ? Et surtout Betty Pennyway pourra-t-elle réaliser son rêve de visiter la Mayenne en Twingo ?

3311_p8-1c977

Retrouver Fabcaro est toujours un grand bonheur et « Moon river » est un excellent cru qui devrait vous donner des crampes aux zygomatiques. Cette parodie de film noir des années 50 est absolument hilarant et l’humour de son auteur est toujours aussi absurde. En parallèle de cette enquête trépidante (seulement pour Baxter puisque le coupable nous est révélé page 13), Fabcaro nous explique la genèse et la réalisation de sa BD. Ses problèmes physiques, le manque d’enthousiasme de ses proches pour le pitch de « Moon river », une fermière acariâtre qui lui hurle dessus quand il va acheter son foin, il n’est pas très en forme notre dessinateur. Mais c’est toujours avec humour et autodérision que Fabcaro nous parle de sa lassitude et de son envie d’arrêter la BD. Espérons que son hernie discale le laisse tranquille afin que nous puissions encore profiter de son talent.

fabcaro-int-cowboy-614b3894a627b129983923

Encore une fois, je me suis régalée à la lecture de la dernière BD de Fabcaro, son humour décalée est imparable et toujours aussi réjouissant.

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba

9782234092266-001-T

Raphaëlle Robichaud est garde-forestière dans le Kamouraska. Elle y vit dans une caravane, seule avec sa chienne Coyote. Quand cette dernière disparait, Raphaëlle part à sa recherche dans la forêt et elle la retrouve prisonnière d’un piège de braconnier. Toute la zone, où elle a découvert sa chienne, est jonchée de cadavres d’animaux, de cages et de pièges. Raphaëlle décide de mettre ce braconnier hors d’état de nuire.

« Sauvagines » est le deuxième volume de la trilogie de Gabrielle Filteau-Chiba. Comme dans « Encabanée », l’action du roman se déroule dans la région sauvage du Kamouraska et a pour thématique la sauvegarde de la faune et de la flore. Nous retrouvons également Anouk, l’héroïne du premier roman et j’ai beaucoup apprécié son retour et la relation qu’elle noue avec Raphaëlle. A la solitude volontaire de « Encabanée » répond ici une belle sororité, une lumière naissant de la présence de l’autre. « Sauvagines » est un roman résolument féministe. Le braconnier n’est pas violent qu’avec les animaux, il l’est également avec les femmes ce qui ne fait que renforcer la détermination de Raphaëlle à le retrouver.

La tonalité du roman concernant la défense de la faune et de la flore est globalement pessimiste. Raphaëlle est totalement désabusée face à certaines décisions prises par le gouvernement canadien. « Je croyais que mon travail au Ministère serait valorisant, donnerait un sens aux heures sur mon talon de paye. Je m’imaginais parcourir des kilomètres infinis de forêt et de parcs comme en mission. Enrichir mon savoir. Je suis agente de protection de la faune, mais au fond, je ne protège pas les chassés. Non, je suis un pion du gouvernement sur un échiquier trop grand pour moi. » 

Malgré quelques longueurs sur la fin, j’ai apprécié de retrouver l’univers de Gabrielle Filteau-Chiba, sa plume vive et son engagement écoféministe.

Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan

9782264078018

Melody Shee est enceinte de douze semaines. Mais son mari, Pat, n’est pas le père. Lorsqu’il l’apprend, il quitte immédiatement son domicile. Melody ne lui avoue pas tout, le père est un jeune homme de 17 ans, qui fait partie des gens du voyage et à qui elle apprenait à lire. Le désespoir, la colère vont gagner Melody. Elle est hantée par le souvenir de sa mère et de sa meilleure amie défuntes, par ses violentes disputes avec Pat qui ont gangréné leur mariage. Même la bienveillance de son père n’arrive pas à la sortir de cette spirale de pensées négatives. Les choses vont commencer à changer après la rencontre de Melody avec Mary, qui fait également partie de la communauté des gens du voyage.

« Tout ce que nous allons savoir » est un roman à l’ambiance sombre, pesante. Melody écrit son journal de grossesse et elle y retranscrit sa rage, sa culpabilité, le poids de sa solitude depuis le départ de son mari. Elle est rongée par son passé qui a dès le départ empoisonné ses relations avec Pat, son mariage n’avait aucune chance de durer. Elle n’est d’ailleurs pas très aimable Melody, elle repousse brutalement tout ce qui pourrait la rendre heureuse. A travers la vie de Melody, mais aussi celle de Mary, Donal Ryan souligne la difficulté d’être une femme mariée sans enfant dans une petite ville irlandaise puritaine. Les jugements sont vite rendus et bizarrement, tout est toujours de la faute des femmes. La colère de Melody n’en est que plus compréhensible et sa douleur touche le lecteur.

« Tout ce que nous allons savoir » est un portrait de femme puissant, saisissant, habité par la détresse mais qui nous offre une fin lumineuse.

Traduction Marie Hermet

Bilan livresque et cinéma de juillet

Image-1(3)

L’été est propice aux lectures et dix livres m’ont occupée durant le mois de juillet. J’ai achevé la formidable et addictive saga Blackwater, été à nouveau conquise par la plume d’Olivier Mak-Bouchard, ri  aux déconvenues du héros de « Samouraï » de Fabrice Caro, découvert un classique de la littérature anglaise avec « Un mois à la campagne » et l’autobiographie de la recluse Elisavet Moutzan-Martinengou,  mis les voiles avec Martin Dumont sur une île, partagé le destin douloureux de « Nêne » et de l’héroïne de « Tout ce que nous allons savoir », ai filé en sauvagine dans les bois du Kamouraska avec Gabrielle Filteau-Chiba et rencontré la solaire « Madame Hayat ».

Côté cinéma, voici mes trois films préférés du mois dont deux ont en commun leur actrice principale, Marina Foïs :

La Nuit du 12_resultat

Clara quitte une soirée entre copines et rentre à pieds chez elle. Elle n’y parviendra jamais. Clara est brûlée vive en pleine nuit. La police judiciaire sera chargée de l’enquête avec à la tête de celle-ci Yohan, inspecteur, et son équipe. Le travail de la police ouvre de nombreuses pistes sans pour autant que l’identité du coupable ne surgisse. Bientôt, Yohan est obsédé par l’histoire de Clara.

« La nuit du 12 » n’est pas un polar ordinaire. Dès l’ouverture, le spectateur est prévenu : le coupable ne sera jamais identifié malgré le travail acharné de la P.J.. L’intérêt du film est donc ailleurs. Tendu et sombre, il montre comment Yohan va être ébranlé par cette enquête et pas uniquement parce qu’il ne trouve pas l’assassin de Clara. Les interrogatoires, la manière horrible de tuer la jeune fille, les à priori sur sa vie sexuelle vont amener Yohan à questionner son point de vue masculin. Ce sont toujours les femmes que l’on immole par le feu et ce sont majoritairement les hommes qui tuent. Et la police est essentiellement constituée d’hommes… Yohan finit par conclure que tous les hommes fréquentés par Clara auraient pu la tuer. L’inspecteur est parfaitement incarné par Bastien Bouillon, taiseux, méticuleux et vacillant face à la violence de ce féminicide. Poignant, glaçant et réaliste, « La nuit du 12 » est une réussite.

 

As_Bestas_affiche

Antoine et sa femme Olga ont quitté la France pour s’installer dans les montagnes reculées de la Galice. Ils ont changé de vie pour se consacrer à la culture maraîchère écoresponsable. Ils retapent également bénévolement de vieilles maisons en espérant faire revenir des habitants dans le village. Mais leurs bonnes intentions ne sont pas bien vues par tous. Leurs voisins, deux frères et leur mère, détestent ces français qui se croient chez eux. Leur différend se cristallise autour de l’installation d’éoliennes. Antoine et Olga sont contre, leurs voisins sont pour et ils espèrent quitter le village grâce à l’argent reçu avec les éoliennes. La tension existante entre eux ne tarde pas à tourner à la persécution.  

Si vous ne devez voir qu’un seul film ce mois-ci, allez voir le formidable film de Rodrigo Sorogoyen. La scène d’ouverture est sidérante : des hommes maîtrisent un cheval sauvage. Une autre scène glaçante lui fera écho dans le film. Les deux soulignent la noirceur, la violence et la rage qui règnent dans le village espagnol. « As bestas » se divisent en deux parties qui donne tour à tour sa place à Antoine et Olga. Le premier, interprété par Denis Ménochet, incarne la force, il est imposant et tout en hargne rentrée. Olga, jouée par Marina Foïs, cache une solidité et une détermination incroyables derrière un calme froid. Les deux acteurs sont brillants. Le film est également intéressant par son réalisme et par son inscription dans des thématiques très actuelles comme la mutation du monde rural. L’ensemble donne un film passionnant, inquiétant, noir et au casting remarquable (Luis Zahera, qui joue un des voisins, fait froid dans le dos). 

 

EN-ROUE-LIBRE_AFFICHE_WEB

Louise, une infirmière quadragénaire, est exténuée. Elle est tellement au bout du rouleau qu’après avoir déplacé sa voiture, elle n’arrive plus à en sortir. Une crise d’angoisse l’empêche de mettre un pied dehors. Le soir, alors qu’elle dort dans sa voiture, un cambrioleur essaie de lui voler son véhicule. Malgré la présence de Louise, Paul décide quand même de piquer la voiture. Il en a besoin pour descendre au Cap ferret où vit le responsable de la mort de son frère.

Le premier film de Didier Barcelo est attachant et plein de charme. Le réalisateur nous propose un road-movie plein de fantaisie, d’humour et de mélancolie. Le sel du voyage va notamment résider dans les rencontres incongrues : une autostoppeuse complotiste et sensible aux ondes, un homme âgé qui ne veut pas aller à l’hôpital, un psychologue ou presque qui essaie d’aider Louise à quitter son véhicule (un formidable numéro d’acteur de Jean-Charles Clichet). L’alchimie, la complicité entre Marina Foïs et Benjamin Voisin sont visibles à l’écran. C’est un régal de les regarder évoluer entre piques ironiques et tendresse. Benjamin Voisin est à nouveau d’un naturel désarmant. « En roue libre » se regarde avec grand plaisir, entre légèreté et émotion, j’ai été séduite par ce road-movie à la française.

Et sinon :

  • « El buen patròn » de Fernando Léòn de Aranoa : Juan Blanco est le patron d’une usine de balances qu’il a hérité de son père. Il se veut un patron bienveillant, paternaliste avec ses employés. L’image lui importe beaucoup et son entreprise est bien gérée. Cela lui a valu de gagner de nombreux prix et elle est à nouveau en lice pour en remporter un. Les choses vont se compliquer quand un salarié licencié s’installe en face de l’usine avec porte-voix et banderoles insultantes. « El buen patròn » est une comédie sociale grinçante qui montre un patron prêt à de nombreuses compromissions avec la morale pour sauvegarder les apparences. Le film nous montre Juan Blanco durant une semaine qui va se révéler calamiteuse. Ses choix s’avèrent des plus mauvais et ne font qu’envenimer la situation. Roublard, aussi froid qu’il sait être mielleux, Juan Blanco est génialement interprété par Javier Bardem. On ne sait s’il faut le plaindre ou se féliciter de ses déboires mais la satire est réussie.
  • « Dédales » de Bogdan George  Apetri : Cristina est une jeune novice qui doit prendre un taxi pour se rendre à l’hôpital depuis son couvent campagnard. Le départ doit se faire en catimini car Cristina ne souhaite pas révéler la raison de celui-ci aux autres sœurs. Malheureusement, la jeune femme ne reviendra jamais dans son couvent. Son destin va basculer dans la violence et la brutalité. « Dédales » est un polar marquant et surprenant. Bogdan George Apetri révèle petit à petit les secrets de Cristina mais également ceux de l’inspecteur Marius Preda qui va enquêter sur ce qui est arrivé à la jeune femme. Ce dernier a des méthodes peu orthodoxes, il est prêt à tout pour confondre celui qui semble coupable. Son obstination rageuse va être à l’origine d’une étonnante boucle temporelle révélatrice de ce qu’il souhaite profondément. Le réalisateur roumain maîtrise sa mise en scène ( la scène terrible, où le destin de Cristina bascule, en est la preuve). « Dédales » est un film d’une noirceur implacable.
  • « Les minions 2 » : Gru, enfant, tente d’intégrer la bande des Vicious Six pour devenir, comme eux, un super-méchant. Mais ils le rejettent avec mépris et raillerie, comme ils l’avaient fait pour leur fondateur, trop âgé. Les deux outsiders vont leur prouver qu’ils ont eu tort de les écarter. « Les minions 2 » restent fidèle à un rythme survolté, les aventures s’enchainent pour notre plus grand plaisir. Les facéties et le babillage des minions fonctionnent toujours aussi bien. C’est drôle, enlevé et totalement réjouissant.

Autobiographie, mémoires d’une recluse d’Elisavet Moutzan-Martinengou

Elisavet-Moutzan-Autobiographie_COUV-site

Elisavet Moutzan-Martinengou (1801-1832) est probablement la première écrivaine de la Grèce moderne. Mais ses nombreux écrits furent négligés, non publiés avant de disparaître définitivement dans un tremblement de terre en 1953. Le seul texte, qui nous soit parvenu, est son autobiographie publiée par son fils en 1881. Il fit des coupes dans le texte, c’est pourquoi celui-ci ne commence que lorsque Elisavet a 8 ans. C’est à partir de cet âge que s’applique pour elle une tradition rétrograde de l’île de Zakyntos où elle est née. Pour protéger l’honneur des jeunes filles, ces dernières sont enfermées chez elle et ne sortent même pas pour aller à l’église. A cette époque, la réclusion des femmes est seulement appliquée par quelques familles aristocratiques. Et comme si l’enfermement ne suffisait pas, seul le père leur adresse la parole, les autres hommes de la famille ne le font quasiment jamais.

Bien évidemment, les femmes ont un accès très limité à l’éducation. Mais Elisavet a soif de connaissance, les livres deviennent son refuge. Des religieux complètent ce que sa mère avait commencé à lui apprendre. Elisavet a des capacités hors norme : elle apprend l’italien, le grec ancien, traduit des textes d’une langue à l’autre, écrit des fables, des tragédies. Ce que montre son autobiographie, c’est que Elisavet Moutzan-Martinengou a rapidement conscience de son talent. Elle réfléchit au devenir de ses œuvres, s’interroge sur la possibilité de les faire publier.

Elisavet veut poursuivre son travail et elle rejette totalement l’idée du mariage. C’est pourquoi elle demande à entrer dans un monastère, ce que son père refuse. Elle a du subir le sort de toutes les femmes de l’île : un mariage arrangé auquel elle ne survivra pas puisqu’elle meurt après avoir donné naissance à son premier enfant.

L’autobiographie d’Elisavet Moutzan-Martinengou est un texte un peu austère, comme l’aura été la vie de son autrice. Mais c’est un témoignage unique sur une jeune fille recluse, habitée par l’écriture, à l’esprit vif et remarquablement consciente du triste sort réservé aux femmes.

Traduction Lucile Arnoux-Farnoux

Tant qu’il reste des îles de Martin Dumont

image_0757919_20210106_ob_5333be_tant-qu-il-reste-des-iles

« C’est pas rien une île… C’est un bout de terre planté au milieu de l’océan. Un caillou peut-être, mais avec la mer autour. Un truc magique, un endroit d’où tu peux pas te barrer comme ça, juste sur un coup de tête. Et même pour la rejoindre d’ailleurs ! Une île, ça se mérite. Faut prouver qu’on est digne de l’atteindre, faut être à la hauteur. » Et c’est ce que met en péril la construction d’un pont et ce qui bouleverse les habitants. Certains veulent stopper la construction à tout prix. Léni, qui travaille sur le dernier chantier naval de l’île, regarde sans prendre partie. Il est indécis, il n’identifie pas réellement ce que le pont va changer dans sa vie. Le travail commence à manquer, son ex compagne rechigne à lui laisser la garde de leur fille. Léni n’est pas très optimiste quant à ses perspectives d’avenir. C’est là qu’il fait connaissance d’une journaliste-photographe, Chloé, venue faire un reportage sur la construction du pont.

Martin Dumont nous offre un roman plein d’humanité, nous présentant avec simplicité le quotidien d’une population troublée par la construction du pont, par cet inconnu qui va inévitablement modifier leurs vies. Chaque chapitre correspond à un élément de constitution du pont et montre ainsi l’avancée des travaux comme le changement de Léni. Car le pont est une métaphore du personnage central : faut-il s’ouvrir au monde ou rester isolé ?

L’auteur dresse le portrait d’une petite communauté accueillante et chaleureuse : Christine qui tient le café de l’île et chante accompagnée de son accordéon, Marcel le patron du chantier naval qui a tout appris à Léni, Stéphane le pêcheur qui refuse le pont, Karim le collègue loyal de Léni. Les relations entre eux sont pudiques ce qui n’empêche pas la profondeur des sentiments. Et on sent que le cœur du roman, pour Martin Dumont, se trouve dans ses personnages, qu’il regarde avec tendresse et qui nous touchent immanquablement.

Sensible, social, humain, « Tant qu’il reste des îles » m’a enchantée de la 1ère à la dernière page.