L’homme qui n’aimait plus les chats d’Isabelle Aupy

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« Imagine une île avec des chats. Des domestiques, des pantouflards et des errants, qui se baladent un peu chez l’un, un peu chez l’autre, pas faciles à apprivoiser, mais qui aiment bien se laisser caresser de temps en temps. Et puis aussi, des qui viennent toujours quand on les appelle, des qui s’échappent la nuit pour funambuler sur les toits, d’autres qui rentrent au contraire pour se blottir contre soi. » Si les chats se sentent si bien sur cette île, c’est que les habitants y vivent de manière libre, dans le respect des autres et de la nature sauvage. Aucune contrainte ne s’y applique, chacun est venu là pour se retrouver, être enfin soi-même. Tout le monde se connaît et se côtoie sans heurts. Le jour où les chats disparaissent de l’île, une inquiétude gagne les habitants. Une menace ne va pas tarder à assombrir leur quotidien paisible.

« L’homme qui n’aimait plus les chats » est un texte court qui prend des airs de dystopie et de parabole. Ici le langage sera manipulé pour faire admettre une nouvelle réalité, pour contrôler et discipliner une population qui refusait de rentrer dans des cases. Isabelle Aupy montre ici la puissance des mots (on pense également à celle des images) qui peuvent modifier notre perception du monde. L’autrice nous appelle également à la vigilance. Ce n’est qu’après que l’on prend conscience de ce que l’on a perdu, de la liberté que l’on a laissé échapper. Il ne faut rien laisser passer, le moindre écart peut faire vaciller notre fragile démocratie. Isabelle Aupy en profite pour critiquer notre monde consumériste où l’envie s’est transformée en besoin et où l’on s’est éloigné de la nature.

« L’homme qui n’aimait plus les chats » est une dystopie originale qui met à l’honneur la liberté, l’altérité et nous demande de rester vigilants.

Dans la tête de Sherlock Holmes : l’affaire du ticket scandaleux – tome 2 de Cyril Liéron et Benoit Dahan

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Dans ce deuxième tome, nous reprenons le fil rouge de l’enquête menée par Sherlock Holmes  et son fidèle acolyte le Dr Watson. Cette affaire avait débuté par la découverte d’un homme totalement désorienté dans les rues de Londres. Le Dr Fowler se trouvait en chemise de nuit, avec une clavicule cassée, sans aucun souvenir de ce qui l’avait amené là. Son unique souvenir était d’avoir participé à un spectacle chinois. La suite de l’affaire du ticket scandaleux nous entraine au Foreign Office pour rencontrer Mycroft, sur les docks londoniens, au Royal Albert Hall et tout ça aux pas de course !

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Quel immense plaisir de retrouver l’univers créé par Benoit Dahan et Cyril Liéron ! Les deux tomes de cette bande-dessinée sont une totale réussite et un ravissement pour les yeux de ses lecteurs. On retrouve ce qui faisait la force du premier tome : l’inventivité dans la constitution des planches, la forme des cases les constituant, le fil rouge qui court de page en page symbolisant la pensée de Holmes, les jeux de transparence d’une page à l’autre, la matérialisation du fonctionnement du cerveau du détective sous forme d’une demeure à plusieurs étages. C’est brillant, étourdissant dans le fourmillement de détails dans chaque planche.

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Et l’enquête, qui je le rappelle est inédite, est passionnante, vivante et elle revient sur des épisodes peu glorieux de l’histoire européenne. En plus d’être addictive, elle fait réfléchir, que demander de plus ?

Le tome 2 de « L’affaire du ticket scandaleux » confirme l’exceptionnelle qualité de cette bande-dessinée. L’inventivité de Benoit Dahan et Cyril Liéron est absolument réjouissante.

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L’enterrement de Serge de Stéphane Carlier

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Ils sont peu nombreux ceux qui se sont déplacés pour rendre un dernier hommage à Serge Blondeau. Il y a Gilberte, sa mère, venue avec sa voisine et souhaitant faire une annonce importante à la fin de la journée. Brigitte, sa sœur, accompagnée de Bernard son mari et de leur fille, qui espère que sa mère va leur léguer sa maison du Creusot. Bernard, quant à lui, compte demander à la veuve de Serge, l’argent qu’il avait prêté à son beau-frère en 1998. Les voisins du défunt ont également fait le déplacement. Serge a eu une vie mouvementée, a fait des erreurs avant de vivre une vie paisible dans un mobil home en gagnant sa vie comme chauffeur de minibus dans un Ehpad. Pas de quoi susciter l’admiration mais l’enterrement de Serge ne sera peut-être pas aussi triste qu’il n’y paraît.

J’ai découvert Stéphane Carlier avec le charmant « Chien de Madame Halberstadt » où le personnage principal était déjà un loser. C’est ainsi que Brigitte et Bernard voient Serge qui était bien loin de leur vie bourgeoise. Absent, il sera le centre des conversations des différentes personnes présentes à son enterrement. Et au fur et à mesure de la journée, nous apprenons à découvrir Serge, sa rédemption et son bonheur simple et lumineux. Stéphane Carlier sait peindre des personnages qui sont agaçants pour certains mais surtout attachants. Cet enterrement se révèle truculent, agité et plein de surprises. Et comme dans « Le chien de Madame Halberstadt », la fin de l’intrigue est réconfortante, positive et joyeuse.

« L’enterrement de Serge » a moins de charme que « Le chien de Madame Halberstadt » mais il n’en reste pas moins plaisant à lire. Une comédie légère et sympathique.

La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen

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1995, Chicoutimi-Nord, les parents de Catherine ne cessent de se déchirer jusqu’à finir par divorcer. L’adolescente va devoir apprendre à évoluer entre des parents incapables de se parler sans hurler, sans briser des objets. Pour son quatorzième anniversaire, sa mère lui offre « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée ». En manque de repère, Catherine se plonge dans ce témoignage et fait de Christiane un modèle. Avec sa bande de copains, dans les centres commerciaux et dans une cabane en forêt, elle va se frotter à l’alcool, à la drogue, au sexe, aux brûlures de la jalousie et d’un cœur brisé.

« La déesse des mouches à feu » est le premier roman de Geneviève Pettersen et il a connu un franc succès au Québec. Une adaptation au cinéma est d’ailleurs sorti récemment en France. Le roman est l’illustration d’une adolescence difficile dans les années 90 au Québec. Les références culturelles, musicales surtout, sont bien présentes et permettent de nous replonger dans cette décennie. Le texte s’approche d’un journal intime, c’est assez décousu et souvent répétitif. L’auteur multiplie les scènes où les adolescents se retrouvent, écoutent de la musique, se droguent, découvrent le sexe. L’intrigue est également très ancrée dans un territoire. Et celui-ci commence par la langue et c’est sans doute là que le roman est original pour nous lecteurs français. Geneviève Pettersen écrit en québecois, celui de Chicoutimi. Même si la lecture n’est pas toujours évidente ( un glossaire se trouve à la fin du livre), c’est la lecture de cette langue qui m’a le plus intéressée. Le vocabulaire, aussi imagé que vulgaire, est souvent très cocasse.

« La déesse des mouches à feu » est le récit d’une adolescence paumée, sous le signe du grunge, au fin fond du Québec. Même si l’auteur rend bien compte d’une époque, le roman ne m’a pas vraiment emballée.

Bilan 2021

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Une nouvelle année vient juste de débuter, l’heure du bilan 2021 a donc sonné ! J’ai lu 135 livres dont 17 BD et mes coups de cœur sont les suivants :

1-« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule que j’ai découvert grâce aux rencontres Vleel sur instagram et que j’ai dévoré en une journée. Il s’agit du premier tome des chroniques de la Place Carrée et c’est un roman noir addictif et parfaitement ficelé. 

2- « La maison des Hollandais » de Ann Patchett qui m’a totalement enchantée. L’intrigue raconte avec fluidité et élégance le destin de Maeve et de son frère Danny, des personnages incroyablement attachants. 

3- « Borgo Vecchio » de Giosuè Calaciura, un roman éblouissant se déroulant dans un quartier miséreux de Palerme, la plume de l’auteur est une splendeur. 

4-« Shuggie Bain » de Douglas Stuart, j’attendais avec impatience la sortie de ce roman en français et je n’ai pas été déçue. Le récit porte sur l’amour fusionnel d’un fils pour sa mère, malmenée par la vie et par les hommes. 

5-« Memorial drive » de Nastasha Tretheway est à la fois une enquête et un récit intime portant sur l’assassinat de la mère de l’auteure. Le livre est brillant, intelligent, d’une infinie dignité.

En 2021, j’ai pu compter sur certains de mes auteurs préférés et ils n’ont pas du tout déçue :

« Mr Wilder & me » de Jonathan Coe

« La fille qu’on appelle » de Tanguy Viel

-« Hamnet » de Maggie O’Farrell.

Choisir uniquement cinq livres sur une année de lecture étant quasiment impossible, je voudrais citer également « Milkman » d’Anna Burns d’une étourdissante maîtrise narrative, « Jeune femme au luth » de Katharine Weber qui mêle le politique et l’intime de manière originale, « Deux femmes et un jardin » d’Anne Guglielmetti d’une délicatesse et d’un poésie rares. 

Pour les BD, j’ai eu un énorme coup de cœur pour « Béatrice » de Joris Mertens et je vous conseille également la lecture de « Radium girls » de CY, « Le jardin secret » de Maud Begon et les deux volumes de « Dans la tête de Sherlock Holmes ». 

Nous aurons à nouveau été privés de cinéma pendant quelques mois mais voici mes cinq films préférés de l’année 2021 : 

Des films éclectiques avec une splendide adaptation des « Illusions perdues » de Balzac par Xavier Giannoli, un film historique flamboyant avec « Les sorcières d’Akelarre » de Pablo Aguero, un film extrêmement émouvant et intime avec « Serre-moi fort » de Mathieu Amalric, un film sur un personnage tourmenté avec « Les intranquilles » de Joachim Lafosse et un premier film maîtrisé et original avec « Les magnétiques » de Vincent Cardona. Si vous aimez les films noirs, je vous conseille également « Médecin de nuit » qui se déroule en une nuit fiévreuse et dangereuse. Je voulais citer également deux premiers films : « Gagarine » de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh et « Ibrahim » de Samir Guesmi. 

Il me reste à vous souhaiter une lumineuse et douce année 2022 pleine de belles découvertes culturelles. 

Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin

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Depuis le décès de la « moman », le père élève seul ses deux fils : Fus et Gillou. Il est ouvrier à la SNCF dans une Lorraine où l’industrialisation est à bout de souffle. Il continue à militer, à chanter l’Internationale avec le peu de camarades qui se déplacent encore dans le local du PC. Il fait ce qu’il peut le père pour tout mener de front et être là tous les soirs pour le dîner avec ses enfants. Il réussit parfois à les amener en vacances loin des mauvais souvenirs et de la douleur de l’absence. Malgré ses efforts, Fus, l’aîné, va bientôt prendre une route dangereuse et détestable. Il se désintéresse de l’école, fréquente des jeunes de l’extrême droite. De quoi faire imploser l’équilibre précaire que le père a essayé d’installer.

Laurent Petitmangin a écrit un premier roman juste et touchant qui plonge au cœur des relations de cette famille modeste. « Ce qu’il faut de nuit » est une histoire d’hommes, une histoire de taiseux, de pudiques qui s’aiment sans arriver à se le dire. On les sent indéfectiblement liés ces trois-là et rien ne semble pouvoir les séparer. Les choix de Fus vont pourtant ébranler ce noyau familial. Et ce que cela fait ressortir, c’est la profonde solitude du père qui se sent totalement perdu et ne sait pas quoi faire pour ramener son fils à la raison. Son profond désarroi est ce qui m’a le plus touchée durant la lecture. Son fils est devenu un étranger à ses yeux mais jamais il ne renoncera à lui.

Ce qui m’a énormément plu dans « Ce qu’il faut de nuit » est la manière dont Laurent Petitmangin entrelace l’intime et le politique. L’histoire de cette famille est aussi celle du territoire dans lequel elle s’inscrit. L’auteur exprime bien la désaffection des militants communistes, les fermetures d’usines, la possibilité de plus en plus acceptable et tentante de l’extrême droite, la nécessité de quitter la région pour réussir, avoir un avenir. L’histoire de cette famille raconte la faillite de la gauche dans les classes ouvrières. Et le désespoir du père vient aussi de ce constat.

Avec une écriture sobre et vibrante, Laurent Petitmangin dresse le portrait bouleversant d’un père perdu qui tente de sauver sa famille. Seules les dernières pages ne m’ont pas entièrement convaincues et j’aurais préféré que l’auteur s’arrête avant.

Vacances de Noël de Somerset Maugham

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Contrairement à la tradition familiale, Charley Mason va passer Noël à Paris, loin de ses parents qui iront passer les fêtes dans la belle demeure de son oncle. Charley va retrouver un camarade de classe, Simon, qui est devenu journaliste. Les retrouvailles ne sont pas à la hauteur de ce qu’espérait Charley. Simon se montre distant et froid. Les vacances de Noël ne se déroulent pas vraiment comme prévu et cela n’est qu’un début. Charley croise la route d’une belle jeune femme russe dans un bordel, celle-ci est également l’épouse d’un criminel. Notre jeune anglais décide néanmoins de passer la soirée avec elle.

Le début de « Vacances de Noël » me plaisait énormément. Somerset Maugham dépeint avec beaucoup d’ironie la famille bourgeoise de Charley, engoncée dans ses habitudes et son confort. Je m’attendais donc à une comédie légère et pleine d’humour. Le ton change radicalement à l’arrivée de notre héros à Paris. Le roman devient un récit d’apprentissage. Charley, couvé et choyé, est confronté à un univers qu’il n’imaginait pas. Ce qu’a vécu la jeune russe, ce qu’elle a enduré et ce qu’elle s’inflige, bouleverse le jeune homme. Son destin à lui est tout tracé, il doit prendre la suite de son père. Charley ne questionnait ni sa vie, ni son monde avant son séjour à Paris. Cette idée était intéressante et d’ailleurs la dernière phrase du livre illustre parfaitement ce qui est arrivé au héros. Mais à l’intérieur de l’histoire de Charley, se développe celle du mari de la jeune russe et de son crime. Et là, Somerset Maugham m’a perdue. J’ai trouvé que cette histoire s’étirait en longueur et elle m’a ennuyée.

Ma lecture de « Vacances de Noël » fut mitigée. J’ai apprécié l’ironie du début mais malheureusement l’ennuie m’a gagnée au fur et à mesure. 

Traduction E.R. Blanchet

A Christmas in time de Sally Nicholls

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Ruby et son frère Alex sont en vacances pour Noël chez leur tante. Lors de leur dernière visite, ils leur étaient arrivés une drôle d’aventure : ils traversèrent un vieux miroir et se retrouvèrent plonger dans une autre époque. Cette fois, le miroir va les amener à l’époque victorienne chez leurs ancêtres. Après la surprise dû au froid régnant et aux étranges vêtements qu’ils doivent porter, Ruby et Alex doivent découvrir ce qu’ils doivent accomplir. En effet, pour pouvoir rentrer chez eux, ils doivent résoudre un problème, aider quelqu’un. Et ils découvrent rapidement leur mission : la cousine Edith, orpheline de mère et revenant d’Inde, doit être envoyée dans un pensionnat dont la réputation est terrifiante. Nos deux jeunes héros vont devoir convaincre le père d’Edith de ne pas l’y envoyer.

« A Christmas in time » fait partie d’une série dont chaque volume peut se lire indépendamment des autres. C’est un roman jeunesse plein de charme que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir. L’époque victorienne est parfaitement bien retranscrite et ce qui est très cocasse, ce sont les réactions des enfants face aux décalages entre l’époque contemporaine et l’époque victorienne. Sally Nichols ne pouvait choisir meilleure époque historique pour évoquer Noël (on connaît l’amour de Charles Dickens pour cette période de l’année). On assiste donc à tous les heureux préparatifs dans la famille.

Et l’une des réussites de ce roman est justement cette famille atypique. Les nombreux enfants mettent un joyeux chaos dans la maison. Leur éducation semble assez libre pour l’époque et laisse la part belle à leur imagination. Elle diffère terriblement de celle qui attend la jeune Edith dont le pensionnat évoque celui de « Jane Eyre ». Sally Nichols fait également réfléchir ses lecteurs sur les différences entre les genres : Ruby doit revêtir un nombre incalculable de couches de vêtement et un corset ; pour Noël, elle reçoit de la broderie alors que l’on offre un couteau de poche à son frère ; sans parler du mariage qui attend chaque jeune fille. Des réflexions, qui pour certaines, sont toujours d’actualité.

« A Christmas in time » est un roman enlevé, plein d’humour qui nous plonge dans un Noël victorien aux côtés de personnages très attachants.