Le parfum des fleurs la nuit de Leïla Slimani

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« Le parfum des fleurs la nuit » est le troisième livre de la collection « Ma nuit au musée » que je lis. Après avoir suivi Léonor de Récondo au musée Greco de Tolède et Santiago Amigorena au musée Picasso de Paris, j’ai cette fois accompagnée Leïla Slimani à Venise où elle passa une nuit dans le Fondation Pinault en décembre 2018. Ce projet lui fut proposé alors qu’elle était en train d’écrire « Le pays des autres ». Ce n’est pas le plaisir de se retrouver seule devant des œuvres d’art qui a convaincu Leïla Slimani mais bien la possibilité de s’extraire du monde, d’être inatteignable et inaccessible aux perturbations extérieures. « Être seule dans un lieu dont je ne pourrais pas sortir, où personne ne pourrait entrer. Sans doute est-ce un fantasme de romancier. Nous faisons tous des rêves de cloître, de chambre à soi où nous serions à la fois les captifs et les geôliers. » Durant cette nuit passée à la Punta della Dogana, Leïla Slimani digresse autour de la littérature, des mystères de l’écriture, elle convoque de nombreux écrivains comme Stefan Zweig, Virginia Woolf,  Robert Louis Stevenson, Rainer Maria Rilke, Sandor Marai, Milan Kundera, Charles Baudelaire ou Valery Larbaud.

Peut-être est-ce la position de Venise, entre Orient et Occident, qui ramène Leïla Slimani au Maroc qu’elle a quitté vingt ans plus tôt. Elle se souvient de ce que signifiait être une jeune fille au Maroc où tout se jouait dans une tension entre le dedans et le dehors. Les fantômes de son passé s’animent au fil de la nuit et notamment celui de son père dont elle parle avec beaucoup de pudeur et d’émotion. Cette déambulation dans la Fondation Pinault est l’occasion d’une introspection où l’art qui entoure l’auteure n’a que peu de place (à l’exception des photos de Berenice Abbott) et la laisse perplexe.

Avec lucidité, nostalgie, Leïla Slimani nous livre un texte finalement très intime, loin de l’exercice de style que la commande pouvait provoquer et où elle questionne l’art d’écrire et ce que cela signifie d’être libre.

Merci Netgalley pour cette lecture.

Le mois anglais : 10 bougies en juin

 

C’est avec grand plaisir que nous ouvrons les festivités de ce nouveau Mois anglais, qui débutera le 1er juin. Il y a dix ans LouCryssilda et moi lancions la toute première édition de ce challenge, sans imaginer que c’était le début d’une aussi belle aventure. Nous avons chaque année retrouvé avec bonheur des participant.e.s aussi enthousiastes que nous à l’idée de parler littérature anglaise, voyages, culture, et même cuisine ! D’autres ont rejoint le Mois plus tard avec tout autant de folie et de générosité. Merci pour cela ! Ce Mois anglais c’est un rendez-vous qui nous tient à cœur et nous sommes très heureuses de le passer une nouvelle fois avec vous.
 
Vous pourrez participer :
– Sur les blogs où est né le challenge
– Sur le groupe Facebook du Mois anglais (pour papoter, partager des idées et vos chroniques)
– Sur Instagram, avec le compte @ayearinengland2021 géré ensemble, et #lemoisanglais et/ou #ayearinengland et/ou #ayearinengland2021 (pensez à nous taguer et à utiliser les # pour nous aider à vous suivre).
 
Et voici maintenant le programme que certain.e.s d’entre vous attendaient avec impatience ! Merci pour toutes vos suggestions qui nous ont beaucoup inspirées. Nous avons voulu simplifier cette année pour laisser plus de place aux lectures libres, pour nous permettre de piocher dans nos PAL mais bien sûr, les thèmes non traités directement et surtout les auteurs s’intègrent aisément dans les rendez-vous par période que nous vous proposons (sur l’une de vos suggestions). On espère que ce programme vous plaira :
  • Présentation de PAL, d’envies : dès à présent
  • Billets libres: à tout moment
  • Avant 1837 : 3 juin
  • Animaux : 5 juin
  • 1ere ou 2e guerre mondiale : 7 juin
  • Littérature jeunesse / album jeunesse : 9 juin
  • Époque victorienne : 10 juin
  • Une saison au choix : 12 juin
  • Années 50/60 : 14 juin
  • Époque édouardienne : 17 juin
  • English Royals : 19 juin
  • Années 70/80/90 : 21 juin
  • Non fiction (essai / biographie / livre d’histoire) : 22 juin
  • Années 20/30/40 : 24 juin
  • Voyage / évasion au sens large (régions anglaises, voyage dans le temps, dans l’espace si l’équipage est anglais) : 26 juin
  • Années 2000 jusqu’à aujourd’hui : 28 juin

Nous vous souhaitons un excellent Mois anglais, de belles lectures et un excellent voyage en Angleterre, littéraire mais pas que !

Fragiles serments de Molly Keane

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La luxueuse demeure de Silverue, située entre mer et montagne en Irlande, est en effervescence  : Lady Bird et son mari Julian attendent le retour de leur fils aîné John. Officiellement, il revient d’un voyage à l’étranger mais en réalité, il séjournait en maison de repos pour soigner sa dépression. Sont également présents pour accueillir John, sa sœur Sheena qui découvre le bonheur des premiers émois amoureux, et son frère Mark qui, a sept ans, est aussi affectueux que cruel. Lady Bird, qui adore son fils aîné, est nerveuse et elle a invité son amie Eliza à Silverue pour la soutenir. Malgré cela, l’équilibre familial reste fragile et Lady Bird va avoir beaucoup de mal à sauver les apparences.

« Fragiles serments » était le premier roman de Molly Keane que je lisais et j’ai eu  quelques difficultés à rentrer dans l’histoire. L’auteure prend son temps pour installer son cadre et ses personnages. Et ce sont bien eux qui sont au cœur du roman. L’auteure nous offre une belle galerie de personnages, ils sont assez nombreux et d’ailleurs le titre original est « Full house ». L’ironie grinçante de l’auteure ne les épargne pas. Lady Bird est une coquette, écervelée qui veut se faire passer pour la sœur de son fils aîné. Julian, quant à lui, ne s’intéresse qu’à sa femme, ses enfants passent après !  Les pauvres vont avoir beaucoup de mal à trouver leur équilibre et encore plus à être heureux. Et malgré les efforts de Lady Bird pour maintenir l’illusion  d’une famille unie, les failles, les secrets enfouis vont bientôt gâcher le tableau d’ensemble. Le roman familial se transforme en satire cruelle de la haute société anglo-irlandaise. Et c’est vraiment quand le ton de Molly Keane se fait mordant qu’elle me plaît le plus (la pauvre gouvernante du petit dernier de la famille en fait les frais entre son envie de frissons romantiques et sa pilosité excessive). Les portraits des personnages sont vraiment réussis, incisifs et sans concession. L’intrigue aurait sans doute pu être un peu raccourcie mais elle est émaillée de très belles et poétiques descriptions de la nature irlandaise.

Même si le début du roman est un peu lent, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Fragiles serments » notamment grâce au ton caustique de Molly Keane qui me donne envie de la lire à nouveau.

Traduction Cécile Arnaud

Les Oxenberg & les Bernstein de Catalin Mihuleac

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Deux familles, deux époques. Washington DC, les Bernstein ont fait fortune dans le commerce des vêtements de seconde main. La narratrice, Suzy Bernstein, est originaire de Roumanie où elle a rencontré Ben Bernstein et sa mère Dora venus prospecter pour l’affaire familiale. Au fil des années, Suzy a su prendre une place importante dans l’entreprise. Son credo : chaque pièce vintage doit avoir une histoire. Celle de la famille Oxenberg se déroule à Iasi en Roumanie dans les années 40. Jacques est un gynécologue-obstétricien réputé. Sa femme, Roza, rédige une anthologie sur la nouvelle roumaine traduite en allemand. Leur position privilégiée ne les protégera pas et leurs enfants non plus lorsque le climat va devenir de plus en plus pesant et nauséabond. Bien au contraire, leur statut social ne fera qu’aggraver les jalousies et les rancœurs.

« Les Oxenberg & les Bernstein » m’a fait découvrir l’existence du pogrom de Iasi de juin 1941, un évènement terrible bien caché dans les tréfonds de l’Histoire roumaine. Mais après avoir lu le roman percutant de Catalin Mihuleac, ces évènements resteront à jamais gravé dans ma mémoire. Et pour cause, « Les Oxenberg & les Bernstein » est à la fois saisissant et déroutant. Le ton du roman est surprenant, il est ironique, cynique et particulièrement irrévérencieux dans les pages consacrées à Suzy qui aime à se moquer de sa belle-famille.

La construction du roman se fait avec une alternance de chapitre : un pour les Bernstein et un pour les Oxenberg. Cette brillante construction intrigue, interroge quant aux liens entre les deux familles qui ne se laissent deviner qu’à la fin du roman. Les deux narrations se font écho par le biais de répétitions qui soulignent certains moments.

Les personnages sont également particulièrement marquants et décrits sans manichéisme. Suzy est par exemple aussi agaçante qu’amusante. La petite Golda Bernstein est extrêmement attachante dans sa volonté de réinventer le monde grâce à son imagination (l’histoire de ses canards en plastique est tellement émouvante). Roza Bernstein est quant à elle totalement aveugle sur la situation et pense que son travail sur la traduction allemande va la protéger. Chacun est particulièrement bien caractérisé, réaliste et inévitablement le lecteur s’attache à eux et la lecture n’en sera que plus éprouvante.

Car Catalin Mihuleac ne nous épargne pas dans les pages de son livre. Il ne nous cache rien de la brutalité sans nom, de l’horreur absolue qui frappent Iasi en juin 1941. Ces passages sont difficiles à lire tant les actes de haine sont insoutenables. Mais il ne faut pas avoir peur de plonger dans ce texte car l’auteur nous offre un final bouleversant d’humanité et de bienveillance.

« Les Oxenberg & les Bernstein »est un roman marquant, puissant par sa construction, son ton, ses personnages et les évènements tragiques qui sont au cœur de ses pages. Un livre aussi terrible que poignant à côté duquel il ne faut pas passer.

Traduction Marily Le Nir

Harvey de Emma Cline

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Harvey s’est réfugiée dans la luxueuse villa d’un ami dans le Connecticut. Il est là en attendant le verdict de son procès qui tombera le lendemain. Mais Harvey en est persuadé, il sera forcément acquitté. Il ne comprend pas l’acharnement contre lui. « Car il n’était qu’un homme, un homme seul avec des chaussettes rouges et un T-shirt trop fin, une molaire gauche douloureuse, un dos fragile sur le point de s’effondrer, tout le cartilage avait été gratté, si bien que sa colonne vertébrale était un jeu de casse-briques. » Harvey s’apitoie beaucoup sur lui-même, se gave de bonbons et d’antalgiques. Et il anticipe la suite, lorsqu’il sera libre et débarrassé du bracelet électronique vissé à sa cheville. Harvey a un grand projet, il veut adapter « White noise » de Don DeLillo qu’il pense avoir reconnu dans la maison voisine. Voilà un projet de taille pour relancer sa carrière !

Emma Cline avait fait une entrée très remarquée en littérature avec son formidable « The girls » en 2016. Cette jeune femme n’a pas froid aux yeux puisqu’elle se place ici dans la tête de Harvey Weinstein. Son texte est une novella qui a été publiée l’année dernière dans le magazine New Yorker. Le nom de famille d’Harvey n’est jamais cité car il reste un personnage de fiction. Emma Cline explique ne pas avoir fait de recherches particulières sur sa biographie, elle ne sait, par exemple, pas s’il a réellement des filles adultes.

Comme dans « The girls », l’auteure s’intéresse à l’emprise de certains individus sur les autres, au mécanisme de domination. On le voit bien ici à l’œuvre, Harvey est un personnage qui exerce son pouvoir sur tous ceux qui l’entourent avec mépris et brutalité. Il pensait jusque là que son argent, sa réussite le protégeaient et lui permettaient tout. Emma Cline nous le montre à un moment charnière, juste avant le basculement du verdict. Harvey peut encore se percevoir comme une victime, il peut s’illusionner sur son avenir et il nous paraît alors bien pathétique. Des failles dans ce résonnement percent de temps en temps le voile qu’il jette sur ce qui l’attend. Mais le projet « White noise » lui permet de rapidement de se voiler à nouveau la face. Emma Cline réussit à explorer la psyché perverse d’Harvey avec beaucoup de finesse et d’intelligence.

Dans « Harvey », Emma Cline dresse le portrait d’un personnage aussi glaçant que ridicule et elle montre à nouveau sa grande maîtrise de la narration et de la complexité de la nature humaine.

Traduction Jean Esch

Tea rooms de Luisa Carnés

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Dans le Madrid des années 30, Matilde tente désespérément de trouver du travail. Après de nombreux entretiens, elle finit par se faire embaucher comme vendeuse dans un salon de thé. Elle y croise d’autres jeunes femmes, des serveurs qui, comme elle, viennent de milieux défavorisés et dont les familles subsistent grâce à eux. Entre peur du chômage et conditions de travail contestables, Matilde prend conscience de l’oppression subie par les ouvriers dans la société espagnole.

« Tea rooms » a été publié en 1934, Luisa Carnés était elle-même ouvrière et engagée notamment au parti communiste. Autodidacte, elle devint journaliste  et écrivaine. L’auteure commença à travailler à l’âge de onze ans dans l’atelier de chapellerie de ses tantes. Mais elle travailla également dans un salon de thé et son roman est proche du reportage.

Dans un style très moderne et concis, Luisa Carnés nous offre des descriptions extrêmement minutieuses du travail dans ce salon de thé mais également du caractère de chaque vendeuse (elle est plutôt dure sur leurs physiques !). Le monde dans lequel évolue ces ouvrières est totalement chaotique : la crise de 29 est passée par là et la 2nd guerre mondiale est proche. La condition des femmes à cette époque est vraiment au cœur du livre. Les ouvrières sont encore moins considérées que les ouvriers, elles sont totalement invisibles. « Les hommes qui passent dans le salon regardent à peine la vendeuse. La vendeuse, dans son uniforme, n’est rien de plus qu’un appendice du salon, un appendice humain très utile. Rien d’autre. » Et cet emploi n’empêche pas la misère, l’une des vendeuses vole pour pouvoir s’offrir de nouvelles chaussures ou des trajets en tramway pour rentrer chez elle. Mais Luisa Carnés n’arrête pas son analyse de la condition des femmes au salon de thé. Elle nous montre également que l’oppression existe aussi dans la sphère privée avec le poids de la religion et des traditions. Luisa Carnés n’hésite d’ailleurs pas à parler d’avortement.

Le monde, qui voit évoluer Matilde, est celui où montent le fascisme (un vendeur de glace italien fait le récit de ce qui se passe en Italie grâce aux lettres de son fils) et le communisme. Ce dernier est encore source d’espoir et de possible rébellion. Matilde, double de l’auteure, s’éveille à la politique, prend conscience dans ce salon de thé du sort réservé aux plus pauvres. Elle croit au communisme, à la solidarité entre travailleurs comme Luisa Carnés elle-même. Nous savons que l’Histoire leur donnera tort.

Roman social et politique, « Tea rooms » nous montre avec justesse et minutie le sort des ouvrières dans le Madrid des années 30. Luisa Carnés nourrit son livre de ses propres expériences, de ses propres combats et on ne peut que remercier les éditions de la Contre Allée de l’avoir sortie de l’oubli et de nous faire découvrir le talent de cette auteure espagnole.

 Traduction Michelle Ortuno

Hamnet de Maggie O’Farrell

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1596, un jeune garçon parcourt sa maison et celle de ses grands-parents à la recherche d’un adulte pouvant lui venir en aide. Sa sœur jumelle, Judith, se sent très mal. La seule personne présente est son grand-père, le gantier, qui pour tout soutien lui jette une timbale au visage. Hamnet continue malgré cela à chercher mais ni sa grand-mère, ni sa sœur aînée, ni sa mère ne sont présentes. Son père est quant à lui à Londres où il travaille dans un théâtre. Hamnet doit alors se contenter d’attendre auprès de sa sœur qui est de plus en plus faible.

« Hamnet » est l’histoire d’un deuil, celui que devront faire William Shakespeare et sa femme Agnès (traditionnellement nommée Anne, l’auteure choisit ici le prénom présent dans le testament de son père) après le décès de leur jeune garçon. Il meurt ici de la peste bubonique mais en réalité nous ne connaissons pas les causes réelles de sa mort. La vie de Shakespeare restant en grand partie mystérieuse et peu documentée, cela laisse une grande place à l’imagination et Maggie O’Farrell s’empare avec talent de cet évènement dramatique.

Son roman s’articule sur une alternance de chapitres : ceux consacrés à 1596 et à la tragédie, ceux dédiés à l’histoire de Will et Agnès depuis le moment de leur rencontre. C’est avant tout la femme du barde de Stratford-upon-Avon qui intéresse l’auteure. Shakespeare n’est d’ailleurs jamais nommé dans le roman permettant ainsi de rendre l’histoire de sa famille plus universelle et de ne pas faire d’ombre aux autres personnages. De même, Maggie O’Farrell détaille la vie quotidienne, les tâches accomplies par Agnès au sein du foyer. Même si elle possède des talents d’herboriste et une forte intuition, elle est avant tout une mère qui va devoir affronter le pire. Son portrait est particulièrement réussi et bouleversant.

Si Shakespeare n’est jamais nommé, il est quand même bien présent dans les pages de « Hamnet ». La reconstitution de Stratford, des maisons où il vécut,  est minutieuse et m’a replongée dans ma visite de la ville. De même, certaines thématiques typiquement shakespeariennes sont présentes. C’est notamment le cas des femmes qui s’habillent en homme (comme dans « Comme il vous plaira » ou « La nuit des rois ») ou l’inverse (dans le théâtre élisabéthain les hommes tenaient tous les rôles) : lorsque Shakespeare voit Agnès pour la première fois, il pense qu’il s’agit d’un homme ; Judith et Hamnet échangent leurs vêtements. L’esprit du dramaturge souffle puissamment sur la fin du roman.  Il écrit « Hamlet » quelques années après la mort de son fils et Agnès se rend à Londres pour comprendre pourquoi son mari à oser utiliser le prénom de leur enfant décédé. J’ai trouvé cette partie du roman éblouissante, un véritable tourbillon d’émotions dans les murs du théâtre du Globe qui m’a totalement emportée.

« Hamnet » est le magnifique et déchirant portrait d’une mère, d’une famille et un bel hommage à un jeune garçon disparu trop tôt.

Traduction Sarah Tardy

Bilan livresque et séries d’avril

Encore beaucoup d’éclectisme dans les neuf livres que j’ai pu lire en avril :

-des retrouvailles avec mon cher Jonathan Coe et un coup de cœur pour son dernier roman « Mr Wilder & me » mais également avec la très talentueuse Maggie O’Farrell qui s’est penchée sur la vie du couple Shakespeare et avec André Aciman qui fait revivre sous sa plume Elio et Oliver dans « Trouve- moi » ;

-la confirmation du talent d’Adeline Dieudonné avec un deuxième roman décapant et réjouissant et celui de la jeune Emma Cline que l’on retrouve avec un court roman « Harvey » ;

-des découvertes avec « Le jeu de la dame » de Walter Tevis qui se révèle être un conteur hors-pair, « Psychiko » de Paul Nirvanas, un drôle de polar sans enquête ; « Tea rooms » de Luisa Carnés qui évoque la condition des ouvrières dans le Madrid des années 30 et « Cosima » de Grazia Deledda, prix Nobel de littérature en 1926, que les éditions Cambourakis ont la bonne idée de rééditer depuis plusieurs années.

Des films et des séries étaient également au programme avec les saisons 2 de :

-« Hippocrate » : Thomas Lilti plonge ses personnages dans une situation de crise, les poussant dans leurs retranchements. Il montre des personnels hospitaliers à bout de souffle en manque de moyens pour travailler sereinement. Les personnages principaux sont faillibles, touchants mais ils s’avèrent toujours aussi solides. Mention spéciale à Bouli Lanners que j’ai eu plaisir à retrouver dans cette saison 2 et qui complète parfaitement le casting de départ.

-« Breeders » : nous retrouvons Paul et Ally et leurs deux enfants qui sont maintenant devenus adolescents. Ils se questionnent toujours autant sur leurs capacités à être de bons parents. Ils sont tendres, souvent maladroits, parfois brusques mais toujours en essayant de bien éduquer leurs enfants. Les épisodes sont courts, hilarants mais ils sont également teintés de mélancolie dû au temps qui passe, aux enfants qui commencent à avoir des secrets pour leurs parents. Une excellente série aux personnages extrêmement attachants.

-« L’aliéniste » : les deux saisons  sont tirées des romans de Caleb Carr qui est également à l’origine de la série. L’aliéniste devra cette fois trouver un meurtrier d’enfants, toujours aidé par Sarah Howard, détective privé et John Moore, journaliste. La saison 2 est encore plus sombre que la première mais le scénario est plus limpide. « L’aliéniste » est un bon thriller historique se déroulant dans le New York de la fin du 19ème siècle, à la reconstitution soignée et aux personnages tourmentés.

La série est adaptée du best-seller de Sally Rooney dont je vous parlais récemment. En douze épisodes d’environ trente minutes, elle reprend de manière très fidèle l’apprentissage amoureux de Marianne et Connell. Comme dans le roman, nous sommes plongés dans l’intimité des personnages. Nous suivons leur évolution, nous sommes confrontés à leurs vacillements, leurs doutes, leurs choix souvent douloureux. Comme chez Sally Rooney, la série montre avec minutie l’état psychologique des personnages. La mise en scène est sobre, pas besoin d’en rajouter lorsque vous avez devant la caméra deux acteurs aussi talentueux. Daisy Edgar-Jones et Paul Mescar sont parfaits, intenses et d’un naturel confondant. Ils sont infiniment touchants et grâce à eux, j’ai trouvé que la série surpassait le roman. Ils incarnent magnifiquement et avec grâce les personnages si singuliers imaginés par Sally Rooney.

 

« Dans les angles morts » est adapté du très brillant roman d’Elizabeth Brundage. George, Catherine Clare et leur petite fille viennent de s’installer à Chosen. Ils ont racheté une ancienne ferme laitière en faillite pour une bouchée de pain. George vient d’obtenir un poste d’enseignant en histoire de l’art à l’université. Après New York, le couple s’installe dans une petite ville rurale. Catherine a du abandonner son travail de restauratrice d’œuvres d’art pour suivre son mari. Elle constate très rapidement que des choses étranges se passent dans leur nouvelle maison. Autant le dire tout de suite, si vous avez lu le roman, vous serez forcément déçus par cette adaptation qui n’a pas la subtilité et la finesse d’Elizabeth Brundage. Pour les autres, je pense que le film se laisse regarder et il pourrait être qualifié de thriller hanté. L’atout principal du film est, me semble-t-il, la prestation de James Norton qui arrive à approcher de l’ambiguïté et de l’égotisme du personnage imaginé par Elizabeth Brundage.  L’ensemble reste tout de même bien sage au vu de la qualité du roman.

Marla Grayson est tutrice professionnelle pour des personnes âgées devenues dépendantes. Elle est désignée par la justice après un avis médical. Les personnes âgées sont alors placées en EHPAD et Marla gère leurs biens. Ce qui signifie qu’elle se précipite pour vendre tout ce qu’elles possèdent et ainsi devenir de plus en plus riche. Son arnaque est bien rodée et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Mais Marla va tomber sur un os. Elle envoie en EHPAD une femme riche qui n’est pas supposée avoir de famille. Et c’est là que ses ennuis vont commencer. « I care a lot » avait beaucoup de qualité pour me plaire. Je trouve l’idée de départ ingénieuse et le film garde une tonalité immorale presque jusqu’à la fin. Ce qui est assez réjouissant. Rosamund Pike est évidemment parfaite dans le rôle de Marla, blonde glaçante au cynisme sans limite. Mais « I care a lot » souffre de nombreuses invraisemblances qi finissent par nuire à l’intérêt que l’on porte au film. Marla va se retrouver confronter à un être extrêmement craint et malfaisant. Il semble être une sorte de parrain mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il choisit mal son personnel (garde-du-corps et tueurs sont totalement incompétents). Et j’ai également trouvé le film un peu long, manquant de rythme pour un thriller. Dommage…

 

Psychiko de Paul Nirvanas

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Dans les années 1910, le corps d’une femme a été retrouvé dans le faubourg de Psychiko, dans la banlieue d’Athènes. Elle a été assassinée et sa dépouille a été recouverte de pierres. La police n’arrive pas à faire la lumière sur ce meurtre, d’autant plus que la morte reste anonyme. Nikos Molochanthis, un jeune dandy désœuvré, s’intéresse de près à cette affaire. Aimant les faits divers et les romans policiers, Nikos lit tout ce qui lui tombe sous la main concernant le drame de Psychiko. Lui vient alors une idée qu’il pense brillante, il va s’accuser du meurtre et ainsi connaître son heure de gloire. Nikos a évidemment tout prévu et il ne compte pas passer le reste de sa vie en prison. Mais les rouages de son beau plan vont rapidement se gripper.

Ma lecture de « Psychiko » fut réjouissante. Ce polar, qui est le premier de la nouvelle collection Agonia des éditions Cambourakis, a été écrit en 1928-29 sous la forme d’un feuilleton. Cela se sent car chaque chapitre recèle une nouvelle péripétie pour notre Nikos qui est pris à son propre piège. Plusieurs éléments m’ont séduite dans ce court roman. Le premier est qu’il a déjoué mes attentes. Un dandy s’intéressant à un meurtre, cela m’a fait penser au Lord Peter de Dorothy L. Sayers et je m’imaginais déjà Nikos en détective privé ! Mais Paul Nirvanas a écrit un livre beaucoup plus grinçant et ironique que ce que l’on imagine en le commençant.

Deuxième point positif pour moi, « Psychiko » est étonnamment moderne et il fait écho aux problèmes de notre société. Nikos veut à tout prix que les journaux parlent de lui, il veut être connu, apprécié, même si le fait à l’origine de sa gloire est un assassinat. Paul Nirvanas fustige également les médias qui sont en quête de sensationnel, de titres accrocheurs pour faire vendre. Et les sujets sont bien vite oubliés lorsque l’audience baisse, ce dont Nikos va se rendre compte à ses dépens.

« Psychiko » est une curiosité, un étonnant roman policier où il n’y a absolument aucune enquête !

Traduction Loïc Marcou

Normal people de Sally Rooney

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Marianne et Connell ont grandi à Carricklea en Irlande. La première n’est pas très populaire au lycée, son intelligence et sa singularité l’isolent. A l’inverse, Connell est très apprécié, très entouré. Marianne vient d’une famille bourgeoise dysfonctionnelle qui fait travailler la mère de Connell comme femme de ménage. Malgré ces différences, Marianne et Connell vont tomber amoureux. Leur histoire, secrète au départ, va être un moteur, un fil rouge dans les commencements de leur vie adulte.

« Normal people » nous permet de suivre Marianne et Connell de janvier 2011 à février 2015. Comme dans « Conversations entre amis », Sally Rooney scrute et décortique les relations amicales et amoureuses de ses deux héros. Marianne et Connell sont faits l’un pour l’autre, physiquement et intellectuellement. Mais rien ne sera simple dans leur relation qui, eu fil des années, sera faite de va-et-vient, de séparations et de réconciliations. Ce sont deux personnalités complexes, fragiles qui sont développées dans le roman. L’auteure étudie de manière minutieuse ce qui constitue ces deux êtres : leurs doutes, leurs souffrances (dépression, maltraitance), leurs réussites et les affres du désir. Le chemin pour devenir adulte est semé d’embuches mais une chose perdure quoiqu’il arrive : leur amitié amoureuse. Il est très touchant de voir à quel point cette relation les constitue : Marianne et Connell se construisent en miroir, ils s’influencent à chaque moment de leur existence.  Ils ont une compréhension aiguë l’un de l’autre qui survit à tous les éloignements.

La thématique de « Normal people » peut sembler peu originale mais Sally Rooney la modernise de façon très efficace. Son écriture est fluide, simple et elle nous plonge au cœur de la relation de Marianne et Connell. Rarement, j’ai lu une étude psychologique des personnages aussi poussée, aussi précise. Et c’est sans doute ce qui fait la singularité du roman. Cette connaissance intime de ce qui anime Marianne et Connell nous les rend infiniment proches et attachants.

Avec lucidité, force et modernité, Sally Rooney renouvelle le thème de l’amitié amoureuse orageuse. Pas étonnant que « Normal people » ait connu un tel succès et qu’il ait déjà été adapté en série.

Traduction Stéphane Roques