Suite française – Tempête de juin de Emmanuel Moynot

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Juin 1940, la capitulation de la France provoque un exode massif vers la zone libre. Le destin de plusieurs familles se croisent : les Péricand, grands bourgeois catholiques dont l’aîné des enfants aimerait s’engager ; les Corte, Gabriel un écrivain sur le déclin et sa maîtresse, l’abbé Philippe Péricand qui doit accompagner les petits repentis du XVIème sur les routes de France ; les Michaud qui doivent se débrouiller pour retrouver à Tours leur patron, le banquier Corbin. Sur les routes se révèlent les caractères des uns et des autres. La lâcheté, l’égoïsme, la violence, la misère, la faim, le désespoir accompagnent l’exode des personnages. Tous les milieux sociaux se mélangent, les points de repère sont abolis. Chacun doit sauver sa peau.

On se souvient du destin incroyable du dernier roman écrit par Irène Nemirovsky et qui a reçu le prix Renaudot à titre posthume. Emmanuel Moynot adapte le premier volet du roman intitulé « tempête de juin ». Le dessinateur a gardé la composition  chorale du roman, on suit successivement la destinée de chaque famille. On retrouve bien également le ton d’Irène Nemirovsky qui décrivait avec réalisme et ironie, la vilenie, la bassesse de ses contemporains. La vérité des caractères est mise à nu lorsque l’urgence, le danger se présentent.

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Le trait d’Emmanuel Moynot n’est pas sans évoquer celui de Tardi. Il choisit, pour dessiner cette histoire, le noir et blanc, le gris pour montrer l’incertitude de la période historique. Les heures sont graves et le dessin l’est aussi.

Le roman d’Irène Nemirovsky est respecté, il se prêtait d’ailleurs parfaitement à une adaptation en bande-dessinée. Le graphisme, aux traits rapides et en noir et blanc, souligne l’urgence et la noirceur de ce moment de notre Histoire.

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

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Le dernier arrivé de Marco Balzano

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Ninetto Giacalone a cinquante-sept ans et après dix ans de prison, il va bientôt sortir. En attendant sa libération prochaine, il repense à son enfance à San Cono en Sicile. Issu d’une famille très pauvre, Ninetto dit Sac-d’os n’a vécu que de morceaux de pain et d’anchois. Il vole parfois des fruits sur les étalages avec son copain Peppino, encore plus pauvre que lui. Ninetto aime l’école et apprendre, il admire son professeur M. Vincenzo. Il voudrait devenir enseignant à son tour. Mais lorsque sa mère fait une crise d’apoplexie, Ninetto est obligé de travailler et d’aider son père dans les champs. Lorsqu’il atteint l’âge de neuf ans, il doit quitter la Sicile pour trouver du travail à Milan. Dans la grande ville du Nord, il découvre le mépris pour les gens du sud qui viennent en masse pour gagner leur vie. Ninetto est débrouillard et il trouve un emploi de coursier pour une teinturerie. Il grandit dans des conditions précaires. A quinze ans, il rencontre Maddalena avec qui il se marie. Il trouve alors un travail stable à l’usine Alfa Romeo. Le couple donne naissance à une petite fille Elisabetta. La monotonie, l’abêtissement du travail à la chaîne gagnent alors Ninetto.

A travers son dernier roman, Marco Balzano veut rendre hommage à tous ces enfants, principalement du Sud de l’Italie, qui ont dû émigrer vers le nord pour trouver du travail. Souvent abandonnés à eux-mêmes, ils devaient faire preuve de beaucoup de courage et de maturité pour s’en sortir. Mais comme l’auteur l’explique dans sa postface, cette vie miséreuse et aventureuse laissait des souvenirs impérissables et vivifiants. Ninetto se remémore sa vie avant et après sa sortie de prison. Les souvenirs sont tous faciles à invoquer lorsqu’il s’agit de l’enfance mais ils se bloquent après l’entrée à l’usine. Son esprit, sa capacité à penser étaient annihilés par l’abrutissement du travail à la chaîne. « La vraie vie, pour moi, a été ma misère de petiot, mon émigration à Milan et ma survie au cours de ces années difficiles. Quand l’usine est arrivée, je me suis certes casé, mais je suis entré dans un tunnel sombre. Ça a été un chapelet, madame. Oui, vous avez bien compris, un chapelet, la prière la plus stupide qui soit, car à force de répéter machinalement une seule rengaine, la parole de Dieu tourne à vide, comme la voix dans une marmite en cuivre. Et la prison, chère madame, vous savez ce que la prison a été pour moi ? Un deuxième chapelet et un deuxième tunnel ! » A sa sortie de prison, Ninetto parcourt avec son vélo les rues de Milan comme il le faisait lorsqu’il était coursier. La ville a bien changé, la désindustrialisation a fermé de nombreuses usines. Les entreprises, où Ninetto cherche du travail, lui demandent un CV au format européen. Ninetto sait à peine ce qu’est internet. Le monde a continué sans lui qui était finalement protégé par les murs de la prison. La possible, ou plutôt impossible réinsertion de ce prisonnier de cinquante-sept ans est au cœur des passages contemporains du livre. La vie a passé et les rêves de Ninetto aussi.

C’est avec une langue gouailleuse, pleine de la naïveté de l’enfance que Marco Balzano nous raconte la vie dure, sans répit de Ninetto Giacalone. Un personnage auquel on s’attache dès les premières lignes et sur qui l’on aimerait voir apparaître un vrai et durable rayon de soleil.

Merci aux éditions Philippe Ray pour la découverte de cet auteur.

Bilan livresque et films de février

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Un mois de lecture qui fut bien rempli avec le formidable nouveau roman de Tanguy Viel, la découverte de deux auteurs italiens (Vitaliano Brancati et Marco Balzano) et de deux jeunes auteures françaises dont je vous reparle vite (Blandine Rinkel et Julia Kerninon), mon cher et malicieux Donald Westlake était également au rendez-vous ainsi que deux de mes auteurs favoris : Henry James et Virginia Woolf vue par Léonard.

Beaucoup de films très intéressants et originaux mais finalement un seul coup de cœur :

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Buster Moon doit sauver le théâtre que son père lui avait offert. Il a dédié sa vie à la scène et est prêt à tout pour continuer. Il a alors l’idée d’un grand concours de chant pour trouver de nouveaux talents et monter un spectacle qui le sauvera de la ruine. La scène du casting est bien entendu drôlissime puisque le spires numéros défilent. Heureusement pour Buster, certains ont un talent fou : une jeune porc-épic rock’n’roll, un gorille fatigué de jouer les cambrioleur dans la bande de son père, une maman cochon qui veut être plus qu’une mère au foyer, une souris talentueuse et arrogante et surtout une éléphante adolescente et timide (je vous laisse faire la connaissance de Gunther, le deuxième cochon de la bande dont les prestations valent le détour !). Les personnages sont attachants, drôles. Le film est rythmé, enjoué et on s’y amuse beaucoup.

Et sinon :

  • Compte tes blessures de Morgan Simon : Vincent est chanteur dans un groupe de rock post-hardcore. Son dernier tatouage représente sa mère et son père. Depuis le décès de la première, les relations père-fils sont plus que tendues. Vincent reproche à son père de toujours le rabaisser. Les choses se compliquent encore plus lorsque le père emmène sa toute jeune petite amie chez lui. « Compte tes blessures » est l’histoire d’une émancipation brutale. Le film est violent dans les sentiments et les situations qu’il montre. Un vrai complexe d’œdipe qui s’achèvera dans une scène surprenante et qui met le spectateur mal à l’aise. Le film doit évidemment beaucoup à ses deux acteurs principaux : le toujours formidable et talentueux Kevin Azaïs et Nathan Willcocks qui joue ce père incapable de gérer ses sentiments envers son fils.
  • Dans la forêt de Gilles Marchand : Benjamin et Tom sont invités à passer des vacances en Suède chez leur père qu’ils n’ont pas vu depuis un an. D’emblée, le père paraît étrange. Assez mutique, il révèle à Tom qu’il ne dort jamais. Sur un coup de tête, il décide d’emmener ses deux fils en forêt dans un maison abandonnée. Le site est splendide mais l’atmosphère devient de plus en plus tendue et électrique entre les trois membres de la famille. Gilles Marchand joue ici avec nos peurs d’enfants : peur des bruits de la forêt, du noir, des cauchemars. Son intrigue fleurte sans cesse avec le fantastique :  le père dit à Tom qu’il possède un don pour lire dans les pensées ; un homme au visage troué apparaît comme un ogre au jeune garçon. L’atmosphère inquiétante est parfaitement bien rendue avec peu d’effets. Il faut également souligner les formidables prestations de Jeremy Elkaïm, terrifiant père de famille au psychisme troublé, et des deux enfants qui l’accompagnent.
  • Nocturnal animals de Tom Ford : Susan est une riche galeriste de Los Angeles. Sa vie professionnelle semble l’ennuyer, son enthousiasme s’est éteint. Au niveau personnel, elle ne fait que croiser son mari qui fatalement la trompe. Susan reçoit alors le manuscrit du premier roman de son ex-mari dont elle critiquait le manque d’ambition. La vie de Susan et l’intrigue du roman s’entrecroisent à l’écran. Comme dans « A single man », l’esthétique de Tom Ford est extrêmement travaillée, glacée ce qui correspond parfaitement au personnage superbement interprété par Amy Adams. Le portrait de femme est terrible. Susan est cynique et froide. Mais la lecture du roman va terminer de la briser. Le film est parfaitement maîtrisé, le casting est impressionnant (Jake Gyllenhaal, Michael Shannon) mais j’aurais préféré qu’il existe plus de liens entre la vie d’Amy et l’intrigue du roman, un peu plus d’interdépendance entre les eux aurait rendu le film plus fort.
  • Jackie de Pablo Larrain : Le 22 novembre 1963, à Dallas, J.F. Kennedy est assassiné. Les images sont gravées à jamais dans l’imaginaire collectif comme celles de son enterrement à Washington. Ce que montre le film du chilien Pablo Larrain, c’est l’envers du décor de ces deux événements. Jackie Kennedy construit en quelques jours la légende de son mari, de son couple. Le réalisateur restitue à l’aide d’images d’archives, de flash-back ces heures décisives dans la vie de Jackie. Natalie Portman interprète Jackie Kennedy, elle est de tous les plans, on ne la lâche pas une seconde. Sa prestation est étonnante et oscille sans cesse entre fragilité et force. Le film, peut-être un peu froid, montre bien la force des images et l’importance croissante de la communication en politique.

Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (254)

17583389078_1e77c34732_b© Fred Hedin

Antoine finit d’avaler rapidement son café. Il remonta la fermeture éclair de sa combinaison et rejoignit les autres. Cela faisait quinze jours qu’ils étaient sur ce chantier. Rien de palpitant pour le moment, Antoine et son équipe étaient plutôt déçus. Pourtant, Antoine avait étudié les archives et l’endroit avait bien été un lieu d’habitation. Il y avait trace d’immeubles de plusieurs étages, de maisons individuelles.

Il est vrai qu’après la grande sècheresse, les territoires s’étaient peu à peu dépeuplés. Les hommes s’étaient inventés de nouvelles habitations, ils s’étaient regroupés dans les grandes bulles pour y reconstituer une atmosphère plus vivable. D’autres avaient choisi de s’exiler dans l’espace pour coloniser d’autres planètes.

C’est en 2230 qu’avaient été lancées les premières campagnes archéologiques dans les zones désertées. Ce n’était pas le premier chantier d’Antoine mais cette fois il en était le responsable. Et il aurait bien aimé trouver quelques objets intéressants à faire valoir pour sa carrière.

A la fin de la journée, les espérances d’Antoine furent récompensées : une habitation du type maison était mise à jour. Elle était restée quasiment intacte suite au départ de ses habitants : des meubles, des vêtements, de la vaisselle, etc… Quelle formidable découverte sur le mode des vies des hommes vers 2050 ! Mieux encore, une pièce semblait servir de débarras, elle était remplie d’objets hétéroclites et étonnants. Deux d’entre eux ressemblaient vaguement à de vieux ordinateurs. Extraordinaire ! Au premier coup d’œil, Antoine pensait qu’ils dataient de la deuxième moitié du 20ème siècle. Son équipe avait du travail en perspective pour analyser et répertorier ces objets.

Antoine était heureux. Il allait peut-être laisser son nom dans l’histoire de l’archéologie urbaine.

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Atelier d’écriture : Une photo quelques mots (254)

16114850_874629149307218_3889298951964704245_n-700x295© Julien Ribot

Chaque jour des flots de passagers ses déversent dans cette gare. Chaque jour, j’observe ces vies qui se croisent et se frôlent. Le mouvement est incessant, continu, immuable. Il y a ceux qui partent en vacances, heureux et embarrassés par tous leurs bagages, leurs enfants, leurs animaux de compagnie ; ceux qui reviennent la mélancolie des jours passés aux coins des yeux ; ceux qui partent juste la journée pour travailler engoncés dans leurs costumes-cravates ; ceux qui cherchent seulement un endroit chaud pour s’abriter.

Je les vois s’agiter à mes pieds, trépigner devant le tableau d’affichage, courir sur le quai transpirant la peur de manquer leurs trains, je vois les enfants pleurer d’impatience, les contrôleurs et les chauffeurs se mettre en place. Les relay s’emplissent de gens qui s’inquiètent par avance de la durée de leur trajet, qui cherchent à fuir l’ennui, la contemplation du paysage, déjà pressés d’être arrivés.

Et c’est moi qui dirige ce ballet, moi qui suis responsable de leurs mouvements, de leurs mécontentements et de leurs impatiences. Je les guide, je les oriente, je les informe. Je suis la voix de la gare.

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Le bel Antonio de Vitaliano Brancati

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Antonio Magnano est le célibataire sicilien le plus convoité, son extraordinaire beauté attire tous les regards et le désir féminins. « Les femmes se sentaient dominées et, en même temps, plongées dans une béatitude parfaite. A côté de lui, elles brûlaient d’un feu délicieux, souffraient, devenaient folles avec une suavité si profonde qu’il semblait qu’une grave anomalie se fût emparée d’elles. Alors, elles confondaient plaisir et douleur, en cette absence totale de discernement qui est le seul état où un être ose dire tout haut : « je me sens heureux ». » A Rome, Antonio profite de la vie, paresse voluptueusement. Le fascisme a conquis l’Italie sans que cela ne touche le beau jeune homme. De retour à Catane, il apprend que ses parents souhaitent le marier à Barbara Puglisi, la fille d’un riche notaire. Antonio refuse jusqu’à ce qu’il la voie et tombe sous son charme. Les deux jeunes gens se marient, ils sont beaux, ils s’aiment et tout Catane les envie. Mais trois ans après ce mariage idyllique vient le scandale. Barbara demande l’annulation. Elle est toujours vierge.

Je connaissais le film de Mauro Bolognini avec Claudia Cardinale et Marcello Mastroianni qui, après avoir joué le séducteur dans « La dolce vità », cassait son image en incarnant un mari impuissant (terme explicitement prononcé dans le film mais totalement absent du roman). Je ne savais pas à l’époque qu’il était tiré d’un livre.

Vitaliano Brancati peint un portrait acerbe de l’Italie fasciste, de ses mœurs machistes. Le cœur des traditions et de l’image de l’homme italien est ici moqué, tourné en dérision. L’impuissance d’Antonio blesse et discrédite la virilité de tous les hommes de Catane. Pour son père , il ne pouvait exister pire déshonneur, pire honte pour sa famille. A plus de soixante-dix ans, il choisit de mourir auprès d’une prostituée pour que Catane sache que sa virilité était toujours intacte. Antonio, véritablement amoureux de Barbara, souffre moralement de son incapacité. Il est rongé par le jugement des autres, de la société qui ne supporte aucune faiblesse chez l’homme.

En parallèle à cette réflexion, Vitaliano Brancati critique fermement le régime fasciste, notamment par le biais du cousin d’Antonio, Edoardo. Il est la voix de l’auteur : comme lui, Edoardo est séduit au départ par le régime puis il s’en détourne rapidement et démissionne de son poste de maire de Catane. Il fustige le manque de liberté, la violence du régime. Il finit d’ailleurs par ne plus comprendre son cousin qui se complaît dans sa mélancolie alors que son pays est en péril. Il l’accuse d’une paresse autant physique qu’intellectuelle qui sans aucun doute est celle d’un pays tout entier. Une Italie endormie par le pouvoir fasciste dont le réveil sera brutal.

« Le bel Antonio » est un roman exigeant mais aussi passionnant dans sa critique de la virilité, valeur fondamentale des mœurs de la Sicile et du régime fasciste.

Une lecture commune avec Emjy.

Une femme simple et honnête de Robert Goolrick

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Dans le Wisconsin, à l’automne 1907, Ralph Truitt attend l’arrivée d’un train. Dans celui-ci se trouve sa future femme. Veuf depuis vingt ans, Ralph Truitt a décidé de mettre une petite annonce dans un journal de Chicago. Il n’en pouvait plus des nuits à dormir seul, des appétits de son corps qu’il ne pouvait pas contenter. Sur le quai de la gare froid et enneigé, Catherine Land apparaît. Elle s’était décrite comme une femme simple et honnête et elle avait joint une photographie. La première surprise de Ralph, c’est que la femme qui se dirige vers lui n’est pas la même que celle de la photo. Catherine est une très belle femme au teint lumineux et sans défauts, une femme attirant les regards et qui peut créer des ennuis. Ce n’est pas ce que Ralph Truitt recherchait et il n’est pas au bout de ses découvertes concernant sa nouvelle épouse.

La quatrième de couverture compare le premier roman de Robert Goolrick aux deux chefs-d’oeuvre des sœurs Brontë, « Jane Eyre » et « Les hauts de Hurlevent ». Il y a dans ce roman, comme dans celui de Charlotte, des secrets sur le passé des personnages, qui pèsent, qui influent sur leurs décisions, sur leur façon d’être par rapport aux autres. Et la comparaison avec le roman d’Emily me semble tout à fait intéressante même si les intrigues des deux livres n’ont rien en commun. « Une femme simple et honnête » est effectivement un roman sur la haine et la vengeance. Trois vies y sont totalement imbriquées : Ralph qui se déteste pour la manière dont il a traité son fils qui a quitté la maison et avec qui il souhaite se réconcilier, Antonio le fils de Ralph qui veut se venger de son père, et Catherine, l’instrument de cette vengeance. Contrairement à ce que sa belle et douce couverture pouvait laisser présager, « Une femme simple et honnête » est un livre rempli de violence : celle des sentiments, des actes, des désirs et du climat. Le désir sexuel, la frustration de celui-ci sont effectivement au centre des destins des trois personnages et les lient inextricablement. Le désir décide de leur choix, de leurs vies passées et futures. L’hiver fait également faire n’importe quoi aux habitants du Wisconsin. L’interminable saison, les couches épaisses de neige, le froid intense rendent fous les habitants. Ralph lit tous les soirs les faits divers tragiques de la région à Catherine : des suicides, des meurtres, des infanticides, des amputations, le climat exacerbe la violence et la brutalité.

« Une femme simple et honnête » est un roman très sombre, très violent où les personnages flirtent avec le meurtre et la folie. Malgré le drame inévitable vers lequel ils se précipitent, ce premier roman, parfaitement maîtrisé, est aussi celui de la rédemption.

Le tour du cadran de Leo Perutz

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Stanislas Demba est amoureux de Sonia, malheureusement celle-ci le quitte pour Georg Weiner avec qui elle prévoit d’aller à Venise. Seule solution pour reconquérir sa belle : Stanislas doit trouver assez d’argent avant la fin de la journée pour emmener lui-même Sonia en voyage. La situation de Stanislas se complique lorsqu’il essaie de vendre à un brocanteur un livre emprunté à la bibliothèque universitaire. La police arrive chez le brocanteur et lui passe les menottes. Stanislas réussit à s’échapper. Commence alors une course contre la montre, Stanislas parcourt Vienne en tout sens pour récolter de l’argent, tout en essayant de masquer ses poignets entravés.

Leo Perutz, né à Prague en 1882, n’est pas aussi connu que son contemporain Frantz Kafka et c’est fort regrettable. « Le tour du cadran » est un véritable tour de force. En vingt chapitres, on suit les errances de Stanislas Demba, anti-héros par excellence. Chaque chapitre est une situation, une scène différente. Stanislas tente de se nourrir (formidable scène dans un café où Demba se construit littéralement une muraille avec des annuaires et des bottins mondains), de se faire payer son salaire de professeur (il se trouve ingénieux en bandant ses mains pour faire croire à une brûlure, il oublie seulement qu’il est précepteur chez un médecin qui veut bien évidemment le soigner), de gagner aux dominos, etc… Mais à chaque fois, la chance se dérobe sous les pieds de Stanislas, toutes ses tentatives échouent lamentablement et à la fin de la journée il n’a pas assez d’argent en poche pour partir en voyage avec Sonia. Pire ses mains sont toujours menottées et la police est à ses trousses. La fatalité semble poursuivre notre héros de manière implacable. Du rire à la tragédie, Leo Perutz entraîne Stanislas Demba dans un engrenage infernal où il perd pied et son calme au fur et à mesure de la journée. Les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné : ni Stanislas ni le lecteur n’ont le temps de reprendre leur souffle. Alfred Hitchcock s’est intéressé et s’est inspiré de ce roman. Ce n’est guère étonnant car il appréciait les intrigues où un personnage lambda est plongé dans une situation extraordinaire.

« Le tour de cadran » est le récit rythmé d’une journée qui vire au cauchemar dans la vie de Stanislas Demba, étudiant en lettre à Vienne. L’originalité de sa construction, l’inventivité dans les situations, l’ironie et le grotesque de ces dernières faisaient déjà de ce roman un très grand livre, sa fin l’élève au niveau des chefs-d’oeuvre.

Article 353 du code pénal de Tanguy Viel

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Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Il a jeté à la mer Antoine Lazenec, promoteur immobilier qui pendant six ans a escroqué le village de la presqu’île en face de Brest. Martial explique au juge comment tous ont cédé au charme d’Antoine Lazenec, comment tous avaient besoin de rêve et d’espoir. Le projet, présenté à la mairie, était celui d’une station balnéaire sur la côte brestoise, un St Tropez breton. « Lui, Antoine Lazenec, il a fait comme un pionnier qui débarque sur une nouvelle terre. Nous, en Indiens effarés et naïfs, on a hésité sûrement entre une flèche empoisonnée et l’accueillir à bras ouverts, mais il semblerait bien qu’on ait choisi la deuxième option. Ce matin-là, dans la salle de la mairie, quand il a reçu le micro de la main de Le Goff, on a tous eu cette impression-là, qu’il y avait comme un projecteur qui aussitôt s’était braqué sur son visage, comme si tout un village à l’unisson attendait cela, la parole d’un promoteur. » Et Martial, comme les autres, va confier ses économies à Lazenec. Toute sa prime de licenciement reçu de l’arsenal va y passer. Et le projet n’avancera jamais.

« Article 353 du code pénal » ne démentit pas l’admiration que je porte à Tanguy Viel depuis « L’absolue perfection du crime ». Le roman est la confession de Martial Kermeur devant le juge. Il est l’unique narrateur et il se livre totalement comme sur le divan d’un psy (c’est d’ailleurs l’impression que lui donne le juge peu loquace). Martial ne raconte pas seulement le meurtre de Lazenec mais toute une vie faite de déceptions et d’échecs. Une vie ouvrière qui se termine en licenciement, une vie familiale qui se termine en divorce, une relation père-fils faite essentiellement d’incompréhension. L’épisode du loto est symptomatique de la sensation de Martial d’être passé à côté de sa vie : toutes les semaines, il joue les mêmes numéros, le jour où ils sortent Martial a oublié de valider son ticket. Sa rencontre avec le promoteur immobilier ne fait que renforcer son impression d’être floué par la vie.

La vie de Martial Kermeur est grise, monotone, sans espoir. Ce que montre Tanguy Viel c’est cet engrenage de désillusions qui va faire basculer Martial dans le crime. L’auteur s’interroge depuis toujours sur la morale, la frontière poreuse entre le bien et le mal. Sa description de la vie de Martial, de cet homme las, m’a fait penser à Simenon. Mais contrairement à l’auteur belge, il y a beaucoup d’empathie chez Tanguy Viel, beaucoup d’humanité dans son récit. Martial est un personnage attachant que l’on plaint et que l’on voit plus comme une victime qu’un assassin.

Admirablement tenu et maîtrisé, « Article 353 du code pénal » se lit d’une traite. Si vous voulez savoir ce qu’est l’article 353 du code de procédure pénal, il vous faudra attendre les dernières pages surprenantes de ce roman noir.

Bilan livresque et films de janvier

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Des classiques de la littérature, des bandes dessinées, de la littérature jeunesse, des romans policiers, voilà une année 2017 qui débute sous de très bons auspices ! Ma PAL est au beau fixe, elle n’avait pas été aussi dodue depuis longtemps ! Je ne prendrai pas de bonnes résolutions, ne m’imposerai pas de défi pour la faire baisser, il semble que tout cela n’est pas beaucoup d’effet…Mais ce n’est pas pour autant que l’augmentation doit continuer !

L’année cinématographique commence également très bien :

Mes coups de cœur :

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Après le formidable « Whiplash », Damien Chazelle s’essaie à la comédie musicale. Dans son dernier film, il rend hommage à l’âge d’or des comédies musicales américaines mais également à Jacques Demy (ce qui est très visible dans la scène d’ouverture qui évoque celle des « Demoiselles de Rochefort »). A Los Angeles, Mia (Emma Stone) et Seb (Ryan Gosling) voient leur vocation contrariée. La jeune femme est serveuse en attendant d’être repérée dans un casting. Seb est musicien de jazz, un puriste qui est incapable de jouer autre chose et qui se fait renvoyer systématiquement des clubs où il travaille. Il voudrait créer son propre club. Les deux vont se croiser, se disputer, s’aimer et s’éloigner. Le film de Damien Chazelle est un véritable tourbillon de couleurs, de chants et de musique.  Mais le jeune réalisateur n’en oublie pas la mélancolie, la désillusion que l’on trouvait chez Jacques Demy. Emma Stone et Ryan Gosling sont époustouflants et fragiles. Je suis ressortie enchantée de la projection.

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Restons dans la musique et le jazz avec ce biopic consacré au trompettiste Chet Baker. Los Angeles, 1966, Chet Baker se fait broyer la mâchoire par son dealer à qui il doit énormément d’argent. Grâce à l’amour d’une actrice, Chet réapprend à jouer de la trompette malgré son dentier, malgré la douleur. C’est le moment de sa résurrection, son obstination et son abstinence lui permettent de rejouer et d’enregistrer un disque. Mais il est loin du niveau qu’il voudrait atteindre, celui de Miles Davis ou de Dizzy Gillespie qu’il a vus jouer au Birdland de New York. Ethan Hawke est de tous les plans, il ne quitte jamais l’écran et il est habité par son rôle. Il sait rendre à merveille la fragilité, la fébrilité de cet homme qui semble être un ange déchu, cramé. Chet Baker sans l’héroïne, est-il toujours Chet Baker ? C’est la question qui lui revient sans cesse en tête.

Et sinon :

  • Paterson de Jim Jarmusch : Paterson (Adam Driver) est conducteur de bus à…Paterson ! Il est également poète. Il prend sans cesse des notes, écrit en vers libres sur son quotidien, sur ce qui l’entoure. Il est marié à Laura (Golshifteh Farahani) qui ne travaille pas mais passe ses journées à créer de nouveaux imprimés (en noir et blanc uniquement), de nouveaux cupcakes. Elle est prise par une frénésie de créativité qui la pousse également à apprendre la guitare. Il y a aussi Marvin, le bouledogue anglais, bourru et envahissant qui se dispute les attentions de Laura avec Paterson. Jarmusch nous montre une semaine dans la vie de ce couple, c’est lent, c’est beau comme un poème. Ce sont les infimes variations qui intéressent le réalisateur, les petits riens du quotidiens qui peuvent être sublimés dans une oeuvre d’art. « Paterson » est un film intemporel, doux et méditatif comme son personnage central.
  •  Ouvert la nuit de Edouard Baer : Luigi (Edouard Baer) dirige un théâtre à côté des Champs Elysées. L’argent manque, les techniciens décident de faire grève tant qu’ils n’auront pas été payés. Luigi va devoir aller quémander de l’argent mais également trouver un singe pour jouer dans la pièce de son metteur en scène japonais. C’est alors une véritable traversée de Paris que va effectuer Luigi accompagné d’une stagiaire du théâtre (Sabrina Ouazani). Ce film est à l’image des spectacles d’Edouard Baer : barré, foutraque, débordant d’énergie et d’humour. C’est un hymne à la vie en troupe (on retrouve d’ailleurs celle des spectacles), au hasard des rencontres, à la vie la nuit et à Paris. Le charme et le grain de folie d’Edouard Baer séduisent et nous emportent.
  • Neruda de Pablo Larrain : A la fin des années 40, Pablo Neruda (Luis Gnecco) est jugé comme traître par le gouvernement populiste en place au Chili. Il doit fuir. A ses trousses est lancé un policier étrange et fantasque (Gael Garcia Bernal). Pablo Larrain recrée la fuite du poète communiste de manière poétique et c’est bien un hommage à l’imaginaire de Neruda qui est rendu à travers ce film. Le poète se montre capricieux, jouisseur invétéré mais son charisme l’emporte toujours. Même si le projet est intéressant, je dois avouer être restée en dehors du film.