Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

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La narratrice est professeure dans un lycée, elle élève seule sa fille depuis que le père s’est fait la malle. La vie s’écoule dans une certaine monotonie jusqu’à une soirée fatidique qui va bouleverser le cours des choses. Une soirée de 31 décembre chez des amis, une femme, Sarah, fait une irruption fracassante dans la vie de la narratrice. Violoniste dans un quatuor, Sarah est quelqu’un d’exalté, de passionné qui vit à 200 à l’heure. La narratrice se laisse entraîner dans ce tourbillon et Sarah devient rapidement le centre de sa vie. Une passion brûlante naît entre les deux femmes, la narratrice voit tout à l’aune de Sarah : « Elle ne sait pas que son odeur me distord le ventre. Elle ignore que plus rien ne m’intéresse, plus rien ni personne. Elle mange un pain au chocolat chaque matin, avec un café au lait. Je me mets à manger un pain au chocolat chaque matin, avec un café au lait. Elle met du mascara tous les jours. Je me mets du mascara tous les jours. Elle emploie des mots vulgaires inconnus de moi. Je les intègre à mon vocabulaire. Elle colle ses seins contre les miens, dès que nous sommes deux, et elle me serre à étouffer, comme si elle souhaitait que nous ne fassions plus qu’un seul corps. »  Un amour tellement dévorant qu’il ne peut que mal se terminer.

« Ça raconte Sarah » est le premier roman de Pauline Delabroy-Allard et on ne peut qu’être subjugué(e)s par son talent et la qualité de son style littéraire. Son roman parle donc de Sarah ; cette femme qui ressemble à un ouragan, qui dévore la vie et les gens qui la croisent. Ça raconte un désir impérieux, un besoin de l’autre despotique. Ça raconte une fusion de deux corps et deux âmes. Mais cette passion, comme toutes les passions, ne peut pas être que solaire.

Le roman s’ouvre sur un corps malade, à bout de force. Et avant d’en arriver là, Pauline Delabroy-Allard parle de l’orage amoureux, de ses éclairs qui s’abattent sur la narratrice qui en ressort exsangue. L’auteure parle également de l’amour en fuite, du manque insupportable et insurmontable. Cette deuxième partie, qui se déroule à Trieste, m’a  moins séduite que le reste. Il faut dire que le début du roman est particulièrement splendide. Le rythme est rapide, les phrases et les chapitres sont courts et nous sommes pris dans le tourbillon de cet amour fou. Pauline Delabroy-Allard sait particulièrement bien rendre la violence des sentiments, du désir, la sensualité d’une peau. Les passages répétés, le retour fréquent du titre du roman soulignent parfaitement l’obsession de la narratrice. Cette première partie du livre m’a happée, elle se lit d’une traite et la deuxième partie fait retomber ce rythme. Et même si l’obsession s’accentue, j’ai regretté l’urgence du début du roman.

« Ça raconte Sarah » est l’histoire d’une passion incandescente, d’une obsession dévorante qui tourne mal. L’acuité avec laquelle Pauline Delabroy-Allard décrit le crescendo de la passion, sa langue urgente et brûlante du désir de l’autre, font de ce premier roman une très belle réussite.

La faille du temps de Jeanette Winterson

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Par une nuit de tempête en Nouvelle Bohême, Shep et son fils Clo assistent à une terrible scène. Un homme est assassiné sous leurs yeux. Ils ne peuvent rien faire pour l’aider. L’un de leurs pneus explose suite aux tirs des tueurs. Shep et Clo réussissent à se sauver et s’arrêtent plus loin pour changer leur pneu, devant l’hôpital. Devant celui-ci se trouve une boîte à bébés où l’on peut déposer ceux qui ne sont pas les bienvenus. Shep y découvre un nourrisson et une mallette remplie d’argent. Il pressent que cet enfant est lié à la scène violente à laquelle il vient d’assister. « Je m’aperçois plus ou moins que j’ai le démonte-pneu à la main. J’avance sans bouger pour ouvrir la boîte. C’est facile. Je prends le bébé et elle est aussi légère qu’une étoile. » Comment l’enfant est-il arrivé là ?

Jeanette Winterson est une grande amoureuse de la littérature, il n’est donc pas étonnant de la retrouver dans le projet de relectures de Shakespeare lancé par les éditons Hogarth. L’auteure a choisi de réécrire « Le conte d’hiver » et ce pour deux raisons. Tout d’abord, comme le début du roman le monte, le cœur de l’histoire est l’abandon et l’adoption d’un bébé. Comme elle l’avait raconté dans « Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? », Jeannette Winterson est elle-même une enfant adoptée, le sujet la touche donc tout particulièrement.

Ensuite, elle l’explique à la fin du livre, elle était intéressée par la thématique du pardon. « Le conte d’hiver » reprend le thème de la jalousie qui était déjà traité dans « Othello ». Léo, richissime businessman, pense que sa femme MiMi n’est pas enceinte de lui mais de son meilleur ami Xeno. Comme dans « Othello », la paranoïa transforme totalement Léo qui ici utilise les nouvelles technologies pour espionner sa femme avec une webcam placée dans leur chambre. Cette folle jalousie aura de graves conséquences mais contrairement à « Othello », l’histoire se termine par un pardon. Et, comme Jeanette Winterson l’explique parfaitement, Shakespeare explore le pardon dans ses dernières pièces. « Quant au temps qui pose toutes les limites, il nous offre notre seule et unique chance pour nous libérer de celles-ci. Nous n’étions pas pris au piège, finalement. Le temps peut se racheter. Celle qui a été perdue a été retrouvée… »

Jeanette Winterson s’inscrit fortement dans la lignée de Shakespeare. Au début du livre, elle propose un résumé de « L’original » et ensuite « La reprise ». Son livre prend un peu la forme d’une pièce de théâtre avec trois parties ponctuées d’entractes. Les personnages sont clairement reconnaissables et plongés dans l’époque contemporaine. L’intrigue se tisse entre le milieu financier, le milieu de la musique et celui des jeux vidéo. « La faille du temps » s’inscrit donc totalement dans notre époque contemporaine et Jeanette Winterson s’amuse à glisser dans son histoire des clins d’œil à Shakespeare et à elle-même.

« La faille du temps » est une nouvelle fois une reprise très intéressante de Shakespeare et Jeanette Winterson semble s’être beaucoup amusée à reprendre « Le conte d’hiver ».

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Atelier d’écriture n°325

arthur-humeau-metro© Arthur Humeau

7h. Le vrombissement du réveil m’arrache brutalement des doux bras de Morphée. Une nouvelle semaine, une nouvelle journée. L’infinie répétition des jours me donne le tournis. Ne surtout pas y penser, ne pas laisser la lassitude m’étreindre.

Je m’extirpe tant bien que mal de la tiédeur rassurante des draps. La douche d’abord, le petit déjeuner ensuite. Mettre mon cerveau en pilotage automatique, enchaîner les gestes sans y penser, presque en apnée.

Je prends mon sac, enfile mon manteau. Je respire profondément avant d’ouvrir la porte, avant de me jeter dans l’arène. Le premier combat à mener est celui du métro : la foule, le mouvement perpétuel, les incivilités, les bousculades. Comme chaque matin, le quai est bondé. Réussir à se faufiler, trouver une brèche, voilà en quoi consiste le jeu.

Quand le métro arrive, ils sont déjà nombreux à s’entasser dans les rames, comprimés, agacés par ce continuel manque de place. Chaque matin, une question m’assaille : comment font-ils pour supporter ça jour après jour ? Toi, dont le regard me transperce, où trouves-tu la force de recommencer chaque jour ? Ton regard, comme le mien, porte  le sceau de la fatigue et pourtant tu continues, tu ne t’arrêtes pas.

Les personnes autour de moi montent dans la rame en me frôlant, me poussant. Et si je ne les suivais pas ? Et si je restais là ?

 

Merci à Leiloona de nous proposer chaque mois une nouvelle photo autour de laquelle écrire.

 

Bilan livresque et cinéma de mars

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Le mois de mars fut un très riche en terme de lecture avec de très beaux textes et un coup de cœur pour l’excellent « Dans les angles morts » de Elizabeth Brundage. Deux livres m’ont frappé par la qualité de leur langue et la beauté de celle-ci : « Ça raconte Sarah » de Pauline Delabroy-Allard et « Par-delà nos corps » de Bérengère Cournut. Le mois de mars m’a également permis de retrouver l’un des mes auteurs préférés : J.M. Erre avec son dernier roman hilarant « Qui a tué l’homme-homard ». Je continue à découvrir les relectures de Shakespeare avec ce moi-ci « Le conte d’hiver » réécrit par la grande Jeannette Winterson. Si ce projet de réécritures vous intéresse autant que moi, vous serez ravis de savoir que les éditions Robert Laffont sortent en avril « Graine de sorcière » de Margaret Atwood qui revisite « La tempête ». Une seule déception ce mois-ci avec une bande-dessinée, qui participe au prix SNCF du polar, « Les visés » ne fut pas à la hauteur de mes attentes. Je termine le mois en beauté puisque je suis actuellement plongée dans « Le chant des revenants » qui me permet de découvrir la romancière américaine Jesmyn Ward. Bon mois d’avril à tous !

 

Mes coups de cœur du mois :

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Alexandre, quadragénaire, constate avec stupeur que le prêtre, qui a abusé de lui lorsqu’il était enfant, officie toujours auprès d’enfants. Fervent catholique, il écrit au diocèse de Lyon pour se plaindre de cet état de fait. Après de nombreux échanges et une confrontation, Alexandre constate que le père Preynat n’est pas sanctionné. Il décide alors de porter plainte contre le prêtre. La police prend ensuite contact avec d’autres enfants abusés dont François, qui décide de créer une association La Parole Libérée. C’est au cours d’une réunion de celle-ci que François croise la route d’Alexandre et celle d’Emmanuel qui n’a jamais réussi à oublier les abus du prêtre et à se construire une vie.

Le film de François Ozon se téléscope avec l’actualité et le refus de la démission du cardinal Barbarin par le pape enfonce le clou du film : la dénonciation de la hiérarchie épiscopale incapable de prendre les mesures qui s’imposent face à des prêtres pédophiles. Le film est extrêmement bien documenté et d’une grande sobriété dans sa mise en scène. Le début du film présente à tour de rôle l’un des trois personnages principaux donnant ainsi à voir des profils et des situations différents. Alexandre, François et Emmanuel sont tous les trois excessivement attachants et servis par des acteurs d’une grande subtilité : Melvil Poupaud, Denis Ménochet et Swan Arlaud (je compléterais la liste avec Eric Caravaca qui a un rôle plus secondaire mais qui est toujours formidable). François Ozon capte également très bien l’entourage de strois hommes : la mère qui culpabilise (Josiane Balasko), le couple qui a réagi à l’époque des faits, le frère jaloux de l’attention donné à celui qui fut abusé, les parents de la haute bourgeoisie qui rejette la douleur de leur fils pour éviter le scandale. Tout cela esr finement analysé et traité dans le film. Un seul bémol, les flash-back qui nous montrent les personnages principaux enfants face au père Preynat. Ils n’apportent pas grand chose au film et l’alourdissent. « Grâce à Dieu » est un film remarquablement documenté, mis en scène avec sobriété et servi par trois acteurs exceptionnels.

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Après la première guerre mondiale, Holt revient dans le cirque où il travaillait. Il était le cow-boy vedette qui régalait son public de ses acrobaties. Mais Holt est revenu avec un bras en moins. Fini la voltige. Max Medici, le patron du cirque familial, lui propose de s’occuper de sa dernière acquisition : un éléphant femelle qui va plutôt mettre bas. Celle-ci donne rapidement naissance à un éléphanteau aux oreilles démesurés. Les enfants de Holt se chargent de lui et découvrent bientôt que cet étrange éléphant peut voler.

Tim Burton reprend le classique de Disney et « Dumbo » lui réussit beaucoup mieux que « Alice aux pays des merveilles » qui était calamiteux. Ici, on retrouve le plaisir de voir un film de Tim Burton et cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé. Le plaisir n’est d’ailleurs pas que régressif. Bien-sûr, on est heureux de retrouver ce personnage si attendrissant et Tim Burton cite des scènes de l’original comme la danse des éléphants roses. Mais ce qui rend vraiment le film intéressant est sa deuxième partie. Le cirque Medici est racheté par un patron de parc d’attraction. Il veut posséder l’éléphant volant. A travers ce personnage mégalo et cupide et son parc d’attractions calibré, Tim Burton égratigne Disney. Tout y est lisse et les éclopés du cirque Medici n’y ont pas leur place. On retrouve dans « Dumbo » la poésie lunaire du réalisateur et son choix judicieux d’acteurs : Colin Farrell, Eva Green, Dany DeVito et Michaël Keaton qui est décidément fait pour l’univers de Burton. « Dumbo » est donc une réussite qui allie l’émotion, l’humour et l’ironie. Courrez-y avec ou sans vos enfants !

Et sinon : 

  • Santiago, Italia de Nanni Moretti : Le 11 septembre 1973, un putsch militaire, dirigé par le général Pinochet, renverse le président Allende qui sera acculé au suicide. Commence alors une vague d’arrestation et de torture des chiliens communistes et socialistes qui soutenaient le président élu. Les ambassades étrangères ferment les unes après les autres, sauf une, celle de l’Italie. De nombreux chiliens trouvent refuge entre les murs de celles-ci. Ce sont les témoignages de ces réfugiés que nous livrent Nanni Moretti. Beaucoup sont restés en Italie. Ils sont artistes, ouvriers, avocats, enseignants, diplomates. Ils parlent, avec les yeux brillants, de l’incroyable espoir né de l’élection d’Allende. Ils racontent ensuite l’horreur de la dictature, de Pinochet mis au pouvoir avec l’aide des américains et de la diffamation d’Allende dans les médias. La vie à l’ambassade est longuement évoquée : la manière dont ils franchirent le mur, la vie en communauté et les enfants qui jouent autour de la piscine. Ils expliquent aussi à quel point l’Italie les a accueillis chaleureusement. Et en creux, Nanni Moretti critique l’Italie d’aujourd’hui qui refuse d’accepter les migrants qui traversent la Méditerranée. Les témoignages sont vraiment bouleversants et souligne bien à quel point l’Italie a changé depuis les années 70.

 

  • Marie Stuart, reine d’Ecosse de Josie Rourke : Après le décès du roi de France, son époux, Marie Stuart revient en Ecosse pour revendiquer son trône. Elizabeth 1er et ses conseillers ne l’entendent pas de cette oreille. Marie pourrait vouloir prendre le pouvoir également sur l’Angleterre. Le film de Rosie Rourke est visuellement magnifique : les paysages, les décors et les costumes sont splendides. Ce qui m’a intéressée dans le film, c’est la manière dont Josie Rourke montre la gémellité des deux reines. Elles sont puissantes, volontaires mais leur pouvoir est entravé par les hommes qui ne supportent pas de les voir sur leurs trônes. Chacune  pourrait aider et soutenir l’autre mais elles finissent pas devoir se comporter comme les hommes, de manière implacable.  Le film montre bien les réticences d’Elizabeth à faire exécuté sa cousine qui lui ressemble et qui éprouve les mêmes difficultés à maintenir son autorité. En voyant le destin de Marie Stuart, on comprend également la décision d’Elizabeth de ne pas avoir de mari. Ceux de Marie cherchent à tout prix à lui voler son trône. Margot Robbie et Saoirse Ronan sont toutes deux parfaites. Le film reste néanmoins très classique. Certaines scènes, comme celle de l’accouchement de Marie, auraient pu nous être épargnées. Celle de la rencontre entre les deux reines, appréciée par beaucoup, m’a semblé très artificielle.

 

  • Damien veut changer le monde de Xavier de Choudens : Damien est pion dans une école primaire. Un jour, la mère du petit Bahzad ne vient pas récupérer son enfant. Damien s’en charge et découvre que la mère et le fils sont menacés d’expulsion. Sensibilisé aux engagements sociaux par ses parents, Damien cherche une solution pour aider cette famille. Pour ce faire, il doit enfreindre la loi. Malheureusement, une fois ce pas franchi, Damien est dépassé par son engagement  qui donne des idées à beaucoup, beaucoup d’autres familles. La comédie de Xavier de Choudens est très sympathique, elle comporte juste ce qui faut de bons sentiments pour ne pas tomber dans la guimauve ! Les répartis, les situations sont bien troussées et font mouche. La troupe d’acteurs, avec Franck Gastambide à sa tête, semble follement s’amuser. Le film met à l’honneur le sens du collectif, à l’instar de « Les invisibles », et c’est sans doute cela qui nous fait du bien.

 

Dans les angles morts de Elizabeth Brundage

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En février 1979, en pleine tempête de neige, le couple Pratt voit arriver chez eux George Clare, un voisin. Il vient de trouver sa femme, Catherine, assassinée dans leur maison. Leur petite fille était seule dans sa chambre quand le meurtre a eu lieu. Les Clare étaient arrivés à Chosen huit mois plus tôt. Ils avaient racheté une ancienne ferme laitière en faillite pour une bouchée de pain. George venait d’obtenir un poste d’enseignant en histoire de l’art à l’université. Après New York, le couple s’installait dans une petite ville rurale où les agriculteurs étaient en grande difficulté financière. L’achat aux enchères de la ferme des Hale  ne plut d’ailleurs pas beaucoup aux habitants. L’intégration des Clare s’annonçait donc difficile. L’assassinat de Catherine Clare jette le doute et assombrit toute la communauté. Qui aurait pu commettre un tel acte?

« Dans les angles morts » est un roman remarquable, d’une grande maîtrise narrative. Le roman s’ouvre sur la découverte du corps de Catherine Clare et pourtant il ne s’agit pas là d’un thriller à proprement parlé. Le reste du roman  ne sera pas le récit de l’enquête menant à l’arrestation du meurtrier. Bien entendu, à la fin du roman, le lecteur saura ce qu’il est arrivé à Catherine mais Elizabeth Brundage a écrit un grand roman psychologique.

Après le meurtre, l’auteur revient sur la vie du couple Clare : leur rencontre à l’université, leur mariage, la naissance de leur fille, leur emménagement à Chosen. Mais l’histoire de cette famille n’est pas la seule à occuper les pages de ce roman. Elizabeth Brundage multiplie les points de vue, fait entendre les voix de tout l’entourage du couple. Il y a les trois fils Hale qui habitaient la ferme rachetée par les Clare, Bram et Justine, un couple riche venu se retirer à la campagne pour vivre plus simplement, Mary Lawton qui travaille à l’agence immobilière, Willis, jeune femme paumée, etc… Chaque personnage s’exprime, chacun a une épaisseur psychologique. Elizabeth Brundage dissèque cette communauté rurale avec beaucoup de finesse et une incroyable fluidité narrative.

Le roman a un côté gothique qui n’était pas pour me déplaire. « Dans les angles morts » est un roman extrêmement sombre, il plonge dans la noirceur de l’âme humaine. Au fur et à mesure des chapitres, le récit devient glaçant. La maison est un personnage à part entière. « Une chose à savoir à propos des maisons, c’étaient elles qui choisissaient leurs propriétaires, et non l’inverse. Et cette maison les avait choisis, eux. » Elle est marquée du sceau de la malédiction, du malheur. La mort de Catherine Clare n’est pas le premier drame qu’abrite cette vieille ferme. Elle est inquiétante, hantée d’après Catherine Clare. Elle porte le poids des destinées tragiques des femmes qui y vécurent.

La densité du récit, le souffle romanesque, la maîtrise narrative, la galerie de personnages font de « Dans les angles morts » un très grand roman et un coup de cœur pour moi.

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Les visés de Thomas Gosselin et Giacomo Nanni

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Richard est marié et le couple attend son premier enfant. C’est au volant de leur voiture qu’il dévoile à sa femme l’un de ses rêves. Il a imaginé qu’il était dans la peau du tueur du président Kennedy, Lee Harvey Oswald. Sa femme en plaisante. Mais Richard se comporte par moments de manière très étrange et morbide. Il écrit toutes ses pensées dans un cahier que sa mère trouve. La lecture de celui-ci la glace puisque son fils s’imagine en sniper tirant sur la foule. Il se défend en lui expliquant qu’il écrit un roman mais le doute persiste, d’autant que Richard a parfois des réactions violentes.

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La bande-dessinée de Thomas Gosselin et Giacomo Nanni s’inspire de l’histoire de Charles J. Whitman (1941_1966) qui perpétra l’un des premiers assassinat de masse aux Etats-Unis. Le 1er août 1966, il tua 16 personnes et en blessa 32 à Austin avant d’être tué par la police. La bande-dessiné tente d’expliquer la survenue d’un tel acte et étudie la psychologie de ce personnage. L’individu est clairement dérangé dès les premières pages qui le montrent dans son quotidien. Il semble sans cesse contenir des pulsions violentes (on le voit notamment avec la scène de la course en voiture plusieurs fois repoussée). Ses cauchemars, son carnet soulignent la morbidité et ses penchants suicidaires puisqu’il sait que ses actes le mèneront à une mort violente. « Toute cette vie passée sur les routes, à l’horizontale…Il faudra que je meure à la verticale pour être sûr de voir la différence. » C’est bien évidemment un personnage antipathique malgré une enfance elle-même marquée par la violence. Il est d’autant plus détestable qu’il se cherche des excuses en imaginant que ses actes sont uniquement le fruit d’une tumeur au cerveau. Gosselin et Nanni montrent également la facilité déconcertante pour nous avec laquelle on peut se produire des armes aux Etats-Unis. Ce qui est encore plus affligeant est de constater le nombre d’assassinats de masse qui ont été perpétrés depuis ce 1er août 1966.

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Le choix graphique est au départ surprenant. Le dessin est très coloré, très naïf ou grossier pour ce qui est des visages, la trame est faite de gros grains. Mais les cadrages, la mise en page sont intéressants et j’ai beaucoup aimé la manière dont Giacomo Nanni utilisaient les ombres chinoises sur la fin du volume. Malgré cela, je suis restée trop à distance de l’histoire et j’ai trouvé la fin très abrupte.

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« Les visés » présentent des qualités indéniables de mise en scène et de tentative de compréhension du passage à l’acte d’un fou. Néanmoins, je suis restée très extérieure à l’histoire qui m’était racontée et je n’ai donc pas été totalement convaincue par cette bande-dessinée.

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Qui a tué l’homme-homard ? de J.M. Erre

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Margoujols est un petit village reculé dans les hauteurs du Gévaudan qui abrite les rescapés du cirque de Balthazar Britiescu. Il arriva en 1945 en Lozère et était un cirque de freaks : femme à barbe, homme-éléphant, nain, colosse, sœurs siamoises. Et un homme-homard nommé Joseph Zimm, solitaire et acariâtre, un homme qui savait se faire détester par l’ensemble des villageois : « Terrible handicap qui avait dû valoir à Joseph de multiples moqueries dans sans enfance, sans doute l’effroi des femmes, peut-être le rejet de tous ? Mais alors, pourraient s’exclamer certaines âmes charitables, ce terrible état n’expliquerait-il point son tempérament farouche ? C’est possible. Précisons néanmoins que Joseph était moins rejeté pour sa difformité que parce qu’il était raciste, misogyne, homophobe, pervers et supporter du PSG. » Et Joseph Zimm est justement retrouvé mort. L’enquête est confié à l’adjudant Pascalini et son stagiaire Babiloune. Pour mieux appréhender la population locale, les deux gendarmes sont épaulés par la fille du maire : Julie de Creyssels, jeune femme tétraplégique.

Quel immense plaisir de retrouver J.M. Erre ! C’est sans aucun doute l’auteur qui me fait le plus rire (la première place se joue entre lui et Donald Westlake version Dortmunder), j’adhère totalement à son humour noir et politiquement incorrect. Et cela commence avec Julie, narratrice décapante et attachante. Elle est la première à se moquer d’elle-même et de son handicap. Elle prend un malin plaisir à tourner les autres en ridicule : lorsque quelqu’un marche à ses côtés, elle accélère lentement la vitesse de son fauteuil roulant pour que la personne finisse totalement essoufflée ! Mais Julie est également redoutablement intelligente et la mort de Joseph Zimm va lui permettre de mettre du piment dans son morne quotidien.

Le récit de J.M. Erre est parfaitement réjouissant et toujours aussi farfelu ! Margoujols abrite notamment le comité de réhabilitation de la bête du Gévaudan, l’association des éleveurs d’autruches du Gévaudan, la bibliothèque Maître Capello et un café polyfonctionnel (bar-tabac-épicerie-poste-cabinet de psychothérapie de groupe-café-PMU-boucherie-pompes funèbres) sur la place de la mairie. Margoujols est aussi la ville la plus câblée de toute la France ! Les habitants sont donc très actifs sur les réseaux sociaux. Ils sont également très au courant des procédures policières puisqu’ils passent leur temps à regarder des séries policières. Le pauvre Pascalini va avoir du fil à retordre  avec cette bande d’olibrius. L’enquête permet à J.M Erre de nourrir son récit de références et il s’amuse avec les clichés du genre. Il en profite également pour fustiger quelques-uns de nos travers contemporains.

« Qui a tué l’homme-homard ? » est un très bon cru de la cuvée J.M. Erre, la lecture est tellement réjouissante que l’on est triste de quitter Margoujols et sa bande de freaks.

 

 

 

Par-delà nos corps de Bérangère Cournut

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Else a 20 ans lorsqu’elle croise le chemin de Werner Heller, un peintre et poète allemand. Else est déjà mariée mais Werner et elle vont s’aimer passionnément. La première guerre mondiale éclate, le mari et l’amant sont envoyés au front, chacun devant défendre sa partie respective. En septembre 1914, Werner adresse une lettre à Else. Celle-ci ne lui répond pas immédiatement. Elle vient d’apprendre le décès de son époux sur le champ de bataille. Après cette lettre, Else n’aura plus jamais de nouvelles de Werner et ne saura pas ce qu’il lui est arrivé. Vingt cinq plus tard, elle se décide à prendre la plume pour enfin lui répondre, pour comprendre ce qui les unissait si fortement et lui raconter sa vie depuis cette lettre de 1914.

« Le temps a passé, j’essaie de vous relire encore une fois sur papier jauni, pour cerner plus clairement ce qu’était cette Grande Absence qui nous reliait. Il me semble qu’à travers nos échanges, vous et moi n’avons cessé de parler d’autre chose que nous-même. Comme si notre rencontre s’était produite au-delà de nos personnes, comme si notre propre vie ne nous appartenait pas. » 

Le court texte de Bérengère Cournut est d’une grande poésie. Il nous transporte au cœur de l’histoire d’amour de Else et Werner, une histoire intemporelle et éternelle. Malgré la brièveté de leur histoire, elle reste graver dans le corps et l’esprit d’Else. Elle est au centre de tout mais elle ne l’a pas empêché de poursuivre sa vie. Elle a traversé beaucoup de tourments : la mort de son mari, la disparition de son amant, la première guerre mondiale où elle s’est engagée en tant qu’infirmière dans différents pays. Elle a rencontré dans ses pérégrinations son deuxième mari, le père de ses deux fils nés douloureusement pendant la guerre. Else est une femme forte, solide portée par les éléments, la nature. Elle ressent intensément chaque chose ; la mer comme la forêt l’habitent aux moments de ses grossesses. Elle semble célébrer la vie malgré les difficultés.

Malgré la beauté du texte, j’ai un petit bémol dont n’est absolument pas responsable Bérangère Cournut. Son texte est une réponse à celui de Pierre Cendors publié en 2017 aux éditions Le tripode et intitulé « Minuit en mon silence ». Ce texte est la lettre de Werner à une jeune femme rencontrée à Paris juste avant la guerre. Bérengère Cournut a donné corps à cette jeune femme et l’idée est très belle. Mais je en connaissais pas et n’ai pas lu le texte de Pierre Cendors. Et à certains moments du texte, j’ai senti qu’il me manquait quelque chose, que certaines clefs me manquaient pour profiter pleinement de la réponse d’Else.

« Par-delà nos corps » est un texte extrêmement poétique sur une femme libre, habitée par un amour puissant. Si vous souhaitez lire ce texte, je vous conseille de commencer par celui de Pierre Cendors auquel celui-ci répond. Je regrette de ne pas l’avoir fait moi-même afin de profiter plus pleinement de ma lecture.

Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik

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Avec « Les derniers jours de Stefan Zweig », Laurent Seksik écrit une biographie romancée des six derniers mois de la vie de l’écrivain autrichien. Zweig quitte son pays en 1934, quatre ans avant l’Anschluss, sur une prémonition du drame qui allait advenir. « Il était parti en 1934, après que la police autrichienne eut perquisitionné sa maison à la recherche d’une cache d’armes – des armes chez le chantre du pacifisme ! » Après un détour par Londres et un séjour à New York où la bureaucratie vient à bout de sa patience, l’écrivain et sa deuxième femme Lotte s’installent au Brézil. A l’automne 1941, le couple s’installe dans une maison à Pétropolis. Un endroit où Lotte pourra respirer, elle dont l’asthme ne cesse de s’aggraver et où Stefan pourra terminer son autobiographie « Le monde d’hier ». Il compte également se lancer dans l’écriture de son grand oeuvre : la biographie de Balzac.

Mais le cœur n’y est plus. Laurent Seksik montre parfaitement bien à quel point la mélancolie ronge le cœur et l’âme de Stefan Zweig. La MittelEuropa a disparu définitivement, la Vienne intellectuelle et cosmopolite a été balayée par le nazisme. « Ce temps-là ne reviendra pas. Jamais plus les flâneries sur le pont Elizabeth, les marches sur la Grande Allée du Prater, l’état des dorures du palais Schönbrunn, ni le long déploiement du soleil rougeoyant sur les rives du Danube. La nuit était tombée pour toujours. » Plus de patrie, de maison vers laquelle retourner, Zweig a perdu ses repères et son idéal de vie humaniste. Il repense sans cesse à sa propriété de Salzbourg, aux livres qu’il a du y laisser, aux amis qui y venaient en visite : Rilke, Schnitzler, Romain Rolland, Thomas Mann, Toscanini ou Joseph Roth. La présence de Lotte n’y change rien. Elle, qui se pense toujours en concurrence avec Friderike la première femme de l’écrivain, ne peut prendre le dessus sur le désespoir de son mari. Elle va plutôt rejoindre son état d’esprit au fil des mauvaises nouvelles venues d’Europe. Zweig pense à tous ses amis qui ont choisi le suicide plutôt que de tomber dans les mains des nazis : Walter Benjamin, Ernst Weiss, Erwin Rieger et d’autres. Et Joseph Roth qui se tue en noyant son désespoir dans trop d’alcool. Il est également rongé par la honte d’avoir abandonné son pays, il se sent lâche par rapport à ceux qui sont restés sur place pour lutter contre l’envahisseur allemand. Stefan Zweig et sa femme choisirent de se suicider ensemble avec du véronal le 22 février 1942.

Parfaitement documenté, avec une écriture fluide, Laurent Seksik redonne chair à Stefan  Zweig et à sa femme Lotte. Il souligne bien à quel point la fin de la MittelEuropa a brisé l’écrivain autrichien. Si vous êtes intéressé par le sujet, je vous conseille le formidable film de Maria Schrader qui commence au moment de l’arrivée de Zweig au Brésil.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris

Dans les années 60 à Chicago, Karen Reyes, 10 ans, vit avec son frère et sa mère au sous-sol d’un immeuble. Ils vivent dans un quartier pauvre dans l’Uptown. En raison de son origine sociale, Karen a été rejetée par sa meilleure amie. A l’école, les garçons lui cherchent des noises. Pour fuir cette réalité, Karen regarde des films d’horreur, lit des magasines sur le même thème. Elle se prend même pour l’un d’entre eux puisqu’elle pense être un loup-garou. Elle consigne sa vie dans un journal intime dessiné. Un drame survient dans l’immeuble de Karen. La voisine du dessus, Anka Silverberg, est retrouvée morte chez elle, une balle dans le cœur. La police conclut à un suicide mais Karen n’est pas de cet avis. Elle enfile un imper et un feutre et débute une enquête.

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« Moi ce que j’aime, c’est les monstres » est une oeuvre hors-norme de par sa taille (plus de 800 pages en deux volumes), de par son histoire et de par sa forme. Le destin d’Emil Ferris bascule à 40 ans après une piqûre de moustique. Elle attrape la fièvre du Nil qui la laisse paralysée. Mais cette illustratrice s’acharne, se scotchant un stylo dans la main pour continuer à dessiner. Elle s’inscrit au Chicago Art Institute et réussit, après six ans de travail, à terminer ce roman graphique inclassable.

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L’histoire de Karen Reyes mêle plusieurs lignes narratives : l’enquête policière, l’intime, l’Histoire. L’enquête de Karen nous entraîne dans les quartiers pauvres de Chicago, nous emmène à la rencontre des déshérités et des laisser-pour-comptes. Comme avec les films d’horreur, l’enquête permet à Karen de sortir de sa vie morose. Sa mère est atteinte d’un cancer en phase terminale. Karen commence, à 10 ans, à sentir les prémices de l’adolescence et se sent différente des autres jeunes filles. Se voir en loup-garou est aussi une manière d’extérioriser cette différence. Heureusement, Karen n’est pas seule pour affronter tout ça, elle a son grand-frère Deeze. Grand séducteur, il est malgré tout très présent, il emmène notamment sa sœur au musée. Il lui apprend à rentrer dans les tableaux ce qui donne des pages sublimes dans la BD.  Pendant que Karen grandit, le président Kennedy se fait assassiner et bientôt c’est le tour du révérend Martin Luther King. Une époque trouble qui montre à Karen la noirceur du monde qu’elle va retrouver dans le témoignage enregistré par Anka. Allemande d’origine juive, elle y raconte son enfance brisée, sa vie d’adulte marquée par l’étoile jaune et la déportation.

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Le récit d’Emil Ferris est foisonnant, prenant des directions étonnantes. Les dessins, le texte couvrent entièrement chaque page. Le dessin peut être d’une précision incroyable, hyperréaliste mais également il peut se rapprocher de l’esquisse avec un tracé très rapide. Emil Ferris joue également sur les couleurs  et le noir et blanc. Tout cela donne une oeuvre vivante, bouillonnante et dense.

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« Moi ce que j’aime, c’est les monstres » est un roman graphique sur l’acceptation de soi et la différence. C’est une oeuvre remarquable d’une grande puissance visuelle et qu’il faut lire absolument.

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