Tant qu’il reste des îles de Martin Dumont

image_0757919_20210106_ob_5333be_tant-qu-il-reste-des-iles

« C’est pas rien une île… C’est un bout de terre planté au milieu de l’océan. Un caillou peut-être, mais avec la mer autour. Un truc magique, un endroit d’où tu peux pas te barrer comme ça, juste sur un coup de tête. Et même pour la rejoindre d’ailleurs ! Une île, ça se mérite. Faut prouver qu’on est digne de l’atteindre, faut être à la hauteur. » Et c’est ce que met en péril la construction d’un pont et ce qui bouleverse les habitants. Certains veulent stopper la construction à tout prix. Léni, qui travaille sur le dernier chantier naval de l’île, regarde sans prendre partie. Il est indécis, il n’identifie pas réellement ce que le pont va changer dans sa vie. Le travail commence à manquer, son ex compagne rechigne à lui laisser la garde de leur fille. Léni n’est pas très optimiste quant à ses perspectives d’avenir. C’est là qu’il fait connaissance d’une journaliste-photographe, Chloé, venue faire un reportage sur la construction du pont.

Martin Dumont nous offre un roman plein d’humanité, nous présentant avec simplicité le quotidien d’une population troublée par la construction du pont, par cet inconnu qui va inévitablement modifier leurs vies. Chaque chapitre correspond à un élément de constitution du pont et montre ainsi l’avancée des travaux comme le changement de Léni. Car le pont est une métaphore du personnage central : faut-il s’ouvrir au monde ou rester isolé ?

L’auteur dresse le portrait d’une petite communauté accueillante et chaleureuse : Christine qui tient le café de l’île et chante accompagnée de son accordéon, Marcel le patron du chantier naval qui a tout appris à Léni, Stéphane le pêcheur qui refuse le pont, Karim le collègue loyal de Léni. Les relations entre eux sont pudiques ce qui n’empêche pas la profondeur des sentiments. Et on sent que le cœur du roman, pour Martin Dumont, se trouve dans ses personnages, qu’il regarde avec tendresse et qui nous touchent immanquablement.

Sensible, social, humain, « Tant qu’il reste des îles » m’a enchantée de la 1ère à la dernière page.

Le temps des grêlons d’Olivier Mak-Bouchard

51H9RbvqOmL

C’est dans un parc d’attractions sur le Far West que Peter se rend compte qu’il y a un problème avec les photos. Son amie Gwendo essaie de prendre un indien en photo mais seul le paysage apparaît sur l’écran du téléphone. Rapidement, le problème ne concerne pas que les photos, le présentateur du journal télévisé n’apparaît plus non plus à l’antenne. Le phénomène interroge et il semble que « le nuage » soit tellement saturé de portraits, d’images de personnes que plus rien ne s’y imprime. Pire, des personnes prises en photo ou filmées au XIXème siècle réapparaissent. On les surnomme les grêlons et ils reviennent sur terre par ordre chronologique. Certains sont très attendus comme le grêlon d’Arthur Rimbaud. Mais rapidement, on s’aperçoit que les grêlons sont amorphes, apathiques et ils ne savent plus parler. Que faire d’eux, d’autant plus que leur nombre devient inquiétant ?

L’année dernière, j’avais été totalement envoûtée par le premier roman d’Olivier Mak-Bouchard « Le dit du mistral »  et je n’ai pas été déçue par « Le temps des grêlons ». Même si l’auteur nous plonge à nouveau dans une fable, l’univers de son deuxième roman est totalement différent du premier. « Le temps des grêlons » est un roman dystopique qui critique subtilement un monde où l’image de soi, sa mise en scène domine. Le texte regorge de trouvailles et d’inventions. L’idée de départ ne s’essouffle à aucun moment et elle est parfaitement exploitée du début à la fin.

Le début du roman est léger, le narrateur et ses amis sont encore enfants, leur regard est naïf et amusé par les évènements. La candeur laisse peu à peu la place à la gravité, les enfants grandissent et les temps s’assombrissent. Les trois amis, Peter, Gwendo et Jean-Jean, sont infiniment touchants, j’ai apprécié de les suivre, de les voir évoluer dans ce monde inquiétant et finalement menaçant. Et puis il y a Arthur Rimbaud…mais là je vous laisse découvrir le rôle qu’il occupe dans cette histoire.

Olivier Mak-Bouchard réussit à nouveau à surprendre son lecteur en créant un univers singulier où l’imagination et l’inventivité sont reines. « Le temps des grêlons » m’a transportée et je n’ai qu’une hâte : lire le prochain roman de l’auteur !

Ultramarins de Mariette Navarro

51-hFulnBQS._SX195_

Elle commande des navires depuis des années. Sa rigueur, son autorité lui ont permis de s’imposer face aux hommes qui composent son équipage. Elle est perpétuellement sur le qui-vive et dans le contrôle. Et pourtant, durant une traversée de l’Atlantique, quelque chose cède, une faiblesse qui lui fait accepter une baignade en plein milieu de l’océan. Ses vingt marins plongent nus dans le bleu profond, une demi-heure qui va bousculer les certitudes, libérer les esprits et les corps mais l’immensité est également source d’inquiétude. « Ils n’auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l’océan. Ils n’auront pas nagé plus de 35 minutes. Ils n’auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu. Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. » Le retour des hommes sur le cargo sera accompagné d’évènements étranges.

Le premier roman de Mariette Navarro, poétesse et dramaturge, prend des allures de fable. Il est source de vertige, de perte de repères pour les personnages et pour le lecteur. Les personnages n’ont pas de noms, le mystère qui va s’installer sur le bateau (brume envahissante, un personnage énigmatique, les machines qui ralentissent sans raison) ne sera jamais explicité. L’évènement déstabilisant, perturbateur est la baignade superbement décrite par Mariette Navarro. Tant de sentiments s’y mélangent : la joie pure, le lâcher-prise, la solitude, l’introspection, la panique. Cette parenthèse imprévue va également agir sur la commandante qui n’y participe pourtant pas. Elle l’oblige à plonger en elle-même, à questionner ses choix de vie et ses envies.

« Ultramarins » nous enveloppe d’une douce et lumineuse poésie, nous incitant à ralentir, à nous poser, à faire un pas de côté. Un roman à l’ambiance et à l’écriture envoûtante qui s’amuse à brouiller les pistes. Laissez-vous emporter.

Connemara de Nicolas Mathieu

Connemara

Après avoir tout fait pour fuir sa région d’origine, Hélène revient vivre à Nancy avec mari et enfants. Sa prépa, son école de commerce ne l’ont pas endurcie assez pour éviter le burn out. Un poste d’associée semble néanmoins lui être promis dans son nouveau travail. Hélène devrait se sentir heureuse et épanouie. Malheureusement, son moral n’est pas au beau fixe et suite aux conseils de sa stagiaire, elle s’inscrit sur tinder. C’est sur cette application qu’elle retrouve Christophe, pour qui elle avait le béguin au lycée. Il était à l’époque la star de l’équipe de Hockey locale. Avec l’âge , sa renommée s’est ternie. Il est père divorcé, il vit chez son père qui commence à avoir des troubles de la mémoire et il vend de la nourriture pour animaux. Pour Hélène et Christophe, leurs retrouvailles pourraient être une bouffée d’air dans leur quotidien étriqué.

Comme « Leurs enfants après eux », « Connemara » est un roman social et politique. D’ailleurs Hélène et Christophe pourraient être Anthony et Stéphanie, les héros du précédent roman de l’auteur, devenus adultes. Arrivés à la quarantaine, Hélène et Christophe semblent avoir perdu leurs illusions. Leurs moments gloire, leurs réussites sont aujourd’hui bien loin. Nicolas Mathieu alterne le présent et le passé pour nous faire revivre l’adolescence des deux protagonistes. Comme dans « Leurs enfants après eux », Nicolas Mathieu décortique avec acuité et talent ce moment où l’enfance s’achève et où l’avenir paraît sans limite. Le temps est sans doute le thème central du roman, il a passé trop vite, a commencé à marquer les corps et les visages et les instants précieux de l’adolescence ne peuvent se retrouver.

« Connemara » est également le portrait incisif de la France d’aujourd’hui. Nicolas Mathieu égratigne le monde des cabinets de conseil mais aussi les réformes de l’État qui se révèlent absurdes et prises sans consulter les territoires concernés. Le mépris, le cynisme y dominent, Hélène en fera les frais à plusieurs reprises.

« Connemara » est un roman riche, dense, qui prend son temps et où Nicolas Mathieu montre à nouveau sa capacité à décrire avec justesse les vies de ses personnages, les petites et les grandes choses qui composent une trajectoire.

Asphalte de Matthieu Zaccagna

41xPjZnSqML._SX195_

Victor court dans les rues de Paris, à perdre haleine. Son corps souffre, peine mais il ne s’arrête pas. Victor fuit, il cherche à oublier son passé, sa mère qui n’est plus. Surtout, il veut échapper à son père, de plus en plus violent, de plus en plus incontrôlable. Victor épuise son corps pour faire taire son esprit. Dans la nuit parisienne, il fera des rencontres qui s’avèreront décisives.

« Asphalte » est le premier roman de Matthieu Zaccagna ; tendu, percutant, ce texte est parfaitement maîtrisé. A l’image de Victor, les phrases vont vite, elles sont courtes et incisives. Les premières pages nous montrent ce jeune homme en plein effort, on ne sait pas après quoi il court ou ce qu’il fuit. Matthieu Zaccagna distille petit à petit son histoire passée et son présent douloureux. Le remarquable travail de la langue colle à chaque état d’âme de Victor, transcrit par son rythme ce qu’il ressent. Le corps, ses souffrances hantent les pages d' »Asphalte », l’endurance transforme Victor et fera partie de sa quête d’indépendance.

Le roman de Matthieu Zaccagna est nerveux, intense et il se lit dans un souffle. Des débuts plus que prometteurs.

24 fois la vérité de Raphaël Meltz

24-fois-La-verite

1913, Adrien s’est offert une caméra Pathé-Kok, la première caméra pour le grand public. Il aime les nouvelles inventions et prend plaisir à filmer ceux qui l’entourent. Sa petite fille de onze ans, Hélène, est également passionnée par cette caméra. Elle semble avoir un sens inné du cadre et regorge d’imagination. Elle décide un jour de filmer son petit frère, Gabriel, en mettant la caméra sur un chariot et en le faisant glisser le long du couloir. Hélène invente le travelling sans le savoir et malheureusement elle ne verra jamais le résultat de son idée. Hélène meurt quelques jours après dans un accident laissant Gabriel seul et hanté par son absence.

« La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est 24 fois la vérité par seconde », la phrase de Jean-Luc Godard donne son titre et sa structure au roman ambitieux de Raphaël Meltz. L’histoire, que développe le livre, est celle de Gabriel racontée par son petit-fils Adrien. Vingt-quatre chapitres sont consacrés à Gabriel comme vingt-quatre instantanés de sa vie qui durera un siècle (1908-2009). Cette vie est portée par l’amour de la caméra, de filmer sans cesse. Gabriel poursuit ce que sa sœur a commencé. Sa perte, le manque de la jeune fille marquent les pages du livre et se prolongent sur la descendance de Gabriel qui ne sera constituée que de fils uniques.

Gabriel est un témoin privilégié de l’Histoire, il travaille pour les actualités filmées chez Gaumont puis chez Pathé. Il capte, enregistre le réel : l’enterrement de Sarah Bernhardt, le prix Goncourt d’André Malraux, la venue et l’assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, le retour d’Édouard Daladier des accords de Munich, la libération du camp de Dachau. Un siècle s’imprime sur les pellicules de Gabriel. En contrepoint de ces vingt-quatre chapitres, nous découvrons la vie du petit fils, Adrien, qui vit dans la maison de Gabriel. Ce dernier a su avancer, créer une famille malgré la blessure originelle alors qu’Adrien fait du sur-place. Il fait un métier alimentaire (journaliste sur les nouvelles technologies) et se rêve écrivain à temps plein. La vie de son grand-père pourrait être sa porte de sortie. Les chapitres consacrés à Adrien offrent des réflexions sur l’évolution du cinéma, de ses techniques mais aussi sur la banalisation des images, leur authenticité et leur capacité à garder les traces du passé.

« 24 fois la vérité » est un roman dense, riche de questionnements, touchant grâce à ses personnages construits et incarnés, et habité par le fantôme d’une petite fille de onze ans.

Pourquoi pas la vie de Coline Pierré

Sans-titre

Dans la nuit du 10 au 11 février 1963, la poétesse Sylvia Plath se donne la mort en mettant sa tête dans le four, s’intoxiquant ainsi au gaz. Les deux enfants, qu’elle a eu avec Ted Hugues, dorment à l’étage et seront sauvés au matin par la venue d’une infirmière. Et si, au moment fatidique, la petite Frieda s’était mise à pleurer ? Et si sa mère était montée la consoler plutôt que d’ouvrir le gaz ?

Coline Pierré offre donc une seconde chance à Sylvia Plath dans son roman et ce postulat de départ m’a beaucoup plu. Elle revient sur la vie de la poétesse et sur ce qui l’a conduite à vouloir se suicider : la dépression qui hante sa vie depuis l’adolescence, la séparation avec Ted Hugues, son besoin de réussir (sa vie personnelle comme sa vie professionnelle). « Peut-être que c’est précisément là que se trouve le problème, pense Sylvia : l’absence de hiérarchie. Non pas de tout vouloir, mais de tout vouloir avec la même intensité. Quel sens y a t-il à ambitionner d’être une épouse parfaite autant que la meilleure poétesse possible ? » Coline Pierré montre une Sylvia Plath qui lentement, avec l’aide d’amis, apprend à survivre jour après jour avant d’envisager de vivre véritablement. L’autrice invente également un projet totalement fou, fantasque mais également réjouissant : l’adaptation de « La cloche de détresse » en comédie musicale ! Un spectacle que l’on imagine dans l’esprit du Swinging London qui commence à poindre. Un vent de liberté qui redonne un peu d’espoir et d’optimisme à la poétesse.

A travers cette uchronie, Coline Pierré nous montre sa connaissance et son admiration pour Sylvia Plath et c’est sans doute ce qui rend l’ensemble parfaitement crédible. L’écriture est extrêmement plaisante, positive et ce fut un plaisir de découvrir le travail de l’autrice. J’en profite pour vous conseiller la lecture de « La cloche de détresse », l’unique roman de Sylvia Plath, si poignant.

Merci aux éditions de L’Iconoclaste pour cette découverte.

Un été de Vincent Almendros

livre_galerie_9782707344250

Pierre, le narrateur, embarque à Naples sur le voilier de son frère Jean. Le premier est accompagné par sa nouvelle compagne Lone, une thésarde suédoise, tandis que le second navigue avec Jeanne, qui partage sa vie depuis sept ans. Celle-ci a fréquenté Pierre avant de rencontrer Jean. Dans la chaleur étouffante d’un été napolitain, le bateau quitte le port pour prendre la direction de Capri. « Pour nous distraire, Jeanne nous invita à regarder le Vésuve au loin. Le volcan ressemblait à un volumineux nuage de brume. Mon regard glissa sur la côte, embrassant d’un coup toute la baie ouverte sur le large. Ce n’était pas seulement de Naples que nous nous éloignions, mais de la terre elle-même, ferme et rassurante. »

Après avoir découvert Vincent Almendros avec « Faire mouche », je le retrouve avec grand plaisir dans « Un été ». Cet auteur a l’art de mettre en place des atmosphères intrigantes, troubles en peu de pages et avec une belle économie de moyen. « Un été » évoque « Plein soleil » de René Clément par son côté thriller à ciel ouvert. Nos quatre personnages sont coincés sur un bateau de taille réduite. L’ambiance devient rapidement irrespirable entre canicule et tension dramatique. L’ancienne relation entre Jeanne et Pierre est au cœur de ce huis-clos. Les corps se croisent, se frôlent, s’électrisent. Et la marque de fabrique de Vincent Almendros est la qualité de ses chutes qui surprennent, saisissent le lecteur. C’est bien le cas ici avec une fin bien cruelle pour le narrateur.

En peu de mots, Vincent Almendros nous plonge dans une atmosphère où règne le malaise et le malentendu. Tout est fait avec talent, subtilité et suggestion.

Feu de Maria Pourchet

21NyJtIc2RS._SX195_

Laure a quarante ans, deux filles, un mari, une maison à Ville-d’Avray et un emploi de maître de conférences à l’université de Cergy. Clément a cinquante ans, un chien nommé Papa et un travail dans une banque, très rémunérateur et ennuyeux. A priori, ces deux-là n’auraient jamais du se croiser. Pourtant, leur rencontre va bouleverser leurs vies. Après l’avoir invité au restaurant, Laure convie Clément à participer à un colloque. Le courant passe bien entre eux. Une étincelle qui va rapidement se transformer en passion incandescente et dévorante.

L’intrigue de « Feu » est à priori des plus ordinaires : un adultère, une femme qui a tout pour être heureuse et qui pourtant rêve d’une autre vie. Et pourtant, Maria Pourchet réussit à rendre très singulier son dernier roman. Chacun des deux personnages prend la parole à tour de rôle : Laure se questionne, analyse la situation à la deuxième personne du singulier, tandis que Clément s’adresse à son chien et parfois à sa mère dans un monologue névrosé. Les moindres détails, les moindres soubresauts de cette passion, qui naît entre eux, sont disséqués par l’autrice. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette histoire d’amour ou de sexe, n’est guère enviable. Mensonges, lâcheté, dérobade, mesquinerie l’émailleront, les moments heureux sont peu nombreux et ne durent jamais. Marie Pourchet use de beaucoup de cruauté, de cynisme (ou d’une extrême lucidité) dans son texte. Ses deux personnages n’avaient que peu d’aptitudes pour la joie ou le bonheur. Clément est perpétuellement en train de se dénigrer, il a déjà abdiqué et ne croit plus en rien. Laure s’enflamme sans réfléchir aux conséquences, comme une adolescente qui se fiche de blesser ses proches.

En plus de ses éléments, la langue fait l’originalité de ce roman. Elle est rapide, cinglante, incandescente et nous happe. Peut-être est-elle un peu froide à force de cynisme et m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour Laure et Clément.

« Feu » est un texte bouillonnant, flamboyant par sa langue et sa construction qui m’a néanmoins laissée un peu à distance.

L’instant précis où Monet entre dans l’atelier de Jean-Philippe Toussaint

L-instant-precis-ou-Monet-entre-dans-l-atelier

« Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre. » Dans son court texte, Jean-Philippe Toussaint se penche sur les dernières années de Claude Monet. Entre 1916 et 1926, le peintre s’attaque à son dernier travail, sa dernière bataille avec la peinture et les couleurs : les Nymphéas. L’écrivain veut capter ce moment où Monet se plonge dans son art, au point d’oublier le reste : la guerre qui gronde, la vue qui baisse dangereusement, la mort qui approche.

Ce que Jean-Philippe Toussaint exprime merveilleusement bien, c’est ce que représente les Nymphéas pour son auteur et pour ceux qui les découvriront après leur installation au Musée de l’Orangerie : « Car ce qu’il dépose, jour après jour, sur la toile, ce n’est pas tant des couleurs mouillées d’huile dans leur matérialité moelleuse, c’est la vie même, dans ses infimes variations, métamorphosées en peinture. Ce que Proust avait fait avec des mots, en transformant ses sensations et son observation du monde en un corpus immatériel de caractères d’imprimerie, Monet le fera avec des couleurs et des pinceaux. » 

Œuvre unique, les Nymphéas auront été sans cesse retouchés, remaniés par Monet qui imagina, avec son ami Georges Clemenceau, un lieu spécifique pour les mettre en valeur. Si vous n’êtes jamais allés au Musée de l’Orangerie, je ne peux que vous conseiller de vous y rendre tant ce lieu est en parfaite adéquation avec les toiles de Monet. Il permet de mettre en valeur l’incroyable feu d’artifice de couleurs, leur vibration, leur intensité et la vitalité de la touche du peintre.

En peu de pages, Jean-Philippe Toussaint rend magnifiquement le caractère exceptionnel de cette œuvre, la relation particulière de l’artiste avec elle. « L’instant précis où Monet entre dans l’atelier » est un texte infiniment délicat qui me permet de retrouver la plume de l’auteur que j’apprécie beaucoup.