L’empreinte de Alexandria Marzano-Lesnevich

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En 2003, Alexandria Marzano-Lesnevich, 25 ans, est étudiante en droit à Harvard. Elle fait en stage dans un cabinet d’avocats où on lui montre la vidéo d’un homme qui avoue le meurtre d’un enfant. L’homme, Ricky Langley, a été condamné à la peine de mort en 1994. En 2003, un nouveau procès a lieu pour demander la perpétuité. Un troisième procès aura lieu en 2009 pour que Ricky soit déclaré irresponsable de ses actes pour cause de maladie mentale, ce qui n’arrivera pas. Revenons à 2003, lors du visionnage des aveux de Ricky Langley, Alexandria Marzano-Lesnevich souhaite sa mort alors qu’elle a toujours été une farouche opposante à la peine de mort. Pourquoi cette confession ébranle-t-elle à ce point ses profondes convictions morales ?

C’est ce qu’elle va essayer de découvrir et « L’empreinte » est le fruit de cette recherche. Ce livre a été mûri et écrit durant douze ans. Un long travail d’enquête autour de l’affaire de Ricky Langley a bien entendu été nécessaire. Mais « L’empreinte » n’est pas qu’un non-fiction novel comme « De sang froid » de Truman Capote. Alexandria Marzano-Lesnevich entremêle à son enquête sur Ricky Langley, sa propre histoire personnelle. Les deux fils narratifs s’entrecroisent et entrent en résonance pour plusieurs raisons. Ricky Langley est pédophile, il en a parfaitement conscience et avant l’assassinat du petit Jeremy Guillory, il a à plusieurs reprises demander de l’aide. Il n’a pas été entendu et sa déviance est allée jusqu’au meurtre. Si Alexandria Marzano-Lesnevich est aussi marquée par cette affaire, c’est qu’elle a été elle-même victime d’abus sexuels lorsqu’elle était enfant par son grand-père, qui lui n’a jamais eu à répondre de ses actes.

Et pourtant la famille d’Alexandria Marzano-Lesnevich était au courant. Et là vient un deuxième point commun avec Ricky Langley. Les deux familles ont vécu des drames terribles, notamment la mort d’enfants en raison d’une maladie ou d’un accident. Et les deux familles choisissent le secret, le silence absolu sur les drames  qu’elles ont connus. Il ne faut pas regarder en arrière, toujours aller de l’avant. Sauf que les blessures se transmettent aux générations suivantes, en l’occurrence sur Alexandria Marzano-Lesnevich et Ricky Langley (les conditions de sa conception, de la grossesse de sa mère sont proprement ahurissantes.) C’est ce mutisme que Alexandria Marzano-Lesnevich veut faire éclater à travers son travail dans ce livre, elle veut connaître l’histoire de sa famille, comprendre pourquoi ses parents ont continué à voir son grand-père même après avoir eu connaissance des faits.

Et « L’empreinte » n’est qu’une volonté de compréhension, ce n’est en aucun cas une recherche de vengeance. Et ce qu’elle comprend, c’est à quel point l’âme humaine est complexe. Les êtres ne sont jamais fait d’un seul tenant. Ricky Langley et son grand-père ne sont pas que des pédophiles. Ricky Langley a essayé de vivre une vie normale avec des amis, en prison il a passé des diplômes et avait une conduite exemplaire. Le grand-père de l’auteure est aussi celui qui lui a appris a dessiné, a joué au backgammon. « Que là où était le silence, soit la parole. Que là où étaient les secrets, j’ouvre la voie à la complexité de la vérité. » 

« L’empreinte » mélange un travail d’enquête sur un fait divers et une autobiographie. Le texte est d’une grande fluidité, d’une grande pertinence. Alexandria Marzano-Lesnevich fait preuve de beaucoup de recul et de lucidité dans son travail d’analyse. Remarquable.

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My absolute darling de Gabriel Tallent

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Julia Alveston, dite Turtle, vit seule avec son père en Californie. Leur maison est isolée, proche de l’océan et d’une faste forêt. Son père pense que la civilisation américaine ne va pas tarder à s’effondrer et il apprend à sa fille à survivre dans la nature. Un enseignement qui se fait à la dure, souvent de manière brutale. Turtle ne connait rien d’autre que l’éducation de son père et se plie à ses exigences. A 14 ans, elle sait manier une arme à feu à la perfection, elle tire à l’arc et est capable de survivre seule dans une forêt. Les seules moments où elle est loin de son père, sont ceux qu’elle passe à l’école. Mais Turtle est trop asociale, trop revêche pour se laisser approcher. Elle n’a pas d’amis et se braque lors de ses cours. Les choses vont pourtant changer lorsqu’elle va rencontrer deux jeunes lycéens lors d’une de ses escapades en forêt.

« My absolute darling » est le premier roman de Gabriel Tallent, il a été acclamé aux Etats-Unis et également chez nous lors de sa sortie. Après l’avoir lu, je comprends parfaitement les éloges qu’il a reçus. Ce roman est d’une très grande force et il est très difficile de le lâcher une fois qu’on l’a ouvert. Le cœur du roman est la relation entre Turtle et son père. La mère est morte quelques années avant le début du roman. La relation entre les deux est toxique, mortifère et totalement exclusive. Même si le grand-père n’est pas loin, le père et la fille semblent vivre en huis-clos, repliés dans une maison dans un état déliquescent. Gabriel Tallent nous fait découvrir petit à petit à quel point cette relation est violente, abusive. Certaines scènes du livre sont très difficiles à lire et je me suis sentie oppressée par cet univers. Mais l’auteur sait aussi nous montrer que c’est également une relation très ambiguë. Turtle aime passionnément son père malgré tout ce qu’il lui inflige. Gabriel Tallent fait montre d’une grande acuité psychologique dans le traitement de son personnage principal et de son évolution. « My absolute darling » est un roman initiatique, l’éveil de la conscience de Turtle qui se débat avec sa culpabilité vis à vis de son père. A sa quête d’indépendance et d’émancipation va se transformer en thriller, la scène finale est glaçante et elle prend aux tripes.

Gabriel Tallent fustige à travers son roman la détention d’armes aux Etats-Unis et le survivalisme. Le père critique le modèle de vie de ses compatriotes expliquant à sa fille que ce monde consumériste court à sa perte. La nature est donc le seul refuge possible. Même si elle regorge de dangers, Gabriel Tallent nous offre de superbes descriptions de cette nature foisonnante que parcourt Turtle. « L’aube est à peine levée. Les longues tiges humides des fétuques rouges s’inclinent au-dessus d’elle. Turtle est allongée et observe à travers la lunette. Tout près du fusil, elle sent l’odeur de graisse et de poudre. Autour d’elle, le pré est lourd de rosée, la brume se détricote le long de la colline. A mesure que la journée se réchauffe, les longues tiges voûtées par les gouttes de rosée se démêlent soudain et jaillissent vers le ciel, leurs têtes gonflées de graines s’agitent. Il n’y a pas le moindre nuage dans le ciel, à l’exception d’un unique et lointain lenticulaire que la brise ballote et déchire en lambeaux. » La langue de Gabriel Tallent est à la fois précise et formidablement poétique pour décrire cette nature dans laquelle Turtle se réfugie.

« My absolute darling » est une véritable claque littéraire. Un roman initiatique se transformant en thriller dont de nombreuses scènes restent gravées longtemps dans l’esprit du lecteur. Ambitieux, âpre, étouffant et magnifique, « My absolute darling » est un roman que je ne suis pas prête d’oublier.

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Dans la forêt de Jean Hegland

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Nell, 17 ans, et sa sœur Eva, 18 ans, vivent dans la maison familiale sur la côte ouest des Etats-Unis. Elles vivent dans une maison isolée à côté d’une vaste forêt. Elles sont d’autant plus coupées du monde que celui-ci a radicalement changé : plus d’électricité, plus d’essence, plus de téléphone et plus d’internet. Elles ne savent pas ce qui s’est passé, des rumeurs de catastrophe, de guerre, de virus ont couru. « Pendant tout l’hiver dernier, les journaux – quand nous arrivions à les avoir – croulaient sous les nouvelles de désastres, et je me demande si ce n’est pas la convergence de toutes ces catastrophes qui nous a conduits à cette paralysie. » Malheureusement pour les deux jeunes filles, leurs parents sont morts : la mère d’un cancer avant les événements et le père d’un accident quelques mois auparavant. Nell et Eva sont totalement livrées à elles-mêmes et les réserves, faites par leur père, diminuent dangereusement.

« Dans la forêt » a été publié en 1996 aux Etats-Unis et a été sorti des limbes de l’édition par les éditions Gallmeister en 2017. Lire le roman d’anticipation de Jean Hegland en pleine canicule, le rend encore plus réaliste et glaçant. « Dans la forêt » est bien entendu également un roman d’apprentissage et de survie pour Nell, la narratrice, et sa sœur. Le mode de vie des deux jeunes femmes n’est, au départ, pas si différent de d’habitude. Il faut dire que leur quotidien a toujours été l’isolement. Comme la maison était très reculée par rapport à la ville la plus proche, Nell et Eva n’allaient pas à l’école. Elles n’ont donc pas d’amis (ou très peu), ne connaissent pas leurs voisins, les contacts avec le monde extérieur ne leur manque donc pas tant que ça. Elles ont l’habitude de vivre en vase-clos. La mort de leur père a néanmoins changé totalement la situation. Elles doivent dorénavant apprendre à vivre, à se nourrir totalement seules. Ce qui leur permet de tenir, ce sont leurs envies pour leurs vies futures car la situation va forcément finir par revenir à la normale. Nell veut entrer à Harvard et lit toute l’encyclopédie. Eva veut devenir danseuse et elle continue à s’entraîner sans musique et avec des chaussons qui tombent en lambeaux.

Bien évidement, la situation ne va pas s’arranger et Jean Hegland sème de nombreuses embûches sur le chemin de ses deux personnages. La forêt qui les entoure, se montre aussi menaçante qu’accueillante. « Il n’y a aucune échappatoire. Même le feu dans le poêle semble menaçant. (…) Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme -ou les hommes- qui nous tueront. » Et effectivement, la violence va interrompre le quotidien que Nell et Eva avaient mis en place pour tenir. Mais cela va les obliger à enfin s’adapter, à se rapprocher de cette forêt, de cette nature qui peut tant leur apporter. Et finalement, la conclusion du roman devrait être une leçon, être plus proche de la nature, la respecter et la connaître peut nous permettre de mieux vivre.

« Dans la forêt » est un roman totalement réussi et maîtrisé de bout en bout. L’écriture est fluide, la tension savamment distillée, le rapport avec la nature puissant et les deux personnages centraux sont absolument incarnés.

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Rien n’est noir de Claire Berest

Le 17 septembre 1925, la vie de Frida Kahlo bascula. La jeune femme venait d’intégrer la Escuela Nacional Preparatoria dans l’espoir de devenir médecin. Ce jour-là, elle rentrait chez elle en prenant un autobus. Celui-ci percuta un tramway en faisant plusieurs morts. Frida Kahlo fut transpercée par une barre de fer. Ce terrible accident l’a contrainte à rester alitée de très longs mois, à subir toute sa vie des interventions chirurgicales. Durant sa première convalescence, elle s’ennuie et demande à son père de lui procurer des toiles et des pinceaux. C’est ainsi qu’elle commença à peindre. En 1928, elle décide de montrer son travail au peintre mexicain le plus adulé et respecté : Diego Rivera. Elle l’observe longuement pendant qu’il peint ses fresques murales avant de se décider à l’aborder. Rivera est ébloui par le talent de cette jeune femme insolente de 21 ans sa cadette. Pour Frida et Diego débute alors une relation amoureuse passionnée et tumultueuse.

Dans les années 90, j’avais lu l’excellente biographie de J.MG Le Clézio consacrée à ce couple mythique et en haut en couleur. J’ai donc retrouvé avec grand plaisir ces deux personnalités atypiques sous la plume de Claire Berest dont j’avais beaucoup apprécié le précédent livre, « Gabriële », écrit avec sa sœur Anne. Le livre s’ouvre sur le moment où Frida va rencontrer Diego à Mexico en 1928. L’auteure choisit de nous présenter l’histoire du couple de manière chronologique partant de cette première date : le séjour aux Etats-Unis où Diego peint des fresques pour Ford et Rockfeller ; le retour au Mexique suite aux polémiques provoquées par le travail de Diego (par exemple : le portrait de Lénine dans la fresque du Rockfeller Center) ; le voyage de Frida seule à New York et Paris puis son retour à Mexico où elle décède en 1954.

L’originalité de cette biographie est qu’à chaque époque correspond une couleur qui se décline en nuances à chaque chapitre. Claire Berest a choisi des couleurs vives, reflets des états d’âme de Frida : bleu, rouge, jaune et noir/gris pour clore le livre. Elle réussit parfaitement à nous montrer la soif de vie de Frida Kahlo qui a frôlé la mort et a souffert le martyr tout au long de sa vie en raison de ses très nombreuses blessures. Frida est excessive, provocatrice, elle boit beaucoup, se perd dans des fêtes à réveiller les morts, parle crûment et est d’une jalousie maladive. Diego, son ogre tant aimé et tant détesté, l’avait pourtant averti, l’exclusité est impossible pour lui. Alors, Frida aussi aura des amants ; Julien Levy, Nickolas Muray, Jacqueline Lamba, Léon Trostki, etc… « Frida prend des amants bien différents de Diego. Au début, elle était attirée par des hommes partageant quelques similitudes avec son éléphantesque amour, peintre, fort en gueule ou jouisseur, mais, vite, la cruelle comparaison tuait le jeu et toute illusion. Elle veut bien s’appliquer au grand écart et tromper Diego, mais pour pouvoir le retrouver sublimé par des adversaires qui ne seront jamais à sa hauteur. »  Leur histoire d’amour est un tourbillon, une tornade. Ils divorceront, se remarieront, peindront beaucoup, se déchireront et s’aimeront intensément et follement. Claire Berest rend parfaitement compte de ces deux personnalités flamboyantes et incandescentes.

Même si le roman parle du couple Rivera, le cœur en est Frida Kahlo dont le portrait est ici touchant, coloré par la passion, les excès, l’urgence absolue à profiter de la vie, par l’amour et le désir. Mais l’auteure n’oublie pas de montrer le désespoir profond de cette femme au corps meurtri, fracassé et qui jamais ne put être mère. Une femme exceptionnelle et fascinante dont la vie et l’art étaient intrinsèquement liés, l’un et l’autre se nourrissant inlassablement. J’ai toujours trouvé l’intensité de son oeuvre, de sa vie proprement saisissante et Claire Berest réussit à retranscrire cela parfaitement.

« Rien n’est noir » est un roman plein de la fougue, de l’ardeur et des excès de Frida Kahlo et Diego Rivera ainsi que de la scène artistique d’avant-guerre. La plume vive, lumineuse, habitée et impétueuse de Claire Berest rend un magnifique hommage à ce couple hors norme.

Oyana de Eric Plamondon

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« J’ai décidé d’écrire parce qu’il m’est impossible de parler ; je pense que je ne veux pas entendre les mots que je dois dire. Certains en particulier… Les écrire me donne la possibilité de les détruire au dernier moment, s’il le faut. Il me semble plus simple de regretter ce que j’ai écrit que ce que j’aurais dit. » Le 5 mai 2018 à Montréal, Oyana découvre dans le journal la fin de l’E.T.A. La vie qu’elle a construite depuis vingt trois ans au Canada avec Xavier, médecin anesthésiste, vacille. Celle-ci est construite sur des mensonges. Oyana a fui la France et le pays Basque avec une nouvelle identité, elle s’est inventée un passé loin de ses racines, loin de la violence des attentats. Mais, la fin de l’E.T.A signifie pour elle un possible retour, la fin de sa fuite. Mais, au préalable, elle doit avouer à son compagnon qui elle est, ce qu’elle a fait et lui annoncer son départ.

J’ai découvert cet été la plume d’Eric Plamondon avec « Taqawan« , j’ai choisi de poursuivre ma découverte avec son dernier livre : « Oyana ». Les deux derniers romans de l’auteur québécois ont d’ailleurs beaucoup de points communs aussi bien sur le fond que sur la forme. « Taqawan » évoquait la volonté d’indépendance du Québec mais également celle de la tribu des indiens Mi’gmaq. Ici, il est question de celle des basques espagnols et français qui souhaiteraient la naissance d’un état regroupant leurs provinces. Comme dans « Taqawan », l’histoire qui nous est racontée, celle d’Oyana, est entrecoupée par des explications historiques. Ici, c’est le début des attentats de l’E.T.A qui nous est expliqué. Eric Plamondon rappelle la volonté de Franco de détruire toute velléité d’indépendance basque en attaquant certaines villes (Durango et Guernica), en interdisant la langue basque, en assassinant des milliers de personnes. L’E.T.A répliquera le 20 décembre 1973 avec l’attentat contre le premier ministre de Franco, Luis Carrero Blanco. Cette date est également la date de naissance d’Oyana, qui, sans le savoir, est inextricablement liée à cet événement et à la lutte indépendantiste basque. Malheureusement, la violence se poursuivra bien après la mort du dictateur espagnol.

« Taqawan » nous parlait de pêche au saumon, « Oyana » nous parle de pêche à la baleine. Les pêcheurs basques, voyant les baleines fuir leurs côtes, ont traversé l’Atlantique et ont découvert Terre-Neuve. L’histoire de ces pêcheurs tisse un lien entre les deux parties de la vie d’Oyana, elle rattache son passé à son présent. C’est le talent d’Eric Plamondon de réussir à entremêler différents fils narratifs, de mélanger récit et Histoire apportant ainsi plus de profondeur, de densité à ses intrigues.

« Oyana » est le deuxième roman d’Eric Plamondon que je lis. Comme « Taqawan », j’ai apprécié la construction mêlant Histoire et intrigue de manière fort judicieuse. J’ai néanmoins préféré ma première lecture dont l’originalité et la force du récit m’avaient totalement séduite.

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Les sept morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton

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Lord Peter et Lady Helena Hardcastle, ainsi que leurs enfants Michaël et Evelyn, ont convié des amis et connaissances à un bal masqué dans leur propriété de Blackheath. Cette dernière n’est plus utilisée par la famille car elle fut le lieu d’un terrible événement dix-neuf plus tôt. Et il semble que le lieu soit maudit. Sebastian Bell, invité à la soirée, se réveille dans la forêt après avoir reçu un coup sur la tête. Il ne sait plus ce qu’il fait là mais ses souvenirs fragmentés le mettent en alerte. Une femme du nom d’Anna a été assassinée dans ces bois, il en est certain. Sebastian rejoint la demeure des Hardcastle pour demander à ce que des recherches soient lancées pour retrouver la mystérieuse Anna. Mais peut-on réellement se fier aux souvenirs d’un homme qui ne sait plus qui il est ?

Il est difficile de parler des « Sept morts d’Evelyn Hardcastle » car il faut préserver les nombreuses surprises qui attendent son lecteur. Au premier abord, le roman de Stuart Turton est un classique whodunit dans le plus pur esprit britannique. Nous sommes dans un manoir géorgien décrépi au début du XXème siècle. La famille aristocratique organise une grande soirée avec de nombreux invités. Ils sont entourés d’un majordome, de valets de pied, de femmes de chambre et de palefreniers. Un meurtre va entacher les réjouissances et l’ensemble du roman consistera à trouver l’assassin et ses motivations. « Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est une sorte de mixte entre » Downton Abbey » et le Cluedo !

Mais Stuart Turton réinvente totalement le genre du whodunit. Il nous invite dans une narration à la construction labyrinthique, tortueuse qui demande une certaine concentration (je dirai même qu’il nécessite quelques notes pour ne pas perdre le fil et en profiter totalement). En effet, le lecteur va voyager entre différents personnages et dans le temps. C’est vertigineux mais également très réjouissant pour le lecteur s’il accepte les règles du jeu. Et Stuart Turton réussit l’exploit de tenir un rythme effréné sur 544 pages sans que sa narration en pâtisse. Le dispositif est tellement original, tellement bien mené que j’ai craint la déception à la fin. Et cela n’a pas été le cas, le cap est tenu jusqu’à la dernière page. Chapeau à Stuart Turton d’avoir réussi son challenge !

« Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est un whodunit d’une grande originalité, totalement addictif pour le lecteur qui accepte le postulat de départ et qui tient totalement ses promesses de la première à la dernière page. Un premier roman ambitieux et audacieux qui renouvelle le genre et que je ne peux que vous conseiller si vous aimez les romans policiers à la Agatha Christie.

Bilan livresque et cinéma de juillet

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Juillet est mon mois de vacances estivales, il est donc l’occasion de longues plages de lectures. Elles ont eu pour but de commencer à préparer le mois américain qui, je vous le rappelle, commencera le 1er septembre. J’ai eu l’occasion de lire 12 livres (ne les comptez pas sur mon logo, il en manque deux qui ne rentraient pas !), un livre jeunesse et une bande-dessinée. A part « Herland » que j’ai trouvé franchement décevant, je n’ai eu que de beaux moments littéraires. Avec une mention spéciale pour mon coup de cœur du mois : « Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » de Stuart Turton qui est un cluedo labyrinthique et extrêmement intrigant. Je vous reparle de ce roman très rapidement. J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du formidable livre de Joseph Ponthus, « A la ligne », unanimement salué à juste titre et de l’étonnant et original « Taqawan » d’Eric Plamondon. J’espère pouvoir lire prochainement « Oyana », le dernier roman de l’auteur québécois. Décidément, j’apprécie énormément la délicatesse et l’intelligence des livres de Timothée de Fombelle et « Capitaine Rosalie » est un petit bijou parlant de la 1ère guerre mondiale à travers les yeux d’une enfant. Le livre est superbement illustré par Isabelle  Arsenault. Je vous conseille également l’adaptation pleine de malice de Colette en BD avec « Claudine à l’école » de Lucie Durbiano. Pour le reste, il vous faudra attendre le mois de septembre pour connaître mon avis !

Et du côté du cinéma, quatre films à mon compteur avec un coup de cœur :

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La famille Ki-Taek vivote dans les bas quartiers de leur ville. Ils sont tous les quatre sans emploi et ils enchaînent petits boulots et combines. Une belle opportunité se présente finalement à eux. Le fils a été recommandé pour donner des cours d’anglais à la fille d’une richissime famille, les Park. Il fait très bonne impression à l’ensemble de la famille. Rapidement, il réussit à faire engager sa sœur comme professeur d’arts plastiques pour le jeune garçon de la famille Park. Il ne reste plus qu’à caser le père et la mère…

« Parasite » a reçu la Palme d’or au dernier festival de Cannes et elle est largement méritée. Le film est fait de formidables surprises et de rebondissements saisissants. Le scénario est extrêmement bien construit et maîtrisé. Je n’ai pas vu passé les 2h12 du film tant j’ai été happée par cette histoire. « Parasite » est à la fois un thriller et une satire sociale. Ce portrait de la Corée du Sud n’est guère réjouissant. La différence entre les Ki-Taek et les Park est abyssale. Le néo-libéralisme fait des ravages, il humilie et écrase les plus démunis. Ceux-ci ne peuvent que finir par vouloir récupérer leur part du gâteau. Le film commence comme une farce, des pique-assiettes burlesques s’incrustent dans une belle maison d’architecte. Mais ce qui fait l’intérêt du film, c’est la capacité de Bong Joon-Ho à faire totalement basculé son intrigue, du rire nous passons au tragique puis au  règlement de compte sanglant. Il ne faut surtout pas en dire plus sur l’histoire de ce film au risque de gâcher le plaisir des futurs spectateurs. Le réalisateur coréen nous offre un film captivant, riche en émotions, aussi intéressant sur le fond que sur la forme.

Et sinon :

  • Nevada de Laure de Clermont-Tonnerre : Roman est incarcéré dans une prison du Nevada. Mutique et violent, il n’a lié connaissance avec personne et il n’arrive pas non plus à communiquer avec sa fille. Il intègre un programme de réhabilitation des prisonniers à travers le dressage de chevaux sauvages. L’homme et l’animal vont devoir apprendre à s’apprivoiser l’un et l’autre. La scène d’ouverture de « Nevada », la capture de chevaux sauvages, est spectaculaire et magnifiquement filmée. Le film de Laure de Clermont-Tonnerre mélange histoire de prison et western avec beaucoup de réalisme puisque ce dispositif existe réellement et que certains acteurs du film sont de véritables prisonniers. Même si l’apprivoisement de Roman et de son cheval est évidente dès le départ, le film se regarde avec plaisir. Les chevaux sauvages sont magnifiés et Matthias Schoenaerts réalise encore une fois une performance intense et juste. Le voir évoluer à l’écran est en soi une excellente raison de voir « Nevada ».

 

  • Acusada de Gonzalo Tobal : Dolores Dreier, étudiante, est soupçonnée d’avoir assassinée sa meilleure amie. A quelques jours de l’ouverture de son procès, la jeune femme et sa famille sont plongées dans un raz de marée médiatique. Toute l’Argentine semble chercher à savoir si Dolores est bien à l’origine de ce crime et explore tous les recoins de la sa vie. « Acusada » n’est pas un film de procès, ce qui intéresse le réalisateur se passe entièrement à l’extérieur : l’implosion de la famille bourgeoise de Dolores, la déchaînement des médias et des réseaux sociaux, la préparation de sa défense, le soupçon qui s’insinue partout. Et ce qui rend le film intéressant, c’est son ambiguïté totale. A l’issue du film, il y aura un verdict mais je défie les spectateurs de savoir s’il s’agit de la bonne décision ou non. Le film doit énormément à ses acteurs qui sont tous excellents et surtout à son actrice principale : Lali Esposito qui joue une Dolores troublante et intrigante.

 

  • Vita et Virginia de Chanya Button : En 1922, Vita Sackville-West rencontre Virginia Woolf lors d’une fête à Bloomsbury. Virginia Woolf vient de publier « Mrs Dalloway » et est à l’avant-garde de la littérature anglaise. D’où l’admiration que lui porte Vita Sackville-West, écrivaine elle-même, qui aura tout fait pour pouvoir la rencontrer. Les deux femmes se prennent de passion l’une pour l’autre. Leur relation sera ponctuée d’une longue correspondance qui est à la base de ce film. Elle sera également à l’origine d’un de plus beaux romans de Virginia Woolf : « Orlando » dont le personnage central est inspiré de Vita. Etant une grande admiratrice de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West, j’attendais beaucoup de ce film. Même si la réalisatrice a eu le mérite de parler de la relation des deux auteures, son film est plutôt une déception pour moi. Le premier problème vient de l’interprétation faite par Gemma Arterton de Vita Sackville-West. Elle est pour moi bien loin de l’originale puisque durant presque tout le film, elle n’est que minauderies et coquetteries (cela s’arrange un peu à la fin mais il est trop tard pour modifier l’impression générale sur le personnage). La réalisation tente également de moderniser les habituels films en costumes mais cela se transforme en tics répétitifs qui gâchent le but premier et la musique électro n’a pas réussi à me convaincre (elle est par moment si incongrue qu’elle m’a fait sortir totalement du film). Il y a néanmoins des points positifs dont le principal est Elizabeth Debicki qui campe une Virginia Woolf crédible, sensible et habitée. De même, Peter Ferdinando (Léonard Woolf) et Rupert Penry-Jones (Harold Nicolson) sont excellents et parfaitement crédibles. Ce n’est malheureusement pas le cas de tous les seconds rôles, mention spéciale à Adam Gillen qui incarne un Duncan Grant ridicule et caricatural. Les costumes et les décors sont splendides mais ils ne réussissent pas sauver cet ensemble inégal et longuet.

 

A la ligne de Joseph Ponthus

 

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« J’écris comme je travaille

A la chaîne

A la ligne »

Joseph Ponthus a quitté la région parisienne et son travail d’éducateur spécialisé pour suivre sa femme en Bretagne. Mais à Lorient, il n’y a pas d’emploi pour un travailleur social. Joseph s’inscrit donc dans une boîte d’intérim. Et c’est ainsi qu’il découvrira le monde de l’usine agro-alimentaire. Il commence dans une conserverie de poisson pour finir dans un abattoir. Il découvre l’abrutissement d’un quotidien répétitif, l’épuisement physique et mental des ouvriers au milieu des odeurs de carcasses, du sang, des abats.

« Les mêmes gueules aux mêmes heures

Le même rituel avant l’embauche

Les mêmes douleurs physiques

Les mêmes gestes automatiques

Les mêmes vaches qui défilent encore et toujours à travailler sur cette ligne qui ne s’arrête jamais 

Qui ne s’arrêtera jamais

Le même paysage de l’usine

Le même tapis mécanique

Les mêmes collègues à leur place indéboulonnable 

Et les vaches qui défilent 

Les mêmes gestes »

La dureté du monde ouvrier, la souffrance de ces hommes et de ces femmes sont inscrites dans les mots de Joseph Ponthus. Les cadences infernales, les changements de poste incessants pour les intérimaires (les plus précaires et donc les plus corvéables) abrutissent, assomment les ouvriers sur leurs postes de travail. Mais au milieu de ces épreuves, il y a la solidarité entre collègues, les pauses café qui redonnent un peu de souffle et la force de continuer.

Pour Joseph Ponthus, la ligne de production  s’est transformée en ligne d’écriture. Chaque soir, il a couché son expérience sur le papier comme une catharsis. Avec ses phrases courtes, percutantes, sans ponctuation, il nous montre que l’ouvrier est un Sisyphe moderne qui chaque jour recommence les mêmes tâches harassantes. Heureusement, il y a aussi de la tendresse dans ces pages, pour sa femme bien aimée, pour sa mère, son chien Pok Pok. Il y a aussi la littérature (Dumas, Apollinaire, Aragon, Cendrars, Proust, etc…) et la chanson (Barbara, Trebet, etc…) qui aident à tenir et que l’on convoque dès que la réalité devient trop difficile.

Vous avez sans doute déjà lu beaucoup d’articles, d’avis dithyrambiques sur ce livre et je peux vous assurer qu’il les mérite tous. L’écriture de Joseph Ponthus, en vers libre, va à l’essentiel, nous happe, la justesse des mots rejoignant la justesse des gestes des ouvriers. « À la ligne » rend un hommage à ces hommes et ces femmes qui chaque jour travaillent dans les usines et il leur rend surtout leur dignité.

 

 

 

Taqawan de Eric Plamondon

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Le 11 juin 1981, 300 policiers de la Sûreté du Québec pénètrent dans la réserve de Restigouche où vivent les indiens Mi’gmaq. Ils sont venus pour confisquer les filets de pêche des indiens. En ce jour de juin débute « la guerre du saumon », d’autres descentes de police auront lieu, ainsi que de nombreuses arrestations. Océane, jeune indienne de 15 ans, sera frappée par la violence faite à sa communauté et la subira elle-même. Elle sera heureusement épaulée par Yves Leclerc, agent de conservation de la faune et William, un indien vivant seul dans les bois.

« Taqawan » est un roman surprenant et particulièrement original. L’intrigue principale tient du roman noir et l’on y suit Océane, Yves et William. Entre les chapitres consacrés à celle-ci, Eric Plamondon nous parle de l’histoire de la colonisation du Québec , de celle des indiens Mi’gmaq et de leurs traditions, de la vie du saumon (taqawan est un saumon qui, après avoir voyagé jusqu’à la mer, revient pour la première fois dans sa rivière natale). L’ensemble, parfaitement cohérent, montre la terrible façon dont le Québec à traiter ses autochtones. « Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »  Le Québec, en lutte avec le Canada pour affirmer son autonomie et sa langue, est dans l’incapacité d’accorder la même chose aux indiens Mi’gmaq. L’intrusion dans la réserve est en fait une réponse du Québec au Canada puisque la réserve de Restigouche dépend du gouvernement fédéral. Interdire la pêche au saumon aux indiens est un non-sens et une négation de leurs traditions. Ils la pratiquent depuis des millénaires et de manière parfaitement raisonnée, contrairement aux tonnes de poisson pêchées chaque année par le Canada. Nous ferions bien de prendre modèle sur les Mi’gmaq qui savent respecter la terre et ses ressources.

Avec une multiplicité de points de vue, de perspectives, Eric Plamondon réussit le tour de force d’écrire un roman noir tout en nous parlant de la colonisation du Québec et de l’histoire de la tribu Mi’gmaq. Un court roman original et captivant.

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Trouble de Jeroen Olyslaegers

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Wilfred Wils est très âgé, au seuil de sa vie il veut se confier à son arrière-petit-fils qu’il n’a jamais rencontré. Il veut surtout lui parler de la période de la seconde guerre mondiale. Wilfred était policier à Anvers durant l’occupation allemande. Dans cette ville, la communauté juive est importante, nombreux sont ceux qui sont diamantaires. Ils attirent donc la jalousie, l’envie et ce bien avant l’arrivée des nazis. Comment le jeune Wilfred s’est-t-il se comporter durant cette sombre période ?

« Trouble » de Jeroen Olyslaegers sonne comme un avertissement. En ces temps troublés, l’auteur nous tend un miroir qui nous permet de nous interroger sur les zones grises de l’âme humaine. Car Wilfred n’est pas un salaud absolu, Jeroen Olyslaegers ne crée pas un monstre qu’il serait facile de détester. Wilfred est un être ambigu comme sa ville d’Anvers. Celle-ci est à la fois capable d’envoyer des policiers protéger une synagogue et de demander aux mêmes agents de rafler des familles entières. 26 000 juifs furent arrêtés et déportés d’Anvers. Wilfred participe  aux arrestations sans que cela ne le questionne. Il obéit aux ordres de sa hiérarchie. Il fréquente des antisémites notoires mais également des résistants comme son ami Lode. Le personnage central du roman est un salaud ordinaire, de ceux qui ne choisissent pas leur camp. Et c’est cette ambiguïté morale qui fait tout l’intérêt du roman et que Wilfred tente d’expliquer au travers de sa confession. D’ailleurs, il ne tente ni de s’excuser, ni de justifier ses actes même si ceux-ci lui coûteront cher des décennies plus tard. Il a juste fait en sorte de rester vivant, de s’en sortir et il s’est finalement comporté comme une majorité d’anversois. Ce sont les autres qui finiront par lui renvoyer une image négative de lui-même.

Jeroen Olyslaegers met à nu le passé de sa ville au travers du portrait de Wilfred Wils. Avec âpreté et brio dans sa construction, son récit questionne les actes d’un homme mais également d’une communauté.