Le joueur d’échecs de David Sala

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David Sala a choisi d’adapter la dernière nouvelle de Stefan Zweig, écrite en 1943, « Le joueur d’échecs ». En 1941, sur un paquebot allant vers Buenos Aires, une partie d’échecs est organisée entre le champion du monde et un groupe d’hommes. Ces derniers perdent immanquablement jusqu’à l’arrivée d’un homme mystérieux, Monsieur B, qui les conseillent. Le champion demande une partie d’échecs exclusivement avec Monsieur B, un gentleman autrichien, qui semble à la mesure de son propre génie.

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Le travail de David Sala sur cette bande-dessinée est absolument remarquable. Le fond et la forme s’allient pour retranscrire les mots de Stefan Sweig. Chaque planche est un véritable chef-d’œuvre. Les splendides aquarelles de David Sala évoquent la Sécession viennoise, les peintures de Gustav Klimt mais aussi les dessins de Egon Schiele. David Sala n’a rien laissé au hasard, chaque détail est extrêmement travaillé, chaque décor, chaque couleur sont finement choisis. Les pages de cette bande-dessinée sont un enchantement visuel. On pourrait presque se contenter de les admirer !

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Mais David Sala a également réalisé un très beau travail de mise en scène, de découpage de l’histoire de Stefan Sweig. Au travers des pages, le motif de l’échiquier est sans cesse présent. On le retrouve dans les décors : les sols, les plafonds, les draps de la cellule du mystérieux Monsieur B. Mais ce motif est également décliné dans la forme même des planches, dans le découpage des images. Cette répétition du motif souligne l’obsession pathologique de Monsieur B pour les échecs en raison de son incarcération par les nazis. Ce jeu était devenu sa seule échappatoire durant cette période. David Sala met parfaitement en images la folie qui gagne peu à peu le personnage durant son emprisonnement. Le personnage se dédouble, il joue contre lui même, jusqu’à en perdre la raison. Une magnifique planche illustre parfaitement cette idée, le personnage, démultiplié, est enfermé dans une pièce-échiquier. David Sala rend également très palpable la tension qui augmente durant la partie d’échecs opposant le champion du monde à Monsieur qui semble véritablement au bord de l’implosion.

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« Le joueur d’échecs » est un immense coup de cœur. Le travail visuel, le découpage sont absolument extraordinaire. C’est une totale réussite, un véritable ravissement pour le lecteur.

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Jack Rosenblum rêve en anglais de Natasha Solomons

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Depuis qu’il est arrivé en Angleterre en 1937, Jack Rosenblum tient à suivre à la lettre le fascicule qui lui a été distribué à l’époque : « Pendant votre séjour en Angleterre : informations utiles et conseils amicaux pour tous les réfugiés. » Jack décide d’appliquer point par point le document qui se décline en liste : « Règle n°1 : Consacrez dès à présent tout votre temps à l’apprentissage de la langue anglaise. Règle n°2 : Toujours s’exprimer en anglais. Même un anglais hésitant vaut mieux que l’allemand. », etc… Jack va donc refuser de parler sa langue maternelle (sauf pour jurer), lire scrupuleusement le Times, se faire faire un costume sur mesure à Saville Row, acheter une Jaguar, écouter le bulletin météo de la BBC. Sadie, sa femme, a bien du mal à suivre et à comprendre l’anglomanie excessive de Jack. Elle ne vit, elle, que dans le souvenir de sa famille laissée à Berlin et dont elle n’a pas de nouvelles. Le malentendu s’installe dans le couple et le fossé s’agrandit lorsque Jack se met en tête d’accomplir la Règle n°150 : « Un véritable Anglais est membre d’un club de golf ».

« Jack Rosenblum rêve en anglais » est une fable, un conte délicieux qui enchante son lecteur par sa drôlerie, sa fantaisie. L’anglomanie de Jack Rosenblum prête à rire, il va trop loin, beaucoup trop loin et en devient par moment totalement ridicule. De même, lorsque Jack déménage dans le Dorset, les habitants se font volontairement caricaturaux et forcent le trait du local avec des légendes totalement farfelues (mais le cochon laineux existe peut-être…) pour se moquer du nouvel arrivant.

Mais derrière l’humour se cache un propos plus sérieux et plus sombre. Au travers du couple Rosenblum, l’auteur nous parle de l’immigration des juifs allemands avant et pendant la guerre. L’accueil n’est pas des plus cordial. Les réfugiés furent arrêtés en 1940 et mis en prison pour « menace potentielle pour la sécurité nationale ». Jack découvrira également le mépris et l’antisémitisme de la haute société. Natasha Solomons nous montre à travers le couple Rosenblum deux manières opposées de vivre dans ce nouveau pays : celle de Jack qui veut devenir plus anglais que les anglais et effacer ses origines (il change de noms plusieurs fois, il refuse de parler allemand), celle de Sadie qui ne peut pas oublier son passé et veut conserver le souvenir de la famille (par des photos, par les recettes transmises par sa mère). Chacun va s’apercevoir que chacune de leur manière de vivre est excessive. Ils seront aidés dans leur chemin par une savoureuse galerie de personnages dont le formidable Curtis, sorte de clochard céleste et alcoolisé du Dorset.

« Jack Rosenblum rêve en anglais » est un roman charmant, drôle, plein de tendresse envers ses personnages et qui subtilement évoque l’histoire des immigrés juifs allemands.

A year in England

Opération Copperhead de Jean Harambat

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Le Caire, octobre 1977, David Niven et Peter Ustinov tournent ensemble « Mort sur le Nil ». Les deux acteurs sont des amis de longue date, ils se sont connus pendant la seconde guerre mondiale. Entre les prises du film, il se remémorent ce qui les avait réunis à l’époque : l’opération Copperhead. Le lieutenant-colonel Niven et le soldat de deuxième classe Ustinov ont été engagés dans la réalisation d’un film de propagande. Parallèlement, David Niven est contacté par Churchill pour mener une opération top secret. Il doit trouver un sosie du général Montgomery  pour tromper l’armée allemande. Le sosie devra être vu en Afrique du Nord pour faire croire à l’imminence d’un débarquement dans cette zone. David Niven et Peter Ustinov se mettent donc en quête d’un sosie plausible.

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« Dans les pages qui suivent, tout n’est pas entièrement vrai, mais tout n’est pas entièrement faux ». Jean Harambat s’inspire librement des autobiographies de David Niven, Peter Ustinov et Clifton James, le sosie de Montgomery, pour écrire le scénario de sa formidable bande-dessinée. Les extraits de ce trois textes s’inscrivent aux côtés des dessins qui nous racontent cette rocambolesque aventure. Les services secrets anglais et allemands jouent à un poker menteur, à des coups de bluff pour gagner la guerre. L’intrigue est menée à un rythme trépidant. Cette histoire d’espionnage m’a rappelé les films anglais d’Alfred Hitchcock comme « The lady vanishes ». J’ai retrouvé dans la BD de Jean Harambat la même fantaisie, le même entrain et surtout le même humour anglais. Les répliques sont ciselées et empruntes de flegme. Jean Harambat saupoudre le tout d’un zeste de romantisme et d’amour impossible dans les rues londoniennes. Le graphisme de la BD est, de plus, extrêmement plaisant et coloré.

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« Opération Copperhead » est une bande-dessinée pétillante, drôle et pleine de rebondissements. Si vous appréciez l’humour anglais, ne vous en privez pas !

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A year in England

A murder most unladylike de Robin Stevens

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Daisy et Hazel sont meilleures amies et elles ont fondé un club de détectives privés. Après avoir résolu quelques affaires mineures, elles espèrent pouvoir exercer leurs talents sur un mystère plus consistant que la cravate manquante de leur camarade Lavinia. Mais au pensionnat de Deepdean, il ne se passe pas grand chose de palpitant. Et pourtant, c’est un crime majeur que les deux jeunes filles s’apprêtent à découvrir. Un soir, Hazel doit retourner au gymnase et elle y découvre le corps sans vie de Mrs Bell, l’enseignante de sciences. Hazel part chercher du secours mais lorsqu’elle revient, le corps de Mrs Bell a disparu. Hazel est-t-elle victime d’hallucinations ou le meurtrier est-il revenu pour faire disparaître le corps ? C’est ce que le club de détectives de Deepdean va tenter de découvrir.

Voilà déjà quelques temps que j’ai repéré cette série à la librairie Shakespeare & Co et je n’en ai entendu que du bien depuis. Il était donc temps que je lise le premier volet et j’ai été totalement séduite par le travail de Robin Stevens. Cette série pour la jeunesse joue parfaitement avec la tradition anglaise des romans policiers. Hazel et Daisy adoptent Sherlock Holmes et le docteur Watson comme modèles. Hazel est celle qui écrit le récit des aventures du club de détectives à la manière de Watson. La résolution du crime se fera à la manière d’Hercule Poirot avec l’ensemble des protagonistes réunis dans une même pièce. Miss Marple sera également citée ! Bien entendu, « A murder most unladylike » ne se contente pas d’être un hommage à Conan Doyle ou Agatha Christie. Robin Stevens a construit une intrigue haletante, pleine de fausses pistes, de retournements et la résolution du crime est surprenante.

L’ambiance et les personnages participent également à la réussite du roman. Nous sommes en 1934 dans un pensionnat anglais. Daisy est une fille d’aristocrate et elle est extrêmement populaire à Deepdean. Hazel vient de Hong Kong, elle est studieuse et discrète. Elle va devoir apprendre les us et coutumes de l’Angleterre et son regard décalé apporte beaucoup de charme et de fraîcheur au récit. Le duo fonctionne parfaitement entre la très sûre d’elle (et parfois agaçante) Daisy et la très réfléchie et raisonnable Hazel. Au fil des pages, elles deviennent très attachantes.

« A murder most unladylike » est un plaisir de lecture qui nous plonge dans une ambiance très anglaise et qui rend hommage à la tradition du roman policier. Les deux premiers tomes ont été traduits en français.

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Le passé de Tessa Hadley

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Trois semaines de vacances à la campagne, à Kington, c’est le programme de la famille Crane. Harriet, l’aînée, arrive la première et décide d’aller se promener. Alice arrive ensuite, elle a oublié ses clefs et n’est pas venue seule. Karim, le fils de son ex, l’accompagne. Puis, c’est au tour de Fran, la benjamine, de rejoindre la maison familiale avec ses deux jeunes enfants. Roland, le frère, arrivera le lendemain avec sa nouvelle femme, Pilar, d’origine argentine, et sa fille d’un précédent mariage, Molly. Comme chaque année, chacun reprend son rôle dans la fratrie. Comme chaque année, Kington devient le huis-clos où les rivalités, les tensions remontent à la surface malgré le cadre rassurant et idyllique. « Quand la famille se retrouvait à Kington, ils avaient pour habitude de rester cloisonnés à la maison, ne se rendant en voiture qu’en ville ou à un kilomètre ou deux, jusqu’au point de départ d’une de leurs promenades préférées, ou pour accomplir l’éternel pèlerinage à une librairie d’occasion qu’ils affectionnaient, à l’intérieur des terres. Ils donnaient comme excuse qu’ils ne se lassaient jamais des balades qui partaient du seuil de la maison. C’était bien plus que juste se retirer sur soi par paresse : dès leur arrivée, le passé de la maison les enveloppait, tous retournaient à ses habitudes, ses répétitions, absorbés par ce qu’on faisaient autrefois à cet endroit. Ils étaient ensuite incapables de distinguer une année de vacances à Kington d’une autre. » Cette fois, pourtant, le temps passé à Kington risque d’être mémorable.

Je ne connaissais pas du tout Tessa Hadley avant de lire « Le passé » et j’espère que le reste de son travail sera traduit. Ce roman évoque le théâtre de Tchékov (des sœurs et frère se retrouvent dans leur maison de campagne) mais aussi à Henry James pour l’aspect psychologique. Chaque personnage est finement étudié et caractérisé. Ce qui intéresse également Tessa Hadley est la manière dont ils interagissent les uns avec les autres. Cette réunion familiale fait remonter les rivalités, les jalousies, chacun mesure la réussite de sa vie à l’aune de celle de ses frère et sœurs. Chacun pousse les autres dans leurs retranchements et à s’interroger sur leurs choix de vie futurs. Les générations, les sexes s’affrontent dans la maison familiale. Et le passé, les souvenirs hantent les lieux, affleurent à chaque instant. Tessa Hadley nous aide à mieux comprendre la famille Crane avec un long flash-back inséré au milieu du livre. Le passé est au cœur du présent. Tessa Hadley sait magnifiquement décrire les tressaillements de  l’âme. Elle sait aussi rendre avec minutie les bruissements de la campagne qui entoure ses personnages.

Subtilement, finement, Tessa Hadley étudie les membres de la famille Crane au moment où ils pensent solder leurs comptes avec le passé. Un beau roman qui s’inscrit totalement dans la tradition de la littérature anglaise.

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Retour à Peyton Place de Grace Metalious

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Le roman d’Allison MacKenzie, « Le château de Samuel », va être publié à la plus grande joie de son auteur et de sa famille. La jeune femme va devoir séjourner à New York pour rencontrer son éditeur, Lewis Jackman. Rapidement, le roman connaît un énorme succès. Les journalistes veulent tous obtenir une interview de la jeune prodige qui a écrit ce roman sulfureux. Mais le succès a également un revers. Allison va s’en rendre compte à son retour à Peyton Place. Les habitants sont tous liés contre elle. Son beau-père a été licencié et la boutique de sa mère se vide de ses clients. Peyton Place a servi de modèle au « Château de Samuel » et la ville n’apprécie pas le portrait qu’Allison a fait d’elle. Et cette haine ne risque pas de faiblir car les droits du roman ont été achetés par Hollywood. Allison va devoir s’y rendre pour y défendre son oeuvre face aux producteurs et scénaristes. Heureusement Lewis Jackman est toujours présent pour épauler et soutenir la jeune femme.

Poussée par ses éditeurs, Grace Metalious a écrit une suite à son best-seller, « Peyton Place », où l’on retrouve tous les personnages principaux. C’est d’ailleurs l’un des plaisirs de cette lecture. On suit l’évolution des personnages, Selena notamment que l’on avait quittée au moment le plus dramatique de sa vie. On constate également que la ville n’a pas changé. Le quotidien est toujours fait de commérages, de jalousies et de terribles secrets.

Mais Allison nous entraîne également à l’extérieur de la ville, nous la suivons dans sa nouvelle vie d’auteur à succès entre New York et Hollywood. Cette partie est clairement autobiographique. Comme Grace Metalious, Allison connaît un succès fulgurant mais son roman choque et crée la polémique. Le travail d’Allison va rapidement être critiqué et attaqué. Elle connaît également des difficultés avec l’adaptation de son travail. Comme Grace Metalious, elle voit son livre dénaturé par les scénaristes et les producteurs. Son oeuvre ne lui appartient plus.

Ce deuxième volet est plaisant à lire mais il est moins piquant que le premier, le ton se fait moins acerbe. De plus, j’ai trouvé qu’il manquait de liant. les histoires des différents personnages semblent accolées les unes aux autres sans interagir véritablement. Il pourrait presque s’agir de nouvelles.

J’ai apprécié la lecture de « retour de Peyton Place » et mes retrouvailles avec les différents personnages même si l’ensemble manque de liant.

La forêt des renards pendus de Nicolas Dumontheuil

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Raphaël Juntunen revient sur les lieux de son enfance pour récupérer son butin : 36 kg de lingots d’or. Il s’installe dans une forêt, loin de tout, y plante sa tente pour réfléchir à la suite. Malheureusement pour lui, un militaire alcoolique va s’intéresser à son campement. L’intrus va se transformer en aubaine : Raphaël va l’emmener chercher de l’or dans la rivière et essayer de faire passer ainsi ses lingots sous forme de pépites.

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Cette Bande-dessinée est l’adaptation d’un roman de Arto Paasilinna. N’ayant pas lu le livre, je ne peux pas juger de la fidélité de l’adaptation. Elle a été sélectionnée dans le cadre du Prix Polar SNCF 2018. Ce qui est certain, c’est que la lecture de la BD ne m’aura pas donné envie de découvrir le roman. Il y a des moments amusants mais dans l’ensemble, je me suis plutôt ennuyée. J’ai trouvé la mise en route longue et fastidieuse. L’intrigue m’a semblé manquer totalement de suspens et le côté polar n’est pas du tout évident. Le dessin léger aux formes rondes m’évoque une comédie plutôt qu’un polar. La tonalité, certains personnages (les prostituées, la vieille dame perdue dans la forêt) confirment l’atmosphère humoristique et insouciante.

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Une bande-dessinée qui n’est pas désagréable à lire mais qui, à mon sens, n’a rien à faire dans une sélection pour un prix polar.

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Le château de Cassandra de Dodie Smith

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En 1930, la famille Mortmain vit dans un château en ruine au fin fond de la campagne anglaise. Cassandra écrit son journal et y raconte le quotidien de sa fantasque famille. Le père a publié un seul et unique roman qui fut salué par la critique et les spécialistes. Mais depuis plus rien, le père s’enferme des jours entiers et le reste des habitants du château espère qu’un nouveau roman est en cours d’écriture. La belle-mère, Topaz, est un ancien modèle pour les artistes, un portrait d’elle en pied est accroché à la Tate. Les trois enfants, Rose, Cassandra et Thomas, se débrouillent comme ils peuvent avec le manque d’argent et font preuve de beaucoup d’inventivité pour rendre leur vie moins morose. Ils sont aidés par le jeune et séduisant Stephen qui leur sert d’homme à tout faire. Le quotidien de la famille va être modifié par l’arrivée de nouveaux voisins, deux riches américains emménagent, ils sont les nouveaux propriétaires des lieux et le château leur appartient également. Vont-ils réclamer les nombreux loyers arriérés à la famille Mortmain.

Dodie Smith est l’auteur des « 101 dalmatiens » et « La château de Cassandra » (en vo « I capture the castle ») est un classique de la littérature jeunesse. Ce n’est pas étonnant puisque l’on peut sans peine s’identifier à Cassandra et qu’il s’agit d’un roman d’apprentissage. Outre les difficultés financières et matérielles, l’héroïne connaît ses premiers émois amoureux. Trois hommes peuplent son univers sentimental : Stephen follement amoureux d’elle, Simon et Neil, les deux américains, tourneront autour de la jeune femme. Les personnages sont d’ailleurs tous très attachants grâce à leur originalité et leur extravagance. Même si la vie semble difficile (manque de nourriture, de vêtements en bon état), la vie se déroule dans une bonne humeur, une liberté rafraîchissante. Le château est lui-même un personnage secondaire de l’intrigue. Doddie Smith donne de nombreuses descriptions des lieux qui évoquent bien entendu les romans gothiques. L’auteur parsème également son roman de références littéraires notamment à Jane Austen (les deux filles de la famille trouveront-elles un mari ?) ou aux sœurs Brontë.

« Le château de Cassandra » a beau être un roman jeunesse, il peut se lire avec plaisir à l’âge adulte. La sensibilité du personnage central, les références littéraires et la loufoquerie des personnages en rendent la lecture intéressante à tout âge.

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Christmas pudding de Nancy Mitford

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Pour Noël, Amabelle Fortescue a loué une maison à la campagne dans le Gloucestershire. Se joindront à elle, Sally et Walter Monteath, un couple impécunieux, Jérôme Field le meilleur ami d’Amabelle. Sa maison dans les Cotswolds se situera dans les environs de celle de la famille Bobbin dont le fils Bobby amuse beaucoup Amabelle. Celle-ci s’exile de Londres pour éviter le retour de Michael Lewes, éperdument amoureux d’elle et non payé en retour. Son insistance a fini par lasser Amabelle. Paul Fotheringay tient également à être de la partie. Ce jeune auteur a succès souhaite écrire la biographie de l’aïeule de la famille Bobbin. Lady Bobbin lui a refusé l’accès aux archives familiales. Grâce à Amabelle, il va se faire passer pour le nouveau précepteur de Bobby. Tout ce petit monde va donc se retrouver à la campagne pour les fêtes de fin d’année.

« Christmas pudding est le deuxième roman de Nancy Mitford et j’ai eu un grand plaisir à retrouver la plume caustique de cette auteure. Elle dresse un portrait ironique de la haute société anglaise dans les années 30. Autour de Compton Bobbin, la demeure des Bobbin, se jouent les marivaudages des différents personnages. L’intrigue en elle-même n’est pas des plus touffue. Mais ce qui importe ce sont les personnages fantasques nés de l’imagination de Nancy Mitford et leurs réparties bien senties. Paul Fotheringay est certes l’auteur à succès d’une comédie digne de Wodehouse ou d’Evelyn Waugh, le problème c’est qu’il souhaitait écrire un tragique mélodrame ! Walter et Sally sont heureux, leur petite fille vient d’être baptisée et ils devraient pouvoir revendre à un prix intéressant les différents cadeaux qu’elle a reçus à cette occasion. Lady Bobbin, qui ne s’intéresse qu’à la chasse et à ses chiens, compte bien que Noël se passera sans encombres : « La journée de Noël fut organisée par Lady Bobbin avec le soin du détail et la minutie d’un général conduisant son armée à la bataille. Pas un instant des réjouissances ne fut laissé au hasard ni à l’initiative de ses hôtes ; ceux-ci reçurent la veille de Noël leur feuille de route, qui devait être suivie à la lettre sous peine de mort. » Ils sont tous traités avec autant de ridicule et d’ironie. C’est pétillant comme le champagne que Lady Bobbin refuse de servir à ses invités le soir de Noël, drôle et plein  d’esprit.

Après avoir lu « La poursuite de l’amour » et « L’amour dans un climat froid », j’ai retrouvé avec plaisir Nancy Mitford dont les romans légers et piquants sont véritablement réjouissants et savoureux.

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Gabriële de Anne et Claire Berest

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Anne et Claire Berest ont écrit leur dernier roman autour d’un manque, d’une absence : celle de Gabriële Buffet Picabia, leur arrière-grand-mère dont leur mère ne leur a jamais parlé. Elles ne savent rien non plus sur leur grand-père maternel à part le fait qu’il se soit suicidé à 27 ans. C’est ce silence qu’elle comble avec leur livre même si celui-ci est une sorte de trahison envers leur mère. Il est également un bel hommage à une figure singulière et indépendante.

Gabriële Picabia était une brillante étudiante en composition musicale. Elle fit ses études à Paris puis à Berlin. Elle est déjà proche des avant-gardes. Sa rencontre avec Francis Picabia va changer sa vie. Elle l’épouse en 1909 et devient sa muse. Gabriële va accompagner, inspirer les créations de son mari. Leur mariage est plus intellectuel que sensuel. Elle s’efface au profit de son mari et c’est ce qui la rend si intrigante. Elle se voyait artiste, compositrice, elle ne produit plus rien après sa rencontre avec Picabia. C’est que l’art ne souffre pas la médiocrité pour Gabriële, ses ambitions sont sans doute trop élevées. Le couple traverse ensemble le cubisme, le dadaisme. Leurs compagnons de route se nomment Marcel Duchamp, qui fut l’amant de Gabriële, Guillaume Apollinaire, qui sera un ami indéfectible. Le duo se fait souvent trio au gré des amitiés et des fantaisies de Picabia. Ce dernier ne supporte pas l’immobilisme, il est instable, très probablement bipolaire. Et Gabriële fait avec les hauts et les bas de son mari, le protège, le défend. Ce sont surtout les enfants du couple qui vont pâtir  de cette vie de bohème ; la relation du couple Picabia est libre et fantasque mais elle exclut totalement les enfants.

Anne et Claire Berest rendent parfaitement l’incroyable bouillonnement artistique du début du XXème siècle. Les avant-gardes sont aussi bien picturales que musicales (on croise Stravinski, Debussy, etc…). Les artistes rivalisent d’imagination et d’innovation. On voit la figure tutélaire de Picasso, ogre qui fait de l’ombre à son compatriote Picabia. Le livre montre également l’évolution de Marcel Duchamp, de la peinture figurative au ready-made. Une euphorie créatrice à laquelle Gabriële Buffet-Picabia aura apporter discrètement une touche décisive.

« Gabriële » est le portrait d’une femme d’exception, muse des avant-gardes du début du XXème siècle. Même si le livre n’est pas sans défaut (les apartés des deux sœurs ne sont pas toujours opportuns), il a la qualité de mettre en lumière cette femme moderne et captivante.

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