Des mille et une façon de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov

des-mille-et-une-facons-de-quitter-la-moldavie

« Alors, qui souhaite partir travailler en Italie ? A Larga où vivaient cinq cent vingt-trois âmes, mille quarante cinq mains se levèrent. Par précaution, tous les adultes de l’assistance avaient levé les deux mains, le nombre impair résultant de la présence parmi eux du garde Sergueï Mocanu, qui avait perdu un bras à la guerre. » L’Italie, pour ce village moldave, est un véritable el dorado, un paradis dont certains mettent en doute l’existence. Tous les habitants de Larga vont tout mettre en œuvre pour rejoindre cette terre rêvée. Le premier d’entre eux est Séraphim Botezatu qui est tombé amoureux de l’Italie, de sa culture et a appris la langue grâce aux manuels de la bibliothèque. Il faudra beaucoup d’ingéniosité à Séraphim et ses compatriotes pour atteindre le pays de leurs rêves.

« Des mille et une façon de quitter la Moldavie » est une satire, une pochade qui en dit long sur l’état du pays au sortir de l’ex-URSS. La pays est tellement pauvre que personne ne veut y rester quelque soit le prix à payer ou l’endroit où l’on va. Les habitants de Larga se sont focalisés sur l’Italie, sur l’Europe impossible à atteindre alors que la Moldavie est censée rejoindre l’UE prochainement. Les aventures des habitants de Larga sont totalement rocambolesques et fantaisistes. Certains décident de monter une équipe de curling afin d’obtenir plus facilement des visas. D’autres, comme le pope, mèneront de saintes croisades contre l’impure Italie. Même le président de la Moldavie fera tout pour quitter son pays préférant ouvrir une pizzeria en Italie plutôt que de rester aux commandes d’un tel pays. Séraphim utilisera quant à lui des moyens plus originaux, plus poétiques.

« Des mille et une façons de quitter la Moldavie » est plein d’humour mais il nous fait également grincer des dents. L’auteur, moldave lui-même, pousse la critique et l’autodérision très loin. Après avoir lu ce roman décapant, vous n’aurez aucune envie d’aller faire un tour en Moldavie ! Pas étonnant que Vladimir Lortchenko ait du subir des interrogatoires du Procureur Général de la République. Les moldaves semblent finalement avoir moins d’humour que dans ce roman.

 

 

Veronica de Nelly Kaprièlian

Electre_978-2-246-85864-5_9782246858645

« Les bijoux Cartier ruisselaient dans les piscines Art déco, le Dom Pérignon coulait 24 h sur 24, parfois, un revolver tonnait au rythme d’un faux suicide. Ils aimaient le drame, ils avaient beau traverser les grilles après leur journée de travail, ils exportaient le cinéma jusque dans leurs vies. »  L’envers du décor de Hollywood est ce qui empoisonne la vie de Veronica, née Nicole Smith d’un père disparu tôt et d’une mère envahissante. C’est cette dernière qui poussa sa fille sous les lumières aveuglantes des plateaux de cinéma. Veronica devint rapidement une icône, une star reconnaissable à sa longue chevelure blonde, une mèche lui barrant le visage. Elle joue les femmes fatales mais sa vie privée est chaotique. Elle boit beaucoup, jalouse ses autres partenaires féminines, devient difficile et capricieuse sur les tournages. Sa vie devient un cauchemar, Hollywood l’étouffe, la rend littéralement folle. La descente aux enfers commence pour elle… C’est une journaliste française, présente à Los Angeles pour la vente d’une partie des cendres de l’actrice, qui revient sur son parcours tumultueux et revisite les lieux de sa vie.

Le deuxième roman de Nelly Kaprièlian reprend la trame et les thématiques de son premier roman « Le manteau de Garbo« . Une vente aux enchères est le prétexte à une enquête sur une star des années 40 (le prétexte de départ était le même dans le premier roman). Ici, on pense bien évidemment à Veronica Lake et à sa célèbre chevelure. Mais elle n’est pas clairement nommée. Nelly Kaprièlian joue subtilement entre la réalité et la fiction, et c’est également le cas du portrait de la journaliste qui est elle sans l’être totalement.

L’auteur aborde toujours le thème de la féminité et le rapport avec les hommes, le cinéma est au centre de son travail et celui du double également. Il est même ici le thème principal de l’intrigue. Nelly Kaprièlian convoque ici le « Mulholland drive » de David Lynch mais on pense également à « Sueurs froides » d’Alfred Hitchcock, les deux cinéastes y traitant du double et de la femme fatale. L’écriture et la forme du récit de « Veronica » est par ailleurs totalement lynchien. Il n’est pas si évident de rentrer dans ce texte, il en est de même pour les films du réalisateur américain tant le rêve (ou plutôt le cauchemar) et la réalité se mélangent. Mais une fois entré dans le roman, l’univers créé est passionnant, étouffant et totalement crépusculaire. Le reportage de la journaliste se transforme en enquête (on pense également à Chandler et à son univers désenchanté) où se croisent les doubles de Veronica et ceux de la journaliste. De même, le Los Angeles d’autrefois se superpose avec celui d’aujourd’hui et semble être une ville fantôme où l’illusion est toujours reine.

Nelly Kaprièlian  creuse son sillon littéraire dans ce deuxième roman singulier et dont il faut saluer l’audace.

Merci à NetGalley pour cette lecture.

Guerre et paix – BBC 2015

war-and-peace

 En janvier, la BBC nous proposait une nouvelle adaptation du roman de L. Tolstoï « Guerre et paix ». Après avoir vu le charmant film de King Vidor, la très austère et russe fresque de S. Bondartchouk et la calamiteuse version de Mathilde et Luca Bernabei et Nicolas Traube, il me fallait voir ce que la BBC allait faire du chef-d’œuvre de Tolstoï.La chaîne anglaise s’est donnée les moyens de ses ambitions avec Andrew Davies au scénario (« La maison d’Apre-vent », « Orgueil et préjugés », « Docteur Jivago »), Tom Harper à la réalisation (« This is England ’86 », des épisodes de « Peaky blinders ») et Harvey Weinstein à la production. La série de six épisodes fut tournée en Russie pour donner plus d’authenticité et plonger la myriade d’acteurs dans l’ambiance du roman.

p03f50bf

L’adaptation est globalement très fidèle au roman de Tolstoï. Comme dans la version de Bondartchouk, la durée de la série permet de montrer l’ampleur du roman, de donner plus de places aux personnages secondaires. Ici, chacun trouve sa place, a de l’épaisseur, une présence qui est également due aux formidables acteurs choisis pour la série. Nous les découvrons d’ailleurs presque tous dans la scène d’ouverture (la même que dans le roman) : le salon d’Anna Pavlovna (Gillian Anderson). Chacun s’y affirme déjà : Pierre (Paul Dano) est maladroit et idéaliste, le prince Andreï (James Norton) est sombre et ténébreux, Anatole et Hélène Kouragine (Callum Turner et Tuppence Middleton) sont venimeux et pervers, la mère de Boris Drubetskoy est prête à toutes les bassesses pour placer son fils. Les autres personnages viendront par la suite : Marya Bolskonskya (Jessie Buckley) douce et humble et son tyrannique père (Jim Broadbent) puis la famille Rostov avec la juvénile et délicieuse Natsha (Lily James). Une très belle galerie de personnages qui souligne bien la complexité et le foisonnement du roman. Andrew Davies a magnifiquement su rendre ces aspects.

p03dmq11

Après le travail du scénario, il faut souligner la puissance, la beauté de la mise en scène de Tom Harper. La série BBC ne se contente pas de nous offrir un spectacle classique, elle a choisi un réalisateur capable de sublimer le travail de Tolstoï puis celui d’Andrew Davies. Les scènes de générique et d’ouverture de chaque épisode sont extrêmement travaillées. La première nous montre un paisible paysage de montagne dans la brume qui s’évapore petit à petit. Nous découvrons alors qu’il s’agit d’un champ de bataille surplombé par un homme de dos sur son cheval : Napoléon (Matthieu Kassovitz). La mise en scène de Tom Harper est splendide, efficace et élégante. Elle est très picturale, habitée d’un souffle épique pour rendre compte de la violence des champs de bataille (celle de Borodino est une réussite) et d’une subtile délicatesse pour les scènes plus intimes (je citerai en exemple la scène du bal et les différentes conversations entre Pierre et Andreï). La musique est un atout supplémentaire qui souligne, amplifie la réalisation tout en donnant un caractère traditionnel russe grâce à son thème principal entêtant.

p03dmrcn

En plus des talents d’Andrew Davies et de Tom Harper, la BBC s’est offert un casting cinq étoiles avec des acteurs chevronnés (Gillian Anderson, Jim Broadbent, Stephen Rea ou Greta Scacchi) mais également avec la fine fleur des jeunes talents britanniques (Tom Burke avec un Dolokhov mémorable, Aneurin Barnard, Callum Turner ou Aisling Loftus). Mais le poids de la série repose surtout sur les épaules des trois acteurs principaux : Lily James, James Norton et Paul Dano qui sont exceptionnels. La première est un ravissement. Fraîche, exaltée, romantique, elle saura très bien également incarnée une Natasha fragilisée et plus adulte. James Norton est le meilleur Prince Andreï que j’ai pu voir. Contrairement aux versions précédentes, James Norton n’incarne pas un idéal mais un homme de chair et de sang, un être torturé, malheureux en amour mais avec un sens aigu du devoir. Malgré mon infinie admiration pour le jeu de James Norton, je dois avouer que celui qui m’a le plus impressionnée est Paul Dano. Le talent de cet acteur ne cesse de me surprendre et ce n’est pas exagéré de dire qu’il est un véritable caméléon. Je trouve qu’il ne joue pas Pierre, il est Pierre. Dès sa première apparition à l’écran (on le voit se diriger de dos vers la demeure d’Anna Pavlovna), il est complètement dans la peau du personnage. Il est maladroit, naïf, pataud, touchant, colérique. Le jeu de Paul Dano est d’une subtilité saisissante et il est pour moi le plus grand acteur américain de sa génération.

p03flmz9

Vous l’aurez compris, cette série BBC est une totale réussite. Je n’ai eu qu’un seul bémol : la scène de la mort du Prince Andreï, trop appuyée, trop clichée mais j’avais reproché la même chose à King Vidor et Sergueï Bondartchouk. Les acteurs, la réalisation la musique, tout contribue à faire de ce « Guerre et paix » un grand spectacle de haute tenue.

p03flfxw

Le billet d’Emjy qui fut également enthousiasmée par cette série.

Les étranges talents de Flavia de Luce de Alan Bradley

de luce

Le manoir georgien de Buckshaw appartient à la famille de Luce depuis des lustres. Les habitants actuels forment une famille atypique : le père, le colonel, passe son temps à collectionner les timbres ; Ophélia, 17 ans, se préoccupe essentiellement de son apparence ; Daphné, 13 ans, est toujours plongée dans un livre ; Flavia, 11 ans, est une chimiste chevronnée. Elle est notamment passionnée par les poisons et possède son propre laboratoire dans le manoir. Elle pratique d’ailleurs quelques unes de ses expériences directement sur ses sœurs qui ne cessent de la tourmenter ou de la moquer. Mais bientôt Flavia va pouvoir mettre en pratique ses talents  et son intelligence. Un matin est retrouvé devant la porte des cuisines un martin-pêcheur mort avec un timbre épinglé sur le bec. Quelques jours après cette découverte, c’est cette fois le corps d’un homme sans vie qui est retrouvé dans le jardin de Buckshaw. Le colonel de Luce est rapidement suspecté. Flavia décide de mener l’enquête.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est le premier volet des aventures de la jeune héroïne. Le charme du roman réside avant tout dans la personnalité de Flavia, la chimiste de 11 ans. D’une intelligence remarquable, elle est aussi impertinente, drôle, vive et elle parcourt la campagne anglaise en long et en large sur Gladys (son vélo) pour prouver l’innocence de son père. On suit ses péripéties avec amusement et sympathie. Elle arrive à rivaliser avec la police quelque peu étonnée de trouver cette gamine sur sa route !

Écrit au départ pour un public jeunesse, l’intrigue en est quand même assez intéressante pour un public adulte. Il y est question de tour de magie, de vie dans un college anglais, de timbres rares, de suicide. Les thèmes sont variés, peut-être un peu trop lorsque l’Histoire de l’Angleterre se mêle à celle de l’enquête. Il faut bien reconnaître que l’intrigue n’a pas été simplifiée à l’intention d’un public jeune, c’est sans doute pour cette raison que le roman est sorti dans la collection « Grands détectives » des éditions 10/18.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est un roman fort plaisant avec une jeune héroïne originale et attachante.

Logo by Eliza

Merci Alice de me l’avoir offert !

Une photo, quelques mots (212ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

 
© Claude Huré

Émile aimait achever sa promenade matinale dans le parc. Il s’achetait les journaux du jour et passait une demi-heure sur un banc à les éplucher. Il était d’autant plus ravi ce matin que les premiers rayons du soleil, annonciateurs du printemps, étaient éclatants. Pas l’ombre d’un nuage, la journée s’annonçait belle. Le banc, qu’il choisit sous les marronniers, commençait à être baigné par la lumiere. Émile se penchait un peu tout en lisant pour sentir cette douce chaleur. Elle pénétrait les couches de vêtements et le réconfortait. Il avait bien besoin de cette dose de bien-être. Sa promenade du matin était une pause nécessaire, le soleil lui donnait l’occasion de la prolonger un peu. Ce n’est pas que les nouvelles du monde étaient tellement réjouissantes mais Émile aimait à se tenir au courant. Cela lui donnait l’impression de toujours faire partie du monde.

Il n’y avait pas grand monde ce matin dans le parc. D’habitude, Émile voyait passer quelques coureurs matinaux qui se défoulaient avant de rejoindre leurs bureaux en costume cravate. Étonnant de voir le parc si vide à 9h30, c’était reposant de n’entendre que les stridulations joyeuses des oiseaux. Ah mais c’est vrai que c’est le début des vacances, Mme Daugier lui avait dit la semaine dernière qu’elle prendrait la deuxième semaine et qu’une autre infirmière passerait s’occuper de Lucette.

A propos de Mme Daugier, il était temps qu’il se remette en route. Elle avait d’autres patients à voir. Il serait bien resté encore un peu au soleil Émile. Mais il ne pouvait plus laisser Lucette toute seule. Elle était capable de sortir de l’immeuble et elle ne pourrait pas revenir toute seule. En plus de ne plus se souvenir de l’adresse, elle commençait à ne plus se souvenir de son nom. Elle donnait son nom de jeune fille. Émile se sentait las. Il ne savait pas combien de temps il allait encore tenir, Mme Daugier ne pouvait pas rester plus d’une heure par jour. Émile se dit alors que la question ne se posait pas aujourd’hui, qu’il pouvait encore rester avec sa Lucette et qu’il était grand temps maintenant d’aller la retrouver.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

Bilan livresque et films de février

février

Les lectures de février m’ont apportée de belles surprises avec la bande-dessinée les « Quatre soeurs » de Cati Baur adaptée des romans de Malika Ferdjoukh, la première partie du diptyque de Evan S. Connell et le premier tome des enquêtes d’Agatha Raisin. Elles ont également confirmé mon envie de continuer à découvrir l’oeuvre de Irène Nemirovsky et celle de Nina Berberova que je n’avais pas lue depuis longtemps. Une seule déception à mon comptoir ce mois-ci : « La ballade et la source » de Rosamond Lehmann.

Les films de février sont un bon cru avec une seule déception : « Ave Cesar !  » :

Mes coups de cœur :

45 ans

Kate (Charlotte Rampling) et Geoff (Tom Courtenay) Mercer s’apprêtent à fêter leur 45ème anniversaire de mariage. Alors qu’ils préparent l’évènement, Geoff reçoit une lettre qui le renvoie à son passé. Le corps de son ancienne compagne a été découvert dans un glacier en Suisse. Celle-ci avait disparu dans les années 60 durant une randonnée en montagne. Geoff est extrêmement perturbé par cette lettre et montre à quel point il a aimé cette femme. Et il n’avait jamais parlé d’elle avec Kate qui a alors l’impression d’avoir été un pis aller. Tous ses souvenirs sonnent alors faux. Le doute, la douleur s’insinuent irrémédiablement dans le cœur de Kate. Les deux interprètes sont extraordinaires, tout en subtilité, en silences qui en disent long sur l’avenir du couple. « 45 ans » est un film à la cruauté discrète, sur l’effondrement d’un couple.

137095

Pendant la dictature argentine, Arquimedes Puccio aidait le pouvoir et les services de renseignement. Une fois la démocratie en place, il continue ses exactions en kidnappant de riches personnes contre rançon mirobolante de leurs familles. Il se fait aider par sa famille et notamment par son fils Alejandro, star du rugby. Le problème, c’est que chaque enlèvement se termine en exécution. Cette histoire est basée sur un fait divers réel. La famille  Puccio vit au milieu des cris des personnes kidnappées sans que cela ne les perturbe. Seul un fils choisit d’abandonner le navire. A aucun moment, Aquimedes Puccio n’a de remords, il deviendra même avocat en prison ! Le personnage cynique, joué magnifiquement par Guillermo Francella, fascine sa famille par son charisme et son histoire est proprement étonnante.

Et sinon :

  • Spotlight de Tom McCarthy : En 2001 à Boston, l’équipe de journalistes « Spotlight » met au jour un énorme scandale : pendant des décennies l’Église catholique a couvert des prêtres pédophiles. Le film est un hommage au journalisme d’investigation à la manière des « Hommes du président » de Pakula. Ce que l’on voit à l’écran, c’est le travail de recherche, le recoupement minutieux des infos, l’écoute des victimes et l’enquête approfondie se fait sur plusieurs mois. C’est sans doute également une critique sur la manière dont les scoups doivent se succéder aujourd’hui. Le film classique et efficace est servi par un casting trois étoiles : Michael Keaton, Marc Ruffalo, Rachel McAdams et Liev Schreider.
  • Les chevaliers blancs de Joachim Lafosse : Jacques Arnault (Vincent Lindon) et son ONG veulent évacuer 300 orphelins d’Afrique pour la France où des familles les attendent pour les adopter. Mais cela se fait sans que les chefs de villages  ne soient au courant, Jacques et son équipe leur font croire qu’ils prennent les enfants uniquement pour les soigner et leur offrir une éducation. Le film de Joachim Lafosse s’inspire de l’affaire de l’arche de Zoé et son intérêt  est son ambiguïté. Jacques est-il un grand naïf prêt à tout pour sauver des enfants ou est-il un cynique qui achète des enfants ? Vincent Lindon est comme toujours parfait dans ce personnage trouble.
  • Béliers de Grimur Hakonarson : En Islande, dans un village reculé, deux frères habitent côte à côte et élèvent des moutons. Mais voilà quarante ans qu’ils ne s’adressent plus la parole. Tous deux se partagent les prix des meilleurs béliers. Tout change lorsque l’une des bêtes tombe malade. Tous les troupeaux de la région doivent alors être abattus. Les paysages sont froids, rudes et les rapports entre les hommes sont du même acabit. La seule tendresse présente est pour les animaux qui sont toute la vie de leurs éleveurs. Les deux frères ennemis ont plus de points commun qu’ils ne le pensent et c’est leur humanité qui finira par l’emporter. La scène finale est sans aucun doute la plus émouvante que j’ai vue depuis le début de l’année.
  • Anomalisa de Charlie Kauffman et Duke Johnson : Michael Stone doit participer à un congrès. Dans sa chambre d’hôtel, il tourne en rond. Le cœur n’y est pas, la cinquantaine venue, Michael semble s’ennuyer alors qu’il est reconnu dans son travail et qu’il a une famille. Il tente d’occuper sa soirée en recontactant une ex mais cela tourne au désastre. C’est alors qu’il rencontre deux jeunes femmes venues assister à sa conférence. L’une d’elle fera renaître l’espoir chez Michael. « Anomalisa » est un film d’animation sur la désespérance, l’ennui de nos sociétés modernes. Malgré le trop plein matériel, nous peinons à trouver un sens à nos existences. Le constat est noir mais la lumineuse Lisa apportera quelques moments d’espoir.
  • Ave César ! de Joel et Ethan Coen : Sur le tournage d’un péplum, c’est l’effarement, leur star (George Clooney) a été kidnappée. Il revient à l’homme de main des studios (Josh Brolin) de régler le problème. Le dernier film des frères Coen peut être considéré comme mineur. Trop de personnages, trop de sujets, l’intrigue manque singulièrement de fil rouge. « Ave Cesar ! » est un hommage au cinéma des années 50, à ses différents genres. Certains moments sont d’ailleurs très drôles (Alden Ehrenreich, acteur de western, que l’on fait tourner dans un film plus sérieux) ou très réussis (la scène de claquettes de Channing Tatum sous l’influence de Gene Kelly). Malheureusement, toutes ces scènes mises bout à bout ne constituent pas un film.

Jézabel de Irène Némirovsky

9782253157779

Gladys Eysenbach est dans le box des accusés. C’est encore une belle femme malgré son âge. Elle accuse néanmoins la fatigue du procès et des témoignages qui se succèdent. Gladys est jugée pour le meurtre d’un  jeune homme de 20 ans, Bernard Martin, probablement son nouvel amant. La vie de Gladys est exposée aux yeux de tous durant le procès : sa richesse, son oisiveté, ses voyages, sa liberté, ses nombreux amants. Elle aimerait que le procès s’arrête, que personne n’entende les témoins. Elle a reconnu le meurtre, cela ne suffit-il pas ? « Je mérite la mort et le malheur, mais pourquoi cet étalage de honte ? »

Dans la première partie du roman, Irène Nemirovsky nous présente une femme accablée par ce qu’elle a fait, ravagée par la douleur et les larmes. Gladys fait peine à voir. La deuxième partie revient sur sa vie, de l’âge de 18 ans au meurtre de Bernard Martin. Et c’est une toute autre femme que l’on découvre. Gladys est terriblement belle et elle en a pleinement conscience. A 18 ans, elle se rend compte que son physique parfait lui donne le pouvoir sur tous les hommes. Aucun ne peut lui résister. Sa vie ne tourne  plus alors qu’autour de son pouvoir de séduction et du désir des hommes. « L’amour, le désir d’un homme, ces mains tremblantes, ce zèle à la servir, ces regards amoureux, jaloux, de cela elle ne se lasserait jamais. »

Mais le temps passe et fane la beauté. Gladys devient obsédée par son apparence et son âge. Elle est égoïste, capricieuse et affreusement orgueilleuse. Elle est prête à tout pour cacher son âge : falsifier ses papiers d’identité comme gâcher le bonheur de sa fille. La compassion que nous pouvions ressentir pendant le procès s’évanouit au fur et à mesure que nous découvrons la véritable Gladys Eysenbach. C’est un personnage à la Dorian Gray, elle est prête aux pires horreurs pour conserver son infinie beauté. Comme le personnage d’Oscar Wilde, elle s’avère hideuse à l’intérieur. Le portrait que dresse ici Irène Nemirovsky est accablant pour Gladys. D’une grande finesse psychologique, il est également d’une grande cruauté.

« Jézabel » est un court mais dense roman qui présente un personnage de femme vénéneuse et particulièrement odieuse.

blogoclub

Une photo, quelques mots (211ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

dfba1fbb-7d97-450d-ba8f-d5d7e7c8b030© Manue

L’eau fraîche ruisselait sur tout le corps de Shanti. Les gouttes parcouraient un chemin sinueux le long de ses bras, de ses jambes avant de s’écraser sur la pierre du temple. Shanti sentait son corps se détendre petit à petit. Les douleurs de son cou, de son dos s’apaisaient. Il aimait ce moment de purification de son corps et de son âme. Il aimerait pouvoir rester sous l’eau plus longuement, se délasser plus durablement.

Shanti était arrivé la veille au soir à Katmandou. Il avait achevé un nouveau trek dans les hautes vallées himalayennes et déposé son groupe à leur hôtel. Il imaginait ces touristes en train de se prélasser dans leurs lits confortables, fiers et heureux d’avoir « fait » l’Himalaya. Shanti avait gravi ses flancs tant de fois qu’il ne pouvait les compter. Il avait parfois l’impression de faire corps avec la montagne, de lui appartenir.

Shanti s’était épuisé, son corps peinait de plus en plus à porter les sacs, les vivres. Les douleurs s’installaient, s’incrustaient partout. Il aimerait tant retourner définitivement dans la vallée de Langtang, rester avec sa famille et enfin pouvoir profiter de ses enfants qui grandissaient sans lui. Mais Shanti n’avait pas encore gagné assez d’argent pour assurer leur avenir.

Alors, il déplia lentement son corps noueux, se sécha et se rhabilla. Shanti était attendu dans l’après-midi. Un autre groupe arrivait pour s’émerveiller de la beauté de l’Himalaya.

une-photo-quelques-mots-atelier-décriture-en-ligne-300x199

La nouvelle espérance de Anna de Noailles

espérance

« Son être fatigué des vives passions de l’enfance, des hasards d’un mariage hâtif, des douleurs de la maternité malheureuse, se reposait ainsi au creux des après-midi molles, bercé du plaisir de vivre faiblement à la sensuelle crainte de la mort. » Sabine de Fontenay est une jeune aristocrate qui ne vit que pour sentir le feu des sentiments, de la passion. Son mari l’aime faiblement, par habitude, avec tendresse mais sans ferveur. Sabine recherche dans la vie ce qu’elle a lu dans les livres de Musset, Balzac, dans « Les souffrances du jeune Werther » ou « Tristan et Iseult ». Cette nécessité viscérale à être aimée l’a fait s’intéresser à différents hommes, l’a fait rêver et espérer.

Anna de Noailles nous parle, à travers le destin de Sabine, du sort des femmes au début du 20ème siècle. Son héroïne n’a pas de but dans la vie, elle ne fait rien, ne pense à rien, la vacuité de son quotidien transparaît dans son caractère. Malheureusement, Sabine a perdu un enfant à qui elle aurait pu se consacrer entièrement et qu’elle aurait pu aimer éperdument. Au lieu de ça, elle jette son dévolu sur les hommes qui l’entourent, les amis de son mari : Jérôme et Pierre avant de rencontrer Philippe. Le roman est découpé en trois parties, chacune dédiée à l’un des trois hommes. Le quotidien de Sabine se charge alors d’émotions, de tourments délicieux qui la rapprochent du romantisme des livres qu’elle adore. Sabine ne sait pas se contenter de tiédeur, elle veut se consumer d’amour. On voit bien qu’en ce début de 20ème siècle, les femmes sont toujours prisonnières des conventions, du mariage et n’ont pas d’autonomie. Anna de Noailles avait au moins l’écriture pour s’échapper.

Et la langue d’Anna de Noailles est surprenante, audacieuse dans ses comparaisons ou ses métaphores. C’est une écriture élégante, précieuse, très attentive aux états d’âme de son héroïne mais également aux saisons, à l’environnement dans lequel elle évolue : « Comme elle s’était amusée en juillet, assise devant les graviers chauds des jardins, et en automne, à courir le long du feuillage rouge des noisetiers, où luisaient, durement chevillées à leurs capuchons verts, les noisettes en bois de soie (…) Elle avait aimé aussi toutes les choses des maisons et des chambres, l’aurore d’été, prise dans les rideaux de perse gommée, et quand on ouvrait la fenêtre les matins d’octobre, la première entrée du vent froid, qui sentait l’anis et le raisin… »

Roman de l’ennui mondain, du romantisme rêvé et de la place des femmes au début du 20ème siècle, « La nouvelle espérance » est un roman singulier de par le style raffiné, poétique d’Anna de Noailles. Sa langue m’a envoûtée.

Agatha Raisin and the quiche of death de MC Beaton

quiche

A 53 ans, Agatha Raisin décide de partir à la retraite. Elle vend son agence de communication londonienne pour aller s’installer dans un cottage à Carsely dans les Cotswold. La dynamique et piquante Agatha n’avait pas pensé qu’il serait si difficile de s’intégrer dans un petit village où chacun connaît tout sur ses voisins. Pour faire connaissance avec les autres habitants et combattre l’ennui qui la gagne, elle décide de s’inscrire au concours annuel de quiche. Le problème c’est qu’Agatha n’a jamais cuisiné de sa  vie et n’aime pas perdre. Elle va donc acheter à Londres une quiche aux épinards dans un restaurant. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu. Non seulement Agatha ne remporte pas le concours de la meilleure quiche mais en plus le président du jury meurt après avoir ingéré un morceau de sa quiche. L’intégration d’Agatha à Carserly est loin d’être gagnée…

« Agatha Raisin and the quiche of death » est le premier tome d’une longue série. L’ambiance de cosy mystery fait penser aux romans d’Agatha Christie avec Miss Marple  qui se déroulaient également au milieu de charmants cottages et des cancans entre voisins. Nous sommes donc dans un petit village de campagne en apparence tranquille et paisible. Mais Agatha va rapidement découvrir qu’il est également le lieu de nombreux secrets et que ses habitants sont plus dangereux qu’ils n’en ont l’air. L’intrigue policière n’a certes rien de révolutionnaire mais elle est bien menée et apporte son lot de rebondissements comme les différentes tentatives d’assassinat à l’encontre de notre héroïne.

Ce qui fait tout le sel du roman est son humour et sa galerie de personnages. Agatha Raisin a un fort caractère, c’est une meneuse qui dans le monde de la com ne s’embarrassait pas de politesse ou de précaution. Il lui faudra apprendre la patience et à contrôler sa langue pour conquérir Carsely. MC Beaton n’épargne pas son héroïne qui est bien souvent ridicule pour notre plus grand plaisir ! Et au fur et à mesure de ses aventures pour démasquer le meurtrier, le personnage devient plus touchant et plus sympathique. Notre Agatha est également bien entourée avec sa voisine Mrs Barr qui passe son temps à l’insulter, la douce femme du pasteur, Mrs Bloxby, qui prend plaisir à voir un spectacle de striptease, le patron du pub qui ne parle que du temps qu’il fait ou encore les autres dames du village toujours prêtes à participer aux concours de quiches/chiens/confitures !

« Agatha Raisin and the quiche of death » est un divertissement fort sympathique, drôle, léger qui développe une belle galerie de personnages et surtout une héroïne que l’on a très envie de retrouver.

Logo by Eliza

Enregistrer