Miniaturiste de Jessie Burton

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 En ce mois d’octobre 1686, Nella Oortman âgée de 18 ans, arrive à Amsterdam pour y découvrir ce que sera dorénavant son foyer. Venant de la campagne, elle fut mariée quelques mois plus tôt à Johannes Brandt, un prospère marchand de 39 ans. Arrivée dans sa nouvelle demeure, elle est fraîchement accueillie par sa belle-sœur Marin et les deux serviteurs : Otto, un ancien esclave et Cornelia, une orpheline. Johannes n’est pas présent pour recevoir sa toute jeune épouse. Cette absence, la rigueur de Marin, les moqueries de Cornelia sont bien loin de rassurer la craintive Nella. Les jours suivants vont la conforter dans sa première mauvaise impression. Johannes passe en coups de vent chez lui et surtout il n’honore pas le lit conjugal au grand désarroi de sa femme. Mais il lui fait un présent somptueux pour célébrer leur mariage : une maison de poupées, réplique miniature de leur propre maison : « L’exactitude de la reproduction est fascinante, comme si la véritable maison avait été rétrécie, son corps coupé et ses organes dévoilés. Les neuf pièces, de l’office au salon, jusqu’à l’espace où on garde la tourbe et le bois à l’abri de l’humidité, sont des répliques parfaites. » Nella a toute latitude pour compléter le mobilier de la maison de poupées. Elle fait appel à une miniaturiste qui bientôt va dévancer les commandes et les souhaits de Nella comme si elle savait ce qui se passait chez les Brandt.

« Miniaturiste » est le premier roman de l’anglaise Jessie Burton et il est arrivé en France auréolé de nombreux prix. Les premières pages nous plongent très rapidement dans l’ambiance austère et rigoriste de l’Amsterdam calviniste du 17ème siècle. Il semble que l’auteure se soit beaucoup documentée sur cette période et sur les contradictions de la ville. Les bourgmestres interdisent par exemple de consommer du sucre mais il n’est bien entendu pas interdit de le vendre à l’extérieur. Amsterdam, la prospère, vénère le commerce et l’argent. Une ville où la religion dicte ses lois et où il est tout à fait conseiller de dénoncer les péchés des autres aux autorités. Cela évitait certainement de regarder ses propres entorses à la religion.

Et c’est dans une atmosphère fort gothique que Nella commence sa vie d’épouse. Son arrivée m’a évoqué certains passages de « Rebecca », la jeune et ingénue mariée qui se retrouve guidée et dominée par Mrs Denvers/Marin Brandt. L’ambiance étrange et chargée de mystères va se prolonger pendant toute la lecture et sera renforcée par le côté surnaturel des « révélations » des paquets de la miniaturiste. Ce personnage, dans l’ombre, semble tirer les ficelles de la vie des Brandt ce qui intrigue aussi bien Nella que le lecteur. « Miniaturiste » est bel et bien un page-turner qu’il est difficile de lâcher tant que notre curiosité n’est pas satisfaite. Malheureusement, c’est là que le roman pêche. Les révélations sur la miniaturiste ne furent pas à la hauteur de mes attentes et je les ai trouvées vite balayées par l’auteur.

Malgré ce bémol (n’oublions pas qu’il s’agit d’un premier roman), « Miniaturiste » m’a énormément plu grâce à une intrigue bien ficelée, des personnages attachants et bien campés, un âge d’or d’Amsterdam parfaitement reconstitué. Ne boudons pas notre plaisir, ce roman est extrêmement prometteur.

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Expo 58 de Jonathan Coe

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A Londres en 1958, Thomas Foley travaille pour le ministère de l’Information. Ses supérieurs lui proposent de participer au grand évènement de l’année : l’exposition universelle qui aura lieu à Bruxelles. Le pavillon britannique comportera un pub, le Britannia, qui sera entièrement supervisé par Thomas. Une aubaine comme celle-ci ne peut se refuser même si Thomas vient de devenir père. Il doit quitter son foyer durant six mois et ne se pose pas longtemps la question de savoir si sa femme l’accompagnera. Sylvia restera en Angleterre avec leur fille Gill, Thomas compte profiter pleinement de son expérience et s’éloigner ainsi de la monotonie naissante dans son couple. Et après tout, le téléphone permettra de rester en contact. L’exposition universelle est à la hauteur des espérances de Thomas. Le lieu est bouillonnant, fertile en rencontres : Anneke la très séduisante hôtesse belge, Tony le scientifique anglais qui partage la chambre de Thomas, Chersky le journaliste russe et malheureusement Wayne et Radford les espions anglais. Thomas est plongé bien malgré lui dans des affaires d’État tournant autour du nucléaire et des récentes découvertes anglaises dans ce domaine. L’expo 58 ne sera pas aussi reposante qu’il le pensait.

Jonathan Coe rend hommage dans son dernier livre au roman d’espionnage (Thomas lit « Bons baisers de Russie ») mais également aux premiers films d’Alfred Hitchcock où des quidams étaient plongés par hasard dans de tortueuses intrigues d’espionnage. Les Dupont et Dupond de l’espionnage à l’anglaise portent d’ailleurs les noms des deux acteurs qui jouaient les espions dans « A lady vanishes » : Basil Radford et Naunton Wayne. Ce duo offre les passages les plus cocasses du roman avec un véritable ping-pong verbal entre les deux hommes. Comme dans les films d’espionnage de Hitchcock, Jonathan Coe a écrit une intrigue pleine de rebondissements mais également pleine de légèreté. La course au nucléaire n’empêche pas quelques pintes au Britannia ou de flirter avec Anneke !

« Expo 58 » est aussi empreint de beaucoup de nostalgie. L’Angleterre court vers la modernité mais n’est-ce pas au prix de ses traditions et d’une certaine insouciance ? Celle de Thomas y est également en jeu. Son retour en Angleterre, dans son foyer sera un véritable désenchantement, une entrée définitive dans l’âge adulte. Mais Thomas repensera toute sa vie avec émotion et mélancolie aux moments passés à Bruxelles.

« Expo 58 » est un roman léger, une amusante parodie des livres d’espionnage totalement dans l’esprit des films anglais de Hitchcock comme « A lady vanishes » ou « 39 steps ».

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Catharsis de Luz

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« Catharsis » est bien le terme qui exprime ce que Luz a voulu faire avec cette bande dessinée et son utilité pour lui. Après les attentats de Charlie-Hebdo, auxquels Luz échappa grâce à l’achat d’une galette des rois, le dessinateur n’arrivait plus à pratiquer son art. Ne sortaient de son stylo que de petits personnages aux yeux gigantesques, images de la sidération de Luz face à la mort violente de ses amis. Le dessin est revenu peu à peu et il exprime toute la douleur, la culpabilité d’être encore en vie.

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Luz raconte dans « Catharsis » le jour de l’attentat (le jour de son anniversaire) et la vie d’après, celle des médias, des gardes du corps, de l’angoisse qui le tenaille sans cesse (pour l’apprivoiser, Luz l’appelle Ginette !) et du deuil impossible (très belles pages intitulées « Faut que je te raconte » où Luz discute devant la tombe ouverte de Charb comme pour achever un dialogue brutalement interrompu).

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Mais il y a aussi de la lumière dans « Catharsis », des frémissements de retour à la vie : la lecture de « Shining » qui fait taire Ginette, un rêve autour de l’architecture de Frank Lloyd Wright, l’évasion imaginaire de la surveillance des gardes du corps et surtout l’amour. La compagne de Luz est très présente dans l’album et c’est sa présence, ses caresses qui ramènent le dessinateur du côté de la vie.

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« Catharsis » est un album douloureux, désespéré mais il est également empreint de poésie, d’espoir. Jamais larmoyant, il montre juste un homme essayant de rester debout.

Merci au site de bandes dessinées en ligne Sequencity pour cette lecture.

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Le cœur par effraction de James Meek

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Ritchie Sheperd est le producteur d’une émission à succès « Relooking d’ados » où de jeunes musiciens débutants viennent prendre des conseils. Une reconversion lucrative pour cet ancien rockeur dont le groupe fondé avec sa femme Karin, les Lazygods, avait rencontré un certain succès. Une réussite qui lui permet de combler tous ses désirs et ceux de sa famille, mais cela ne suffit pas à Ritchie. Il aime à jouer avec le feu et trompe la belle Karin avec Nicole, 15 ans, rencontrée sur le plateau de son émission. Et il comptait bien en profiter aussi longtemps que possible. Mais cette incartade sera celle de trop. La sœur de Ritchie, Rebecca, vient de larguer Val, un journaliste people. Ce dernier le prend très mal et il menace Ritchie de révéler sa liaison s’il ne lui dévoile pas des secrets honteux sur sa sœur. Il finit d’ailleurs par mettre en place un site internet, « La fondation morale », où il érige cette idée en système : soit on dénonce une personne de son entourage, soit on est soi-même dénoncé. Ritchie a donc le choix entre trahir sa sœur ou ruiner sa famille.

James Meek nous livre un excellent page-turner avec « Le cœur par effraction ». La première partie du roman se développe à la manière d’un thriller avec Ritchie comme personnage principal. La deuxième partie change quant à elle totalement la perspective du roman en s’ouvrant sur d’autres personnages, notamment Alex, ancien batteur de Ritchie devenu un grand scientifique, et Rebecca, chercheuse ascétique d’un vaccin contre la paludisme. Le roman de James Meek prend alors une ampleur insoupçonnée dans ses premières pages et lui donne des allures de saga aux nombreuses ramifications.

Au cœur du roman est le mensonge, la trahison. Les personnages de James Meek recherchent les limites entre le bien et le mal. Comment fait-on la différence sans les tabous religieux ou les interdits sociaux combattus depuis les années 60 ? Qu’est-ce qui fait de nous des êtres bons ou méchants ? Malgré ses mensonges et trahisons envers sa femme, Ritchie se pense comme une personne bonne et généreuse. Le mal pour lui est incarné par l’assassin de son père, officier anglais torturé et tué durant le conflit irlandais. Le meurtrier en question était pourtant en guerre, n’est-il pas devenu mauvais en raison des circonstances, par obligation envers sa cause ? Mais une cause justifie-t-elle tous les moyens ? Ce sont toutes ces questions morales que va se poser la galaxie de personnages créée par James Meek. Chacun d’eux aura à s’interroger sur ses propres limites et sur l’idée qu’il se fait de lui-même.

Des destins qui se croisent et s’entrecroisent sous la plume maîtrisée de James Meek et qui questionnent la notion de la moralité, c’est ambitieux, réussi et ça se dévore !

Un grand merci aux éditions Points pour cette lecture.

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Bilan plan Orsec et films de juillet

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L’été est toujours propice à la diminution de la PAL, 11 livres lus et une bande-dessinée dont 9 en provenance directe de ma PAL. J’espère que les mois à venir me permettront de tenir ce cap ! Ce mois de juillet m’a apporté de bien belles lectures dont je vous reparle rapidement.

Malgré les vacances loin de mes salles de cinéma favorites, j’ai quand même réussi à y aller cinq fois et voici le résultat :

Mes coups de cœur :

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En Andalousie  dans les années 80 dans le delta du Guadalquivir, deux adolescentes ont disparu. Deux policiers viennent de Madrid pour tenter de les retrouver. Pedro, le plus jeune, s’est retrouvé là après une sanction disciplinaire, il compte sur cette affaire pour retrouver son ancien poste. Juan est plus aguerri, plus violent mais aussi plus empathique avec les familles des deux disparues. Rapidement, dans les méandres des marais, les corps des deux jeunes filles sont retrouvés sans vie. Elles ont été torturées, violées et tuées. Dans cette région reculée et marécageuse, les deux flics vont découvrir de bien sombres secrets. « La isla minima » m’a beaucoup fait penser à la saison 1 de True detective, on y retrouve un duo de policiers plongés dans une atmosphère glauque, trouble où le mensonge ronge chacun. Formidablement filmé avec des paysages à couper le souffle, deux acteurs passionnants d’ambiguïté, ce film est un excellent polar qu’il faut courir voir.

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Amelina et Faith grandissent à Boston dans des conditions atypiques. Leur père Cameron est bipolaire mais leur mère lui confie  quand même leurs filles pendant qu’elle reprend des études à New York. Ne supportant plus la pauvreté, elle veut évoluer pour que ses filles puissent aller dans de bonnes écoles. Le père est totalement foutraque, fantasque, imprévisible mais plein de bonnes volontés (qu’il arrive rarement à tenir malheureusement). Les filles vont devoir apprendre à vivre et à gérer les excentricités de leur père. Voilà un très joli film, plein de de fantaisie, d’humour et de tendresse. La réalisatrice, Maya Forbes, raconte ici son enfance insolite certes mais non dénuée d’amour. Mark Ruffalo y est  absolument parfait et attendrissant.

Et sinon :

  •  « Vice-versa » de Pete Docter : Que peut-il bien se passer dans nos têtes ? C’est ce que les studios Pixar se sont demandés et ils ont choisi une adolescente pour étudier le phénomène. Riley a 11 ans, son enfance fut heureuse mais voilà qu’elle doit déménager, c’est le drame ! Dans sa tête, nous découvrons les émotions au poste de commande : joie, tristesse, mépris, peur et colère. Pixar nous présente de manière très poétique et amusante ce que signifie grandir avec des renoncements, des souvenirs oubliés (très beau personnage de l’ami imaginaire), des priorités qui changent et de nouveaux horizons qui s’ouvrent.
  • « Les minions » de Kyle Balda , Pierre Coffin  : Nous avions découvert ces étranges petits personnages jaunes dans « Moi, moche et méchant » en 2010. Ici, un film entier leur est consacré et nous découvrons comment ils ont fait connaissance avec Gru. Mais avant de trouver ce méchant idéal, ils ont connu bien des embûches (la suite des anciens maîtres des minions est hilarante). C’est à Londres qu’ils espèrent trouver leur nouveau maître où  se déroule un show de méchants. Le chemin du meilleur méchant sera semé d’embûches pour nos minions au langage farfelu mais très drôle. Ce dessin-animé, bourré de références à la culture anglo-saxonne, est un bien joyeux divertissement.
  • « Love & mercy » de Bill Pohlad: Ce film nous propose une biographie en deux temps de Brian Wilson, l’un des fondateurs des Beach Boys. Les deux moments s’entrecroisent tout le long du film. Brian Wilson a 22 ans (il est incarné par Paul Dano) et s’écarte de son groupe pour composer des musiques plus lyriques, plus travaillées que ce qu’il a auparavant inventées. Sa nouvelle exigence ne convient d’ailleurs pas à ses frères et son cousin qui forment le groupe. Vingt ans plus tard, Brian (cette fois incarné par John Cusack) est sous l’emprise de médicaments et d’un soi-disant médecin. Le musicien rencontre lors de l’achat d’une voiture, celle qui deviendra sa femme et le sortira des griffes de son gourou. Malgré une petite lassitude dans le dernier tiers du film, j’ai trouvé ce biopic en deux temps original, nous évitant ainsi une succession des moments importants de la vie du musicien. Peut-être peut-on également trouver ce film un peu trop flatteur pour Brian Wilson.

La mélodie du passé de Hans Meyer Zu Düttingdorf

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Après le décès de sa mère, Christina, une journaliste berlinoise, se charge de vider son appartement. C’est en rangeant les effets de sa mère qu’elle découvre une carte postale représentant un groupe de musicien de tango argentin avec au centre un bel homme jouant du bandonéon. Au dos de la carte, une inscription mystérieuse en Sütterlin (une ancienne écriture d’origine allemande utilisée dans les années 1920-30) y figure : le bandonéon porte ma vie. Une phrase qui éveille la curiosité de Christina et la pousse à s’interroger sur le passé de sa mère. Pourquoi celle-ci gardait-elle cachée derrière un meuble cette carte postale ? A sa connaissance, sa mère n’avait jamais mis les pieds en Argentine. Ses parents étaient morts pendant la guerre et elle avait été recueillie par un orphelinat de sœurs. Voilà ce que Christina savait sur l’enfance de sa mère. Il fallait donc commencer par l’orphelinat. C’est là qu’elle découvre que sa mère avait en fait été abandonnée par sa toute jeune mère à l’orphelinat. Pourquoi ce mensonge ? Que cache le passé de sa mère ? C’est ce que Christina a bien l’intention de découvrir.

« La mélodie du passé » est une véritable saga. L’enquête de Christina nous emmène jusqu’en Argentine sur les traces du joueur de bandonéon. Hans Meyer Zu Düttingdorf fait s’entrecroiser les époques. Selon les chapitres, nous sommes aux côtés de Christina qui obstinément cherche à comprendre les mots inscrits sur la carte postale, ou bien nous sommes avec Emma Von Schaslik en 1927 sur un paquebot traversant l’Atlantique. Deux chemins à travers le temps, deux jeunes femmes qui se cherchent, qui sont à des moments charnières de leur vie. Le récit est foisonnant, l’auteur nous plonge sans peine dans des pays et des époques différentes et construit son récit à l’aide de nombreuses voix, des monologues intérieurs qui émaillent le cours du récit. Ce dernier est bien mené, très romanesque, ce qui est idéal pour une lecture estivale.

Il y a néanmoins quelques facilités dans le récit. La scène d’amour entre Emma et Edouardo est plus mièvre que sensuelle par exemple. Les personnages sont également un peu trop caricaturaux, ils manquent de nuances dans leurs caractères et leurs actions. Le petit côté mystique de certaines scènes (Christina parlant à sa mère morte au cimetière) ne m’ont pas non plus convaincue.

Malgré ces bémols, j’ai envie d’être indulgente avec ce roman qui m’a finalement embarquée et j’ai apprécié le côté bien documenté sur l’Histoire de l’Argentine qui se mélange harmonieusement avec l’intrigue.

Merci aux éditions Les Escales pour ses quelques notes de tango argentin.

Une photo, quelques mots (185ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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18h. L’heure de rentrer chez moi, de quitter des yeux les pixels de mon écran. Je rassemble mes affaires, salue mes collègues d’un rituel « Bonne soirée, à demain ! ». La petite sonnerie de la badgeuse me confirme que la journée est belle et bien finie. Comme celle qui retentissait à l’école, elle m’apporte un immédiat soulagement. Je me plante à l’arrêt du bus qui me ramène vers mes pénates. La douce lumière d’avril me caresse le visage. Les rayons dardent une chaleur tiède, réconfortante, annonciatrice de jours meilleurs. Et si je rentrais plutôt à pied ? Après tout, rien ni personne ne m’attend.

Rompre la monotonie, s’évader pendant un moment de la morosité ambiante, voilà qui ne peut que me faire du bien. Ce n’est pas en allumant les infos que je vais m’ensoleiller l’esprit : attentats, meurtres barbares, pays en faillite, chômage de masse, racisme, austérité… Impossible de garder le sourire dans un monde tel que celui-ci. En suivant le fil de mes pensées, je laissais le hasard guider mes pas. Ceux-ci m’emmenèrent au jardin du Luxembourg. Un îlot de verdure, le soleil y joue à cache-cache derrière les frondaisons, les fleurs se montrent encore un peu timides, l’eau du grand bassin scintille, m’éblouit. Petit à petit le printemps va vaincre les souvenirs frileux de l’hiver.

Une des fameuses chaises métalliques du jardin s’offre à moi. Son crissement sur les graviers me promet un moment de repos. Je m’installe et observe ce qui m’entoure. Une bande d’enfants arrive, se réjouissant bruyamment de faire flotter leurs embarcations dans le bassin. Parmi eux, deux attirèrent mon regard. Une petite fille blanche et un jeune garçon noir, ils sont un peu à l’écart du groupe, se tiennent par la main. Ils semblent ne pouvoir se lâcher et sont plongés dans une conversation muette. Un amour d’enfance, naturel, simple et sans à priori. Ces deux mains fermées l’une sur l’autre qui me font monter un sourire aux lèvres. Finalement, notre monde n’est pas si dénué d’espoir que ça.

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L’île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

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Lorsque Lady MacRae s’aperçoit de la disparition de son diamant « l’Ananké », elle fait appel à John Shylock Holmes (« Bien qu’il portât le nom de l’illustre détective, John Shylock Holmes n’avait hérité  de cette lignée qu’un humour douteux et un sens aigu de l’expertise. »), enquêteur de sa compagnie d’assurances. Celui-ci est accompagné par son mystérieux majordome Grimod et il va chercher le soutien d’un vieil ami, Martial Canterel. Ce dernier est un dandy opiomane, ancien amant de Lady MacRae et surtout il possède un sens de la déduction imparable. Bien que titillé par la présence de son ancienne maîtresse, il en faut plus pour attiser la curiosité de Canterel. Mais l’affaire va au-delà du simple diamant. Dans les alentours du château écossais de Lady MacRae, ont été retrouvés trois pieds droits amputés, de tailles différentes mais portant tous une basket de la marque Ananké. Voilà une étrangeté qui ne peut que séduire Canterel et il se décide à aider Holmes et Grimod dans la quête du diamant.

Quel régal que ce roman de Jean-Marie Blas de Roblès ! C’est un véritable roman d’aventures qui convoque Dumas, Verne, Melville, Black et Mortimer et l’auteur pimente le tout avec une pointe d’érotisme. Accrochez votre ceinture, vous traverserez Biarritz, Paris, Londres, la Chine, l’Australie, la Nouvelle Zélande pour finir au Point Némo, l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. Votre voyage se fera par terre, mer et ciel. Un vrai dépaysement, une vraie aventure rocambolesque et fantaisiste.

Mais « L’île du Point Némo » ne se limite pas à cette enquête haletante. En parallèle à celle-ci se développe une autre histoire, celle d’une ancienne manufacture de cigares dans le Périgord Noir aujourd’hui reconvertie en fabrique de liseuses numériques. Je vous laisse découvrir le lien entre les deux histoires. Cette partie permet à Blas de Roblès de mener une réflexion sur la place de la littérature, l’importance de l’imaginaire à l’heure du tout numérique. Il met également en lumière la vieille tradition des manufactures de cigares : la lecture à voix haute durant les heures de travail. Les célèbres cigares Montecristo tiennent leur nom de l’amour des ouvrières pour l’œuvre de Dumas.

C’est avec une écriture élégante, racée que Jean-Marie Blas de Roblès nous plonge dans les tourbillons de son imaginaire fantasque. Un roman que je vous recommande chaleureusement et dont l’entrée en matière auprès d’Alexandre le Grand m’a totalement éblouie et bluffée.

Une photo, quelques mots (184ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

C’est ici que tout a commencé. Il y a un an tout juste. Il était tôt ce jour-là, comme aujourd’hui. J’avais passé la nuit à errer dans les rues. J’étais passablement déprimé et épuisé. J’avais donc besoin d’un café bien noir pour me remettre les idées en place.

Ce diner près de Washington Square Park était le seul à être déjà ouvert. Il était totalement vide, seul le propriétaire des lieux trônait derrière le bar. Il essuyait placidement des verres. Un coup d’œil à ma mine défaite lui avait suffi à comprendre ce qu’il me fallait. Il s’approcha pour me servir mon café, sans mot, seulement un hochement de tête pour me saluer. Je n’avais effectivement pas la force de me lancer dans une quelconque discussion.

Mais je ne suis pas resté longtemps seul à scruter mon bouquet d’oeillets pour évacuer mes idées noires. Les premiers à arriver furent deux éboueurs. Des habitués apparemment puisque le patron leur apporta instantanément deux cafés et deux donuts. Ils le saluèrent  » ‘Jour Sam », le remercièrent et discutèrent un peu de la météo, du match de basket de la vieille. En ressortant, ils tinrent la porte à un vieil homme très élégant. Ils le saluèrent également par son nom, un autre habitué des lieux. Il s’installa à une table près de moi, posa son chapeau à côté de lui et déplia son journal. Sam lui apporta un thé et du lait. Puis ce fut le tour d’un groupe de jeunes femmes qui prirent des cafés à emporter avant de rejoindre les espaces confinés qui leur servaient de bureaux. Chacune eut un petit mot pour Sam, l’une donnant des nouvelles de sa mère, l’autre de ses enfants.

Toute la matinée se déroula ainsi et je fus captivé par ce défilé quasi-incessant d’habitués. Une impression de chaleur m’envahit peu à peu l’estomac à la vue de cette assemblée hétéroclite. Ma solitude me semblait balayée par cette ribambelle de visages et par la figure centrale de Sam. Le vieux gentleman, à l’allure si plaisamment désuète, siégeait toujours à mes côtés. Je l’interrogeais donc sur ce lieu. Il m’expliqua que Sam avait repris le lieu à la mort de sa femme cinq ans auparavant, qu’il n’avait pas d’enfant et qu’il passait toutes ses journées ici. Sam connaissait tous ses clients, il était capable de raconter l’histoire, les tracas, les joies de chacun. Son chagrin s’était mué en empathie. Il avait réussi à créer un îlot de convivialité au milieu d’une ville qui en manquait singulièrement.

Et soudainement, l’idée m’est apparue évidente, lumineuse. Il était là le sujet du roman que j’essayais d’écrire depuis des mois ! J’étais venu a New York pour trouver l’inspiration dans son bouillonnement et celle-ci m’avait fui en emportant mes économies. Mais ce sont les vies de ces gens, de Sam que je devais raconter, ce café devait devenir mon univers de papier.

Et pendant une année, je suis venu chaque matin ici, devenant à mon tour un membre de la communauté de Sam. Aujourd’hui, j’arrive les mains vides. Pas de stylos, pas de feuilles, juste l’envie de boire un bon café. Aujourd’hui, j’ai envoyé mon manuscrit aux éditeurs.

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La vie en couleurs – Jacques-Henri Lartigue à la MEP

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La Maison Européenne de la Photographie nous propose de découvrir un pan inconnu de l’œuvre du photographe Jacques-Henri Lartigue avec sa production en couleurs. Environ 120 photos sont présentées pour la première fois au public. Bien que représentant plus d’un tiers du travail de Lartigue, elles n’avaient jamais fait l’objet d’une exposition.

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Pourtant Jacques-Henri Lartigue s’est toujours intéressé à la photo en couleurs. Dès que les autochromes, mis en place par les frères Lumière, furent disponibles, Lartigue les utilisa. Les premiers datent des années 20 et montrent la jeunesse dorée de l’artiste, des scènes familiales joyeuses et pleine de vie. Sa première femme, Bibi, est également très présente dans des prises de vue particulièrement élégantes.

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Dès les premières photos en couleurs, la nécessité à photographier de Jacques-Henri Lartigue est très claire. La photo n’est au départ qu’un loisir (Lartigue vit en effet de sa peinture) et elle lui sert à capturer le temps, à saisir les souvenirs. Toute sa vie, il consigne les moindres les détails de sa vie au travers de calendrier où il note voyages et rencontres, d’un journal (7000 pages) et d’albums de ses photos (135).

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Il revient à la couleur dans les années 50 avec une nouvelle muse : sa troisième femme Florette. Elle est présente dans un grand nombre des clichés exposés à la Mep. Ce qui frappe, c’est encore une fois la joie qui se dégage de ces clichés aux couleurs vives et lumineuses. Jacques-Henri Lartigue était un grand obsessionnel (des motifs reviennent très fréquemment : coquelicots, vallée d’Opio, ses femmes, la météo et les saisons), mais son œuvre en couleurs est profondément joyeuse, plein des petits bonheurs du quotidien et de l’émerveillement sans cesse renouvelé de l’artiste. « Le paradis n’est pas perdu parce que le moindre champ d’herbe ou de coquelicots m’enchante. Le paradis est partout mais on ne le voit pas. »

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Il faut voir cette splendide exposition de la Mep qui permet de redécouvrir l’œuvre de Jacques-Henri Lartigue sous l’œil de la couleur et de souligner sa formidable modernité.